Un buste de l'empereur Alexandre
LE MODÈLE DUBOSG 35
L'année i8i4 voit disparaître un aimable représentant de Fart du xvnie siècle : Clodion, longtemps oublié, mais ressuscité de nos jours par le charme et la grâce de ses compositions. La mort de Roland n'émeut pas davantage l'art en marche vers d'autres conquêtes. Il fallut que l'armée des classiques et des romantiques passât pour que ces vivaces productions du sol de France qui les avaient précédés pussent reprendre la place qui leur était due.
Malgré l'inclémence du temps présent pour les arts, un grand mouvement s'y préparait, et c'est dans l'atelier de Pierre Guérin1, le plus froid des émules de Louis David, que va se produire la réaction romantique.
Dans cet atelier, Dubosc connaît plus d'un élève renégat ou rebelle; Géricault a chauffé cette banquise, elle craque de tous côtés et porte: Léon Cogniet, Ary Scheffer, Delacroix! L'esprit de rébellion gagnant de proche en proche, il
i , Il se forma à l'atelier de Pierre Guérin, outre les peintres connus, de bons dessinateurs, qui, sans conquérir la renommée, devinrent d'utiles professeurs à Paris et en province; parmi eux nous citerons, par un sentiment de reconnaissance personnelle : Julien Potier, homme excellent, dessinateur impeccable, qui forma, à l'académie de Valenciennes, des artistes sérieux.
36 LE MODÈLE DUBOSG
y eut bientôt dans l'atelier de Gros : Paul Delàroche, Auguste liesse, Robert Fleury; chez David : Léopold Robert. La lutte va commencer avec des champions pleins de verve et de loi. La sculpture ne se laissera pas distancer; elle a des combattants de premier ordre dans les deux camps, classique et romantique, qui vont bientôt se trouver en présence. Pendant cette période de préparation, on voit arriver à la villa Médicis : Cortot, qui sort de chezBridan, Pradier, élève de Lemot; Ramey, Petitot, Henri Lemaire, Roman et Nanteuil, élèves de Gartelier; Rude, sorti du même atelier, a eu le grand prix en 1812, mais est entraîné loin de l'Italie. Enfin, David d'Angers, le futur émeutier de la sculpture, élève de Roland, revenu de Rome en 181 6, va chercher a Londres le moyen de gagner quelque argent pour secourir sa famille. Il frappe à la porte de Flaxman qui refuse de le recevoir, à cause de son nom qui évoque les souvenirs de la Révolution française ; le gouvernement britannique lui propose de travailler à un monument à la gloire de Waterloo. David quitte le soir môme celte terre inhospitalière et, au retour à Paris, reçoit la commande de la statue du
LE MODÈLE DUBOSC 3y
grand Condé jetant son bâton de commandement dans la mêlée, qui va faire sortir son auteur de l'obscurité .
Revenant à M. Guérin, Dubosc disait qu'il paraissait souvent étonné d'avoir couvé des élèves si différents de lui, et essayait de les contenir. Ils étaient toujours a vanter Géricault; et leur maître de s'écrier: ce Laissez-le faire, mais ne l'imitez pas; vous n'avez pas, comme lui, l'étoffe de plusieurs peintres... » (( Quoique l'on en ait dit, ajoutait Dubosc, M. Géricault a toujours aimé et respecté M. Guérin, qui était pour lui un bon maître; s'il suivait rarement ses conseils, c'est qu'il était possédé, et ne pouvait pas se plier, comme il l'aurait souvent désiré lui-même. » Grâce à Dieu, Géricault ne se plia pas\ mais il eut le sort des novateurs hâtifs, isolés à leurs débuts; s'il entraîna quelques jeunes, il étonna le public et fit peur à ses aînés.
Notre modèle avait assisté aux péripéties de cette douloureuse carrière : Le Chasseur à cheval est le seul bien accueilli des ouvrages de Géricault; quand parut le Cuirassier blessé, la malveillance mise en éveil parla haut. Ce fut un découragement profond pour le jeune artiste,
il avouait que cette manifestation hostile lui ôtait toute confiance en lui; ces deux premières toiles lui devinrent insupportables, il les fit rouler dans un coin de son atelier, les dénigrait devant ses élèves, et les eût volontiers données pour s'en débarrasser. C'est miracle que ces beaux ouvrages de ses débuts nous soient restés ! Que n'avait-il la joyeuse philosophie de son voisin et camarade Horace Vernet! Celui-là narguait les échecs et forçait le succès! Bon prince, d'ailleurs, et soutenant Géricault à l'occasion contre ses détracteurs. C'était un contraste entre ces deux jeunes hommes et leurs ateliers; ils s'étaient liés par leur goût pour les chevaux et les exercices du corps. Un jardin les séparait: chez Horace tout était mouvement, gaîté bruyante, faciles productions; chez Géricault, le recueillement, les projets longuement mûris et, malgré des goûts de jeunesse très vifs, une mélancolie dominante qui se complaisait dans l'étude solitaire.
Les sentiments politiques des deux amis ne différaient pas moins que leur humeur. Vernet avec Char! et se bat pour son héros à la barrière de Clichy, où il reçoit l'étoile des braves, comme on disait alors; son atelier militaire
LE MODÈLE DUBOSG 3g
retentira longtemps des chansons de Béranger ; et la légende de V homme à la redingote grise s'y écrira en lithographies, en croquis de toute sorte. Tandis que Géricault, dès le retour de Louis XVIII, entre dans les mousquetaires rouges du roy, peut-être par découragement d'artiste, peut-être pour vivre au milieu des chevaux qui étaient sa grande passion, et un peu aussi, sans doute, pour voir ses vingt ans et sa bonne mine sous ce fier costume. Il n'y reste que trois mois , juste assez pour accompagner son roi fugitif sur la route de Gand. Dubosc croit voir passer les verres d'une lanterne magique ; tant d'événements mémorables se succèdent, rapides, tragiques, transformant tout autour de lui. Le travail du pauvre modèle est bien souvent interrompu , il se mêle à la foule qui est sans cesse sollicitée par quelque spectacle : l'entrée des alliés à Paris ; le roi restauré, un peuple en délire se mettant à la place des fameux huit chevaux isabelle, et traînant le monarque jusqu'aux Tuileries. < Puis le retour de l'île d'Elbe... Dubosc se trouve tout près de ce nouveau carrosse d'apparat, au moment où il fait halte, pour réparer la confusion qui s'est mise dans les attelages
/|0 LE MODÈLE DUBOSG
eïïrayés par les salves d'artillerie. L'Empereur est morne, un peu affaissé sur lui-même, et comme en proie à une idée fixe ; son visage étrangement immobile paraît d'une pâleur plombée dans son costume entièrement de satin blanc, et sous le grand bicorne surmonté de plumes blanches en panache. L'armée surtout acclame Napoléon avec enthousiasme. Mais, au retour, notre homme traversant les Champs- Elysées voit des gens du peuple formant des rondes en chantant : « Rendez-nous notre père de Gand, rendez-nous notre père! »
Le désastre de Waterloo termine cette ère de combats grandioses; le choc n'en est vraiment senti que par l'élément militaire, et ceux qui ont incarné en Napoléon la fortune de la France; la masse, sans passions politiques, est si surmenée, si lasse, qu'elle regarde passer, presque indifférente, les événements et les hommes.
Dès la rentrée des Bourbons, Louis David s'est enfui; sur la route de Dijon à Lyon, il rencontre le jeune sculpteur François Rude, qui a pris parti pour Napoléon avec son protecteur et ami M. Frémiet, qu'il suit en Belgique, renonçant à Rome où l'envoyait son
grand prix. En 1816, Louis David est dégrade de ses décorations et de son titre de membre de l'Institut, comme régicide. Proscrit, il ne re verra plus la France, et la réhabilitation viendra après sa mort.
Cependant, de son exil de Bruxelles où il fonde un atelier d'élèves, il va diriger ses disciples de Paris; Gros n'est que son délégué auprès d'eux, ils n'échapperont pas à sa suprématie, sa tyrannie même. Dubosc les entend se transmettre ses ordres, son blâme, ses conseils : à Girodet, qui ose aborder les sujets romantiques, il écrit ironiquement : « Je ne m'y connais pas à cette peinture-là » et il détourne Gros de la voie où il a triomphé, pour le rejeter à la poursuite des sujets antiques, les seuls, dit-il, qui méritent le nom de tableaux d'histoire; effort qui faussera le génie du grand peintre des scènes héroïques modernes. Le maître dominateur, se sentant obéi, admiré, garde longtemps l'illusion de la prospérité indiscutée de son école. « Il ne se doutait guère, observait notre modèle, qu'il y en avait déjà phis d'un dans les ateliers, qui disaient : « Il ne faut plus faire de David ! » et que les tableaux qu'il envoyait en France
l\2 LE MODÈLE DUBOSC
trouvaient peu à peu des détracteurs, malgré le respect religieux dont les entouraient ses élèves.
En 1817, le calme commence à régner, et le Louvre est de nouveau ouvert aux expositions ; leur physionomie va bientôt se modifier avec le nouvel ordre de choses; c'est le dernier éclat sans rival de l'école de David : Gérard expose sa magistrale Entrée d'Henri IV à Paris ; Gros, le Roi Louis XVIII quittant les Tuileries dans la nuit du 20 mars 1815: Guérin, sa Clytemnestre , d'un effet si dramatique; Prud'hon, Andromaque; Hersent, une composition qui mérita sa popularité et ses nombreuses reproductions, Daphnis et Chloê. De 181 7 à 1820, M. Ingres est resté à Rome, négligé, mal accueilli du public parisien, renié par l'école de David pour sa liberté d'interprétation de l'antique, son goût de la Renaissance ; il demande aux grands maîtres italiens, à Raphaël surtout, conseils et inspirations.
Plus tard, Dubosc lui entendait raconter ses années de misère et de labeur fécond, où il faisait des portraits au crayon, à soixante francs, pour vivre, et produisait coup sur
coup, sans que l'on y prît garde : Œdipe et le Sphinx, Tu Marcellus cris, les Odalisques, Raphaël et la Fornarina, Pie VII tenant chapelle, Roger délivrant Angélique, Françoise de Rimini et Paolo, Jésus-Christ donnant à saint Pierre les clefs du Paradis, œuvres que les romantiques prenaient à leur compte, et que l'académie considérait comme une défection à l'école de David, ainsi que noas l'apprennent ses critiques attitrés de l'époque.
Pendant que ce futur chef d'école luttait et grandissait dans l'abandon, le mouvement romantique attendait l'heure de se produire. Ingres et Géricault, qui eurent une influence si considérable sur l'art contemporain; le premier, comme chef des néo-classiques; le second, en ouvrant à la peinture l'ère des temps modernes ; ces deux hommes rencontrèrent au même moment un dédain injurieux. Mais, pour Géricault, la justice boiteuse n'eut pas le temps d'arriver.
Aidés de la mémoire de Dubosc, nous par- < courions les Salons successifs; dès 1817, les jeunes commencent à se mesurer en égaux à leurs aînés. C'est Abel de Pujol, très classique d'ailleurs, et doué de forles qualités, avec son
f\f\ LE MODÈLE DUB OSC
Saint Etienne prêchant, qui obtient un prix; Couder, Heim, soutiennent de redoutables comparaisons ; Horace Vernet ne tarit pas de vivants épisodes de combats, et fait ombre au vieux Carie; la sentimentalité d'Ary Sclieffer se choisit déjà des sujets bien appropriés; et, le plus jeune de tous, Pagnest, venu, hélas! pour un jour, expose, à vingt-neuf ans, l'un des portraits, chefs-d'œuvre de l'école française, celui de M. de Nanteuil-Lanorville . Madame Lebrun a reparu, fidèle à la royauté. La Terreur, qui a emporté tant de têtes charmantes et augustes reproduites par son frais pinceau, Ta laissé survivre, avec sa grâce et ses souvenirs.
La sculpture, enfin, voit éclater le romantisme avec le Grand Condé de David d'Angers, dont la hardiesse pleine de fougue jusqu'en ses ajustements, esta elle seule une révolte contre Tordre établi par Louis David.
Caractère de Dubosc. — Départ des grands prix de Rome. — La villa Médicis. — Voyage de Géricault en Italie. — Géricault et la Méduse, — Voyage à Londres. — Retour de Géricault et sa mort. — Escalier de Persier et Fontaine décoré par Abel de Pujol. — Le retour de M. Ingres : premiers succès. — Mademoiselle Mayer, sa mort et celle de Prud'bon.
A cette époque (18 17), Charles Dubosc a vingt ans; sa haute stature, l'élégance de ses proportions vont en faire le plus recherché de tous les modèles, pour porter le costume, que le genre historique anecdotique exploitera bientôt. Son intelligence, sa longue habitude, son courage en posant, sont de précieux auxiliaires pour les artistes. On est déjà frappé de l'étrangeté de son caractère ; ce tout jeune
homme est mailre de lui, ses camarades sont impuissants à l'entraîner aux dissipations de leur âge, il vit dans l'isolement, concentré en lui-même ; l'argent qu'il gagne est épargné avec un soin excessif; aucune dépense ne semble le tenter ; il y a comme une consigne dans sa vie. Cette singularité en fait un être à part; il est sans cesse à la besogne, un peu revêche, même en sa gaîté, observant, emmagasinant dans sa rude cervelle quantité de détails, d'impressions, qui ne s'en effaceront plus.
Il a déjà vu se former une génération d'artîstes, et s'est intéressé à leurs efforts, a joui de leur succès lorsque élèves ils sont devenus grands prix de Rome, ce symbole de tout un avenir glorieux pour l'ambition juvénile ! Il les a accompagnés avec leurs camarades jusqu'à ce fameux voiturin qui remplaçait le coche d'Auxerre, et menait en Italie par des chemins lentement parcourus. Cette troupe de garçons si délibérés et si gais, conduisant ses jeunes vainqueurs, il faut la saluer, c'est celle des coureurs d'idéal, qui d'instinct poursuivent leur rêve, et rendent les aspirations, les regrets, les émotions de leur temps ! Le petit ou le
grand jeune homme que l'on hisse dans la diligence en l'embrassant, lui disant quelque farce, au milieu des souhaits et des adieux, les uns riant, les autres attendris du départ; ce jeune homme a— t — il en lui le fruit exquis et rare dont l'avenir goûtera toute la saveur? Sera-t-il artiste heureux ou méconnu?... Les promesses même qu'il donne seront-elles tenues ?. . .
Au départ tout est espérance I Les récits des devanciers Font enflammé pour le pays des arts, de la lumière, où brillent des noms magiques, de grands souvenirs... Le rêve va se réaliser. Mais, rien n'étonne les imaginations de vingt ans ! En quittant la dure vie des débuts, ces jeunes gens arrivent dans un palais préparé pour eux, ils vont y retrouver les compagnons de la lutte passée... En se réveillant, ce n'est plus la petite chambre haut perchée d'où ils aperçoivent Paris sous sa légère brume grise, mais une pièce vaste, haute, dont la fenêtre, enchâssée dans les < murs profonds, s'ouvre sur un panorama radieux; un parc seigneurial s'étend alentour, l'air embaume, un soleil triomphant illumine la Rome éternelle. C'est bien Saint-Pierre, le
Vatican, le Fort Saint- Ange, qui étincellent sous les premiers rayons... Ce désert superbe, n'est-ce pas la campagne de la ville aux sept collines?... Le nouvel arrivé se frotte les yeux, et, si les voix de ses camarades ne retentissaient pas dans les longs corridors, il croirait à un enchantement ! L'enchantement existe pourtant, et il le vivra cinq années, dans la compagnie des grands maîtres et le travail fécond... Quand il retournera à Paris pour y commencer une nouvelle lutte, âpre et décisive, il emportera une richesse de jouissances senties, de lumière, d'observations, qu'il conservera comme un trésor jusqu'à son dernier jour.
A celui qui n'a pas fait ce stage au pays des arts, il manquera toujours cette trêve, qui permet l'étude délivrée des soucis matériels, l'exemple des maîtres, dans une atmosphère où tout est réuni pour aviver le feu sacré.
Dubosc suivait les absents par la pensée; il arrivait d'eux dans les ateliers de rares mais longues lettres toutes pleines de leur enthousiasme, des récits de leur vie de camaraderie, où la gaîté du rapin met sa note rieuse, quelquefois un peu puérile. Au retour, le
LE MODÈLE DUBOSG f\Q
modèle est réclamé dans l'atelier encore vide où va commencer l'exécution des projets mûris là-bas, il entendra évoquer les souvenirs du beau pays regrelté.
Dubosc nous parlait du voyage de Géricault. Lui aussi a voulu connaître l'Italie; en 1817 il s'y rend seul; sa tristesse, son découragement le suivent; les maîtres le troublent; pourtant ils resteront son grand enseignement. Dans ses lettres, que se transmettent quelques amis , il parle surtout des antiques de la belle époque, de Michel-Ange, des tableaux qu'il copie, de sa course de chevaux libres qu'il a imaginée en voyant celle des Barberi; enfin des grands ouvrages qu'il projette. Ses amis ont peine à le défendre contre la malveillance soulevée par sa fougueuse indépendance de pinceau; il parlait de faire une Traite des nègres et Y Ouverture des portes de l'Inquisition.
Au retour, Géricault est détourné de ses projets par le récit du naufrage de la Méduse: bientôt il en connaît les derniers survivants. L'émotion soulevée par ce drame le saisit tout entier, il veut le retracer et se met fiévreusement au travail. D'abord il songe à la scène
5o LE MODÈLE DUBOSC
de rébellion et de carnagesurle sinistre radeau, puis à la délivrance des naufragés... Enfin, il s'arrête au sujet qu'il a si superbement traité.
En 1818, le modèle G erfart conduit Dubosc chez Géricault, à son atelier de la rue du Roule où il va exécuter sa grande œuvre. Le jeune maître termine les études préliminaires, il observe l'agonie et la mort à l'hôpital Beaujon, y obtient défaire portera son atelier des cadavres et des membres coupés ; la putréfaction ne le rebute pas. Il a fait construire par le charpentier de la Méduse un modèle exact du fameux radeau, et y a placé des mannequins dans les attitudes indiquées par les témoins de cette scène poignante.
Quand il est en possession de tous les documents nécessaires, il s'enferme dans son atelier et ne quitte plus le travail, ne laissant entrer que les modèles (dont Gerfart et le nègre Joseph), son élève Jamar et le fidèle Dedreux- Dorcy. Quelques familiers parviennent cependant parfois, aussi, à y pénétrer, respectueux du recueillement du maître; parmi eux est Eugène Delacroix, encore élève chez Guérin. De quel attrait dut être pour le futur peintre du Massacre de Scio, la vue d'une pareille
LE MODÈLE DUBOSC 5l
création ! Il semble aussi que Géricault fut attiré vers ce jeune homme, qui devait continuer après lui l'œuvre d'émancipation, dont la Méduse est le magnifique frontispice. « Un grand silence était nécessaire à M. Géricault, disait Dubosc, on n'osait ni parler ni remuer autour de lui, un souffle le troublait. Il peignait sans se reprendre, toujours le modèle sous les yeux, et cela nous étonnait qu'il se servît de pinceaux plutôt petits pour faire cette large peinture, et, de voir comme sa palette restait propre ! tous ses tons préparés à l'avance... il faisait lui-même une partie de ses couleurs. . . »
Ces détails d'ordre et de soins, alliés à la fièvre du travail, ne nous ont pas paru inutiles à citer, pour ceux qui imaginent les artistes fatalement voués au désordre, tandis que la méthode est la base de toute production de quelque valeur. On sentait bien aux récits de Duboso qu'une sorte d'émotion s'emparait de ceux qui regardaient arriver à la vie cette œuvre puissante. Géricault ne s'échappa que quelques jours de sa retraite pour aller faire une étude de ciel au Havre ; en sept ou huit mois l'exécution de la Méduse
LE MODÈLE DUBOSG
fut achevée; Pierre Guérin vint la voir; il fit des éloges sérieux, et plusieurs critiques suggérées par sa vieille expérience et ses principes. Un des élèves de Géricault en ayant plaisanté, le jeune maître le fit taire, assurant qu'il tirerait grand profit des observations de son professeur . Toutefois on peut penser, aujourd'hui, qu'une partie du mérite de cette étonnante création échappa au disciple soumis de David, et qu'il n'entrevit rien du rôle de la Méduse dans les destinées de l'art moderne.
L'épreuve du Salon de 1819 allait causer une déception cruelle à Géricault et à ses amis : la Méduse sortie du sanctuaire de l'artiste, dépaysée au milieu d'œuvres si différentes d'elle-même, en outre placée défavorablement et trop haut, reçut du public, et, qui pis est, des artistes, l'accueil le plus froid !
Ce Salon de 18 19 avait un caractère nouveau dû au changement de régime politique. Depuis la fin du dernier siècle on avait vu tour à tour les scènes de civisme républicain habillées à l'antique, la pompe déclamatoire et guerrière ; la Restauration amenait le genre religieux (on pourrait dire expiatoire), il s'était mis à fleurir spontanément, sur commande,
LE MODÈLE DUBOSG 53
les plus fades productions; elles dominaient au Salon de 1819. C'est dans ce milieu que fut placé ce drame si humain, cette grande scène de la nature! ((M. Géricault, racontait Dubosc, avait tout de suite été mécontent de l'effet de son tableau; il avait aussi trouvé qu'il manquait une figure à droite, et, en quelques jours il l'avait peinte sur place d'après son ami Martigny » . Bref, la Méduse déplut, elle produisit un effet choquant, et n'eut d'admirateurs que parmi la jeunesse des ateliers, qui ne possédait ni autorité ni organes.
M. Dedreux-Dorcy avait gardé quelques articles du temps sur la Méduse; ils peuvent être cités pour la consolation du mérite incompris. Un M. de Kératry commence ainsi : « Il me presse d'être débarrassé de ce grand tableau qui m'offusque quand j'entre au Salon ». M. Gault de Saint-Germain ne reconnaît rien de remarquable au Naufrage de la Méduse, si ce n'est quil fixe l'attention. Le critique des Débats ne nomme même pas Géricault; un autre trouve l'action faible et bien peu sentie. Les plus indulgents osent à peine dire que ce jeune homme promet,
5/j LE MODÈLE DUBOSG
comme Delécluze, qui, après quelques éloges, fait les critiques les plus saugrenues, comparant la Méduse à la Pêche miraculeuse de Jouvenet! Il y a aussi ceux qui déplorent la grandeur de la toile, et eussent préféré pour ce drame les dimensions d'un tableau de genre! L'un de ces bons juges ajoute que l'exécution laisse beaucoup à désirer. Tout de cette œuvre, enfin, trouve des détracteurs ignares et violents. Le public se détourne, les artistes ne sont pas moins durs que les critiques; Gérard dit : « Il nous est né un peintre, mais c'est un homme qui court sur les toits. » Gros, qui s'avoue très frappé de la puissance de la Méduse, en parle hautement, non sans observer qu'il serait nécessaire de tirer quelques palettes de sang au jeune peintre. Ce mot désole Géricault, il met le comble au découragement que lui produit un tel accueil ; et l'auteur de ce chef-d'œuvre songe un moment à abandonner la peinture! Quelques jeunes ou modestes admirateurs, véritablement fanatiques, ne suffisent pas à relever son esprit accablé. Les coups se multiplient; un prix de dix mille francs doit être adjugé au meilleur tableau du Salon ; la Méduse vient
LE MODELE DUBOSG 55
onzième sur la liste des œuvres jugées dignes de concourir, et c'est une grande toile médiocre qui obtient le prix f. Son auteur, du moins, ne pouvait pas encourir le reproche d'avoir trop de sang! Toutefois, après le Salon, Géricault reçoit une médaille, et le comte de Forbin, directeur des musées, obtient pour lui la commande d'une Notre-Dame des Sept Douleurs, qu'il s'empresse de céder à son jeune ami Eugène Delacroix.
La toile de la Méduse resta roulée dans l'atelier de Léon Gogniet où Dubosc la voit ; un jour qu'elle était déployée, Géricault entre et s'écrie : « Ça ne vaut pas la peine d'être regardé! » Dérouté, il allait voir les tableaux de David et se désespérait, disant : ce Je ne serai jamais capable de faire cela! »
11 est certain que cet insuccès laissa Géricault hésitant , sans élan pour se reprendre à une nouvelle grande œuvre pendant les années qui suivirent et qui devaient être, hélas! les dernières de sa vie. Cette aveugle injustice nous a sans doute privés d'ouvrages grandioses qu'il méditait, et dont il ne reste que des
i. Ce lauréat, que l'oublia recouvert, s'appelait Guillemot.
esquisses. A cette même exposition, une Odalisque de M. Ingres était assez mal accueillie; Roger délivrant Angélique, ne fut pas remarqué. L'école de David dominait encore, elle faisait loi, et n'admettait pas les libres personnalités, mêmes quand elles sortaient de son sein.
Si la tristesse qui s'attache à la défaite de la Méduse n'absorbait l'attention, le Salon de 1819 mériterait que l'on s'arrêtât devant plus d'une œuvre remarquable, au milieu de l'insignifiante peinture officielle; n'y voyait-on pas : Y Assomption, de Prud'hon, le Gustave Wasa, d'Hersent; le Martyre de sainte Juliette, de François Heim; Orphée perdant Eurydice, de Drolling; Y Amour et Psyché, de Picot, le Massacre des Mamelucks , et la Mort de Poniatowski, par Horace Vernet; des tableaux de genre par Schnetz, sujets clairs et familiers dont la vérité d'expression, très nouvelle alors, lui attira le succès, il reçoit une médaille d'or pour sa toile du Bon Samaritain. Un peintre qui devait mourir jeune, avant d'avoir conquis la célébrité que semblaient promettre ses qualités vigoureuses, Thomas, y figurait avec une grande composition : Jésus chassant les ven-
LE MODÈT,E DUBOSC b*]
deurs du temple1. A la sculpture, les bustes de David d'Angers innovaient une manière libre, expressive et décorative , d'interpré ter la nature ; enfin, Pradier paraissait pour la première fois, classique qui fut l'une des grandes vogues de l'époque romantique. Cette même année 1819, on découvrait le plafond du bel escalier de Persier et Fontaine au Louvre : la Renaissance, des arts; composition magistrale qui plaçait au premier rang son îeune auteur, Abel de Pujol. Ce fut un événement; l'ampleur et la belle envolée de ces figures aériennes des arts montant vers la lumière sereine où siège l'aréopage olympien, tandis que sont entraînés dans les ténébreuses profondeurs, les personnages symbolisant l'ignorance et le faux goût, qu'une belle figure de la Nuit accompagne, est d'une ordonnance heureuse, et traité avec une science accomplie des effets plafonnants. Le succès fut considérable. Hélas! qui s'en souvient?. . . Il semble cependant qu'elle devrait être à jamais sacrée cette fleur d'une âme d'artiste que l'on nomme une belle œuvre ! . . . Trop souvent les générations aveugles la fou-
1 . Ce tableau est maintenant dans l'église Saint-Roch à Paris.
58 LE MODÈLE DUBOSG
lent aux pieds comme un troupeau foule l'herbe, jusqu'à ce que le temps, éternel antiquaire, relève les fragments ruinés, fasse reparaître le tableau noirci, la statue que la mousse ronge, et dresse des autels aux œuvres délaissées.
Abel de Pujol eut la douleur de voir son œuvre sacrifiée ; triste destinée du maître dont tant d'ouvrages devaient périr *. Vers cette époque (1819), on inaugurait la statue d'Henri IV, sur le pont Neuf; cette statue équestre, due à Lemot, es d'une noble allure, elle porte la cuirasse de son temps, sa tête est laurée; on reconnaît le roi vaillant et galant sous cet aspect d'apothéose. Mais, tel était l'engouement d'alors pour le costume antique que Dubosc entendit reprocher à Lemot de n'avoir pas représenté le roi populaire, notre bon roi Henri... sous le costume grec!
Peu après le Salon de 1819, Géricault consentit à aller exposer à Londres son tableau de la Méduse) il trouva original de le montrer
1. A l'âge de soixante-dix-sept ans, ce courageux artiste recommença la grande fresque de la Renaissance des arts pour le plafond de la bibliothèque du Louvre; il y consuma ses dernières forces. Les incendies de la Commune en firent leur proie en 1871 ; déjà, à Neuilly et au Palais-Royal, en i848, le feu avait détruit plusieurs ouvrages d'Abel de Pujol.
LE MODÈLE DUBOSC 5g
comme une bcte curieuse. Un nommé Bulock se chargea de l'entreprise ; on paya un shilling d'entrée, et toute la ville y courut, alléchée par le sujet. Les frais prélevés, le gain partagé, il revint encore a Géricault la somme de dix-sept mille francs. Ce fut grand hasard qu'il ne cédât pas la Méduse à un Anglais qui voulait l'acquérir pour la couper en plusieurs morceaux, afin d'en tirer plus de bénéfices, en montrant le drame par fragments.
Découragé de produire dans son pays, le jeune maître passe trois années à Londres; la vie anglaise lui plaît, il aime les beaux attelages, s'enthousiasme pour les paysagistes et les peintres de marine de l'école anglaise, comme il le dit dans une lettre à Horace Vernet.
Ce séjour, s'il doit laisser inconsolable du temps perdu pour les grands ouvrages, est fécond en études de fantaisie. Géricault fait beaucoup d'aquarelles, quelques petits tableaux et ses plus belles lithographies, dont plusieurs sont restées populaires, comme le Retour de Russie, le Vieux Cheval, le Joueur de cornemuse, etc. A Paris, ses lithographies n'avaient eu aucun succès ; il s'en défaisait à grand'peine,
et notre modèle rappelait à ce propos une anecdote qui avait couru les ateliers. Une marchande d'estampes, chargée de vendre ces belles études et y parvenant très difficilement, avait dit à l'un des amis de Géricault : « Si ce monsieur a de quoi vivre, il ferait bien mieux de renoncer à faire de ces choses-là! »
Charlet fut très lié avec Géricault, qui était un de ses rares admirateurs, et l'attira à Londres pendant le séjour qu'il y fit; mais le spleen en chassa promptement Charlet. Cette intimité n'avait pas une bonne influence sur Géricault ; le scepticisme , la vulgarité de Charlet froissaient et entraînaient tour à tour ]a nature trop sensible et impressionnable de son jeune ami 4.
Un jour de mai 1821, une voix qui venait du lointain océan, répétée par tous les échos du monde, cria : ce Napoléon est mort ! » L'expiation, aussi grandiose que la destinée, était consommée. Mais telle avait été la puissance d'action de cet homme extraordinaire,
1. Charlet fut lithographe, puis peintre d'une grande valeur, il caractérisa avec vérité et puissance le soldat héroïque du premier Empire. Outre environ deux mille lithographies, il laissa heaucoup de dessins et aquarelles, et quelques tableaux remarquables.
que beaucoup ne voulurent pas croire à sa fin; héros de légende, l'esprit populaire devait longtemps attendre sa réapparition vengeresse. Dubosc en avait gardé l'impression, depuis le jour où se trouvant à l'atelier de M. Perrin, où étaient réunis quelques fidèles royalistes, des amis du maître, on apporta cette nouvelle. Ce fut une commotion. Un silence se fit, et l'on se sépara, sous le coup d'une sorte de saisissement, de la disparition du colosse captif, qui projetait sa grande ombre jusqu'à ses anciens Etats 1 .
C'est vers cette époque que Géricault revenait d'Angleterre ; il était déjà atteint du mal qui devait l'enlever. Dans cette petite chambre de la rue des Martyrs, trop bien nommée pour lui! il languit pendant quelques mois et connut toutes les souffrances, les regrets suprêmes ! Il fut admirable de courage, de douceur; quelques amis l'entouraient, il les charmait encore par ses conversations, sa claire vue des choses de l'art. Pendant les heures de courte
i. Le titre d'une composition du temps donne assez bien l'idée de l'influence continuée sur les esprits par l'Empereur, même après sa mort; Félix Auvray fait l'esquisse d'un tableau, qu'il n'eut sans doute pas le temps d'exécuter, « Napoléon et les souverains qui Vont trahi, au tribunal des enjers. »
trêve où il se reprenait à l'espoir, toutes ses pensées se portaient vers les œuvres projetées!... Aux derniers jours il se fit montrer une petite copie de la Méduse, fut mécontent de son œuvre et la critiqua avec amertume. On l'entendit s'écrier, trompé par l'injustice de ses contemporains : « Si j'avais seulement fait cinq tableaux! mais je n'ai rien fait, absolument rien fait. » Il fallut céder à la mort, lui livrer ce cerveau qui contenait tant d'admirables visions, tant de promesses !
Après une crise, il expirait le 26 janvier 1824, sans se douter que ses œuvres décriées allaient bientôt conquérir la première place dans l'école française contemporaine. Quelques lueurs consolantes éclairent cette douloureuse histoire ; une amitié fidèle, et la clairvoyance d'un admirateur courageux. C'est au dévouement de M. Dedreux-Dorcy et aux efforts du comte de Forbin, que la France doit de posséder la Méduse, On a conservé quelques détails curieux sur cette difficile négociation, et ce n'est pas sans être ému que nous entendions Dubosc rappeler la généreuse résistance de M. Dedreux-Dorcy, acquéreur de la Méduse, qui refusa de la
LE MODÈLE DUBOSG 63
vendre en Angleterre où on lui en offrait vingt-cinq mille francs, et se condamna à de longues et pénibles démarches, qui aboutirent enfin, grâce à l'appui du directeur des Musées La Méduse fut acquise pour le Louvre, au prix de l'achat à la vente de Géricault, c'est-à-dire six mille francs 1 !
Contraste entre les destinées! à l'heure où mourait Géricault, Ingres rapportait d'Italie son Vœu de Louis XIII, qui rompait pour lui le mauvais sort, lui ouvrait les portes de l'Académie, une longue et glorieuse carrière.
Le musée du Luxembourg venait d'être inauguré, refuge des artistes vivants, d'où les plus dignes, après leur mort, doivent s'acheminer vers le Louvre; encore auront-ils à subir dans cette suprême retraite de nouveaux jugements de la postérité.
Depuis un an Prud'hon était mort (i823), la douleur morale avait hâté sa fin. Dubosc vivait au milieu de ceux qui avaient assisté au drame de cette triste vie, il en entendait sou-
i. Dans sa vieillesse, M. Dedreux-Dorcy étant tombé dans le dénuement, le gouvernement lui accorda une pension de 1.200 francs en souvenir de son généreux abandon de la Méduse.
64 LE MODÈLE DUBOSG
vent parler par Marguerite, le modèle préféré de Prud'hon. Vers 1820, on décida qu'il y avait lieu de rendre la Sorbonne à l'Université; sa colonie d'artistes allait donc être dispersée. Mademoiselle Mayer, que sa situation fausse et pénible assombrissait, vit ce changement avec effroi; Prud'hon, influencé par quelque malveillance cruelle, parla de séparation à cette malheureuse femme qui lui avait tout sacrifié ; elle entrevit la solitude, la misère, un abandon qui était au-dessus de ses forces; son esprit en fut troublé, et sur une réponse inconsidérée que lui fit Prud'hon, froidement résolue, elle alla se couper la gorge. Lorsque le maître vit son amie ensanglantée, sans vie, fou de douleur il s'accusa et comprit son inconsciente cruauté. A dater de ce jour, il ne songea plus qu'à rejoindre celle dont il avait brisé le cœur fidèle. Il s'occupa de terminer le dernier tableau de mademoiselle Mayer, une Famille dans la désolation, et composa en souvenir d'elle V Ame délivrée. Le 16 février 1823, il souriait à la mort venue enfin à son appel.
DE 1822 A i837
Expositions où paraissent : Léopold Robert, Paul Delaroche, Eug. Delacroix. — Gortot. — Caractère et vie de Gros et de Gérard. — Réunion momentanée de plusieurs écoles et de toutes leurs sommités. — Dernier triomphe de Gros. — Envahissement du romantisme en i83o. — Fronton de la Madeleine. — Sigalon. — Les classiques et les néo-classiques. — Rude, son retour. — Ingres et Delacroix. — L'influence de l'art pittoresque. — Dénouement tragique de la vie de Gros et de Léopold Robert. — Mort de Gérard.
Les Salons de peinture et de sculpture ne cessent pas d'avoir un vif intérêt ; aux jeunes maîtres qui maintenant disputent la faveur du public à leurs aînés, il faut ajouter en 1822 trois nouveaux exposants, dont la renommée aura des destinées brillantes et diverses : Léopold Robert, Paul Delaroche, et, enfin, le grand coloriste, génie même du romantisme
en peinture : Eugène Delacroix, qui débutait par la Barque du Dante. — Sigalon, sorti de sa retraite méditative de 1 œuvre des maîtres au Louvre, expose sa Jeune Courtisane, au musée du Louvre maintenant, mais que le jury d'alors ne récompensa pas. C'est le dernier Salon où Dubosc vit figurer son premier protecteur, M. Nicaise Perrin, resté l'un des derniers représentants de l'école académique ; son esquisse du Dévouement des femmes Spartiates est d'une excellente peinture *. La sculpture donnait enfin la mesure de ses fortes études classiques avec le groupe de Ramey : Thésée terrassant le Minotaure, et un cbef-d'œuvre de simplicité et de sentiment dramatique: le Soldat de Marathon, par Cortot. Bosio exposait une œuvre gracieuse et fine : Henri IV enfant. — Un jury ombrageux de la cocarde tricolore et des sujets évoqués par les toiles d'Horace Vernet lui a imprudemment fermé la porte du Salon de 1822. Le jeune peintre fait son exposition dans son
1 . Deux œuvres de M. N. Perrin ont figuré au Louvre ; et l'un de ses meilleurs tableaux, la Mort de la Vierge, orne la chapelle du grand Trianon; en outre, son petit-fils, l'architecte Charles Gondoin, a légué au Louvre deux portraits qui sont d'une haute valeur.
atelier de la rue des Martyrs, où le public tient à honneur de venir s'étouffer, protestant ainsi contre l'exclusion des sujets patriotiques, comme on appelait alors la représentation de notre gloire sous l'Empire, gloire tenue en disgrâce par le nouveau gouvernement. Dubosc, qui est resté quelque peu chauvin, ne manque pas d'aller payer son modeste tribut d'admiration au jeune maître refusé, que cet échec allait rendre populaire.
En 1824, on découvre les peintures de la coupole de Sainte-Geneviève par Gros ; ces ouvrages, dénigrés depuis, eurent beaucoup de succès à leur apparition, et, ce n'est pas comme on l'a dit, confondant les dates et les œuvres, les critiques sur ces peintures, assez faibles d'ailleurs, qui conduisirent le maître au désespoir. Sa carrière et celle de Gérard touchaient à leur déclin; mais, le prestige des deux grands artistes était demeuré intact; le respect vivait encore dans la jeunesse, adoucissant les peines de la retraite pour les combattants lassés. Le contraste de ces deux caractères explique la différence de leurs destinées : Gros, impressionnable à l'excès, avait été très jeune violemment ébranlé
par les scènes de la révolution et de la guerre ; ses nerfs restés trop sensibles le rendaient incapable de supporter le moindre déboire ; d'éblouissants succès n'étaient pas parvenus à rassurer cet esprit ombrageux; il avait fui le monde, et il était difficile de pénétrer dans sa vie privée.
Gérard, au contraire, véritable prince de Fart, recevait, était entouré dans son simple et heureux intérieur, de tout ce que la société parisienne avait de plus brillant et de plus distingué. Les jeunes artistes trouvaient un accueil toujours sympathique chez ce maître si généreux dans sa protection ; sa courtoisie affable frappait les plus humbles autour de lui; courtois et affable, ainsi on le retrouve dans les lettres où il soutient le courage d'Ingres, absent et décrié; de Léopold Robert, auquel il commande des tableaux; d'Ary Scheffer, qu'il relève du découragement d'un insuccès qui allait lui faire abandonner la peinture, en lui obtenant une commande et lui rendant confiance en son avenir. Delacroix même ressent les effets de cette délicate bienveillance du maître, quoique ce talent si fougueux dût le choquer sur plus d'un point;
LE MODÈLE DUBOSG ()Q
mais il en comprit les qualités dramatiques et lui adressa des éloges.
Lorsqu'un jeune artiste obtenait d'être présenté chez Gérard, cet honneur le rendait très fier; Dubosc en vit plus d'un qui racontait quelle fut son émotion en gravissant ce modeste escalier où princes et reines ne dédaignaient pas de monter. Qu'il leur semblait digne, ce maître au noble visage, aux manières si distinguées, si accueillantes! cet homme, dont on peut faire ce bel éloge : qu'il n'y a, à citer de lui, que des traits qui l'honorent.
A cette époque, Gérard continuait à être sollicité par tous les souverains et hauts personnages de l'Europe qui voulaient avoir leur portrait de sa main; et il avait prouvé, par des compositions de premier ordre, par ses superbes Renommées, que sa tâche considérable de portraitiste n'avait pas fait tort chez lui au peintre d'histoire et au puissant décorateur.
L'année 1825 voit disparaître le grand David, dont la personnalité, l'œuvre et les adeptes eurent un si bruyant retentissement ; le chef d'école s'éteint à Bruxelles dans les bras de Piude; rencontre singulière de ces deux hommes destinés à une égale célébrité
dans l'avenir, pour avoir caractérisé leur époque avec une grande puissance; tous les deux, novateurs au vrai sens du mot, en se rattachant par un anneau qu'ils forgent euxmêmes, à la chaîne du passé.
De 1822 à i83o, on assiste à une glorieuse et unique réunion dans l'histoire de l'art français ; tous les classiques de la réforme de David sont encore là^ les peintres de la grande épopée, en même temps que le romantisme a levé son étendard avec Géricault, Delacroix et David d'Angers, les néo-classiques apparaissent avec M. Ingres, formant, si Ton peut ainsi dire, une gerbe des talents les plus divers, et d'écoles rivalisant avec honneur. Aux Salons de 1824 et 1827, à côté des œuvres de Gros, de Gérard, de Girodet, — qui vient de mourir, — de Sigalon, Granet, Hersent, des toiles posthumes de Pmd'hon et Géricault: on voit le Massacre des Juifs, par Heim, et son merveilleux tableau de genre : Charles X distribuant des récompenses aux artistes; le Saint Symphorien de M. Ingres; le Massacre de Scio, de Delacroix; des tableaux des Vernet, de Léon Cogniet, d'Abel de Pujol, de Robert Fleury, d'Alexandre Hesse,
LE MODÈLE DUBOSG 71
de Delaroche, de Scheffer, etc. Des peintres de genre, comme Decamps, Tassaërt, Brascassat, auxquels se joignent les paysagistes classiques, et ceux de la nouvelle école romantique naturaliste. Ils ont effacé leur précurseur Watelet : ce sont Paul Huet, Cabat, Marilhat, Corot, bientôt suivit de Jules Dupré, Daubigny, etc.
Au Salon de 1827 ^parut la Naissance d'Henri IV, d'Eugène Devéria, peinture facile et chaude à laquelle les jeunes romantiques firent une ovation enthousiaste1. Court expose avec succès la Mort de César, une grande page dans le genre classique. L^s sculpteurs comptent à la fois des œuvres de Bosio, de Cortot, Petitot, Pradier, David d'Angers, qui expose le marbre de son Grand Condé (1827), Jeune fille grecque au tombeau de Botzaris, et une série de bustes remarquables; c'est le temps de sa plus belle fécondité ; il termine la belle statue de Fénelon pour son tombeau de la cathédrale de Cambrai. Le marbre du
1 . Pour célébrer ce qu'ils appelaient une ère nouvelle, les élèves romantiques de l'atelier Hersent brisèrent les plâtres d'après les antiques et tout ce qui pouvait rappeler la tradition classique.
72 LE MODÈLE DLBOSG
groupe de Thésée terrassant le M ino taure, vaut à Ramey, l'année suivante, rentrée à l'Institut (1828); il a à peine trente-deux ans, et va siéger à côté de son père. Deux œuvres charmantes de l'école classique : Eurydice mourante par Nanteuil, et la Jeune Fille au papillon1 d'Henri Lemaire sont exposées: la première en 182/1, l'autre en 1827; cette même année les romantiques mènent grand bruit devant le Spartacus de Foyatier. Le sujet qui parut faire allusion à la libération du peuple grec très en faveur, joua le principal rôle dans ce succès, qui n'a pas été ratifié par les générations suivantes.
Vers la fin du Salon de 1827, le directeur des Beaux- Arts, épouvanté des tendances révélées par le Massacre de Scio, prévient charitablement Eugène Delacroix de la décision prise par l'administration des Beaux-Arts, de l'exclure irrévocablement de la liste des peintres employés par l'Etat, s'il ne change pas de manière. Ce sont les termes mêmes dont il se servit. Le coup fut lourd pour le
I. Le marbre de celle figure appartenait à la duchesse de Berry. H. Lemaire Ta racheté à sa vente et en fait don au musée de sa ville natale ' Valencienncs.
LE MODÈLE DUBOSG 78
jeune maître, blessé clans toutes ses aspirations ; il ne pouvait que résister à un avertissement où la sottise le disputait à l'ignorance. On le tint donc pour pestiféré, et il ne vendit plus ses tableaux; l'interdit, qui dura quatre ans, ne fut levé qu'après la Révolution de i83o.
Le Salon de 1827 fut très dur au peintre Sigalon. Il reçoit des critiques si acerbes sur sa composition d'Atftalie faisant massacrer ses enfants, que, désolé, il quitte Paris et retourne à Nîmes. C'est là que va le chercher la sollicitude de M. Thiers. Le ministre de Louis* Philippe le charge d'aller faire à Rome une copie du Jugement dernier de Michel Ange. Sigalon part au mois de juillet i833 avec son élève Numa Boucoiran, et en trois ans et demi il exécute ce colossal travail; admirable copie qui fait événement. Le peintre, si longtemps obscur, négligé, voit les plus grands personnages de Rome se presser devant son œuvre ; le pape Grégoire XVI y vient en pompeux cortège. Ce succès mérité vaut à Sigalon les bienfaits du gouvernement toujours attentif à récompenser les artistes : trente mille francs sont ajoutés au prix de cette commande (fixée à cinquante-huit mille francs) et une pension
viagère de trois mille francs. C'était la fortune pour le maître encore jeune, si digne d'encouragements; il se remettait avec joie à son travail pour le compléter par les pendentifs de la Sixtine, lorsqu'une attaque de choléra vint l'enlever a cet heureux avenir1.
Rude est enfin rapatrié2; mais, sa place est prise, et pour lui en faire une à sa taille il la faudrait trop grande, aussi ne l'aura-t-il jamais de son vivant. On le traite un peu en déserteur, et, le succès lui est parcimonieusement mesuré. Il paraît pour la première fois au Salon de 1828, avec son Mercure rattachant ses talonnières. La guerre d'indépendance de la Grèce a enflammé les esprits, et tourné les regards des artistes vers la terre sacrée. Ils voient sortir des eaux bleues de l'archipel grec une beauté antique supérieure à celle qu'ils connaissaient. La Vénus deMilo, découverte en 1820, a été apportée au Louvre, et les frontons de Phidias arrachés au Parthénon
1. Cette belle copie a été placée dans la chapelle de l'École des Beaux- Arts de Paris, où elle est toujours l'objet du pèlerinage du public.
2. C'est le sculpteur Roman, ami de Rude, qui, allant le voir à Bruxelles, où il avait un atelier d'élèves, le détermina à revenir à Paris.
sont popularisés en Europe. C'est sous cette influence inspiratrice que le plus fervent des adorateurs de l'antiquité, M. Ingres, va commencer Homère glorifié.
S'il faisait bon suivre Dubosc à travers les ateliers, assistant à la création de plus d'une œuvre dont la renommée est encore vivace, ce pèlerinage vers le passé n'allait pas sans quelque mélancolie. Chaque année ajoute au funèbre cortège; après Girodet, c'est le grand chef Louis David; de l'exil il n'a pas vu ses autels désertés, blessure qui eût été la plus cruelle de toutes!
En 1828, Houdon s'éleint, dans l'extrême vieillesse ; depuis longtemps son corps seul survit; la mort de ce merveilleux artiste, qui fit revivre presque toutes les intéressantes personnalités de son temps, soulève peu d'émotion et de souvenir; c'est le sort de ceux qui ont quitté le combat, les rangs se reforment et la lutte se poursuit sans eux ; de même en est-il pour le vieux Régnault, et peu d'années après, pour Lethière et Pierre Guérin*.
Cependant, Dubosc enregistre pieusement cas dates, et reste pénétré de l'importance de