MICHOT
. Je fis à Amiens connaissance avec Mi^ CHOT. Cette première occasion de jouir de ce talent singulier et à part , remonte à plus de cinquante ans. C'était pendant une vacance de Pâques. Une société d'acteurs et d^actrices détachés de plusieurs théâtres de Paris , s'était formée pour une excursion en province. Dans cette société étaient Michot
et Bordier, une dame Laforèt, je crois, un sieur Saint-Clair, et Tauteur de la pièce des Intrigans et de celle de Ruses cqntreRuses<, appelé Dumaniant.
Cette Laforêt était une comédienne excellente dans remploi des soubrettes ; mais Bordier qui , aux premiers jours de la révolution française , fut pendu à Rouen , impliqué dans une conspiration dont le but aurait été rincendie des barrières de cette ville ; ce Bordier étdt un acteur du plus grand mérite.
Dans Lolive , second comique de Ruses contre Ruses, où il disait, par prédiction de son triste sort : c< Vous verrez que, pour arranger l'affaire, c'est moi qui serai pendu; » dans Christophe Lerond ; dans Baroco ou le Ramoneur prince; dans quelques autres rôles encore , la vérité du jeu de cet homme, doué d'une très jolie figure, avait un charme indicible. Sa manière naïve et douce , son laisser-aller plein d'esprit mettaient en saillie la verve et la vigueur qui distinguaient
alors Michot et sft jeunesse ; et il arrivait de là que les scènes qu'ils attaquaient et fOmmt ensemble enlevaient le public.
Bordier, je n'en doute pas, a été le type sur lequel Michot s'est formé à cette exécution ronde et naturelle, qui loi a valu tant de succès pendant le cours de sa carrière théâtrale.
Il y aurait une sorte de prétention à la mémoire, à rappeler les rôles dans lesquels Michot fut vivement applaudi. Il y a trop peu de temps d'ailleurs qu'il s'est éloigné et que la mort l'a frappé dans sa retraite, pour qu'on l'ait oublié dans la comédie des Deux Ftères , dans la Partie dechas^ d'Henri lY, et dans le maître de taverne de la Jeunesse de Henri F. Cette pièce eu trois actes semble avoir été faite , ou plutôt donnée à la scène française par Alexandre Duval , pour mettre en relief et dans un jour cher aux amateurs, les taleos réunis de Fleury , de mademoisdle Mars , d'Armand et de Michot.
Fallait-il un Gaseon, un Italien, un Nor-
mand, et, après ces hommes de malice, un paysan bien sim[$Ie et bien lourd , Michot était toujours prêt, et toujours dans la vérité du caractère.
Comment la justice d'un public éclairé et bienveillant , car tel fut toujours le parterre è Paris , aurait-elle fait faute à cet artiste , quand il arrivait souvent qu'au milieu de cette gaieté communicative, qui était le fond de ce natiu^el original , Michot rencontrait avec tant de bonheur le pathétique qui de temps à autre accidentait ses rôles , que bon gré malgré il fallait s'attendrir et pleurer avec lui ! Quoi de mieux dans les Deux Frères que Baptiste et lui, lui et Baptiste ! C'était excellent.
C'est encore à Amiens , où toute la famille se trouvait réunie dans la troupe exploitant le privilège vers l'année 1782, que j'ai vu ce Baptiste aîné , devenu si savant dans son art , et aussi son frère Eustache , connu pour son amour des cancans dans sa petite ^ille de Landernau.
BAPTISTE AiNÉ.
Baptiste aîné, d'une taille élevée et d'un port imposant, eût eu peut-être dans la tragédie et la comédie un succès plus gênérai , s'il eût poussé moins loin V ambition d'atteindre la supériorité. Quand il y a quelque chose à vaincre dans l'aptitude physique , on se livre à un travail qui devient une habitude , et on se forme une seconde nature, qui n'est pas toujours sans influence dommageable sur la première. L'œuvre de soi-même nuit parfois à l'œuvre du Créateur de toutes choses. 11 y faut prendre garde.
Baptiste aîné avait de l'empâtement dans la voix , et celle-ci paraissait sortir du nez autant que de la bouche. C'était là de graves obstacles. Après avoir fait sur lui-môme de grandes études pour corriger, ou du moins amoindrir ces défauts , subissant (a loi dont je viens de parler, il appliqua ses
veilles à ses rôles , et voulut, par la sagacité d'esprit qui abondait en lui , racheter ses pésavantages corporels. Il chercha trop, s'obstina à trouver dans les situations plus d'effets pour le théfttre qu'elles n'en comportaient ; il laissa souvent la nature et le vrai pour Fart et le maniéré; s'étonnant lui-même, et conséquemment se décourageant en s'apercevant que le public demeurait froid précisément parce qu'il avait fait de malheureux efforts pour l'échauffer.
Baptiste atné pécha toute sa vie par cet endroit.
Il n'en faut pas conchire que son talent demeurât sans estime. Considéré dans le monde, où il était fort bien placé , cet acteur eut des rôles de tenue dont on se souvient encore ; le Philosophe sans le savoir , ta Mëtromaniey milord Clarendon dans Eugénie, le Dissipateur, et surtout /« Glorieux, qu'aucun acteur n'a osé partager avec lui ; le marin dans les Deux Frères^ Robert chef de brigands, où sa noblesse d'origine etquel-
ques élans d'honneur relevaient l'abaissement de sa situation; et aussi Filmant bourru qui était pourtant, les habiles le sentaient , une difficulté pour lui. On ne peut donc regretter pour cet acteur la peine qu'il s'est donnée pour être remarquable dans son art.
D'ailleurs , à l'époque où Baptiste aine fut reçu au Théfttre-Français , il fallait un mé* rite incontestable pour y être appelé.