Hippolyte Flandrin mourut à Rome en
habitait, dans la maison de la Roche aux Mouettes, Jules Sandeau que Dubosc avait connu chez les artistes romantiques; et, un peu plus loin, se cachait dans un jardin inculte, la bicoque de Troyon, un enfant du pays ; de là il dominait le panorama de sa vallée natale encadré d'épaisse verdure.
Il semblait à notre modèle que les restes du passé s'étaient transplantés dans ce joli pays ; il se plut à y venir retrouver ses souvenirs et parler d'eux1.
La mort se hâtait, elle avait pris en 1861 notre vieux maître Abel de Pujol, abattu par sa terrible tâche de restitution à la bibliothèque du Louvre, de son plafond détruit en 1857 avec l'escalier de Persier et Fontaine ; Hersent et Decamps l'avaient précédé. En Tannée i863 deux grandes renommées disparaissaient :
Horace Vernet et Eugène Delacroix. Dubosc assistait au convoi du peintre militaire, et il lui avait semblé, disait-il, entendre au-dessus des chants d'Eglise, sonner le clairon de nos victoires d'Algérie . Populaire il nous est
1. A cette époque, 1860, la Source de M. Ingres fut exposée, grand et dernier succès de sa vieillesse. Cette toile fut acquise par le comte du Chastel.
resté ; avec lui descendait à l'horizon du souvenir celui de noire conquête africaine, dont il caractérisa si bien la vaillance alerte et juvénile. Delacroix mourant voyait monter l'astre brillant mais tardif de sa gloire, avant d'avoir pu se réchauffer à ses rayons. Le vieux Foyatier partait aussi, succès d'une époque transitoire qui n'a pas laissé de trace durable.
Cette année i863 voit éclater soudainement une révolution à l'Ecole des Beaux-Arts, révolution qui atteignait, du même coup, le prestige de l'école de Rome et les prérogatives de l'Institut. L'ambition froissée de personnalités influentes avait ourdi cette cabale. Dubosc, vivement sensible à l'effort tenté pour ruiner nos plus belles institutions artistiques, se mêla à la jeunesse de l'Ecole, en effervescence contre des changements néfastes, et unie, par un exemple rare, à la sagesse de ses professeurs. Pendant que ceux-ci, par la plume et la parole éloquente de Beulé, présentaient des requêtes au souverain même, les jeunes gens faisaient tapage et n'épargnaient pas les sanglants quolibets aux novateurs. Néanmoins, le mal s'accomplit. L'Institut
découronné de son autorité paternelle sur la jeunesse de l'Ecole, l'Académie de France a Rome discréditée, le choix d'un autre séjour laissé aux grands prix, dont la limite d'âge était reportée de trente à vingt-cinq ans... tels étaient, en quelques lignes, ces changements qui allaient briser plus d'un avenir, désorganiser notre enseignement d'art dans tout son éclat, et lui laisser une blessure grave, même après qu'on l'eût rétabli en partie.
Le maréchal Vaillant, dont on avait fait le gendarme chargé d'exécuter ces décrets préparés par d'autres, disait plus tard : « On a profité de mon ignorance en ces matières, pour me faire signer bien des erreurs. »
En effet, on venait d'attaquer des institutions que nulle décadence ne semblait menacer.
A cette époque, Jules Lenepveu exécutait pour sa ville natale, Angers, la décoration, en douze tableaux, de la chapelle de l'hospice général de Sainte— Marie, vaste et harmonieux ensemble d'un art correct. — Dans le même hospice, trois toiles d'Eugène Appert, d'un effet pittoresque, d'une coloration vigoureuse, qui se gravent dans le souvenir. — Baudry produisait successivement pour l'hôtel de madame de
Nadaillac, et ceux de mesdames de Galliera et de Païva, ces décorations d'un art si séduisant, qui révèlent un maîlre aussi original que délicat, poursuivant un idéal tout personnel.
Le nouvel Opéra commence à sortir de terre, il va être l'occasion, pour les artistes, de travaux considérables, d'œuvres attrayantes. Pendant ces mêmes années, Elie Delaunay, que Dubosc a connu élève chez H. Flandrin et à l'Ecole des Beaux-Arts, venait d'exécuter, pour Nantes, une série de peintures religieuses d'un charme pénétrant; très particulier, le talent d'Elie Delaunay est à son temps ce que fut au sien celui d'André del Sarte.
La chapelle de la Visitalion de Sainte-Marie est décorée tout entière par ce maître; le chœur contient un Couronnement de la Vierge du plus haut intérêt; mais nulle part Delaunay ne déploya autant de qualités exquises que dans le tableau du Bon Pasteur, de Jésus et un petit enjant, des chapelles latérales ; de même, dans celles qu'il décora dans l'église de Saint-Nicolas : Notre-Seigneur découvrant ses plaies à Marguerite-Marie , et Saint Vincent de Paul regardant du haut du ciel une religieuse qui reçoit un enfant des mains d'une
202 LE MODÈLE DUBOSG
mère en larmes; le sentiment le plus touchant, le plus poétique, y est rendu par l'expression générale des figures, comme par le moelleux du coloris1.
Enfin, en i865, Elie Delaunay exposait son tableau le plus important, la Communion des Apôtres, d'une grande puissance de couleur et d'une valeur artistique de premier ordre2; cependant, d'une conception moins originale que ses œuvres des églises de Nantes.
Cette même année voyait partir un de nos vieux maîtres, M. Alaux, le bon directeur de l'académie de France à Rome; il laissait le souvenir de l'une des directions les plus paternelles qu'il y ait eu à la villa Médicis. Puis, s'en allait sans bruit, une gloire éphémère du romantisme: Eugène Devéria, la même année que Duret, le fin sculpteur, dont les œuvres gardent encore succès et actualité ; enfin, Dubosc perdait un ami vénéré : le peintre François Heim. Hélas ! la mort ne fait jamais trêve! Ces vaillants artistes, toujours nombreux en notre France, s'échelonnaient sur la route
i. Delaunay a décoré la chapelle de la Sainte-Vierge à l'église de la Trinité, à Paris.
a. Ce tableau est au musée du Luxembourg.
de la dernière patrie I Êtres prédestinés, leur mort revêt un caraclère particulièrement touchant et irréparable.
En janvier 1867, M. Ingres disparaissait à son tour ; jusqu'à la dernière heure de sa verte vieillesse, il est resté le chef respecté des néo-classiques ; la chaleur de ses convictions, sa passion du travail, n'ont pas fléchi; lui gardant son prestige dans sa haute situation. Après sa mort, le cercle d'artistes distingués qui l'entouraient se trouva rompu.
Le peintre professeur Picot touche au terme de sa vie ; d'autres éléments montent à la surface, et l'exposition des Beaux- Arts de la même année marque la fin d'une période féconde, commencée à Louis David.
L'Exposition universelle de 1867 ne sera plus, comme celle de i855, la glorieuse récolte d'un demi-siècle d'oeuvres de plusieurs générations d'artistes, d'écoles rivales; mais une simple réunion des œuvres des douze dernières années. Les néo-classiques y tiennent la grande place, et la remplissent à leur honneur. Ce sont là les derniers qui ont employé Dubosc, « ses jeunes » ; aussi ne
20h LE MODÈLE DUBOSC
manquera-t-il pas d'aller les voir chaque semaine. Dans ses habits traditionnels, il traversait les abords retentissants de ces éblouissantes guinguettes de tous pays, qui faisaient tinter comme les grelots de cent mille folies, les derniers ébats du second Empire, et il se hâtait de pénétrer dans les tranquilles régions des Beaux-Arts. Le peintre Robert Fleuryest l'un des aînés ; on y voit un bel ensemble de l'œuvre de Cabanel, si distingué dans sa carnation un peu molle; le jeune maître est là tout entier, avec la grâce de ses compositions, et ses portraits d'une allure aristocratique; la Naissance de Vénus est peut-être le point culminant de son œuvre : quelles lignes charmantes I quel goût délicat de la beauté ! son portrait de Napoléon III, où il a révélé le prince dans cet étrange souverain à l'œil vague, représenté jusque-là sous un aspect très peu aristocratique. Toute la fécondité de Bouguereau est réalisée à cette exposition; une science du métier dont il fait usage avec une prodigieuse dextérité et qui a sa complète valeur clans plusieurs de ses portraits, fécondité qui ne s'épuise pas, toujours riche devisions d'enfants, de jeunes femmes et de jeunes hommes
LE MODÈLE DUBOSG 205
tout pénétrés d'une atmosphère rose ou ambrée, qui ont trouvé des admirateurs passionnés dans les deux mondes; de vastes compositions, entre autres les peintures pour la salle des concerts au théâtre de Bordeaux, attestent que Bouguereau peut s'attaquer avec aisance aux plus grandes tâches et les accomplir d'une main sûre d'elle-même.
On retrouve Hébert avec sa poésie très personnelle, un peu maladive et charmante. — Henner fait éclater tous ses dons dans la pâte lumineuse de sa première femme rousse. — Des œuvres posthumes d'Hippolyte Flandrin, ses intéressants cartons pour la nef de Saint- Germain des Prés. — Les œuvres déjà parues : deCurzon, Jules Lefebvre, Bonnat, Emile Lévy, Tony Robert- Fleury, Winterhalter, etc. — Puvisde Chavannes avec les réductions de ses belles peintures murales du musée d'Amiens. — Les batailles de Crimée d'Yvon et de Pils, succès renouvelés. — D'aimables portraits de Giacomotti, de Bonnegrâce, etc. — François Millet, que Dubosc a connu chez son maître Delaroche et qui est une preuve si frappante de l'indépendance des tempéraments, Millet est dans la pleine abondance de ses produc-
2o6 LE MODÈLE DU «OS G
lions; neuf toiles de sujets rustiques, dont le fameux Angélus du soir, consacrent son succès parmi un groupe d'artistes et d'amateurs qui vont permettre aux spéculateurs de jouer sur le prix de ses tableaux jusqu'à la démence; et par ces prix de faire croire à une supériorité si démesurément grossie, que la réaction fera l'injustice dans le sens opposé. — Gustave Moreau n'apporte pas de nouvelles créations.
Prolais aussi se contente de rassembler des œuvres déjà accueillies avec faveur. — Courbet a son Guitarero ; il peint la forêt avec la même vigueur de pinceau. — De même la peinture de genre fait reparaître beaucoup d'œuvres connues ; Bellangé, Schnetz et Eugène Lami en sont les derniers vétérans. — Comte, Aubert, Brion, Jules Breton, Hamon, Luminais, Marchai, Sain, Saintin, Maisiat, Toulmouclie, ne donnent rien de nouveau, mais font retrouver de vives impressions, très diverses, quelques-unes délicieuses, devant leurs œuvres déjà considérées; ainsi en est-il en s'arrêtant devant les ruminants superbes de Rosa Bonheur, les chiens de Mélin et la belle œuvre de Troyon, si spéciale dans le
concert des amants de la nature. — Meissonier expose neuf petites toiles inédites, nerveuses et fines, d'une conscience et d une volonté qui ne fléchissent jamais ; ce maître reporte Dubosc à l'atelier de Léon Cogniet où il l'a connu. — Gérôme expose la Mort de César, les Amantes, et fait reparaître une série de petits tableaux d'une facture fine et brillante, de sujets qui sont autant d'appels très habiles au public, qui y répond. — Gudin et Lepoittevin évoquent le temps de la création des galeries de Versailles ; Ziem fait faire de chaudes promenades à Venise, et Fromentin a rassemblé les pages charmantes de son Orient vaporeux : poète aussi pénétrant, avec le pinceau ou la plume. Guillaumet tient la tête des lumineux; Belly et Tournemine font leur partie dans le chœur des orientalistes. — L'assemblée des paysagistes est au grand complet, et d'une rare magnificence.
Il est assez curieux à noter que plus d'un parmi eux a débuté chez les peintres d'histoire. Paul Huet sortait de chez Gros; il est, avec Cabat, le dernier représentant du paysage romantique, injustement effacé par la remuante pléiade qui reconnaît Corot pour
ancêtre !. Le père Corot, comme l'appellent ses émules, a plusieurs de ses meilleurs ouvrages; lignes sveltes, feuillages argentés, nature élyséenne qu'enveloppe un brouillard léger où se jouent des rondes de nymphes. Jules Dupré, qui n'a pas encore pris part aux salons annuels, livre au public ébloui un superbe ensemble d'œuvres ; il se montre peintre et poète au plus haut degré ; il adore la nature dans la vision qu'il s'en fait, la regarde peu, y pense toujours et la révèle avec les yeux et les pensées d'une amoureuse imagination. Théodore Rousseau — qui le croirait? — ^ a étudié chez Lethière; après un rude combat pour se faire comprendre et accepter, il a obtenu plein succès,, et n'est pas encore entré dans la période qui fera prévoir le trouble de son esprit; on jouit de sa feuillée lumineuse, de ses ciels charmants.
Des élèves de Corot, Français, le premier, garde, en dépit de sa facture lisse, d'une composition plus préparée, la faveur du publieil a le secret des verdures tendres, exubé-
i. On appelait les maîtres de cette école, les Cuisinierst à cause de l'empâtement de leur peinture, aux tons très mélangés .
rantes, d'une sorte d'Eden printanier aux belles lignes. — Daubigny, que Dubosc a connu chez P. Delaroche, s'est taille une place à part, il échappe plus complètement à l'influence poétique que subissent encore Corot et Jules Dupré, poètes eux-mêmes. Daubigny est un paysagiste puissant et point rêveur, par ce fait, plus moderne que ses contemporains. Enfin, comme une courte et charmante végétation, au pied des grands arbres viennent, à côté de ces maîtres : Harpignies, Chintreuil, Imer, Pasini, Jules Noël, Anastasi, etc., etc. Il ne reste plus que deux ou trois prêlres du paysage historique dans le temple déserté : Paul Flandrin, qui sortait de chez Ingres; Achille Bénouville, de l'atelier Picot, et Curzon, élève de Drolling.
Chez les sculpteurs, Dubosc se retrouve dans son vrai milieu; il a passé de longues heures chez presque tous, et y est apprécié à sa valeur de beau et courageux modèle. Parmi eux, le succès reste tout entier aux œuvres déjà exposées depuis i855 ; et ces œuvres donnent un ensemble d'une si haute valeur, qu'elles ne trouvent pas de rivales chez les autres nations; l'art néo-classique y est porlé à son apogée.
Passons rapidement devant l'exposition des graveurs en taille-douce, devant les œuvres distinguées de Martinet, François, Bertinot, etc., dans la crainte d'élargir démesurément notre cadre; il nous faut cependant faire halte devant la plus belle gravure moderne : le Mariage mystique de sainte Catherine, d'après le Corrège, par Henriquel-Dupont ; chefd'œuvre qui traduit, avec une vérité d'effet et un art surprenant dans son atmosphère propre, le plus inimitable des maîtres. Il expose aussi les Pèlerins d'Emmaiis, d'après Véronèse.
C'en est fait du beau temps de Dubosc; dorénavant il vivra surtout de ses souvenirs, et, comme tous ceux qui atteignent à la vieillesse, ces souvenirs devenaient peu à peu la voie des tombeaux. Il faisait cependant ses délices d'y revenir sans cesse, et, par une pente naturelle, ses pensées retournaient vers le temps de sa jeunesse. Aussi, ce fut un beau jour que celui du mois de mai 1869, où, venant chercher la fraîcheur sous les ombrages du Jardin des Plantes, il s'assit auprès d'un grand vieillard voûté qui semblait, lui aussi, perdu dans les rêves du passe; c'était le
peintre Victor Schnetz. Dubosc ne put retenir une exclamation ; s'étant levé et respectueusement découvert, il se fit reconnaître.
M. Schnetz éprouva quelque chose du plaisir de son vieux modèle à retrouver à deux le rappel de sa vie d'autrefois; et ces hommes, si distants l'un de l'autre, par toutes les conditions sociales, se trouvèrent rapprochés par le souvenir des jeunes années. C'étaient des rires, à l'évocation des charges d'ateliers de plusieurs générations! L'humeur goguenarde de M. Schnetz les avait toutes retenues, il était intarissable.
On remontait jusqu'au temps des ateliers du Louvre, où les élèves de Regnault, de David, de Vincent, se réunissaient dans les galeries, restées encore vides et délabrées, pour s'ébattre au jeu de balle, et discuter pendant les repos. C'était le règne absolu de l'antique. Schnetz rappelait le fanatisme de la grande école, l'éclat de l'enseignement de Louis David, l'autorité du maître, les méthodes du travail... « Vous en souvenez-vous, Dubosc? lorsque vous posiez, même pour nos académies, on nous disait de voir et de faire de l'antique. » Après un stage chez Regnault (dit la rotule,
LE MODÈLE DUBOSG
pour la perfection qu'il apportait à l'exécution de ce morceau) ; puis, chez David, Schnetz s'était envolé vers l'Italie, où sa nature ronde, gaie, vivace, avait bientôt rejeté l'appareil des grandes scènes historiques, pour les sujets familiers et modernes, dont il devait trouver une veine si féconde sous les beaux costumes italiens . Il contait avec bonheur ses courses en compagnie de Léopold Robert, dans les parties les plus sauvages des Apennins, chez les brigands alors nombreux, pourchassés et fort à la mode ; ils en avaient fait leurs modèles et leurs obligés, et s'étaient rendus populaires parmi eux. Les folies de jeunesse, l'enthousiasme de la nature, des beaux types, les incidents de la route, ranimaient encore la gaieté de l'aimable vieillard et faisaient reparaître brillante la vision de sa vingtième année. Le succès avait fêté les premiers tableaux de M. Schnetz; en 1819, il remportait une médaille d'or à l'Exposition même où la Méduse recevait un si froid accueil ! Puis revenaient les noms des élèves des divers ateliers, avec leurs sobriquets, les particularités de chacun; on suivait la destinée des plus marquants : tel était arrivé haut par son seul mérite, tel avait escaladé les honneurs
LE MODÈLE DUBOSG 2l3
par son savoir-faire surtout; celui-ci avait lutté en vain contre la mauvaise chance, ou attendu longtemps les faveurs du succès, malgré un talent véritable; beaucoup étaient restés en arrière, enfants perdus de Fart; on avait peine à retrouver leurs traces ; quelquesuns avaient échoué bizarrement, ou prosaïquement, dans une boutique, et ceux qui avaient déjà achevé leur course étaient plus nombreux encore!
Sur chacun, M. Schnetz rappelait quelque anecdote... Souvent aussi venaient sur ses lèvres des chansons d'atelier, de celles que les modèles estropiaient d'une façon si comique.
Grâce à la bienveillance du maître, qui l'interrogeait sur sa présente situation, qu'il croyait sans doute fort précaire, Dubosc osa s'ouvrir à lui de sa donation aux élèves de l'Ecole. Le premier moment de stupéfaction passé, notre ancien directeur félicita le brave homme avec émotion, demandant comment un pareil tour de force d'épargne avait pu s'accomplir? A peine le donateur s'en rendait-il bien compte lui-même! Il avait traversé la vie tête baissée dans son travail, exigeant chaque jour de son corps d'acier
2l4 LE MODÈLE DUBOSG
tout l'effort dont il était capable, et recommençant le lendemain. Ainsi les années avaient succédé aux années. Ceiie longue persévérance sans que nul soutînt son courage étonnait M. Schnetz ; à cela Dubosc répondait : « Quand j'ai eu ma première somme importante, j'ai pensé aux élèves, et, une fois mon plan fait, mon projet en tête, ça a été tout seul. »
Cette confidence fut un véritable lien d'amitié entre le peintre et le modèle; sans se donner rendez-vous, ils se retrouvèrent souvent assis Fun près de l'autre, sous le grand cèdre du Jardin des plantes, les pelouses fraîches à leurs pieds, pendant l'été de 1869. Quelquefois ils échangeaient des impressions sur les destinées de l'art depuis leur jeunesse ; et, les idées de Dubosc, pour imparfaitement exprimées qu'elles fussent, avaient leur saveur, que M. Schnetz appréciait, car, nul n'avait pénétré si avant dans la vie des artistes, et avec un intérêt plus vif, plus exclusif, que ce vieux pilier d'ateliers. Tous les deux avaient vu les écoles se succéder; les passions, les changements qu'elles déterminent, les victimes, les vrais et faux grands hommes qu'elles font.
Depuis le commencement du siècle, plusieurs découvertes avaient modifié les conditions de l'art et préparé des transformations. La lithographie frappait au cœur le bel art de la gravure, puis la photographie apportait des éléments nouveaux, d'éclairage, de vision de la nature ; progrès scientifiques qui contiennent plus d'un péril pour le grand art (celui qui se propose un idéal en dehors des conditions matérielles) et d'incalculables influences pour l'avenir des arts en général.
M. Schnetz et Dubosc avaient vu péricliter la peinture d'histoire — ' divinité des maîtres de leur jeunesse; — néanmoins, la peinture, lancée sur d'autres voies, était prospère, les peintres trouvaient de nombreuses ressources, très souvent la fortune. Et de s'étonner des prix fabuleux accordés à certains tableaux de genre qui avaient récemment conquis la vogue; de la façon dont les noms de quelques artistes sont cotés, tarifés, par les marchands de tableaux! Quel contraste avec les mœurs de leur jeune temps I
Si le sort des peintres de talent est brillant en général, il n'en est pas de même de celui des sculpteurs, qui a sensiblement empiré;
2lG
LE MODÈLE DUBOSG
lorsque M. Schnetz entamait ce sujet, les récits qu'y ajoutait Dubosc ressemblaient à un martyrologe. « Certes, disait-il, vous le savez, monsieur, dans notre jeune temps, il fallait déjà au sculpteur des forces, du courage ; mais, jusqu'au milieu du siècle, on vivait de sa sculpture. Les belles statues n'étaient pas laissées à l'abandon, rentrées à l'atelier après le Salon, ni trop peu payées. Depuis, ça a été de plus en plus mal, les prix plutôt rognés qu'augmentés, pendant que tout renchérissait : la vie animale, les loyers, les matières employées, et, les hommes qui servent aux sculpteurs deux fois plus payés qu'il y a cinquante ans. J'en ai vu de ces malheureux artistes — je ne parle que des bons — se priver de tout pour exécuter une figure qu'ils avaient en tête... Arrivait le Salon... quelquefois, on faisait le silence autour d'elle, faute de camaraderie, ou de connaître quelqu'un pour attacher le grelot du succès, et la statue rentrait; la grande chance, c'était qu'elle fût remarquée, médaillée et acquise par l'Etat... au prix des frais, tout au plus! Ah! oui, il y en a eu dans les ateliers de sculpteurs, des découragements et des déceptions depuis vingt
ans! Un jour, on fera peut-être le relevé de ceux qui se sont suicidés, poussés par l'excès de la misère, ou qui sont morts à Charenton. Sans compter ceux qui tombent naturellement, écrasés sous le fardeau »... et il citait des noms. — « Il est vrai, objectait M. Sclmetz, et pourtant, c'est notre art national par excellence, celui qui s'est toujours maintenu le premier du monde et que l'on devrait le plus encourager. » — «Oui, faut croire qu'il y a des acharnés quand même pour ça, toujours prêts à risquer de mourir de faim pour faire une belle statue... Et puis, l'Ecole des Beaux-Arts en attire bien plus qu'autrefois; ils croient, en voyant tant de cours et de facilités pour les enrôler, qu'on les fera vivre ensuite... allez-y voir!... Et, à cause de la concurrence, même sortis des rangs, ils acceptent encore les moindres prix, plutôt que de ne rien faire du tout. » — (( Comment y remédier? disait M. Schnetz. » — « Mais, dame, en payant la sculpture en raison de ce qu'elle coûte et de ce qu'elle vaut; on sait bien dépenser pour la galerie, payer un tas de cours, qui servent à quoi? faire des belles installations. Je parie qu'on n'y regarderait pas a agrandir l'Ecole à
2l8 LE MODELE DUBOSG
l'occasion ! Tout ça en fait accroire à la jeunesse et l'attire ; et puis après les études : Va, mon garçon, mange-toi les pouces, ta statue t'a coûté huit mille francs, en voilà six, et remercie l'Etat. On te fait une commande mal payée, tu te plains?... fallait pas la prendre!... Ton talent?... on te répond qu'il y en a bien d'autres — comme d'une marchandise. — Crève alors, et on te fera enterrer avec un discours sur ton grand mérite... parce qu'on sera sûr qu'il ne coûtera plus rien et ne gênera personne!... On a beau prétendre que les vieux radotent, j'en tiens pour mon dire : autrefois les choses n'allaient pas si mal ; depuis le second Empire, c'est devenu comme de l'indifférence, du dédain pour les arts, des gens qui l'ont entendu m'ont dit que le ministre, M. Fould, appelait les artistes : ses mendiants; et, j'ai vu dans l'atelier d'un peintre de grand talent une lettre d'acquisition qui portait en marge, imprimé : Secours! Qu'on aille donc chercher si ça se passait de cette façon-là avec M. de Forbin, puis M. de Montalivet ? Ah I bien oui î On s'informait des artistes, pas seulement de deux ou trois pris en engoûment, mais de tous ceux qui avaient
LE MODÈLE DUBOSG 2IÇ)
du mérite, jeunes ou vieux; on savait ce qu'ils avaient à faire, ce que coûtait le travail, et c'étaient des procédés, des encouragements sérieux. On ne mettait pas, comme sous le second Empire, à la tête des Beaux-Arts, des gens qui ne s'en souciaient en rien; jusqu'à un militaire ! Monsieur s'en souvient, quand on a voulu tout bousculer à l'Ecole, même que M. le directeur a bien soutenu l'intérêt de ses jeunes gens à la villa Médicis ! »
Ce sujet laissait toujours les deux causeurs pensifs. M. Schnetz, qui avait l'humeur alerte, surmontait le premier sa pénible impression et revenait à ce qui le charmait au-dessus de tout, le temps de son directorat, terminé depuis peu, après dix-huit années d'exercice, en deux périodes.
Son amour de l'Italie, le plaisir qu'il avait trouvé à vivre au milieu de ses jeunes amis de la villa Médicis, les moindres faits de cette existence, les parties de plaisir avec la troupe des pensionnaires, aux environs de Rome, parties qu'il animait de sa gaîté aussi jeune que la leur... étaient les intarissables sujets de sa préférence.
Nature d'artiste, essentiellement française,
M. Schnetz comprenait mieux que quiconque les caractères si divers, si spontanés, de ses pensionnaires, et tout en eux l'intéressait et lui plaisait. « Les artistes, disait-il, ont tous du grand seigneur, parce qu'ils ont le goût difficile et que nulle magnificence ne dépasse leur attente; et du rêveur, qui se contente de demeurer en compagnie de la nature et de son rêve. Ils peuvent vivre dans un palais ou à la belle étoile, dans une simplicité qu'ils ont choisie; jamais en un milieu bourgeois ordinaire, dans la contrainte de leurs aspirations. Ils surgissent souvent inopinément dans les milieux les moins favorables à leur expansion, comme un type primordial et éternel. »
Quand nous allions voir notre spirituel directeur dans sa retraite, il retrouvait, pour nous accueillir, sa fringante gaîté du bon temps. Nous nous rappelions, en souriant, le côté malicieux de cette gaîté, qui lui servit plus d'une fois à nous éconduire quand nos réclamations l'importunaient : « Il pleut sur votre lit, mon ami? Changez-le de place et mettez une cuvette sous la rigole. » Si c'était une demande d'argent, M. Schnetz était frappé de surdité; nous avions beau crier, il n'y
LE MODÈLE DUROSC 221
avait pas moyen de se faire entendre avant l'heure réglementaire. Mais son esprit, sa bonne grâce, sa fraternelle amitié pour nous, la place qu'il occupait clans la haute société romaine, en faisaient un directeur précieux et difficile à remplacer.
Dès son retour définitif à Paris, il était allé habiter rue Cuvier, en face du Jardin des plantes. De ses fenêtres il voyait s'étager la verdure d'où émergeait un dôme; au loin, quelques monuments, le donjon de Vincennes, la colline du Père-Lachaise. Le vaste parasol du vieux cèdre de Jussieu lui rappelait les pins d'Italie, quelque ressouvenir de Florence flottait sur ce beau panorama, et, si le ciel était bleu, l'illusion se faisait complète pour les yeux affaiblis du vieillard. Il était venu mourir en France, non sans jeter à l'Italie un regard d'amoureux séparé d'une belle maîtresse ! Cette vue berçait le regret de son cœur.
L'année 1869 fut la dernière que vit tout entière notre cher directeur ; il mourut à l'aurore de l'été sanglant de 1870.
La guerre . — La Commune . — Inauguration du nouvel Opéra, 1870. — Dernières années de Dubosc. — Sa mort. Son testament, — Le souvenir.
Dubosc sentit vivement la perle de ce maître contemporain de sa jeunesse; il avait joui dans ses rencontres avec lui de sa dernière expansion de souvenirs partagés. Ces rencontres l'aidaient à oublier les misères de sa vie intime, toujours tenue fort cachée, mais que l'on savait agitée par les changements de garnis, dont les logeurs lui inspiraient une méfiance plus prononcée chaque jour. Bientôt il allait être absorbé par de plus graves soucis. La guerre éclatait contre la Prusse. Il traversa
22/i LE MODÈLE DU130SC
les souffrances du siège de Paris, et revit l'étranger envahisseur; il comprit que c'était l'épilogue de décembre i85â, dont il se rappelait les proclamations pleines de promesses ! et le vieux Gaulois se prit à maudire les Césars, grands et petits, qui précipitent les peuples dans de pareilles catastrophes !
Pendant ce long cauchemar, le glas funèbre sonna plus d'une fois pour de jeunes artistes. La mort d'Henri Regnault fut la plus retentissante de la série fatale; à cette nouvelle1, un cri de douloureuse anxiété s'éleva dans la ville assiégée; et, lorsque la vérité fut connue, amis et admirateurs portèrent le deuil de cette noble victime du devoir patriotique, qui laissait des cœurs désolés! La séduction magique d'Henri Regnault est restée gardienne de son souvenir; ses camarades le revoient à Rome, où chacun subissait le charme de sa grâce ardente, de sa voix, de ses toiles lumineuses, exotiques... Et comme un écho de ce passé, tinte encore à leurs oreilles la fraîche sérénade de Paladilhe, Mandolinata, chantant les beaux soirs! De quelle main de brute partit la balle
i . Le 19 janvier 1871 .
LE MODÈLE DUBOSG 225
qui devait anéantir une vie et des dons si précieux !
Beaucoup de jeunes artistes versèrent leur sang pour la patrie vaincue ; un poétique mausolée 1 dédié à Henri Regnault conserve leurs noms, sous une galerie de l'Ecole des Beaux-Arts ; dans ce lieu où ils passèrent , privilégiés de la vie dont ils ne connurent que quelques espérances et le plus noble des sacrifices.
Dubosc pleura en eux ses enfants ; il était à l'affût des nouvelles, et celles qui touchaient aux artistes le remuaient plus profondément que toute autre.
Un sculpteur de grand talent, Achille Gumery, s'éteignit bien jeune encore pendant ces jours d'angoisse. Sur son lit d'agonie, il songeait à nos soldats couchés dans la neige, aux blessés sans abri... et il faisait taire les plaintes des siens sur ses propres souffrances. Gumery mérite une durable renommée ; quelques-unes de ses œuvres le feront grandir; de la race des sculpteurs français à l'exécution nerveuse et souple caractérisée par David d'Angers, il
i. Ce monument est l'œuvre de Ghapu.
fut sur ce point au moins égal au maître. On lui doit le monument élevé à Chambéry au président Fâvre; la figure de ce magistrat en robe est l'une des plus belles qui existent en ce genre; et la Science, figure allégorique appuyée au piédestal, a l'ampleur et l'harmonie de lignes des sibylles de Raphaël.
Ainsi s'en allaient, pendant l'année terrible, presque perdus dans la tourmente, des êtres de choix. A peine un ou deux des leurs étaient-ils là pour les suivre jusqu'au dernier asile; la guerre prenait ou dispersait tout et tous.
Après les épreuves du siège vinrent celles de la Commune. Dubosc ne comprit les tendances sauvages de cette insurrection que lorsqu'il vit déboulonner la colonne Vendôme 1 : celle-là, c'était la grande armée qu'il avait connue dans sa gloire! il avait même porté
i . Au faîte de la colonne avait d'abord été placée la statue de Napoléon en costume romain, par Chaudet ; elle en fut descendue en i8i4, et ce n'est qu'en i833 que l'on rendit sa place triomphale au conquérant; cette fois ce fut sous son véritable aspect, avec la grande redingote et le bicorne ; Seurre jeune, lui donna une excellente silhouette. Mais, en i863 on remplaça cette figure populaire par un nouveau Napoléon en César, œuvre de Dumont. Renversée en 1871 avec la colonne, elle put être réparée et replacée avec elle.
LE MODÈLE DUBOSG
l'uniforme de ses liéros, et devant les œuvres de nos peintres militaires, il avait éprouvé l'ivresse des batailles, la fierté du drapeau.
Lorsque la haine envieuse de toute célébrité parla de brûler le palais du Louvre, que dut-il se passer dans le cœur de Dubosc? Pour lui, le Louvre, c'était le temple des dieux! Il assista, sombre, plein de colère, aux dernières convulsions de cette orgie, et vit flamber les monuments, la peinture des maîtres, éclater les statues pétiolées ! . . . Ah ! mon vieux Dubosc, ta philosophie battit en retraite, et tu ne trouvas plus que des larmes, devant la destruction des œuvres sacrées!
Après la tourmente, il reprit, plus triste et vieilli, ses anciennes habitudes ; toujours attiré par les choses de l'art1. 1875 voit inaugurer le nouvel Opéra ; le vieux modèle obtient, par le peintre Baudry, de pénétrer un soir dans le temple éblouissant : singulier personnage au milieu de la foule élégante, mais, plus captivé qu'aucun. Ce ruisselle-
1. En 187/i, Baudry expose à l'Ecole des Beaux-Arts l'ensemble de ses décorations pour le foyer du nouvel Opéra ; œuvre qui assure à son auteur une place considérable dans l'art contemporain, et qui en restera Fune des plus grandes séductions.
32(S LE MODÈLE DUBOSG
ment d'or et de lumières, ces marbres de couleur, cette ivresse de luxe, laissèrent Dubosc ébahi; devant le grand escalier, il hésita à pénétrer plus avant dans ce palais enchanté... mais, tout l'appelait à la contemplation; ses enfants avaient une fois de plus vaillamment travaillé : statues, groupes, superbes plafonds, décorations des galeries étaient de leur main ; ce monument de fêtes portait encore la marque des folles et insouciantes prodigalités du second Empire. Il en revint, vieux hibou ébloui, dans son trou obscur, et pendant plusieurs semaines, ses logeurs ne furent entretenus que des magnificences, des impressions d'art auxquelles ils ne comprenaient goutte, de la dernière fête des yeux de leur étrange locataire.
La vieillesse commençait à peser sur ses épaules amaigries; un jour, en 1876, il vint à mon atelier, se mit à fumer sa pipe, silencieusement; puis, tout à coup, comme entraîné, il me dit : « Je voudrais me montrer une dernière fois, et que vous me disiez si je suis bien changé? )) Il se déshabilla, et je vis les restes d'une des plus belles carcasses humaines qui eussent existé. « Hein? » rica-
LE MODÈLE DUBOSG 22Q
nait-il, pendant que je l'examinais, ce je pourrais maintenant poser les vieux troncs d'arbres! » Il avait satisfait sa dernière velléité de revivre un instant les anciens jours de son métier.
Une circonstance providentielle le conduisit, en changeant de domicile, à la maison des A., rue Gracieuse; ces nouveaux logeurs étaient aussi marchands de vin et charbonniers ; il arriva chez eux avec son fameux déménageur, auquel il donnait libéralement quinze francs pour le transport de son petit bagage. La liste de tout ce que possédait Dubosc est courte et instructive ; la voici comme elle a été donnée par sa logeuse : Une petite chaise basse à dossier cassé, un fauteuil à demi défoncé, une étagère, une couchette en bois blanc avec sa literie : voilà pour le mobilier au grand complet; une large malle renfermant la garde-robe entière, vieilles hardes dont il prenait un soin extrême, et quelques menus objets dont nous avons gardé le détail : un pantalon fond blanc, un autre noir (le beau), un vieux, troué, usé jusqu'à la trame, deux redingotes, un mauvais pardessus pour l'hiver, un gilet de velours épinglé, folie de
LE MODÈLE DUBOSG
jeunesse, si ancien que Dubosc n'entrait plus dedans, deux chapeaux de paille en lambeaux, le chapeau noir des cérémonies, une paire de bottes vernies à peine rapiécées, des vestes de toile bleue, deux mouchoirs, quelques chemises et trois draps. Cette malle contenait en plus quelques livres qui prenaient place sur l'étagère; vieux camarades lus cent fois, sus par cœur, et dont il copiait de temps à autre quelque passage. Enfin Dubosc transportait avec lui une canne à anneau doré, et sa montre, gros oignon vénérable qui avait marqué toutes les heures des séances depuis un demi-siècle peut-être, et fait rougir l'inexactitude de plus d'un artiste! L'anneau de cette esclave aimée avait été cassé, Dieu sait à quelle époque I et remplacé par un fil de fer. Cette relique est dans les mains de madame A. et mériterait les honneurs de quelque collection nationale.
Au début de son séjour, rue Gracieuse, Dubosc ne faisait qu'y coucher ; toujours soupçonneux, il prenait ses repas dehors, dans une affreuse gargote qui avait su lui plaire; mais, au bout de peu de jours de sa nouvelle installation, il rentra un soir à moitié empoi-
LE MODÈLE DUBOSG
sonné. La femme A. entendant gémir pendant la nuit, entra chez son vieux locataire, et le trouva dans l'état le plus pitoyable; elle le soigna comme un enfant, et le rétablit. Dubosc, ému de reconnaissance, appelait sa gardemalade son sauveur et, se servant de la phraséologie de sa jeunesse, il lui disait : (( C'est l'Etre suprême qui vous a envoyée à moi! » Sa confiance était conquise pour toujours, et il l'avait bien placée.
Cet empoisonnement ébranla fortement le pauvre homme, et une légère attaque de paralysie s'ensuivit. Il demanda à être transporté à l'hospice. Les A., qui le croyaient très pauvre, furent stupéfaits au moment du départ de recevoir de lui, en garde, la somme de quatre cents francs. Il ne prit avec lui qu'une quarantaine de francs et en donna la moitié à l'homme qui le conduisit à l'hôpital. Il avait de ces mouvements de libéralité à côté d'une avarice extraordinaire. Quand il voyait un ouvrier peiner dur et que sa physionomie lui plaisait ou lui inspirait de la pitié, il s'informait à lui-même de ses besoins , et parfois, déliait largement sa bourse; mais, il ne fallait rien lui demander I il agissait
232 LE MODÈLE DUBOSG
en cela sous l'impulsion de sa seule fantaisie. Madame A. alla voir son pensionnaire à l'hospice, il en exprima une joie des plus vives : « Vous voilà enfin, la grande (c'était un des surnoms qu'il lui donnait habituellement), mon sauveur, revenez bientôt, ne m'abandonnez pas ! »
Transporté au Vésiaet, et n'y voyant pas venir la femme A., il partit un beau matin, malgré tout ce que l'on pût lui dire, laissant dans sa précipitation un de ses antiques chapeaux de paille. Il arriva rue Gracieuse en fiacre, tête nue, et demanda impérieusement pourquoi la grande n'était pas revenue le voir? Satisfait des explications données, il se rasséréna, et, heureux de se retrouver au logis, il voulut fêter son retour, ordonna de tuer un canard de la cour pour le souper de la réunion, et déclara qu'il ne bougerait plus de la maison des A., qu'il y mangerait et y serait soigné. Ainsi en fut— il, et un épanouissement se fit dans ce vieux cœur muré, il se sentit une famille, et prit une autorité d'aïeul. Il ne voulait pas que les enfants dérangeassent leur mère, ou que l'homme rudoyât sa femme; il s'écriait : « Que deviendrions-nous sans
LE MODELE DUBOSG 233
elle! » Et, aux enfants : « Comment laissezvous votre mère se fatiguer autant? Moi, je nourrissais la mienne à sept ans, avec mes trois francs par jour! » Il s'intéressait au sort des deux filles de sa logeuse, disant : « Les femmes sont bien à plaindre! je m'occuperai de ces petites; mais, pas du garçon! Les garçons doivent travailler ; celui-là fera comme moi, il grattera dur... voilà tout. »
Le souvenir de sa mère, son unique affection, avait laissé en lui un secret attendrissement ; il gardait la douleur de l'avoir vue . mourir privée des secours que réclamait son état. La bonté dévouée de madame A. lui inspirait quelque chose de la tendresse filiale, il lui semblait retrouver en elle un reflet de sa mère, dans sa reconnaissance pour ses soins il parlait quelquefois de faire faire le porlrait de son sauveur.
Dans les dernières années de sa vie, Dubosc qui n'avait guère quitté le pavé de la ville, eut la nostalgie de la nature à peine entrevue; il s'écriait alors : « Je veux mourir hors de Paris ! un de ces jours je vous emmènerai tous à la campagne!... Pourquoi pas !... je suis riche. » Mais il redoutait la plus insi-
gnifiante demande an notaire , et ajournait ses projets.
Quand les enfants étaient couchés, il se laissait aller, avec ses logeurs, à la verve de ses souvenirs. Sans doute il n'avait pas perdu le besoin périodique des récits abondants, dont il gratifiait jadis le public des gargotes de barrières; et qui sait, si cette explosion de confidence ne venait pas d'une habitude brisée de l'intimité filiale?
Les artistes étaient sa constante préoccupation, il citait à tout propos le nom de ceux qu'il préférait ; il lui arrivait de pleurer à leur souvenir. Les A. s'étaient peu à peu initiés à la vie passée de leur vieux pensionnaire, et y étaient naïvement sympathiques. Il va sans dire que les histoires d'amour n'étaient pas oubliées; il s'y mêlait pour Dubosc un peu de cette vantardise qui est constante en ces occasions, et plus encore chez les natures concentrées dont l'imagination grossit les faits à la longue, et se trompe elle-même. Il avait la prétention assez fréquente chez les célibataires, d'avoir fait de nombreuses conquêtes ; toutes de belles femmes ! mais, il ajoutait: « Bah! j'en ai connu cent! c'est
LE MODÈLE DUBOSG 235
toujours la même chose... une seule valait qu'on l'aimât. » Et il rappelait sa triste aventure avec la blonde et frêle romanesque, morte si jeune. Il avait été assez bel homme pour que I on ajoutât foi à une partie de ses récits, voire même à celui sur une belle amoureuse qui le poursuivit avec tant d'acharnement qu'il fut forcé de déménager plusieurs fois pour lui échapper. Pour conclure, il disait, (( Au fond, j'ai toujours appréhendé de me marier, ayant vu trop de mauvais ménages ! et, par-dessus tout, dans la crainte d'être l'esclave de ma femme; je sens que j'aurais pu l'aimer jusqu'à la bêtise ! »
Pour ceux qui avaient depuis longtemps connu Dubosc, ces retours attendris vers le beau sexe auraient paru tant soit peu chimériques ; dès sa jeunesse il avait fait preuve d'une résistance de fer devant tout entraînement, devant la crainte de ce qui pouvait le faire retomber dans la misère passée I Sa rudesse, une nature cachottière, soupçonneuse à l'excès, mettait un frein aussi prompt que sûr à ses velléités de caprices amoureux, à toute tentative d'empiétement sur son indépendance . S'il s'abandonnait maintenant à
quelque lyrisme, c'est que le péril avait disparu !
Quand l'affaiblissement de l'âge lui eût rendu la locomotion pénible, il se fit accompagner chez le notaire par M. A. Ces jours-là il mettait le pantalon noir, la redingote la plus neuve, les bottes vernies; le chapeau noir était arboré ; il prenait la canne à anneau doré. Pour aller voir l'homme sacré qui gardait son trésor, rien n'était trop beau ! Il se sentait timide, craintif même devant ce maître de sa destinée et n'osait jamais risquer une demande de peur de le mécontenter. Il ne se rendait pas bien compte des droits qu'il gardait sur sa fortune: à peine d'ailleurs en connaissait-il l'étendue; il n'avait su qu'entasser, entasser toujours. Sur les deux cents francs de sa pension mensuelle, il donnait cent francs aux A. pour son logis et sa nourriture, les cent autres francs servaient à des menus frais et à quelques charités spontanées. Ce ne fut qu'après s'être fait accompagner chez le notaire que Dubosc parla à ses logeurs de la destination de sa fortune : « Pauvres enfants ! disait— il, parlant des élèves de l'Ecole des Beaux-Arts, lorsqu'ils concou-
rent pour le grand prix de Rome, ils ont cent cinquante francs d'indemnité en montant en loges, et, avec leurs frais divers, il reste peu de chose pour payer les modèles ; il leur en faudrait pour cinq cents francs, des séances de ces modèles! et s'ils les ménagent, leur travail n'est pas bon!... Comment l'Etat les a-t-il laissés ainsi ? c'est affreux ! Ces messieurs m'ont donné des indications pour le legs que je voulais faire aux élèves... Cependant, je désirerais pouvoir donner quelque chose à cette pauvre femme et à ses filles... »
Il partit même un jour avec la résolution d'en parler au notaire; mais, en présence de ce dépositaire vénéré, il se tut et remit sa demande au mois suivant. Le mois suivant, Dubosc expirait.
Le dévouement de la femme A . ne se démentit pas, et fut mis à de rudes épreuves à la fin de la vie de son vieux pensionnaire. Un jour de sa dernière année, il avait été se promener seul; il tombe en faiblesse à une petite distance de la maison et reste sur place, faisant de vains efforts pour avancer. Pendant ce temps, les A., inquiets, le cherchent, c'est la bonne logeuse qui le découvre, elle veut
l'aider à marcher, peine inutile; d'autre part, il refuse opiniâtrement de prendre un fiacre... Pour mettre fin à cette scène, madame A. charge Dubosc sur ses épaules de robuste auvergnate, et le rapporte au logis. Les derniers temps sont terribles, il faut soigner, laver le pauvre vieux comme un enfant; la nuit, il cogne sans cesse au mur pour avoir son sauveur ; ne se rendant plus compte du temps écoulé, il ne lui laisse pas de repos. A chaque instant il s'écrie en la voyant: « C'est l'Etre suprême qui vous a envoyée à moi ! » On ne sait quels vagues souvenirs d'allégories lui représentaient comme un personnage la mort qui approchait, il en parlait sans cesse, et quand il était seul il l'appelait : « La mort! eh ! la mort ! viens-tu ? » Questionné sur ces sinistres appels, il répondait: « Je ne sais pourquoi... c'est une manie. »
Il abusait quelquefois du vin en ces tristes jours, et quand la tête lui partait un peu, il cognait aux portes et demandait la mort. Pourtant, il avait toujours foi en sa force, et, se frappant la poitrine, disait : « J'ai un bon coffre! » La veille de sa mort, il faisait des projets d'avenir. Une chute qu'il fit dans sa
LE MODÈLE DUBOSG 289
chambre hâta sa fin, l'asthme l'étouffait. Le i5 janvier, la logeuse venait de quitter un instant son chevet, un pressentiment la fait subitement remonter près de son malade, elle le trouve la tête renversée, les yeux grands ouverts, il ne parle plus, mais relève la tête en l'entendant, et fixe sur sa fidèle amie un clair et calme regard; il semble revenir à la vie. Une autre crise survient, le moribond saisit la main de la femme A., la serre a la broyer, prononce deux fois, d'une voix sourde et plaintive: « Maman! maman! »
puis expire.
Sa pensée, sa prière suprême, étaient allées vers celle qu'il avait uniquement aimée; cet amour, comme un fil d'or, l'avait rattaché à la patrie céleste.
Ici-bas, il laissait une bonne action qui devait le faire vivre dans le souvenir de beaucoup de générations de ces artistes qu'il avait tant admirés; il améliorait leur sort, après avoir accepté pour lui la misère, un dur et patient labeur. Cette mort qu'il appelait l'avait trouvé dans un taudis; il finissait en pauvre diable, comme il avait vécu, à l'heure où sa fortune atteignait le chiffre de cent quatre-vingt mille
2/jO LE MODÈLE DUBOSC
francs ! Sa dépouille même ne reçut aucun honneur ; seuls les A. s'occupèrent de l'enterrement, et firent rédiger les lettres de faire part ainsi qu'il suit :
((Vous êtes prié d'assister aux service, convoi et enterrement de M. Charles -Alix Dubosc, décédé le 1 5 janvier 1877, ^ l'âge de quatrevingts ans, en son domicile, rue Gracieuse, 29, qui se feront le mercredi 17 courant, à midi, en l'église Saint-Médard, sa paroisse.
» De la part de monsieur et madame A. et leurs enfants, de M. Guillaume et de M. *** , et de ses amis. »
Grâce à l'instinct de cœur de ces braves gens, les artistes, auxquels Dubosc avait donné tout ce qu'il possédait, eurent deux représentants dans cette leltre, et par un touchant respect, ils les font figurer avant la dénomination d'amis. Dubosc a bien mérité de faire partie de la grande famille des artistes. Malheureusement, M. *** fut seul à les représenter dans ce pauvre cortège com-
LE MODÈLE DUBOSG
posé de la famille A. et de quelques voisins. Madame A. pleurait de vraies larmes ; elle regrettait celui qui lui avait coûté tant de peines et de fatigues, comme savent regretter les femmes qui ont un cœur maternel. Elle garda longtemps sur son bras les marques de la dernière et convulsive étreinte du pauvre mort ; et les commères du quartier de lui dire que cela lui porterait malheur. En effet, beaucoup de tribulations fondirent depuis sur cette brave femme, qui mérite que l'on s'intéresse à son sort.
Le seul honneur publiquement rendu sur l'heure a Duboscvint d'Edmond About; j'allai le trouver après l'enterrement et lui contai la touchante histoire de notre modèle ; il fit spontanément à ce sujet un article plein de la verve de son esprit et de son cœur. Cet article fut publié par le journal le XIXe Siècle du 21 janvier 1877.
Un grand médaillon en bronze, fait d'après Dubosc, a été offert à l'Ecole des Beaux-Arts par la généreuse initiative de M. Barbedienne. Il est regrettable que ce portrait ne soit pas placé dans la salle où les élèves travaillent d'après le modèle vivant; c'est là que leur
vieux bienfaiteur eût aimé à se trouver; et, de temps à autre, le regard affectueux d'un jeune artiste eût été la récompense de ce modeste donateur, la seule qu'il eût enviée.
Le testament de Dubosc fut une surprise pour presque tous les artistes ; trois ou quatre seulement avaient été initiés à cette étonnante donation.
Voici en quels termes elle fut faile :
ce Ceci est mon testament,
» Je soussigné, Charles-Alix Dubosc, déclare faire les dispositions testamentaires suivantes :
» Ayant commencé à poser en mil huit cent quatre, à l'âge de sept ans, et ayant continué à servir de modèle jusqu'en mil huit cent soixante -deux, j'ai donc passé ma vie avec les artistes les plus distingués sous tous les rapports. Je veux qu'après mon décès la petite fortune que j'ai gagnée avec eux soit consacrée à une fondation utile aux artistes. En conséquence, j'institue pour légataire universel en toute propriété l'Institut de France, académie
LE MODÈLE DUBOSG 2^0
des Beaux-Arts, pour disposer de ma succession de la manière suivante : Après le paiement de tous les frais et droits de mutation et autres, il sera fait emploi de tout ce qui composera ma succession en rente trois pour cent sur l'Etat, et les arrérages de cette rente seront chaque année distribués par égales portions aux jeunes peintres et aux jeunes sculpteurs reçus en loges pour le grand-prix de Rome; cette somme leur sera remise au moment de leur admission en loges»
» Fait et écrit en entier de ma main, à Paris, ce 22 juillet i85g.