‹ Soixante ans du théâtre-françaisChapitre 16 sur 39 · M"^ CONTAT · texte numérisé non relu

M"^ CONTAT

La vie de mademoiselle Contât fut un règne , et personne ne crut la flatter en lui disant : Je salue Votre Majesté.

C'est dans la comédie que cette grande actrice régnait ainsi , et c'est assez faire remarquer que son droit au trône était tout entier dans elle-même , sur son beau front, dans son grand œil, dans sa pose, dans sa voix haute et timbrée , et dans sa diction ferme et imposante.

L'étranger arrivé à Paris la veille de la représentation , savait à l'heure même aussi bien que tous les Parisiens, quel était l'emploi de mademoiselle Contât. Au fond de la scène, les deux battans du salon s'ouvraient , une femme paraissait : c'était la grande coquette dans tout l'éclat de ses charmes, dans toute la puissance de ses séductions , et déjà

cet étranger n'était plus pour cette femme qu'un adorateur de plus.

Je n'ai pas besoin de dire que les grâces de la figure n'ont jamais suffi à la plus belle actrice pour faire sur le public une semblable impression , et que mademoiselle Contât ne parvenait à donner d'elle , à son aspect seul , une si haute opinion que parce que son âme élevée et forte animait et anoblissait toute sa personne.

Je me rappelle mademoiselle Contât dans Florise du Méchant, la baronne de Turcaret, Céliante du Philosophe Marié , la comtesse Almaviva dans le Mariage de Figaro et dans la 3Ière Coupable , la comtesse du Legs, la marquise de la Gageure, la Julie du Dissipateur , et l'autre Julie de la Coquette corrigée, et encore dans la madame Evrard du Vieux Célibataire.

Être parfaite dans tous ces rôles , c'était donner une grande preuve de la variété, des ressources et de la flexibilité de son talent , puisque pour les jouer ainsi il fallait réunir

la tenue du beau monde , le goût délicat de la société française à cette époque , la vigueur de l'esprit dans certaines situations , la vivacité du caprice avec la frivolité de la fantaisie dans d'autres ; la tendresse du cœur, et pourtant la faiblesse de l'amour ; mais aussi l'énergique désespoir de la défaite à la suite d'une fière mais impuissante résistance.

Dans la Coquette cmrigée de Lanoue, il fallait bien estimer et louer cette femme charmante, quand, en effet, elle était corrigée ; mais n'était-ce pas grand dommage de voir se convertir ainsi , et devenir raisonnable, cette Julie fantasque, bizarre, légère, tendre, impétueuse et indéfinissable !

N'y avait-il pas un mérite immense à surpasser l'attente du public dans les vicissitudes rapides de ce caractère, et à élever vigoureusement l'original au dessus de la copie, quand, dès la septième scène du premier acte , cette copie était donnée par le marquis de la manière que voici :

Clitandre dit au marquis :

Son éducation Vons donne un peu de soin :

et à cela le marquis répond :

Non, sa vocation L'emporte. La nature on a fait un chef-d'œuvre. C'est le meilleur esprit , qui tracasse , manœuvre , Médit, sème le trouble , aime à tout diviser ; Qui brouillerait l'État; le tout pour s'amuser. De révolutions , de conquêtes avide ; Qui voudrait envahir tout l'empire du Guide. Son âme est tout à jour ; son cœur est un miroir. Dont l'amour disparaît dès qu'il s'est laissé voir. Petit monstre charmant, lutin indéchiffrable Qu'il faudrait étouffai*, s'il n'était adorable; » Qui , blâmant, approuvant, raisonnant au hasard, Vous étonne , vous force à suivre son écart. Avant, qu'il soit deux mois, et sous ma discipline, De nos cercles brillans ce sera l'héroïne.

Cette peinture jetée là est évidemment un écueil pour les actrices ordinaires : pour mademoiselle Contât ce n'était qu'une esquisse incomplète de sa flexibilité dans le

personnage de Julie, où elle passait de l'une de ces nuances à l'autre, avec la vivacité et la hardiesse d'un célèbre pianiste parcourant les touches de son instrument.

Fallait-il de l'aplomb, de la gravité, c'était encore du succès pour mademoiselle Contât : elle avait cela dans la Julie du Dissipateur, où la prudence , la discrétion , la contrainte, mettaient son triste cœur à la gêne jusqu'à ce que la ruine de Cléon étant consommée , elle se trouvait heureuse de lui prouver son attachement en l'arrachant à son désespoir par le don de sa main et la restitution d'une fortune qu'elle augmentait de la sienne.

Quant au trait d'esprit mordant , sans cesser d'être gracieux et de bonne compagnie, elle le lançait à désespérer les blessés, dans le Méchant, dans Turcaret, dans le Philosophe marié, harcelant ce mari honteux de l'être , et mettant en lumière , par la simplicité de sa droite raison , les ridicules prétentions et la fausse vanité d'un sa-

vant enflé de son égoïsme et de ses préjugés.

Pour l'habileté que doit déployer l'actrice dans les situations complexes et dangereuses où l'honneur d'une femme est compromis par sa légèreté ou par sa passion, il était impossible d'en montrer plus que mademoiselle Contât dans la Gageure imprévue et dans la comtesse Aima vi va.

Dans la Mère coupable , elle remuait les âmes les plus indolentes et faisaient couler d'abondantes larmes; et puis, à peu de jours de là, ce n'était plus que la bourgeoise qui, de l'étage fort inférieur de gouvernante , s'élevait à la domination du Vieux célibataire.

Quelle admirable adresse dans ses manœuvres pour inspirer d'abçrd de la confiance à son maître! Quelle étude du caractère de ce bonhomme nonchalant pour s'en assurer la direction ! Quelle souplesse aujourd'hui, quelle tyrannie demain I Et enfin quel art d'insinuation, de médi-

sance et de dénigrement pour faire mourir dans ce cœur subjugué les affections de famille, pour en arracher les racines si profondes de la parenté ! et encore quelle audace pour chasser les héritiers de la place , après s'en être rendue maîtresse par la mine , la brèche et l'assaut !

Avoir vu le Vieux célibataire par Mole , Madame Evrard par mademoiselle Contât , c'est avoir assisté au spectacle le plus parfait que l'art , à son apogée , pût offrir au public.

Je ne peux passer sous silence l'une des créations les plus vigoureuses de mademoiselle Contât, le rôle de Suzanne dans la pièce déjà nommée du Mariage de Figaro.

Ce n'était pas , en effet , le talent d'une soubrette, telle distinguée qu'elle fût, qui pouvait suffire pour un personnage aussi marquant dans une comédie hardie, destinée à seconder, si ce n'était à faire, une insurrection contre les mœurs d'une certaine classe de la société.

11 fallait une femme gracieuse, tiiie, forte, de bonne compagnie ; faisant comprendre à la fois le caprice d'un comte pour elle et les confidences de la comtesse; manœuvrant pour que l'infidélité qu'elle seconde devienne le châtiment de l'infidéfité qu'elle feint d'accepter; glissant légèrement entre ces trahisons croisées pour garder à Figaro une foi de toutes parts compromise, et pour se sauver, corps, et biens surtout , dans le naufrage où périssent déshonorés les intrigans qui l'entourent, la convoitent ou l'emploient; maîtresse-femme que rien ne déconcerte, qui a réponse et remède à tout ; qui commande aux maîtres qu'elle semble servir ; se débarrasse des importuns comme des incidens, et se marie , enfin , malgré tout le monde , en chargeant le seigneur, qu'elle dupe, des honneurs de la cérémonie.

Mademoiselle Contât a joué ce rôle plus de cent fois de suite , et le charme un peu reprochable , qu'elle y répandait , croissait à chaque représentation.

Cette femme, célèbre dans son art, tenait chez elle cercle de gens d'esprit et de condition. Il y eut de la bonne fortune pour elle à paraître sur la scène à une époque d'éclat pour le Théâtre-Français ; à jouer avec Mole , Fleury, mademoiselle Mars , et à donner ses ordres à Dazincourt, et à mademoiselle Devienne qui, dans l'emploi des soubrettes , n'était pas moins applaudie que ses maîtres et maîtresses dans le leur. Il n'y avait pas de place alors pour les médiocrités.

Page 1