‹ Soixante ans dans les ateliers des artistesChapitre 5 sur 12 · I. Signol, Mùller, Couture · texte numérisé non relu

I. Signol, Mùller, Couture

DE i836 A i845

La royauté de Juillet. — Versailles (les batailles) suite des expositions. — Les monuments érigés. — Travaux d'art : Dampierre, le duc de Luynes et M. Ingres. — L'arc de l'Etoile. — Rude. — Retour des cendres de l'Empereur. — Le tombeau des Invalides. — L'apothéose d'Homère. — Mort du duc d'Orléans. — Le voyage de Rude en Italie. — Suite des monuments élevés dans Paris.

La royauté de Juillet est jeune et active, elle prend souci des gloires nationales. Les beaux-arts ont une grande part à ses largesses, et, si le goût de Fépoque exerce parfois une influence fâcheuse sur la protection qu'elle leur accorde, le plus souvent elle est bien inspirée par sa bonne volonté et l'intérêt le plus vigilant. Heureux temps que purent envier les artistes qui suivirent ! Dès le début

96 LE MODÈLE DUBOSG

du règne de Louis-Philippe, le palais de Versailles s'est ouvert aux arts, tous sont conviés à orner cet immense édifice. Les contemporains de cette entreprise, si généreuse cependant, ont beaucoup critiqué quelques médiocres reproductions de nos rois et de nos héros ; nous qui jugeons sans passion le résultat final, ne pouvons que nous émerveiller de l'abondance des belles œuvres, et du développement artistique auquel donna lieu cette vaste reconstitution de notre histoire ; musée des gloires nationales, qui devait sans cesse attirer une foule curieuse, de tout pays, et faire retomber en richesses sur la France la ruineuse prodigalité de Louis XIV pour Versailles.

Quelle activité dans les ateliers ! les commandes se multiplient, tous les artistes sont appelés au travail, comme de bons ouvriers pour une riche moisson. Nul mérite n'est oublié. Les modèles n'ont plus de trêve, ils ne savent auquel entendre. Au Louvre, où des ateliers sont prêtés aux artistes, plusieurs exécutent des ouvrages pour Versailles, le roi Louis-Philippe en suit les progrès. Dubosc le voit souvent, il est étonné de la simplicité, de la bonhomie du souverain, du soin qu'il

apporte au moindre détail, de l'intérêt qu'il témoigne aux artistes.

Notre modèle va maintenant poser le plus fréquemment sous l'uniforme militaire : brave de nos premières luttes, garde française, soldat de la grande armée, chasseur d'Afrique... Il ne peut manquer de faire la comparaison entre les héros contemporains et ceux de l'épopée impériale, qu'il a vu créer. Dans les mêmes salles se trouvent rassemblés les soldats de Gros, de Gérard, de Girodet et ceux de Vernet. Les premiers, qu'ils soient au repos, blessés, ou dans le feu de l'action, sont plus grands que nature ; ils ont même parfois la pose emphatique, théâtrale ; sous ces immenses shakos et bonnets à poils, qui seraient ridicules sur tout autres têtes, ces soldats sortis de la révolution, restent imposants comme la légende qu'ils personnifient; tandis que la bravoure leste et familière de nos petits soldats des guerres d'Afrique a des proportions tout humaines.

En cinq années, Horace Vernet exécute toutes les toiles de la salle de Constantine; ce maître intrépide expose à la même époque les Batailles de Fonienoy, dléaa, de Friedland, de Wagram, et commence cette page, ou plutôt ce

chapitre : la Prise de la smala d ' Abd-el-Kader . On peut dire que les épisodes de notre campagne d'Algérie sont écrits par Vernet, comme des notes prises au jour le jour dans toute l'ardeur de l'action ; rien de plus vivant ; l'artiste a l'âme militaire, il est le compagnon de ceux qu'il représente, de ces jeunes princes charmants qui se reconnaissent sous le simple uniforme de campagne. Comme il est amant de la gloire de notre drapeau, il ne saurait s'attarder aux récils qu'il a vécus et les écrit de verve; le conteur y gagne, mais le peintre y perd un peu de sa valeur ; on ne saurait le méconnaître en regardant la bataille de Fontenoy, celles du premier Empire, et surtout, la belle composition de Bouvines, où Horace Vernet révèle ses plus solides qualités de peintre et de metteur en scène.

Cependant, un nom devait resplendir un jour à Versailles, au-dessus de ce vaillant peintre même, c'est celui de Delacroix; en vain s'insurgea-t-on (et non sans cause) contre son étrange mêlée de Taillebourg; l'Entrée des Croisés à Constantinople triompha de tous les partis pris et les mauvais vouloirs; cette toile éclipsa ce qui l'entourait, comme un rayon

du soleil d'Orient fait pâlir notre lumière. Dubosc avait une secrète préférence pour les maîtres fidèles aux traditions classiques, sa première admiration; plusieurs d'entre eux devaient rester, en quelque sorte, confinés à Versailles; les plus belles années de leur vie d'artiste s'y sont écoulées, non sans dommage pour l'expansion de leur renommée; ainsi en advint-il pour Alaux, Picot, Auguste Couder, les maîtres enseignants de notre génération; et certes, en voyant les batailles de Lawfeld, de Villaviciosa, de Denain, la prise de Lerida, d'York-ïown, de Valenciennes, de Calais, etc., la salle des Etats-Généraux, où Alaux passa neuf années à reconstituer l'histoire de nos assemblées, en quatre-vingt-six panneaux, où il fit preuve de tant de conscience, comme peintre et comme historien, on comprend le respect dont nous entourions ces artistes d'un mérite si sérieux.

Chacun venait s'essayer à quelque épisode de notre histoire, aux portraits des grands hommes; on voit rassemblées dans ce vaste palais les œuvres des artistes de toute taille et des mérites les plus divers : Ary et Henri Scheffer, Horace Vernet, Delacroix, Paul

IOO LE MODÈLE DUBOSG

Delaroche, Léon Cogniet, Hersent, Alex, liesse, Delacroix, Steuben, Schnetz, Court, Signol, Winteralter; Larivière y commence la série de ses portraits militaires ; c'est d'abord l'amiral Roussin, les maréchaux Valée et Bugeaud, tous deux d'une bonne facture.

Les peintres de genre trouvent aussi ample matière à productions, et tiennent bien leur place, comme Eugène Lamy, dans sa jolie série de petites batailles, L. Bellangé, Roqueplan, etc.; les marines sont signées : Isabey, Mozin, Morel-Fatio, Lepoittevin.

Versailles se remplit d'innombrables richesses artistiques anciennes et modernes ; on y réunit les tombeaux du moyen âge, de la Renaissance, les bustes historiques; et là où les modèles ne peuvent être acquis, on fait des moulages. En peinture, les portraits et tableaux ayant trait à notre histoire sont achetés ou copiés. Ainsi se reconstituait dans ce musée, unique au monde, non seulement notre histoire guerrière et politique, mais celle de notre art national.

Les sculpteurs ne sont pas moins réclamés pour cette tâche; et, à propos d'eux, Dubosc disait avec orgueil : « Que l'on juge mainte-

LE MODÈLE DUBOSG IOI

nant si ceux qui sortent de l'école de M. Louis David n'habillent pas mieux leurs figures que les romantiques?» Et si l'on objectait le succès du Grand Condé, de David d'Angers, il ripostait que c'était l'heure où ce maître venait de terminer ses études classiques. De fait, les maîtres du xvme siècle même, si habiles cependant à manier le costume, comme Houdon et Roland, sont éclipsés par le goût de Pradter, Jaley, Duret, Lemaire, et ne peuvent mesurer leurs figures trop chiffonnées à celles du duc d'Orléans, du comte de Beaujolais, de Gaston d'Orléans, de Louis XI, de Dunois, de Philippe-Auguste, de François Ier, Richelieu, Chateaubriand, du général Hoche, toutes sorties des mains des artistes classiques. Les romantiques pur sang échouent complètement dans ce genre, et on leur préfère encore la correction trop froide de Dumont, de Bosio, voire même de Cartellier et Pelitot qui firent ce Louis XIV d'une si noble allure au milieu de la grande cour du palais; vrai souverain de Versailles, il étend son bâton de commandement, qui fut la baguette magique transformant le pays des marécages en promenades et bâtiments sans pareils.

Après cette période, qui s'étend de i83o à i848, le temps de la renaissance de Versailles est terminé; si l'on y voit encore entrer des bustes et statues militaires, parfois des œuvres de haut mérite, ce n'est plus qu'incidemment. La grande moisson a été faite.

Après les événements prodigieux de la fin du dernier siècle et des débuts du nouveau, des secousses politiques successives, il y eut en France comme un besoin de respirer, de se reconnaître, pour relever et rassembler ses héros, ses titres de gloire, en un faisceau magnifique, et ce fut à Versailles surtout que cette apothéose fut célébrée.

Jusque dans les cimetières il surgissait des monuments d'art remarquables; on doit à cette époque fructueuse : les mausolées du général Foix, du général Suchet, du général Gobert, d'Armand Carrel, de Godefroid Cavaignac, de mademoiselle Duchesnoy, etc., et tous ces bustes de David d'Angers, qui faisaient revivre les morts sous un aspect si frappant.

Pendant ces années heureuses, une paternelle prévoyance faisait succéder un travail à l'autre chez tout peintre ou sculpteur de quelque mérite, et le prix en était calculé de

LE MODÈLE DUBOSG 103

façon équitable ; les artistes n'y connurent pas la dure nécessité, à laquelle ils allaient être soumis par le second Empire, de postuler pour la commande qui assure mal le pain quotidien.

En même temps que se constituait le musée de Versailles, à Paris les expositions se succédaient; entre ï 836 1 et i845, il y a tout un défilé d'œuvres remarquables ; triomphes bientôt oubliés I Dubosc, qui vécut dans leur atmosphère, nous en rendait l'actualité. Paul Delaroche, n'avait pas encore été détourné des expositions par les blessantes critiques qui survinrent, il paraît avec Slrafford, Charles Ier insulté, etc. Ary Scheffer excitait l'admiration d'un certain public avec ses évocations des personnages de Goethe : Faust, Marguerite, Mignon, le Roi de Thulé. . . ; d'Eugène Delacroix : Médée furieuse, la Dernière Scène de Don Juan, et un sujet dont il est hanté, Hamlet; puis, la Prise de Constantinople par les Croisés, la Noce juive, divers sujets d'Orient... œuvres grandioses, éblouissantes, pittoresques, toujours contestées, mais

I. Charlet paraît à cette exposition avec un épisode de la campagne de Russie. Il est l'auteur de la lithographie célèbre a la garde meurt et ne se rend pas ».

qui n'en creusent pas moins leur sillon dans le sol dur de la vraie renommée.

La peinture de genre historique conquiert plus d'un succès; ce sont : le Colloque de Poissy et Une Scène d'inquisition, de Robert Fleury; Tintoret près de sa fille mourante, par Léon Cogniet; un tableau de Signol fait grand bruit : la Femme adultère ; de Lelimann paraît la Fille de Jeplité. Redouté est mort, Saint- Jean relève le pinceau du peintre des fleurs ; Baron représente honorablement la peinture de genre, sur laquelle Meissonier jette déjà de l'éclat ; il s'est posé, dès ses premières toiles, en peintre de la grande école des Hollandais. C'est le temps des débuts d'Hippolyte Flandrin ; ses premières compositions religieuses, puis ses portraits, font augurer sa belle carrière. On voit apparaître : Léon Bénouville, Thomas Couture, Rosa Bonheur. Les tableaux et portraits d'un peintre sorti de l'atelier de Lethière et qui ne fut pas sans talent : Ducornet, véritable phénomène, né sans bras, et qui se servait de ses pieds pour peindre ; il n'en laissa pas moins des œuvres nombreuses.

En sculpture, le public est attiré par les figures de Pradier; les bustes si caractérisés

d'Arago, de Lamennais, par David d'Angers; sa slatue de Bara, le tombeau de Géricault, par Etex; par Bougron : Kléber assassiné. Simart et Cavellier commencent à exposer.

Outre la grande œuvre de Versailles, pendant la période qui s'étend de i836 à i846, quantité de travaux d'art sont exécutés : l'Arc de l'Etoile, enfin terminé, s'élève à toutes les gloires militaires de la France; on l'inaugure en i836. La décoration en est considérable, elle a occupé toute une escouade de statuaires et de sculpteurs d'ornements. Les quatre grands bas-reliefs des deux faces ont primitivement dû être exécutés par Rude ; le maître en a fait les esquisses, et commencé deux des modèles: le Départ et le Triomphe. Mais un succès nouveau occupe le public et les ateliers; rien ne semble devoir assez encourager le jeune auteur du groupe de Caùi et sa famille, Etex . M. Thiers, persécuté, lui donne deux des basreliefs de l'Arc de l'Etoile, le troisième est obtenu par Cortot, un seul restait à Rude. Le coup lui fut sensible, dit Dubosc, qui avait assisté à cette douloureuse déception. Madame Rude obtint non sans peine que son mari gardât la part qu'on lui avait laissée;

elle avait sans doute pressenti la gloire qui devait lui en revenir. Rude se vengea des procédés blessants en exécutant le Départ, celte sublime Marseillaise qui est à elle seule toute la signification du monument. Cependant, il y faut aussi regarder les belles Renommées, de Pradier, et des reliefs excellents dans la partie supérieure.

On inaugure l'Ecole des Beaux-Arts restaurée par Duban. Dans cette belle cour dallée de marbre, où sont réunis des fragments de l'art antique et de la Renaissance, on voudrait voir converser les artistes des temps passés, sous un ciel élyséen. A l'intérieur, Paul Delaroche les a rassemblés dans sa vaste fresque de l'hémicycle, l'une de ses œuvres les plus vivantes, les plus colorées (i84i). M. Henriquel-Dupont l'a popularisée1 par une admirable gravure.

i. Le célèbre graveur avait d'abord étudié la peinture cbez Guérin ; il l'abandonna avec beaucoup de regrets, par obéissance filiale ; son père lui ayant fait observer que la peinture était une dure carrière menant rarement à l'aisance; tandis que la gravure assurait une large existence à l'artiste babile. Le bon maître contait en souriant ce trait de la sagesse paternelle qui n'avait pas prévu la lithographie, encore moins la photographie, qui allaient faire de la gravure un art de luxe artistique, sans aucune issue vers la fortune.

Le duc de Luynes, ce superbe protecteur des arts, fait faire une importante restauration de son château de Dampierre ; l'architecte Duban est chargé de l'exécuter; autour de lui se groupent les premiers peintres et sculpteurs; M. Ingres commence les fresques des Trois Ages, qui ne devaient pas être achevées. Vingt récits contradictoires ont été faits sur la brouille survenue entre le duc de Luynes et M. Ingres, pendant que ce dernier exécutait les fresques à Dampierre ; il en ressort que ces regrettables démêlés eurent pour point de départ le manque de tact de la première madame Ingres ; cette excellente femme, compagne courageuse des années difficiles, conservait de ce temps d'épreuves des habitudes de parcimonie excessive et tatillonne, elle s'aliéna les gens du duc, de là des froissements, la rupture, et ce souvenir pénible qu'un grand artiste et qu'un tel grand seigneur aient pu se méconnaître. La fresque de l'Age d'or seule fut en partie terminée, les autres panneaux sont restés à peine ébauchés et voilés par des draperies.

C'est pour Dampierre que Rude fit ce ravissant chef-d'œuvre : Louis XIII adolescent', cette statue a été fondue en argent par Eck et

Durand. Ces noms nous rappellent deux hommes qui méritent la reconnaissance des artistes ; parvenus par leur seule intelligence et leur courage, dévoués aux artistes, respectueux de leurs œuvres, ils furent de précieux auxiliaires, se contentant d'un gain minime, et arrivèrent après un demi-siècle de labeur à une aisance fort restreinte. Types vénérables auxquels nous ne saurions trop rendre justice. Ils ont signé les plus beaux ouvrages d'art en bronze de leur temps.

En i8/|2, David d'Angers a fermé son atelier, et ses élèves, par une lettre collective, demandent à. Rude de remplacer leur maître auprès d'eux. C'était un nouveau moyen de se dévouer à son art, à la jeunesse, Rude ne s'y déroba pas ; l'atelier fut installé rue d'Enfer, 74 ; il y put continuer renseignement de Bruxelles \

A Fontainebleau, une restauration complète sauve ce beau palais de la dégradation menaçante; le peintre Alaux, après tant d'années

1 . C'est devant la porte de cet atelier, dans la rue très solitaire, que Rude, pendant les repos, faisait quelquefois une partie de bouchon avec ses élèves, voire même avec le concierge de la maison. À Cachan aussi, Rude, toujours simple et bon, ne dédaignait pas de se mêler aux ouvriers carriers et autres, dans la salle d'un estaminet où il y avait un billard, et tel

consacrées à son œuvre de Versailles, se voue à la reconstitution des peintures de Primatice et de Rosso, dans les galeries de Henri II et de François Ier1. Abel de Pujol et Blondel y exécutent les décorations de la salle de Diane qui fut admirée du public, mais peu goûtée des artistes.

A Paris, la restauration de l'Hôtel de Ville, la décoration de ses salles et galeries; la restauration du palais du Luxembourg, sa chapelle dont la fresque principale est due à Abel de Pujol, sa bibliothèque où Delacroix exécute des fresques et le plafond, la salle des fêtes décorée, le pavillon de l'horloge que Jacques Debrosse avait projeté, reçoit son exécution définitive; Pradier fait les figures et les reliefs qui décorent l'horloge. On découvre le fronton de la Madeleine, par Henri Lemaire; l'effet produit en est tel, que la foule qui stationne

était le respect qu'il inspirait, que ces braves gens, dès qu'il paraissait, lui cédaient la place. Mais cette familiarité, la mise un peu rustique du maître, fournirent des prétextes à ses collègues, non seulement pour le tourner en ridicule, mais pour le tenir à l'écart; sa longue barbe blanche faisait dire aux malveillants : « Il a l'air d'un vieux modèle », plaisanteries qui étaient d'ailleurs fort peu sensibles à ce grand artisle.

1. Laemlein, puis Murât, aident M. Alaux dans cette tâche considérable.

Page 1