SAINT-PHAL
Saint-Phal, à la même époque et postérieurement, se montra avec distinction dans la même carrière.
Cet acteur , d'un assez beau physique , ardent dans sa jeunesse, chaleureux dans
sa virilité , a fini par se complaire dans une manière tranquille et reposée.
Sa personne était estimée parce qu'on savait que l'honnêteté peinte sur sa figure était en fidèle pratique dans ses mœurs et dans ses actions.
Son organe , il faut en convenir, n'était pas agréable , et sa diction blessait les oreilles délicates ; il scandait le vers , martelait la prose , et appuyait mot sur mot , même lorsque le débit courant, vif etpressé, était commandé par la situation ; soit resserrement de la gorge , soit rétrécissement de la glotte , soit épaisseur ou attache imparfaite de la langue , il y avait, pour Saint- Phal , un obstacle quelconque à la prononciation qui , pour moi , faisait tache à son talent.
Ce n'est pas là une susceptibilité déraisonnable. Se donner en spectacle , c'est reconnaître en soi les conditions essentielles du succès que l'on ambitionne ; et comme tout se passe en paroles sur la scène , la
première de ces conditions , c'est de parler librement , et assez librement pour être sûr de soi , quel que soit le mouvement , quelle qu'en soit l'accélération. Le public est là pour entendre et pour être agité ; pour entrer dans chaque passion , aller, courir, se précipiter avec elle -Jl faut bien que l'acteur aille, coure, se précipite le premier, puisque ses sensations sont les agens des sensations d'autrui, et que son âme est le foyer où s'échauffent toutes les autres âmes.
Eh bien! il y avait, dans l'usage que Saint-Phal faisait de la parole, un aheurtement, je ne sais quel lien dont les nœuds étaient marqués par des échappemens que les auditeurs délicats auraient pour ainsi dire comptés.
Saint-Phal, à cela près, était bien dans le Pyrrhus (ï Andromaque , dans Gaston de Bayard. Son succès fut grand dans les Victimes cloîtrées , à côté de Fleury. Dans ses dernières années, on le voyait avec bien du plaisir dans- le Vieux Célibataire , et sur-
tout dans le personnage de Lafontaine, dans la comédie appelée la Maison de Molière. Dans ce rôle , c'était la vérité même , c'était bien notre inimitable : sa naïveté , sa bonté , son esprit et ses distractions de bonhomme.
Une bonne part de bonheur est faite à l'homme qui , dans cette carrière , a joui d'une estime aussi générale. 11 faut y avoir bien des droits pour la posséder, aussi incontestablement que l'a possédée Saint- Phal.