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Rude avait perdu son fils unique, adolescent

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dans cette noble composition : Homère, la Renommée qui le couronne, l'Iliade, l'Odyssée, en sont des évocations aussi originales qu'harmonieuses. Tout le maître est là, avec ses hautes qualités, ses recherches savantes, consciencieuses, et aussi ses accentuations et ses gaucheries voulues, devant la nature qu'il traite en maître qui l'assujettit à sa volonté. Cette œuvre est un événement, elle sacre véritablement Ingres chef d'école ; si on l'oppose au Combat des Romains et des Sabins, de Louis David, en un coup d'œil on juge du chemin parcouru depuis la première époque de la Renaissance classique, et du malentendu qui fit renier Ingres par l'école dont il est pourtant le rejeton vigoureux. Mais, en puisant à la même source, il trouva des éléments nouveaux et variés, qui lui permirent de laisser une œuvre classique enrichie et très personnelle.

Il faut consigner des dates funèbres : un doux visage d'un autre temps s'est effacé; avec madame Vigée-Lebrun 1 s'envolent les derniers parfums de la cour de Marie-Antoi-

i. Madame Vigée-Lebrun mourut en 1842.

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nette, dont elle rappelait les heures si rapides du bonheur.

L'émotion de Dubosc était restée vive, lorsqu'en parcourant ses longs souvenirs il rappelait la mort du duc d'Orléans, ce beau prince, si brave, d'une haute intelligence, qui devait être roi, et que la France entière avait pleuré! Notre vieux modèle vit plusieurs fois le jeune couple royal chez les artistes, et, si rude que fut le bonhomme, il s'était senti captivé; les nobles et affables manières du duc, la grâce spirituelle de la duchesse, étaient restées dans sa mémoire avec l'image d'un bonheur si rare et si charmant. Puis, la chapelle de Dreux s'était refermée sur l'espérance détruite !

En i843, Cortot est mort, laissant pour l'immortaliser le Soldat de Marathon, qui semble tendre sa palme à la gloire du maître.

On s'émerveille de tout ce que produisirent dans les arts ces années de paix fructueuse. Le palais des Thermes de Julien et l'hôtel de Cluny (galerie du Sommerard) sont acquis par l'Etat et forment un musée rétrospectif unique au monde; i8/i3, la colonne de Juillet dédiée aux « trois glorieuses», est inaugurée,

le génie de la Liberté qui la surmonte est d'Auguste Dumont. Barye a exécuté les animaux du soubassement.

Partout s'élèvent des monuments de souvenir et d'apothéose, magnifique ensemble qui eût mérité à celui qu'on appelait ironiquement (( le roi maçon », le surnom de protecteur des arts

Dubosc dans les ateliers contemporains et à l'Ecole des Beaux- Arts. — Néo-classiques. — Réalisme. — Floraison de l'Ecole des Beaux-Arts. — Les modèles. — Dubosc dans sa \ie privée et ses plaisirs. — Organisation de l'Ecole. — Les professeurs.

C'est vers i845 que noire génération connut Dubosc, à l'Ecole des Beaux-Aris et dans les ateliers d'élèves. — A l'Ecole comme dans la plupart de ces ateliers, la tradition classique se conservait dans son intégrité, non sans un esprit un peu exclusif. Le romantisme avait passé comme une tourmente, ne laissant debout que ses sommets, et sans ébranler la robuste constitution de l'Ecole. Nos professeurs étaient émules ou élèves des grands

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classiques du commencement du siècle; à leur influence s'ajoutait celle d'un commerce plus intime et plus étendu avec les meilleures œuvres de l'antiquité, d'une vue plus saine de son art, grâce à l'initiative de M. Ingres, qui restait le chef de ces néo-classiques dont Hippolyte Flandrîn et Simart étaient les fils aînés. Au même moment naissait, sans que l'on y prît garde, comme un gourmand au pied d'un arbre savamment greffé, le réalisme dans la peinture. Ce sauvageon (bâtard du romantisme) était cependant redoutable pour l'avenir; il s'appelait François Millet et Gustave Courbet1. Mais de cette apparition, nul ne s'occupait au foyer de nos études; nous suivions avec foi et grands efforts de travail les chemins où s'étaient formés nos devanciers. Tout le temps était pris par les études et les concours; on laissait aux fruits secs, aux attardés de la bohème, le loisir de discuter à perte de vue sur l'art, de remettre tout en question, dans la fumée des brasseries, où se tranchaient et s'agitaient les sujets les plus divers, sauf l'opportunité de produire. L'École

i. Gustave Courbet était l'élève de Stenben et de Aug. liesse.

des Beaux- Arts ne comptera jamais plus, peutêtre, une réunion de jeunes hommes aussi richement doues. Les débuts de plusieurs d'entre eux furent éclatants : en i845, ce sont les grands prix de Bénouville et de Cabanel, véritables tableaux de maître; en sculpture, la figure de Thésée adolescent, par Eugène Guillaume. Lenepveu, Gustave Boulanger, Perraud et Thomas concouraient; Bouguereau, Baudry, Roguet, Gumery, Carpeaux, etc., entrent à l'Ecole, pleins d'ardeur et de promesses.

Les ateliers d'élèves avaient conservé leur physionomie de sérieuse application, la jeunesse gardait le respect des maîtres. Je doute que l'on puisse comprendre de nos jours l'émotion qui nous saisissait devant un artiste célèbre, et de quelle oreille on écoutait ses conseils! De tels sentiments étaient cependant naturels parmi nous ; nos maîtres en donnaient l'exemple, lorsqu'ils faisaient revivre par leurs récits la génération d'artistes qui les avait précédés. Mille souvenirs familiers nous les rendaient présents, anecdotes, aspect de leurs ateliers... La plupart de nos modèles avaient posé pour eux et nous rappelaient, par leur forme même, quelqu'une de leurs œuvres.

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Cetle phalange pittoresque des modèles avait son genre de célébrité. Le modèle de ce temps est un type disparu; il avait la religion des artistes et de leurs ouvrages, il apportait dans ses fonctions une foi naïve en leur importance^ qui le rendait véritablement collaborateur de l'artiste; c'était le bon soldat sachant obéir et se dévouer. Dubosc, l'une des physionomies les plus curieuses d'entre eux, devait demeurer l'un des derniers survivants, vieux grognard de cette troupe fameuse.

On ne saurait assez dire à quel point la forme particulière d'un beau modèle, sa sagacité à donner la pose, peuvent aider un artiste dans son travail . voire même l'inspirer. Aussi était-ce justice que leurs noms fussent populaires dans les ateliers : Cadamour, surnommé le roi des modèles, fut chansonné; Polonais et ses bottes légendaires figurent dans le tableau de Boilly au musée de Cherbourg, Y Atelier d'Houdon. Les plus vieux de ces modèles étaient : le centenaire David, ancien soldat de Louis XV, Pécota, Véri, Léna, Boudin, et le père Poche, devenu concierge à l'Ecole des Beaux-Arts; puis Merchez, ex-marin, qui devait servir à Perraud pour sa belle figure du Faune le

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ÏEnjance de Bacchus; Henrion de Solène, cet élégant modèle de Rude et de Dumont, pauvre hère qui composait des romances, et nous donnait des leçons de musique à six francs par mois! Bokowski, dit Thomas l'ours (parce qu'il imitait à la perfection le grognement de cet animal); il était d'une force et d'une heauté rares, comme une résurrection des figures de Michel- Ange ; le beau Bourguignon, ce grand Gaulois du bas-relief de Rude, le Départ; enfin Bauve, qui posa pour le superbe adolescent de ce môme bas-relief. Ce Bauve, un gamin de Paris, ex-mousse, qui disait fièrement dans son langage faubourien : (( J'ai mon portrait sur Y arche de triomphe! » Quelques années plus tard, il servait à Paul Baudry pour le berger à genoux de son grand prix, puis il mourait, la poitrine défoncée par le modèle Vuagniat, qu'il avait provoqué pour un mot dit en riant, après boire. Ces deux athlètes avaient lutté comme des fauves, sans que l'on osât s'en approcher; Vuagniat survécut, infirme, à demi brisé...

Mais qui se souvient de tous ces pauvres diables, si utiles cependant, dont on retrouve le type, la forme, dans tant de tableaux et

statues de maîtres? Sinel, le père Sévaux, qui posa pour le licteur du tableau de Saint Symphorien par Ingres; Dozzi, et la mère Emonel, et la grande Pauline, qui fut la Poésie légère de Pradier; Rachel, qui inspira à ce maître la Sapho assise...

Pauvre défroque qui eut son heure de glorieuse figuration, dont la beauté a revêtu dans l'imagination des artistes, des types poétiques et divins, et qui tombe en poudre dans l'oubli, comme les accessoires de nos ateliers ! . . .

C'est peut-être ce que se disait Dubosc en fumant sa pipe pendant les repos. A cette époque, il n'était aux yeux de nous tous qu'un beau modèle, comme plusieurs autres ; il avait quarante-huit ans, et, malgré l'âge mûr, il conservait l'élégance, la souplesse de ses formes bien musclées ; son intelligence de la pose le faisait souvent préférer aux jeunes, pour donner le mouvement. C'est ainsi que Guillaume s'en servit à cette époque pour le Thésée adolescent de son grand prix.

Notre modèle avait une tête d'ancien soldat, qui se serait négligé dans la retraite, et sa physionomie n'exprimait que l'énergie concentrée.

Rien moins que sentimental, sa gaieté persistante avait quelque chose de froid et d'un peu sardonique qui inquiétait ; sa santé était de fer, et son courage à poser vraiment inouï. Trois fois par jour il donnait des séances ; invincible à la fatigue, on pouvait tout en exiger, il raidissait dans les poses pénibles sans crier grâce; on était quelquefois obligé de le relever. Maîtres et élèves appréciaient son énergie, et pourtant, il faut bien l'avouer, Dubosc ne nous était pas sympathique ; par une cruelle ironie du sort, cette passion d'amasser sou à sou, au prix de tous les sacrifices, était la cause de notre éloigneraient. Nous nous disions : « Ce vieux chien n'aime que ses écus, il se ferait hacher pour en gagner quelques-uns de plus ! » Nous lui préférions les autres bohèmes, qui dépensaient au jour le jour ce qu'ils gagnaient, pour leurs vices ou leurs affections, quitte à finir à l'hôpital, l'âge venu, ou à se jeter à l'eau comme Sinel. Pourtant, Dubosc était seul touché de nos luttes des débuts ; luttes terribles, quand par exemple nous tombions tout jeunes de notre province, sans ressources, sans appui, pleins de passion pour notre art,

d'illusions en l'avenir; il nous voyait pendant les concours du grand prix, malgré l aide de quelque généreuse ville natale, aux prises avec une situation inextricable. La plupart d'entre nous n'avaient rien à attendre de leur famille, qui aurait eu le plus souvent besoin qu'on lui vînt en aide ; les études des concours occasionnaient des frais assez élevés, parmi lesquels le modèle, nécessaire pendant toute cette période, mettait le comble aux embarras pécuniaires. On avait beau manger maigrement, se coucher sans chandelle dans une soupente, il ne pouvait se faire, qu'avec cent cinquante francs d'allocation donnés par l'Ecole, on payât cinq cents francs de modèles !

Comme il faut être jeune, robuste, aimer son art, pour surmonter de tels débuts ! Sans se rien dire, on allait quand même, d'instinct, par un élan irrésistible ; mais combien furent arrêtés sur cette route abrupte! Etres de choix, trop faibles de corps pour surmonter tant d'obstacles, trop sensitifs, tombés dès les premiers pas, laissant à peine la trace d'une précoce inspiration et d'une mélancolique destinée !

Dubosc suivait donc nos efforts, il les plai-

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gnait, pendant les chauds clos où il faut oublier qu'il y a l'ombre des bois et l'air pur, et rester pendant les longs concours en loges, emprisonnes avec le modelé, dans le travail anxieux...

C'est ce bon courage des jeunes à l'abandon qui avait remué le cœur caché de notre modèle. Dubosc avait son rôle dans le travail des concours, et après les séances, il retrouvailles logistes, place Saint-Germain-des-Prés, affamés, ébouriffés, à la gargote du père Comeau. Cette gargote historique avait vu trinquer les septembriseurs, sortant de la prison de l'Abbaye, devenue ensuite la possession de la mère Chamfort, où mangeaient nos maîtres pendant leurs études ; nous y retrouvions leur souvenir, et comme une sorte d'encouragement à supporter les mêmes difficultés des débuts, et à espérer un peu de leurs succès dans l'avenir. Le père Comeau était un brave homme, paternel aux élèves de l'Ecole, auxquels il faisait souvent crédit, surtout pendant les concours! Il allait voir nos ouvrages et se sentait fier de nos succès ; nous étions ses futurs grands prix. Chez lui il montrait aux consommateurs de passage

ceux de nous qui donnaient des espérances. Il est certain que, très vite, chacun distingue l'élève qui promet] plus tard on le discutera; mais, au début, depuis le professeur jusqu'au modèle, tout le monde le désigne avec espoir.

En i845, l'organisation de l'École des Beaux- Arts était des plus simples, aussi peu dispendieuse que possible, et excellente si l'on en juge par les résultats obtenus. Nulle étiquette coûteuse n'en venait surcharger le budget : un secrétaire et un comptable réglaient tout ce qui concernait les élèves et les modèles. Le jeune artiste débutait par l'incomparable enseignement de l'atelier d'un maître, avant de se mesurer aux concours de l'Ecole, et ce maître n'encourageait à subir cette épreuve que ceux dont les dispositions étaient remarquables. Les médiocres sujets étaient détournés d'une carrière qui ne doit ni ne peut les comporter. L'Ecole, en un mot, ne fabriquait pas d'artistes, elle recevait des ateliers les élèves de choix; et, ce mécanisme si simple évitait l'encombrement de la carrière, et la misère pour les incapables, dans un pays où le budget des Beaux-Arts est insuffisant pour encourager et soutenir son élite !

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A l'Ecole, l'enseignement nous mettait en rapports avec plusieurs des artistes renommés; ils se recrutaient à l'Institut, et professaient alternativement un mois chacun à l'école du soir. A cette époque, c'étaient MM. Ingres, Horace Vernet, Paul Delaroche, Ileim. Pour la sculpture: David d'Angers, Pradier, Nanteuil, Ramey.

Il n'y avait pas d'élève qui ne trouvât dans l'enseignement de l'un de ces professeurs l'impulsion convenant à son tempérament ; le contrôle même des autres lui servait de correctif et de comparaison. Une semaine on travaillait d'après l'antique ; l'autre semaine, d'après le modèle vivant. Les cours se réduisaient au nécessaire: cours de perspective et cours d'anatomie; l'élève peintre ou sculpteur pouvait les suivre sans négliger le principal de son travail. Quand il survenait quelque difficulté à l'Ecole, on s'adressait aux profes seurs, presque tous paternels pour les élèves.

La physionomie de ces professeurs était alors très intéressante : c'était Horace Vernet, avec ses façons militaires , sa bonhomie brusque ; quelquefois il venait, revêtu de son uniforme d'officier d'état-major de la garde

nationale, constellé de décorations ; pendant qu'il nous corrigeait, un cavalier tenait son cheval à la porte, ce qui n'était pas sans nous éblouir. — M. Ingres, d'une modestie qui semblait un peu affectée, était cependant plein de feu dans ses convictions et nous disait : « En regardant la nature, pensez a l'antique... là est le salut! » Ce petit homme, coiffé de bandeaux plats séparés au milieu du front, avait l'œil superbe bien enchâssé, et le fier regard qui disait le maître. — M. Heim, tout simple bonhomme, une silhouette de modeste bureaucrate ; rien dans son aspect qui pût faire deviner le grand artiste qu'il était. — Quant à Paul Delaroche, sa froideur un peu cassante ne lui gagnait pas la sympathie des jeunes gens, au premier abord; il se faisait une tête à la Napoléon Ier, une mèche traversait son front, et il avait pris l'habitude de froncer le sourcil, ce qui complétait le type, et ajoutait à l'impression qu'il nous causait. — M. Pradier avait gardé sa tenue romantique : chapeau Louis XIII à larges bords retroussés, cheveux longs roulés, taille serrée, chemise à jabot, et le manteau d'Almaviva soigneusement drapé sur l'épaule. Il ne savait démontrer que la

glaise à la main, et faisait en quelques secondes de touche sur nos ouvrages une indicalion qui valait un discours. — M. Ramey, bon et classique professeur, nous maintenait dans les plus purs canons. — A David d'Angers la palme de renseignement ! Il avait une telle perspicacité dans l'examen, tant de clarté dans la démonstration, que chacune de ses paroles restait gravée dans notre mémoire et nous faisait faire un pas en avant.

Il était assez curieux d'entendre les appréciations de Dubosc sur le caractère des artistes. Ce rustique était observateur et philosophe à sa façon ; dans cette vie si variée, qui touchait par un côté aux plus humbles de la société, et par un autre, à son élite, il avait vu passer des générations d'artistes, leurs déboires, leurs triomphes... lui, continuant ses fonctions d'automate bien dressé. Il avait connu l'artiste enthousiaste sans mesure, croyant toujours avoir trouvé le trait de génie, et toujours le voyant fuir ; celui-là né savait parler que de ses fabuleuses espérances et tous lui étaient auditeurs obligés; puis, le taciturne silencieux, mécontent des autres, quelquefois de lui-même, voué

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fatalement à l'aigreur, orgueil triste que le succès même ne peut rassasier. Enfin, le laborieux pénétré, absorbé dans sa tâche, fixant son rêve, le vrai, le grand, dont la fièvre reste en l'esprit, le calme dans l'action.

Dans leur jeunesse, presque tous les artistes ont un attrait singulier, ils ignorent qu'ils sont sacrés par des dons exceptionnels et vont d'instinct vers leur but ; l'imagination pleine de prestiges les conduit à travers les rigueurs des premiers pas. Comme ces soldats qui couchent sur la dure, et affrontent mille épreuves avec une joyeuse insouciance, les yeux fixés sur l'emblème de la patrie. Ainsi les jeunes artistes luttent pour leur vision. Plus tard, l'orgueil arrive et fait de grands ravages !...

La vie de Dubosc s'était écoulée dans le reflet de ces natures si diverses et toujours attachantes. Les jeunes avaient conquis sa sollicitude; ce gain du travail., qu'il amassait parcimonieusement, ne pourrait-il servir un jour à améliorer le sort de ces enfants? Cette pensée, vague d'abord, était devenue peu à peu idée fixe, le rêve de celui qui ne s'en permettait aucun autre. Nous ne nous doutions guère

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que cet original bourru, avare, serait notre bienfaiteur! Nous le trouvions intraitable sur la régularité du paiement, la ponctualité à commencer la pose... Une légende raconte que lorsqu'il arrivait en séance avant l'artiste, il commençait à se déshabiller devant la porte de l'atelier pour montrer que l'heure courait; on ajoutait même qu'il prenait la pose!

Quand Dubosc rentrait chez lui, harassé de tous ses membres, il devait trouver une âpre jouissance à sentir qu'il peinait dur pour son rêve. Il comptait ses pièces, les ajoutait aux précédentes, sans doute avec un attendrissement qu'il se défendait en toute autre circonstance : son cœur était enfermé avec ses épargnes.

Dès i845, il avait déjà réalisé une partie de ses espérances de fortune, et, sans rien relâcher de sa sévérité vis-à-vis de lui-même, il se permettait un instant de trêve , le dimanche, une fois par mois pendant l'été. C'était peut-être sa soupape de sûreté ! Un instinct l'avertissait que toujours comprimé on éclate un beau jour ! Donc, ce dimanche légendaire, le vieux loup enfilait un pantalon de nankin, un gilet à fleurs, habit bleu à

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boutons de cuivre; il se coiffait d'un chapeau gris haute forme (dont le galon était douteux), et ainsi accoutre il s'en allait à la barrière du Maine ou de Fontainebleau, s'attabler dans un cabaret bien achalandé. Pendant ou après souper, il entamait la conversation avec quelque voisin, — ce n'était qu'un prétexte. Dès qu'il avait attiré l'attention, il pérorait, se grisait de ses paroles et ne tarissait plus. L'auditoire ébahi Fécoutait pendant des heures; il défilait cent histoires, parlait art, anatomie, politique... employait des termes techniques, citait des noms... éblouissant les rouliers, marchands de bois et autres qui mangeaient et buvaient alentour. Ce qu'il avait entendu pendant trente, quarante ans dans les ateliers tombait de ses lèvres en cascade abondante... il ne se taisait que lorsqu'il était à sec. Puis il rentrait dans sa peau de tous les jours et ne bronchait plus pendant plusieurs semaines. Ça ne lui coûtait pas cher, en le soulageant, sans engager le lendemain.

Ce vieux routier avait une certaine expérience des choses de Fart; aussi, les jeunes gens étaient-ils inquiets quand il critiquait leur travail. Pendant les repos des séances i

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remettait seulement ses souliers, et avant d'allumer sa pipe, quelquefois il ajustait devant son œil un monocle rond; dans ce déshabillé burlesque, avec un sérieux imperturbable, il se plantait devant le travail en train. On attendait, anxieux, la remarque qu'il allait formuler; s'il disait: « Il y a quelque cliosc dans votre bonliomme qui ne samanche pas», on se sentait pris à la gorge d'un malaise, la nuit était agitée, on ruminait ces terribles paroles, et le lendemain en retournant attaquer son bonhomme à l'atelier, on se disait: «Pourvu qu'aujourd'hui Dubosc trouve que ça sfamanche! »

DE i843 A i855

Les ateliers. — Mort de madame Paul Delaroche. — Exposition au Panthéon des copies d'après Raphaël par les frères Balze. — Les Salons. — i848. — Les grands prix. — i85i. — Les élèves de l'Ecole d'Athènes à la villa Médicis. — M. Ampère. — La direction des Beaux-Arts sous le second Empire. — L'administration des Beaux-Arts de la ville de Paris. — La galerie d'Apollon. — Le nouveau Louvre. — Mort de Visconti. — Lefuel et l'escalier de Percier et Fontaine. — Mort de Pradier. — Mort de Ramey.

On rencontrait Dubosc dans presque tous les ateliers des artistes connus ; il y en avait alors de très intéressants, dont la renommée n'est pas effacée de toutes les mémoires : celui de Pradier faisait exception parmi les tranquilles retraites des sculpteurs. Dans cet atelier, d'abord celui de Lemot, Pradier, tout jeune élève, avait été présenté par son maître

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à Napoléon Ier, comme un sujet remarquable et manquant de ressources pour continuer ses études; l'Empereur avait mis la main sur la lete du jeune homme, et dit qu'il lui constituait une pension annuelle sur sa cassette particulière, pension qui lui fut servie jusqu'à son départ pour Rome1.

A l'heure dont nous parlons, ce même atelier réunissait tous les amateurs d'art et de beau sexe, et était l'un des plus animés de Paris. Outre les visiteurs de passage, toujours nombreux, il y avait les habitués, tels que le compositeur Auber, charmant et galant, comme il resta jusqu'à son dernier jour; Adolphe Adam, travailleur préoccupé de son œuvre avant tout; les poètes Reboul, de Nîmes, et Cannonge; le président de Bellème; le fabuliste Dessin; le peintre Barbier-Walbonne, qui avait posé soixante ans plus tôt pour la tête de Y Amour donnant son premier baiser à Psyché, par Gérard, et l'on retrouvait quelque souvenir de ce pur visage dans les beaux traits du septuagénaire; le docteur Doroskow:

i. Au mur de cet atelier était restée la marque de la taille de Napoléon, lorsqu'il y était venu poser pour Lemot; cette taille exiguë causait toujours l'étonnement des élèves.

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Je graveur Martinet, etc. Enfin, y venait Maxime Ducamp, grand, maigre, gesticulant, retour d'Egypte avec mille récits et des estampages d'hiéroglyphes; ce qui ne l'empêchait pas de s'intéresser à des sujets plus frivoles, La helle madame Octave, qui jouait le rôle d'Eve dans le costume historique; madame Paul Ernest du Vaudeville; Claude Vignon, journaliste avant d'être sculpteur, femme de l'ahbé défroqué Constant, très jolie, semblant sortir d'une fresque de Pompéi ; madame F..., qui s'était fait représenter en baigneuse, par Pradier, ayant pour tout costume une rose dans les cheveux.

En dépit du bruit et du mouvement alentour, le maître travaillait plus qu'il ne parlait; les beaux modèles affluaient à son atelier, c'était un titre d'avoir posé pour Pradier ; il venait chez lui des juives de quinze ans, véritables merveilles de harem dont il avait la primeur et que la galerie pouvait admirer à loisir. De quelle touche moelleuse comme une caresse Pradier modelait la beauté féminine! Si les têtes de ses statues étaient parfois sans vie, c'est qu'il oubliait tout pour pétrir ces corps charmants. Il ne

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supportait pas la laideur autour de lui; Grec par l'amour du beau plastique, la pureté des lignes, il s'était persuadé d'avoir vécu au siècle et dans la patrie de Périclès sous la forme d'un grand statuaire; et sa prodigieuse facilité dans la pratique de son art pouvait en vérité lui faire imaginer cette existence antérieure. Ses œuvres, très nombreuses, ne sont pas d'une égale valeur, que n'a-t-on rassemblé au Louvre un meilleur choix de ses ouvrages, et quelle coupable indifférence a laissé échapper à nos musées sa belle Phryné en marbre de Paros, vendue avec la collection Delessert en i864.

Il faut aller admirer Pradier , place Louis XV, en sa puissante Statue de Strasbourg ; à Versailles, où sont ses Trois Grâces, ses élégantes figures princières 1 ; à Nîmes, enfin, le pays de sa célèbre fontaine et de sa poésie légère ; tandis que le Louvre n'en donne qu'une idée très imparfaite. Les tendances de David d'Angers lui étaient violemment antipathiques ; l'un de ses élèves ayant parlé avec enthousiasme du Philopœmen, il lui dit : « Oui, c'est cela,

1. Celle du duc d'Orléans, de Gaston d'Orléans et du duc de Beaujolais.

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allez regarder cette chair qui sent mauvais ! »

Dubosc avait connu le temps où s'étalaient, dans cet atelier, les grâces, les cheveux roux et le luxe inquiétant de madame Pradier Elle en était partie à cette époque,, et le maître restreignait des dépenses qui avaient jadis dévoré les fruits abondants d'un travail sans trêve. Laborieux, intrépide, sa passion pour son art dominait tout. Le soir cependant, pour se délasser, il prenait sa guitare et jouait avec une facilité pleine de charme tous les airs qui traversaient son souvenir ; il était musicien dans l'âme. Ce travailleur ne se donnait guère de loisirs, si ce n'est pendant l'été; vers la fin de quelque chaude après-midi, tout à coup il déposait ses outils, et s'écriait : (( Si nous allions manger une friture chez Contesenne au Bas-Meudon ! » C'était un branle-bas général, amis, élèves, modèles suivaient le maître dans ces joyeuses parties.

Simart, Vilain, Lequesne, Eugène Guillaume, Maillé, sortirent de l'atelier de Pradier.

Chez M. Rude, quel contraste! Là le sculpteur austère, d'un aspect un peu rustique, mais vénérable, très digne, avec sa longue

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barbe blanche ; son visage grave et bon. Dubosc ne tarissait pas lorsqu'il parlait de ce grand artiste, de son désintéressement, de sa générosité, de ses vertus de famille, de sa paternelle bienveillance vis-à-vis des inférieurs. M. Rude avait gardé de son origine prolétaire une simplicité naïve et pleine de force en ses convictions; son entourage savait qu'il était républicain comme aux premiers jours de ferveur enthousiaste de la Révolution, et qu'il ne séparait pas Napoléon Ier de son culte pour cette glorieuse aurore; sa jeunesse n'avait pas hésité devant les sacrifices à ses opinions, et à cette heure encore il donnait une nouvelle preuve de son admiration pour le grand homme, en faisant gratuitement un monument à sa mémoire1.

Il serait intéressant de savoir si les sentiments démocratiques que Rude manifesta de nouveau, et publiquement, en 18/18, n'eurent point, malgré ses illusions d'artiste, une cruelle déconvenue avec le second Empire.

I. Ce monument fut inauguré en i85i à Fixin, près Dijon, dans la propriété de M. Noisot qui avait comme Rude le culte de Napoléon Ier, Depuis, le modèle de ce monument a été transporté au musée du Louvre.

Jadis, dans son exil volontaire en Belgique, Je bon maître avait enseigné sur son art, à un grand nombre de jeunes gens, des principes neufs et particuliers; à Paris, il continua pendant dix ans son professorat, dans l'atelier de la rue d'Enfer, et c'est chez lui que se formèrent : Cabet, Frémiet, Christofle, Marcellin, Gordier, Carpeaux, Franceschi, Just Becquet, etc.

L'étude des maîtres flamands avait ebangé son point de vue des débuts ; il voulait que Ton copiât servilement la nature, presque mathématiquement; devant le modèle ses élèves travaillaient le compas à la main. À l'Ecole, leurs figures différaient absolument de celles des autres ; à ce point que Carpeaux, qui étudiait chez Rude, dépaysé à l'Ecole au milieu des habitudes classiques, fut obligé de faire un stage chez Duret pour parvenir dans les concours. Dubosc regardait avec étonnement, dans l'atelier Rude, cette manière spéciale de copier le modèle, tandis que l'enseignement classique habituait à se' conformer à certaines règles devant la nature. Education qui retardait peut-être de quelques années l'effusion des jeunes talents, mais qui leur imprimait pour

toujours, à travers leurs fantaisies et leurs inclinations, des qualités de style et les préservait des contagions dangereuses. Rude, comme Géricault, était un exemple de ces principes, tous deux y trouvèrent le plus ferme appui, dans leur émancipation même. Rude n'en comprenait peut-être pas toute Futilité , ayant senti les excès d'un temps où Pierre Guérin pouvait dire : « Si je croyais faire nature, je me jetterais à l'eau! » Les élèves de Rude l'entouraient d'une respectueuse admiration. Toute sa vie s'écoulait dans l'atelier ou au tranquille foyer domestique embelli par des natures charmantes et artistes 1 ; le grand maître se tenait à l'écart, non seulement par goût, mais aussi parce qu'il comprenait qu'au dehors personne ne se souciait de le mettre à son rang. Le travail le consolait de tout.

Chez MM. Ramey et Dumont, les errements de l'école classique tels que Louis David les avait légués, existaient encore dans toute leur force. L'auteur du groupe robuste et juvénile de Thésée terrassant le Minotaure,

t. Madame Rude, femme d'une rare valeur, faisait de la peinture avec distinction, et sa nièce, qu'elle avait élevée, madame Cabet, a\ait un talent de musicienne.

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n'était pas l'athlète que l'on pouvait imaginer, mais un homme frêle , tout enveloppé de flanelle; avec lui, Dubosc retrouvait les principes, les souvenirs d'une génération qu'il vénérait, celle du Père la Rotule, comme on appelait le vieux peintre Régnault. Non moins classique, mais encore jeune et élégant, était M. A. Dumont, le beau sculpteur de 1826, une figure à la Nicolas Poussin. Digne, simple, bon et jeune de cœur sous une apparence très froide, talent sage et sûr, M. Dumont fut un professeur impeccable ; il se montra opiniâtre dans ses préférences et dévoué en amitié. Bonnassieux, Diébolt, Gruyère, Mathurin Moreau, Perraucl, Thomas, Lepère, Maniglié, Bonnardel, etc., se formèrent dans l'atelier Ramey et Dumont.

Sur celui de Duret, Dubosc contait des traits nombreux de l'originalité du maître. Souvent M. Duret faisait concurrence au modèle et donnait la pose pour ses propres statues, à ceux qui travaillaient pour lui sous sa direction, Il avait la passion de la musique dont il voulait faire un traité. Naples avait été longtemps sa marotte; il en aimait la gaîté dans le mouvement, et y avait trouvé ses

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meilleures inspirations; il lui arrivait de croire que ce pays de sa prédilection était le sien. Il avait aussi, paraît-il, l'entêtement de son origine espagnole, au point de vouloir changer l'orthographe de son nom, en Durez, et de porter des perruques noires, sur une têle qui avait été d'un hlond roux; traits bizarres, dont élèves et modèles plaisantaient à l'envi.

Dans cet atelier venait souvent M. Ingres, les compositeurs Ambroise Thomas et Bazin, le spirituel directeur de la Gazette de France, Gustave Janicot, le peintre Bouguereau, etc.

De l'atelier de David d'Angers sortaient : Oltin, Toussaint, Maindron, Louis Auvray, Aimé Millet, Cavelier, Soitoux, Schœnewerk, etc., très différents de léur maître dont l'intelligent enseignement ménageait les tendances de chacun. Il est bon de rappeler que, tout en pratiquant un art passionné par tempérament, David était resté profondément respectueux des principes classiques, admirateur enthousiaste des Grecs.

Chez les peintres, une grande variété d'ateliers subsistait encore avec éclat; dans celui de M. Ingres, que Ton qualifiait assez justement de chapelle, on voyait se continuer le

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culte de l'antique, avec une interprétation plus clairvoyante de ses principes et la préoccupation d'être naïf devant la nature. Raphaël aussi était le dieu de ce temple. Chacun s'y faisait petit devant ces grands exemples. M. Ingres en était l'oracle inspiré. Jusqu'à son dernier jour, il garda le feu sacré de ses convictions, et cette flamme juvénile le préserva des faiblesses d'un rôle si flatteur. Une tenue et des manières d'une extrême réserve, distinguaient non seulement ses élèves — les Ingres, comme on les appelait — mais l'entourage, le salon de M. Ingres. Les plus assidus de ce petit cénacle étaient : Hippolyte et Paul Flandrin, enfants de la maison, Amaury Duval, élève aimé, l'aimable historien de l'atelier du maître; les frères Balze, ces dévoués reproducteurs de Raphaël, Henri Lehmann; Gatteaux, graveur et sculpteur, qui laissa au Louvre une admirable collection de gravures anciennes. Oudiné, Simart, l'architecte Victor Baltard, charmant esprit et fin lettré; Ambroise Thomas, Gounod, etc.

M. Ingres jouait du violon, et l'on prétendait malicieusement qu'il tirait plus de vanité de ce petit talent que de sa peinture; para-

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doxe qui prit probablement naissance dans l'extrême admiration que Ton prodiguait au grand chef d'école, même pour ses essais de virtuose qui étaient un souvenir de sa jeunesse et un goût natif. Cette touchante admiration ressemblait à un culte. A la fin de la vie du maître, les moindres petits croquis de ce talent, affaibli par l'âge, étaient passés de main en main à la vénération aveugle des disciples.

Tout au contraire, le grand antagoniste des néo-classiques, Delacroix, vivait isolé, captif d'une imagination en travail, d'une production à la fois violente et difficile. Penseur et créateur, il avait besoin de la concentration solitaire. Dubosc l'avait entendu critiquer très vivement un jeune peintre de sa famille qui s'avisait de vouloir se marier : « Si tu l'aimes et si elle est jolie, c'est pire que tout... ton art est mort! Un artiste ne doit connaître d'autre passion que son travail, lui sacrifier tout... » Le grand coloriste resta, en effet, dans sa vie de labeur, loin des joies sentimentales et des plaisirs; les froissements ne lui avaient pas manqué ! et son esprit si délicat en était devenu amer et sardonique à ses heures. Un modeste héritage l'avait mis

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hors de portée de la misère; quelqu'un l'en félicitant, il répondit: « Oui, maintenant, je suis sûr de ne plus être réduit à devenir portier. » On rapportait sur ses procédés de composition des détails curieux. Il faisait les premières esquisses d'un tableau sur du gros papier à aquarelle, y posant d'abord ça et là un certain nombre de taches de couleurs diverses, cherchant des harmonies, des contrastes, appropriés au sujet qu'il voulait traiter; lorsqu'il était content de l'effet de ces taches, il plaçait ses personnages.

Léon Cogniet, artiste excellent, maître qui se faisait aimer et vénérer, réunissait quelques élèves ; chez lui se formèrent : Louis Mùller, Meissonier , Félix Barrias, Chifflard, Léon Bonnat, etc. — Chez Paul Delaroche, Dubosc posait pour Hébert, Jalabert, Yvon, Gérôme, Gustave Boulanger, etc. Cet atelier, très recherché, fut brusquement fermé. En i8/i3, une plaisanterie cruelle coûta la vie à un élève. Le nouveau était un pauvre diable, arrivant de sa province, ignorant des coutumes d'atelier, et d'une candeur évidemment exceptionnelle . Ayant un jour involontairement heurté le chevalet du jeune de Noë (plus

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tard Cham, le fameux caricaturiste), il prit au sérieux la provocation burlesque de ce grave plaisant qui refusa ses excuses d'une voix terrible. Une charge en règle fut vile organisée, on prit jour pour la réparation par les armes ; le terrain choisi au delà du Père- Lachaise, on traversa le cimetière en montrant à l'innocent camarade les tombes des victimes de son noble adversaire. Au déjeuner qui précéda V affaire, on fit boire le pauvre garçon ; cette demi-ivresse, mêlée à une terreur croissante, acheva de lui faire perdre l'esprit. Lorsqu'il vit les apprêts du combat, les pistolets chargés, son état mental devint tel que les impitoyables farceurs comprirent qu'ils avaient été trop loin; ils reconduisirent leur souffre-douleur à son domicile, où il mourut pendant la nuit, d'un accès de fièvre chaude. M. Delaroche, profondément impressionné, congédia tous ses élèves et alla passer une année en Italie.

Plusieurs de ces jeunes gens reformèrent une association libre à laquelle se joignirent d'autres artistes; sorte de phalanstère1 dont

i. Situé 27, rue de Fleurus,

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Gérôme devint l'âme, par sa situation, l'autorité de son esprit et de ses succès. Cette réunion était composée des peintres Gustave Boulanger , Brion , Toulmouche , Hamon, Picou; du sculpteur Schœnewerk. On y rencontrait le compositeur Membrée, l'auteur de François Villon et de romances fort en vogue alors; Got, nouvellement entré à la Comédie- Française, où il devait se distinguer, pendant un demi-siècle, par tant de créations brillantes. Les hôtes de ce petit phalanstère vivaient dans une amicale intimité et se soutenaient entre eux à l'occasion. Quelques fêtes de cette joyeuse nichée d'artistes sont longtemps restées célèbres dans les ateliers, les unes par leur pittoresque indécence, les autres par de spirituelles fantaisies1.

Chez le peintre Picot, la jeunesse se pressait en rangs serrés, c'était une ruche bourdonnante; le bon maître forma plusieurs générations de peintres auxquels il inculqua les traditions classiques, les préservant ainsi des surprises de contagions mauvaises. Dubosc

i . L'une d'elles fut un prologue en vers dont les personnages, tournés en ridicule, étaient Courbet et Galimard; il fut représenté le mercredi 16 décembre i856.

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allait souvent à cet atelier, et y connut successivement les frères Pils, Laemlein, Lenepveu, Laugée, Léon Bénouville, Gabanel, Bouguereau, Gustave Moreau, Emile Lévy, Ilenner, Ed. Sain, Machard. . . et bien d'autres noms qui suffiraient à honorer la mémoire du maître. Il professa pendant quarante années.

Nous devons citer l'atelier de Drolling, où Paul Baudry se forma; cet échappé de la Renaissance, qui en avait le charme et les dons abondants. Jules Breton, entré peu après lui chez Drolling1, parle de l'impression que lui fit cet adolescent « à la pâleur bronzée, au regard charmant », qui exerçait déjà sur ses camarades l'ascendant de sa fine personnalité. A cet atelier, il y avait Charles Timbal, Saintin, Maillot, Marchai, Ulmann, le sculpteur Roguet, etc.

En ces années, des discussions et controverses religieuses passionnaient la jeunesse, jusqu'en les ateliers; un grand souffle passait sur la France; le père Lacordaire parlait à Notre-Dame, et cette jeunesse sceptique, née d'une génération voltairienne, était subjuguée,

i. Notice sur Paul Baudry, par Jules Breton.

entraînée par ce prêtre austère, apôtre des temps modernes, qui parlait science, liberté, fraternité, l'Evangile à la main; éloquence d'un vol si haut, qu'elle semblait toujours proche de l'éclatante lumière. Pendant les conférences de Notre-Dame, le travail des ateliers était souvent troublé; partout il y avait quelque disciple de l'illustre dominicain et ces néophytes enthousiastes commentaient la parole du maître et la défendaient avec véhémence.

Dubosc vivait au milieu de cette jeunesse pour laquelle il commençait à être quasi vénérable, et son attachement pour ces nouvelles générations avait, sans qu'il y parût, des faiblesses d'aïeul. A cette époque, son plan de donation était arrêté, quoiqu'il ne s'en fût encore ouvert à personne.

Pendant ces années de nos études, aux expositions; une vive polémique se produisait toujours devant les œuvres de Delacroix ; œuvres abondantes, inégales, d'un chercheur, d'un voyant. La Madeleine au désert, les Dernières Paroles de Marc Aarcle, la Sy bille, le Sultan du Maroc sortant des portes de Méquinez, figuraient en i8/i5; le Départ des Apôtres,

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deGleyre; Marina Faliero, de Robert Fleury ; la Prise de la Smala, d'Horace Vernet 1; Hippohyte Flandrin avait cette même année une Mater dolorosa et des portraits; Courbet, une figure peinte vigoureusement : le Guittarero ; Henriquel-Dupont venait de graver le portrait de Bertin aîné d'après Ingres. En sculpture, c'était la belle Phryné, de Pradier ; la Vierge et la Poésie épique, de Simart.

Au cours de i845, le baron Bosio était mort. Celte année devait se terminer par un autre événement douloureux, vivement senti dans le monde des arts. Vers le milieu de décembre, on apprenait que madame Paul Delaroche était dangereusement malade. Tous ceux qui vécurent à Paris à cette époque se souviennent de l'émoi extraordinaire qui se produisit à cette nouvelle ; le petit hôtel de la rue de la Tour-des-Dames était assiégé par des visiteurs anxieux. Madame Delaroche était la fille unique d'Horace Vernet, cette ravissante Louise, si accomplie, que les perfections et les grâces émanaient de sa personne aussi naturellement que le parfum d'une fleur.

i. L'Évanouissement de la Vierge, par Aug. Hesse. Cet artiste a exécuté des travaux considérables clans les églises.

Poésie vivante de cette vaillante famille d'artistes, elle allait disparaître dans la plénitude de sa jeunesse... Jamais la mort ne prit trésor plus précieux! Le génie artistique de sa race, si longtemps fidèle, devait l'abandonner, comme si cette belle muse l'avait emporté avec elle. Ses deux fils, encore enfants, restaient confiés à la garde de son souvenir.

La sève des productions ne s'épuise pas ; chaque année amène dans les arts une nouvelle floraison : Delacroix est dans la toute-puissance de sa fécondité; 1846 voit paraître sa Rébecca enlevée par le Templier, les Adieux de Roméo à Juliette, Marguerite à l'église... étonnante et merveilleuse suite de poèmes dont il poursuivait l'interprétation plastique. L'Enfer, de Chenavard, est une page du cycle qu'il devait parcourir, de la genèse jusqu'à nos jours, pour la décoration intérieure du Panthéon, projet tombé avec le gouvernement provisoire qui devait le faire exécuter.

En i846, ce sont les débuts des frère Pils, dont le plus jeune, si richement doué, devait mourir au début de sa carrière ; une étude qui n'était pas sans mérite : l'Ode, de Gali-

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mard1, un élève d'Ingres, figura longtemps au musée du Luxembourg. La meilleure inspiration d'Ary Scheffer : Saint Augustin et sainte Monique; la Bataille d'Isly, de Vernet; un tout jeune homme, élève de Paul Delaroche, Oscar Varcollier, exposait, l'année même de sa mort, un Evanouissement de la Vierge2. Cette œuvre faisait concevoir les plus hautes espérances ; l'élève qui l'avait créée devait prendre un vol libre et noble ; il y a dans la coloration générale, dans l'effet de la draperie grise qui flotte aux pieds du Crucifié une poésie sentie et personnelle qui communique son émotion. Cette même année, Pradier exposait un chef-d'œuvre d'élégance princière : la statue du Duc d'Orléans, fils aîné de Louis-Philippe3; sa Poésie légère (qui est au musée de Nîmes), Anacréon et V Amour.

1. Galimard produisit de nombreux tableaux religieux et des peintures pour vitraux. Il s'attacha un tel ridicule à son nom par des plaisanteries d'atelier, le sobriquet de pou mystique, et un physique malheureux, que sa peinture en subit le contrecoup et fut maltraitée comme lui-même.

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