‹ Soixante ans du Théâtre-FrançaiseChapitre 4 sur 33 · M"' CLAIRON · texte numérisé non relu

M"' CLAIRON

Mademoiselle Clairon, et c'est ainsi qu'il en est parlé partout, c'était toute autre chose. Née moins eipansive et plus méditative , elle a fait , pour ainsi dire , le calcul de ce qu'elle avait en propre et de ce qu'elle devait acquérir pour composer l'art dans lequel elle voulait exceller. C'est le compas à la main qu'elle a fait ses études; et il parait que l'on pouvait dire de sa première manière , comme les Athéniens de Démosthènes l'avaient dit de ses Harangues,

qu'elle sentait Thuile , qu*e|le était le fruit trop visible de ses veilles.

C'est cet appareil de science et de corn* binaison que mademoiselle Clairon apporta sur le théâtre de Paris la première fois qu'elle y parut. Il était impossible qu'elle y fut bien reçue. Comment ! de Tapprét en face d'un parterre accoutumé à l'allure vive et sans gène de mademoiselle Dumesnil!

Une méthode procédant lentement et pesamment à côté du bouillant Lekain I De la raideur et de l'économie dans les sentimens, en opposition à la sensibilité paternelle de Brizard ! Bien que de l'art , quand la simplicité naturelle de Préville et la vive et spirituelle Dangeville ravissaient la ville et la cour! Oh! non, mademoiselle Clairon s'était trompée : il fallait revenir sur ses pas, tout changer ; il fallait des années : l'actrice le sentit , se retira et alla à Bordeaux , je crois , jeter d'autres fondemens pour asseoir sa célébrité. L'œuvre fut accomplie.

Qe retour à Paris , mademoiselle Clairon

fit voir que contre le travail dirigé par une haute capacité, soutenu par Tamour de son art, les résistances sontvaines, celle même des premières habitudes, la plus forte de toutes peut-être.

Pour prix de ses courageux efforts , elle eut rhonueur de porter assez long-temps la couronne sur la scène française^ etcertes le public, dans Tadmiration qu'il eut pour son talent , se plut à rendre justice à la résolution qu'elle avait formée et exécutée , de se refondre elle-même.

PREVILLE.

Je viens de nommer Préville : pourquoi n'en dirais-je pas quelques mots, moi, qui ne vais pas à Senlis sans faire une pose devant la maison qu'il a habitée?

Par bonne fortune je me trouvais à Paris lorsque long-temps après sa retraite , et à titre de bonne œuvre , pour les pauvres ,

je croîs, il reparut sur la scène avec sa femme. Je les vis un soir dans deux corné-dies , Tune peu connue, portant pour titre, si je ne me trompe, la Femme Invisible; Tautre , le Bourgeois Gentilhomme.

Dans la première, il m*en souvient, le rôle de Préville était fortement intrigué : il le détailla avec la naïveté, la crainte, et ce je ne sais quoi de tourmenté qui le rendait assez à plaindre pour que personne n*osât rire de sa frayeur ; toutefois on sentait son âge et Tinterruption d'exercice.

Dans le Bourgeois Gentilhomme , la partie du public qui avait vu cet excellent comédien dans sa force le retrouva d'avantage. M. Jourdain était bien là conune chez lui , d'un naturel parfait, jouet innocent de sa vanité d'enfant; entassant, de la meilleure foi du monde, ridicule sur ridicule, sans se douter le moins du monde que les gens du bel air qu'il voulait imiter, s'amusaient à ses dépens^ et n'entendaient faire connaissance qu'avec ses écus.

Lorsque le maître de langue lui flt arrondir les lèvres pour prononcer en principe la lettre O ( je le vois encore ), il fit une petite moue d'enfant, s'assura avec les doigts si sa bouche était ronde en effet, prononça TO timidement d'abord, puis, par degrés, avec une résolution et un succès dont ils émerveillait à cœur joie; puis encore s'écria :

« Dieu, que c'est beau ! » mais dans un enchantement si communicatif que toute la salle cria comme lui et le couvrit d'applaudissemens sans fin.

Madame Préville; femme de haute stature et d'un port noble, eut sa part du bon accueil, et fut très remarquable dans la scène où, récapitulant toutes les folies de M. Jourdain , son cher époux , elle le rappelle à lui-même , lui fait honte de sa sottise et le remet dans son bon sens.

Saisir la nature sur le fait , être ei^actement le personnage du rôle ; toujours vrai , très vrai , sans que l'étude parût; jouer indistinctement tous les genres et Caire tou-

jours dire : ce Est-il bon , est-il pur, esMI excellent^ ce Prêville, etc.; » cela tout d'une voix; enfin, vivre admiré et mourir regretté , tels furent le mérite et la destinée de Préville.

Je mettrai moins d'hésitation dans me& souvenirs sur les acteurs qui étaient au Thé&tre-Français lorsque j'atteignis Tàge de vingt ans.

Je les ai goûtés à loisir et vus dans tout leur emploi. J'ai pu les mal juger^ mais »

juste ou non, mon jugement a pu être formé sur une assez grande quantité de rôles. Je deviens donc l'éditeur responsable de mes impressions personnelles vis-à-vis de mes contemporains et me livre à leur critique ^ s'il peut y avoir une critique légitime en matière de compte-rendu de sensations éprouvées selon son organisation , quand il s'agit d'ailleurs , non d'une décision d'artiste , mais d'une opinion d'amateur.

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