‹ Soixante ans du théâtre-françaisChapitre 17 sur 39 · FLEURY · texte numérisé non relu

FLEURY

Je vis Fleury pour la première fois dans le Père de Famille de Diderot. Dans l'habit d'artisan qui couvre Saint-Albin, Fleury ne me plut pas. Rien , selon moi , ne perçait à travers ce déguisement qui annonçât le gentilhomme ou les habitudes

de l'opulence. Cet acteur, jeune alors , était pourtant dans le rôle: c'était bien l'emportement d'une passion violente , irritée par des difficultés que ne comprenait pas un enfant gâté quand il les rencontrait dans la vertu d'une pauvre ouvrière et dans l'honnêteté de ses humbles parens ; puis, en suivant Saint- Albin, on voyait qu'il se modifiait progressivement, que l'ardeur de ses désirs se calmait, que l'innocence de Sophie lui devenait chère , qu'il ouvrait les yeux et s'apercevait qu'il y aurait, dans sa position de jeune seigneur, un véritable crime à abuser par la fraude de la confiance que la simple fille prenait dans l'amour de Sergy, ouvrier, son égal et son ami; que l'estime, et avec elle le respect , s'emparant définitivement de ce jeune cœur d'amant, Saint- Albin abandonnait la pensée de posséder Sophie à tout prix, pour se livrer timidement à l'espoir de mériter, par sa soumission et sa tendresse , une épouse comme elle.

Cet acteur, d'une taille ordinaire, avait je ne sais quelle dureté dans la figure. C'était probablement l' effet de ses sourcils épais et noirs. J'ai trouvé que son organe ne plaisait pas d'abord, et qu'il fallait que l'oreille s'y accoutumât. Cette voix était grave et profonde , mais elle avait de la rudesse et de l'âpreté. On s'apercevait donc qu'il y avait eu un grand travail pour l'assouplir imparfaitement aux nécessités du débit théâtral.

Le talent de Fleury, à mon sens, était , à l'intelligence près qu'il faut posséder d'abord, le fruit d'une longue et constante étude. S'il eut, lorsqu'il fut parvenu au premier emploi dans la comédie , des grâces à rendre , ce fut moins à la nature qu'à son courage et à sa ferme résolution d'atteindre les sommités de son art, malgré les'difficultés que son organisation lui donnait à vaincre.

Mole excitait son émulation sans doute ; mais par sa supériorité , par l'ambition d'en jouir sans partage, et par sa longue

possession de l'aclmiralion du public, ce chef d'emploi formait un désespérant obstacle à l'avancement de son second.

Comédien dès l'enfance , Fleury arriva enfin ; et aussitôt que ses mouvemens furent libres , et qu'il put déployer à l'aise toutes les parties du talent qu'il avait acquis au sein d'une société d'artistes célèbres, le public put mesurer l'étendue et la profondeur de ses études, le voir tragique et déchirant dans le drame, peintre habile des divers caractères dans la haute comédie , gracieux et malin dans quelques petits maîtres, copie fidèle de certains personnages historiques , faisant plaisamment et parfois cruellement, à la manière des talons rouges du temps, des roués de condition ou des libertins titrés, une victime de la bourgeoisie , qui avait la prétention d'avoir quelque chose de commun avec ces Messieurs là.

Quant aux drames , je citerai Clémentine et Desormes, Dupuis et Desronais.

Eugénie, les deux Négociant de Lyon , et,

au fort de notre grande révolution , les Victimes cloîtrées, drame horrible, dans lequel des vœux de célibat imposés par des parens, sacrifiant la nature aux prérogatives du droit d'aînesse, étaient combattus par l'instinct de la liberté , et par une passion d'amant qui brûlait un coeur que des moines voulaient glacer ou arracher.

On essaierait en vain de rappeler le désespoir convulsif de Fleury luttant avec Saint-Phal , son généreux protecteur, contre les violences des oppresseurs. Les spectateurs se retiraient indignés ; on ne peut pas dire que toutes les femmes se retiraient aussi , car, à chaque représentation , on en emportait un bon nombre sans connaissance. Cette œuvre était alors une massue placée dans la main du peuple pour la double extermination des ordres religieux et de l'inégalité des droits entre les enfans. Conçue dans le but d'allumer des haines populaires, l'exagération des tableaux aurait frappé tous les yeux , si la raison et le bon

sens publics eussent été ce qu'ils sont aujourd'hui.

Fleury joua bien le Misanthrope, et aussi, parmi tant d'autres rôles , celui de l'Amant bourru.

Dans d'autres conditions de succès , son talent fut applaudi dans le rôle du Tartufe, encore que les spectateurs délicats lui reprochassent, et avec raison , je crois , qu'il exagérait la pantomime , montrait trop visiblement une hypocrisie qui perd son nom si les ressorts en sont mis à nu ; qu'enfin , sa convoitise sortait trop blessante de certains jeux de scène , qu'un acteur comme Fleury, pensait-on , devait ménager et voiler davantage.

La plus grande preuve qu'il ait donnée , peut-être, de son amour pour son art, a été son apphcation dans l'étude du rôle de Frédéric , dans les Deux Pages. Fleury n'a voulu s'en charger qu'à la condition que beaucoup de temps lui serait laissé pour recourir à tous les genres de renseignemens,

BIBLIOTHSCA

dans le but d'atteindre la vérité la plus complète possible dans le portrait , dirai-je le fac simile du grand roi.

Quelques détails en sont donnés dans ce que l'on appelle les Mémoires de Fleury, au lieu de Mémoires sur Fleury dont on m'a nommé l'auteur. Notre célèbre acteur a porté l'habit de Frédéric long-temps avant la représentation , et aussi le chapeau , Im bottes à l'écuyère et la canne; il a contracté, par une habitîide de plus de deux mois , la courbure du dos et l'inclinaison du corps de gauche à droite ; il a , de plus, saisi la parole brève , saccadée et dure du héros.

11 ne s'en est pas tenu aux divers portraits faits par des peintres , s'accorda nt sui les principaux points de ressemblance ; il a causé , à plusieurs reprises , avec des hommes âgés qui avaient vécu à Berlin et à la cour ; il leur a parlé comme, disaient-ils, parlait Frédéric; il l'a fait assez de fois pour toucher par la familiarité à la nature. 11 posait, habillé de toutes pièces, devant ce

conseil ; ii Taisait ses entrées , ses sorties , ses jeux de scène; répétait son rôle tout entier, et n'a pris enfln foi et confiance en lui-même que lorsque d'une voix unanime les juges qu'il s'était donnés lui ont dit : « Vous êtes Frédéric î »

Lors de la représentation, le public fut dans l'admiration à la simple apparition de Fleury-Frédéric. Le succès fut prodigieux. Cette jolie petite comédie fut une bonne fortune pour la caisse de la société , comme pour la réputation de l'acteur qu'on ne se lassait pas de voir et d'entendre ; et à la dernière soirée, comme à la première , l'attendrissement fut général au moment délicieusement amené et ménagé , où le page rêvant que sa mère est secourue par une main bienfaisante , le roi, touché jusqu'aux larmes de la tendresse filiale du charmant enfant , lui met dans la poche un rouleau de pièces d'or.

Ceux de mes contemporains qui, comme moi , virent plusieurs fois Fleury dans les

Deux Pages , me sauront quelque gré du plaisir que je leur fais en leur rappelant cet habile comédien.

Qui ne se souvient de lui dans le Cercle, Jans l'École des Bourgeois, dans les Femmes savantes, dans la Jeunesse de Henri V; de sa grâce dans le premier de ces rôles ; de sa raillerie plaisante , spirituelle , impitoyable dans le second ; de ses sarcasmes , perçant de part en part le Trissotin et le Vadius dans le troisième; de son insouciante et dédaigneuse immoralité de grand seigneur dans Rochester; et toujours et partout de son inébranlable aplomb quand il faisait , en s'en jouant, comme d'un passetemps sans conséquence, une guerre goguenarde et sans trêve ni pitié à la fausse pruderie de certaines femmes , aux scrupules des hommes timorés , aux fatuités d'emprunt de quelques bourgeois , et aux prétentions intolérables, disait-il , de la roture faisant de malheureux efforts pour vivre de pair avec les habiles de la noblesse. Quel

feu roulant de plaisanteries dans les premiers de ces rôles ! quelle habitude du vice et quel cynisme dans le dernier !

Il faut cesser de se demander pourquoi le public d'aujourd'hui ne trouve plus aux représentations théâtrales les doux loisirs et les jouissances diverses que nos pères y allaient chercher. L'esprit du jour est aux affaires et à l'argent qu'on en tire ; les émotions sont à la Bourse. Il n'y a plus , à la marotte du siècle, que deux grelots qui font plus de bruit que de plaisir , savoir : l'égalité qui est ia chimère , et la richesse , qui est , dit-on , la réalité.

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