CHAPITRE X
J'ai à peine connu mon père, et jamais aucun porc n'a été plus présent pour son fils que le mien ne Ta été pour moi. Dans mon enfance, mes grands parents, dont il avait été l'orgueil et la joie, m'entretenaient sans cesse de ses succès éclatants et de ses qualités charmantes; on me mettait au courant de ses habitudes, de ses goûts, de son caractère; il était mêlé à toutes nos conversations; je le savais par cœur comme ses ouvrages,
A mon entrée dans la vie, je le trouvai à chaque pas comme un invisible ami. Il m'a tendu la main parlout. Son nom fut mon premier protecteur. C'est son nom qui m'attira l'intérêt de Casimir Delavigne, c'est son nom qui me valut l'amitié de M. Lemercier, c'est son nom à qui je dus les sympathies de l'Académie. Dans le monde, à peine son nom prononcé, les regards se tournaient vers moi avec bienveilhuicc. Je pouvais,
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grâce à lui, m*appliquer ce vers charmant d'André Clicnier :
La bienvenue au jour me rit dans tous les yeux.
Aussi, à peine mon prix obtenu, le premier sujet de poésie qui s'offrit à moi, ce fut lui, le premier morceau que je publiai, ce fut des vers sur lui. Voici cette pièce; je la transcris ici, telle qu'elle parut, d'abord parce qu'elle fut accueillie avec une faveur marquée; puis surtout, parce qu'elle fera comprendre mieux qu'aucune parole, l'étrange et cruelle épreuve à laquelle fut soumis mon culte pour cette chère mémoire; com-» ment cette épreuve me jeta dans la plus douloureuse angoisse ; commenl je ne sortis de cette angoisse que par un violent effort d'esprit; comment enfin, sous le coup de cet effort, j'entrai dans une phase décisive de mon développement intellectuel.
Je n'avais pas cinq ans lorsque je le perdis : On m'habilla de noir... La mère de ma mère Me couvrit en pleurant de ces sombres habits; Et, sans l'intenogcr, moi je la laissai faire, Tout heureux d'étaler de nouveaux vêtements ; Et mon corps seul porta le deuil sacré d'un père... Je n'avais pas cinq ans.
Mais parfois au milieu des plaisirs de mon âge, Je demandais : Où donc est mon père? en quel lieu? Et l'on me répondait : Votre père?... Il voyage; Ou bien encor : Ton père est avec le bon Dieu ; Et, satisfait alors, sans vouloir davantage, Je retournais au jeu.
Une nuit, cependant, dans un rêve prospère, Un homme jeune, avec un sourire d'ami, Se pencha tendrement sur mon front endormi. M'embrassa, prit ma main, et dit : Je suis ton père. Nous causâmes longtemps, et lorsque le matin M'éveilla de ce songe et si triste et si tendre. J'étais trempé de pleurs... Je venais de comprendre L'affreux nom d'orphelin !
Orphelin î qu'un seul mot peut cacher de tristesse ! Ah ! lorsque j'aperçois, en parcourant Paris, Deux hommes, dont l'un jeune et l'autre en cheveux gris, L'un sur l'autre appuyés, souriant d'allégresse, Et se parlant tous deux de cet air de tendresse Qui dit à tous les yeux : C'est un père et son fils... Des pleurs viennent troubler ma paupière obscurcie ; Je les suis, les regarde... et je connais l'envie!
0 fleur de l'ame, amour, tu brillas dans mon sein. Tu parfumas le ciel de mes jeunes années, Et je sais ce que c'est que vivre des journées
Avec un serrement de main !
Je connais l'amitié, je connais tous les charmes De répandre son cœur dans un doux entretien, Et nul entre ses bras, avec plus douces larmes,
Ne presse un ami qui revient !
J'eus, quand j'étais enfant, ma bonne vieille aïeule, Dont le cœur, pour m'aimer, n'avait que dix-huit ans. Et qui ne souriait qu'à ma tendresse seule Quand je baisais ses cheveux blancs.
MON PÈRE. no
J'ai (les parents bien cliers, une sœur bien aimée ; Mon enfance a trouvé des amis protecteurs Qui m'ont toujours ôté i'é[)ine envenimée Pour ne me laisser que les fleurs.
Mais ni l'attachement, ni la reconnaissance, Ni l'amour pur et vrai, ce grand consolateur. Ni l'amitié, n'ont pu combler ce vide immense :
Il reste une place en mon cœur !
Et jamais sur ma vie, heureuse ou malheureuse, Le deuil ne s'étendit, le bonheur ne brilla, Sans qu'une sourde voix, plaintive et douloureuse,
Me dît : Ton père n'est pas là !
Mon Dieu ! je l'aurais tant aimé, mon pauvre père ! Je sens si bien aux pleurs qui tombent de mes yeux. Que c'était mon destin, et que, sur cette terre,
Son fils l'eût rendu bien heureux !
Je sens si bien, hélas ! quand son âme évoquée Vient juger chaque soir de tout ce que je fis. Qu'il eût été mon Dieu, que ma vie est manquée ;
Que j'étais né pour être fils !
Et pas un souvenir de lui qui me console 1
Je me souviens pourtant de plus loin que cinq aris,
Et pour plus d'un objet ridicule ou frivole
J'ai mille souvenirs présents :
Je me rappelle bien mon jouet éphémère, Le berceau de ma sœur, les meubles de salin. Et le grand rideau jaune et le Ht de ma mère
Oîi je montais chaque malin.
Je me rappelle bien qu'après notre prière, Ma mère me disait : Vas embrasser ton père;
Que j'y courais, tout faibfc encor; Qu'alors il me pressait vingt fois sur sa poitrine, Et m'ouvrait, en riant de ma joie enfantine,
Un livre qui me semblait d'or.
\hQ SOIXANTE ANS DE SOUVENIRS.
Je me rappelle aussi sa voix grave et sonore...
Mais son front, mais ses yeux, mais ses traits que j'implore,
Mais lui!... lui, mon rêve éternel ; Piien... toujours rien !... Le ciel m'a ravi son image ! Ah ! n'était-ce donc pas aussi mon héritage
Que le souvenir paternel ?
C'est peu d'un tel regret... Ceux que je vois, que j'aime, Parlent toujours de lui; l'indifférent lui-même
S'attendrit en le dépeignant :
Dans leurs cœurs trop heureux son souvenir abonde, Tout le monde l'a vu, le connaît... tout le monde,
Hélas I excepté son enfant.
Aussi de quelle ardeur j'interroge et j'appelle Les témoins de sa vie... ou même de sa morti Comme j'écoute, accueille, embrasse avec transport Un mot qui me le peint, un trait qui le révèle, Et comme avec délice en mon àme fidèle J'enfouis mon trésor !
Puis lorsqu'enfin mon ame est pleine jusqu'au bord,
Que je la sens gonllée et riche de ces quêtes
Qui me semblent à moi comme autant de conquêtes
Que je fais sur la mort.
Je vole au monument f^uï me garde ses restes î L'œil morne, le front nu, j'arrive aux lieux funestes. J'ouvre la grille noire et sur le banc grossier, A droite de la tombe, en face du rosier,
Triste, je m'assieds en silence !
Là, je rêve, j'écris, je médite, je pense!
L'esprit plein de ses vers touchants, Là, je redis tout bas, à côté de sa cjndre, Les douloureux accords où son cœur triste et tendre
Se répandit en plus doux chants.
Mais bientôt le soir vient et m'arrache à mon rêve; Mon fantôme si doux s'envole... je me lève, Je pars comme on part pour l'exil;
Puis, après quclijucs pas, un moment je m'arrcle, Picgardc encor sa tombe et lui dis de la tète : Adieu, père.... Hélas! m'entend-il?
Ces vers, quand je les relis, me paraissent empreints d'un caractère réel de tendresse, de regret, de respect. Je les sens vrais. Qu'on juge donc quelle fut ma douleur quand je vis cette chère mémoire attaquée, niée, raillée! Nous étions en 1851, au plus fort de la grande bataille romantique. La littérature de l'Empire, les littérateurs de l'Empire étaient l'objet d'une sorte de fureur. On ne parlait d'eux qu'avec une explosion de mépris. Or, cette littérature de l'Empire, c'était celle de mon père. Sa gloire à lui était liée à sa gloire à elle. L'attaquer elle, c'était l'attaquer lui. Tous les sarcasmes qui tombaient sur ses confrères d'alors, retombaient sur lui. Là où l'on écrivait avec colère Jouy, Arnault^ Lemerciery je lisais, moi, Legouvé. Je le lisais, et parfois le nom y était. La mort ne l'avait pas rayé des combattants, ni soustrait aux attaques : viser ses œuvres, n'élait-ce pas viser sa mémoire? Je tombai dans un chagrin profond. Je n'ouvrais pas un journal sans inquiétude. Je me rappelle qu'un jour on annonça une représentation de la Mort d'Abel, au bénéfice d'un acteur nommé Eric Bernard; j'y courus. Le premier acte fut écouté avec une grande faveur ; j'avais le cœur plein de joie. Tout à coup, au baisser du rideau, part un couj) de sifflet : je sortis tout éperdu de la loge, et, arrivé dans la rue, j'allai me cacher dans une petite et sombre allée de maison où j'éclatai en sanglots. Mes sanglots avaient tort. Ce coup de sifflet partait d'un machiniste
et ne signifiait qu'un changement de décor. Mais à défaut de ces marques violentes de réprobation, les critiques souvent amures ne manquaient pas. La célèbre préface de Cromwell contenait une allusion moqueuse à la Mort d'Henri IV, tragédie de mon père, et Sainte- Beuve avait consacré à une édition complète de ses œuvres, un article où l'indulgence ressemblait au dédain.
Ce qui ajoutait à mon état d'angoisse, c'est que toutes mes synipathies de jeune homme allaient à l'École nouvelle. Ses audaces me charmaient, ses aspirations étaient les miennes. Encore au collège, dans ma petite chambre d'écolier, je réunissais quelques passionnés de poésie comme moi, et nous lisions avec enthousiasme le Chant de fête de Néron, Moyse sauvé des eaux, le Crucifix, le Lac, Je traduisais, en dehors de mes éludes, Roméo et Juliette, Macbeth, Lara, le Corsaire, le quatrième chant de Childe Ilarold. Le jour où nous apprîmes la mort de lord Byron à Missolonghi, fut pour nous un jour de deuil ; nous aurions volontiers mis un crêpe à notre casquette.
Plus tard, à la répétition générale à'Hernani, j'étais un des soixante favorisés qui pénétrèrent, armés du célèbre firman signé Yerro, et je sortis du tliéâtre si ému, que, rentré chez moi, quatre-vingts vers tout frémissants d'enthousiasme jaillirent, d'un trait, de ma jilume, je n'eus presque que le temps de les écrire. Mais, en même temps, par une contradiction doulou^ reuse, tout protestait en moi contre cette admiration; d^abord j'y voyais une sorte d'impiélé filiale; puis, le
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programme de l'Ecole nouvelle me révoltait souvent comme inique et comme absurde. Son dédain pour Racine me semblait un blasphème! Toucher à la gloire de Corneille, de Bossuet, de La Fontaine, était pour moi un crime de lèse-génie. Ajoutez enfin que j'étais entretenu dans ces sentiments d'indignation par les anciens amis de mon père qui étaient devenus les miens. J'assistai à la première représentation d'Hernani dans la loge de M. Lemercier, de M. Lemercier en qui j'admirais un homme supérieur, et qui, pendant tout le cours de l'ouvrage, répétait sans cesse : « C'est absurde ! Cela « n'a pas le sens commun. Il y a longtemps que je n'ai « entendu une aussi mauvaise pièce! » Qu'on imagine quelle tempête d'idées et de sentiments devait soulever dans une cervelle de vingt-deux ans, un tel choc d'opinions contraires. J'étais, à la lettre, déchiré, bouleversé, éperdu ; je me faisais l'effet de Sabine dans Horace, partagée entre deux patries, entre deux armées :
« J'ai mes frères dans l'une et mon mari dans l'autre, w
Enfin, sous l'empire de ce trouble étrange, j'en arrivai à un seiîtiment plus cruel encore, au doute! Oui! j'en vins à douter non seulement de la réputation de mon père, mais de son talent! Pour le coup, l'angoisse était trop forte, la situation trop intolérable. Je résolus d'en sortir atout prix! et je me posai nettement ce problème redoutable : — « Qui a raison? Est-ce « l'époque de mon père qui l'a acclamé, ou la nôtre « qui le rejette dans l'ombre? Sa réputation n'a-t-elle « été qu'une affaire de mode, une erreur de goût fondée
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« uniquement sur un engouement justement passager, c< ou repose-t-elle sur des qualités sérieuses et duce râbles? » Il n'y avait- qu'un moyen de répondre à cette question, je l'adoptai résolument. Je pris les quatre principaux ouvrages de mon père et je les relus attentivement, lentement, froidement, comme j'aurais lu les ouvrages d'un autre. Je les relus à la clarté des idées nouvelles, mais aussi avec le souvenir des idées anciennes, tâchant de faire dans chaque école la part du vrai et la part du faux, cherchant dans ce contrôle simultané de toutes mes admirations, un principe supérieur qui me permît de les juger toutes, et de démêler dans une œuvre d'art la partie éphémère et la partie durable. Une telle étude était bien forte pour un jeune homme, mais j'étais soutenu par une passion profonde, et je sortis de cette épreuve, rassuré comme fils, éclairé comme artiste, convaincu enfin qu'il y avait dans ces quatre ouvrages de mon père des parties assez fortes pour qu'il eût été digne d'être admiré, et qu'il fût digne d'être lu.
Je commençai par le Mérite des femmes. L'un des traits dislinctifs des ouvrages vraiment supérieurs, c'est d'être tout à la fois de leur époque et en avance sur leur époque; d'exprimer tout haut ce que tout le monde sent tout bas confusément, de dire ce que tout
]c monde a besoin d^cnlcndro et ce que personne ne dit. Or, d'où vint l'immense succès du Mérite des femmes? De ce que ce petit poème fut comme l'écho de la conscience publique. On sortait de la Révolution et de la Terreur. Les femmes y étaient apparues sublimes de dévouement, de courage, de vertus. L'âme de tous était comme tourmentée d'un vague besoin de reconnaissance, d'admiration pour ces héroïnes et ces martyres, et quand tout à coup on vit un jeune homme, rompant à la fois avec les vieilles épigrammes et les vieux madrigaux, renier également Boileau et Dorât, substituer aux faveurs du dix-huitième siècle et aux satires du dix-septième, réloge sérieux des mérites et des devoirs de la femme, peindre en elle l'épouse, la fille, la sœur, la mère, une immense acclamation répondit au cri du poète. L'impression fut si vive qu'elle dure encore. Oui, en dépit de quelques élégances de style un peu démodées, il reste plus qu'un simple nom, de ce poème. Aujourd'hui encore il s'en refait sans cesse quelque édition nouvelle; aujourd'hui encore, dans la bourgeoisie, le fiancé, parmi les cadeaux offerts à sa fiancée, dépose souvent au fond de la corbeille de mariage un exemplaire du Mérite des femmes. On peut dire enfin que ces questions qui nous agitent si fortement aujourd'hui, l'éducation des femmes, l'amélioration du sort des femmes, les revendications des droits légitimes des femmes, ont eu pour premier point de départ le Mérite des femmes. Nous tous, défenseurs de celle cause, nous n'avons fuit que réclamer légalement ce qu'il avait proclame poétiquement, nous avons demandé en
prose ce qu'il avait chanté en vers, et pour moi, rien ne m'a plus soutenu dans mon difficile travail sur YHistoire morale des femmes, que de m'y sentir le fils et riicritier de mon père. '
Ses titres littéraires se bornent-ils à ce poème? Non. Trois de ses tragédies ont le mérite qui désigne les œuvres dignes de succès, la nouveauté. La première est la Mort d'Ahel; elle fut représentée en mars 1792. Cette date seule en dit la valeur. Peindre le premier meurtre à la veille de la Terreur ! Faire couler aux yeux de la foule, toute frémissante déjà du sourd grondement des massacres futurs, la première goutte de sang humain qui soit tombée sur notre pauvre terre! Montrer dans la première fraternité, le prélude de cette atroce maxime : Sois mon frère ou je te tue ! Il y avait dans ce rapprochement quelque chose de si tragique, que tous les cœurs en furent saisis.
L'exécution répondit à la conception. Le personnage de Gain compte parmi les rôles les plus pathétiques du théâtre. Son entrée est admirable.
11 arrivait seul, au commencement du second acte, avec une bêche à la main. Cette bêche donna lieu, cinquante-trois ans plus tard, à un fait assez curieux. Je fis jouer, en 1845, au Théâtre-Français, un drame en cinq actes et en vers intitulé Guerrero. Or, mon héros arrivait aussi seul, avec une bêche à la main, au commencement du troisième acte. A une répétition, M. Beauvallet, chargé du rôle de Guerrero, demanda une bêche à l'homme des accessoires. « Nous n*en avons pas au théâtre, répondit d'abord celui-ci, puis, se reprenant :
« Mais si ! je crois qu'il y en a une », et il monta au magasin, d'où il redescendit avec un outil si lourd, si massif, si grossier, que Beauvallet dit de sa voix tonnante : c( Qu'est-ce que ce diable d'instrumont-là? — Monsieur, c'est la bêche de la Mort d'Abel. — Oh bien ! dit Beauvallet en riant, nous avons dégénéré ! Je ne suis pas de force à manier ce manche-là! Nos prédécesseurs auront voulu faire de la couleur locale. C'est une bêche du temps de Gain, faites-m'en fabriquer une plus moderne. » C'est ainsi que les magasins du Théâtre-Français contiennent, en tout et pour tout, deux bêches, et que l'une a servi pour mon père, et l'autre pour moi.
Revenons à Caïn.
CAÏN (seul).
Travailler et haïr, voilà donc mon partage ! Courbé dès le matin sur ce pénible ouvrage, De mes seules sueurs dont il est inondé, Ce stérile sillon semble être fécondé !
Je viens de le revoir cet exécrable frère,
Dont on vonte toujours les vertus et le cœur :
Quel air efféminé que Ton nomme douceur !
Quel ton plein de mollesse où l'on trouve des charmes
Il ne sait que chanter et répandre des larmes.
Qu'avec dédain par lui je me suis vu prié !
Qu'il me paraissait faible !... Il me faisait pitié.
Il est heureux pourtant, et rien ne le chagrine.
L'amour de sa famille et la faveur divine,
Sa faiblesse elle-même et ses goûts nonchalants,
Tout conspire au bonheur de ses jours indolents !
Et moi, mortel créé dans un jom* de colère.
Haï de Dieu, haï de ma famille entière, Malheureux de l'amour à mon frère accordé, Toujours de noirs pcnsers et d'ennuis obsédé, Regrettant le néant, maudissant ma naissance, Fatigue du fardeau de ma triste existence. N'obtenant qu'avec peine un sommeil douloureux, Et l'achetant encor par des songes affreux, Enfin, réduit sans cesse à ce malheur extrême D'abhorrer la nature, et les miens, et moi-même, Mes jours, mes sombres jours, à gémir occupés, M'apportent des enfers les maux anticipés ! Voilà, trop faible Adam, ton ouvrage funeste ! Si tu n'avais trahi la volonté céleste. Tous tes enfants vivraient sous un ciel enchanté. Dans la paix, l'innocence, et la félicité. Je n'aurais pas du moins à plaindre ma misère... Mais je crois que toujours j'abhorrerais mon frère!
La scène du second acte avec son père, a un caractère de grandeur presque épique.
Adam reproche à Caïn sa haine pour Abel :
Eh ! pourquoi le hais-tu.
Lui de qui la douceur égale la vertu?