‹ Soixante ans du théâtre-françaisChapitre 11 sur 39 · CLÉON · texte numérisé non relu

CLÉON

Dis-lui que je la prie De payer tous mes gens et de les renvoyer.

PASQUIN

L'affaire est faite, ou -vient de les congédier.

( // sanglote. )

CLÈON.

Et toi ?

PASQUIN

Je ne sais pas ce que l'on me destine...

Mais,. qu'on me chasse ou non, mon pauvre cœu

s'obstine

A ne pas vous quitter, et, jusques à la mort ,

Je suis bien résolu de suivre votre sort.

CLÈON.

Que ferais-tu de moi? Je suis un misérable.

PASQUIN. Le peu que je possède

CLÈON.

Ah! ce trait là m'accable.

Dazincourt, en cette situation , était dans un accablement que l'on ne peut pas rendre : il était pâle , tremblant , trébuchant sur ses pauvres jambes ; ses yeux étaient attachés à la terre ; pour quoi que ce soit il ne les eut levés vers ce maître, pour lui victime auguste de sa dissipation ; il traînait chacun des vers qu'il trempait de ses larmes

jusques aux pieds de Cléoii, espérant de l'attendrir assez pour lui faire accepter son dévouement; et, parvenu enfin à ces mots : u le peu que je possède, » il était prosterné jusqu'à terre, et tout son être, âme et corps , demandait grâce pour l'étonnante liberté qu'il venait de se permettre. C'était un moment déchirant, et le mouchoir blanc, expression de douleur, était dans toutes les mains.

La scène française, en perdant Dazincourt, a vu disparaître ce genre de talent. Personne depuis n'en a rappelé le goût £t le charme.

DLGAZON.

DcGAzoN fut un tout autre homme , et si l'on a dit quelquefois de Dazincourt que sa manière n'aurait rien perdu à être moins stricte et moins serrée , on ne s'est jamais avisé d'en dire autant de cet autre comique.

Dugazon était au contraire plein de verve, de mouvement et d'abandon. Acteur consommé , comme on sait , et professeur assez habile, assez universel pour former des sujets pour tous les emplois.

Il faisait de sa figure tout ce qu'il voulait , et il avait toujours l'âge , les habitudes de corps et d'esprit du personnage qu'il représentait. C'était un fieffé fripon dans les Frontin, un riboteur modèle dans Larissole, un prothée dans les travestissemens ; c'était l'insouciance personnifiée des artistes enthousiastes dans M. Fougères de r Intrigue épistolaire ; c'était encore, chose étonnante ! l'acteur profond et admirable dans le rôle si difficile de Bernadille, dans la Femme, juge et partie, de Montfleury. Dans cette pièce

BERNADILLE.

Ah ! me voilà pendu !

Faute d'un faux témoin, faut-il me laisser pendre ?

Le frisson de la mort m'a déjà saisi l'âme.

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