‹ Soixante ans du Théâtre-FrançaiseChapitre 5 sur 33 · MOLE · texte numérisé non relu

MOLE

Je parle d'abord de Mole. Je ne l'ai pas connu jeune » jouant les jeunes premiers > dans la tragédie et dans la comédie. Sur cette première époque j'ai entendu dire que personne aussi bien que lui n^avait peint l'amour, les combats , le fanatisme et les remords du Séide de Voltaire dans son Ma^ hamet. Je dus le croire , quand ^ sur la vivacité qu'il avait à plus de cinquante ans, je pus me faire l'idée de ce qu'il devait être à la scène vingt ans plus tôt.

Quel homme que Mole, ou plutôt que d'honmies dans Mole 1

Ce n'était pas par la beauté dés formes , quand je l'ai connu du moins, qu'il frappait d'abord et prévenait pour lui. Son buste était long y ses membres courts , et parce qu'il avait du ventre , la culotte , que l'on me passe ce détail, que ne soutenaient pas alors

— sales bretelles que Ton porte aujourd'hui, descendait au grand déplaisir de Facteur ; il en relevait la ceinture à tout morarent, mais avec une aisance si particulière que l'on se demandaits'ily avait nécessité, ouseulement xxù jeu d'homme de cour, où le sans gène en toutes choses était en faveur. C'est ainsi que Mole portait fréquemment le doigt sous le nez, comme si, à l'imitation des hommes de qualité, il faisait usage de tabac d'Espagne. Voilà , pensera-t-on , une étrange manière d'ébaucher le portrait d'un homme charmant! C'est vrai, mais je n'en ajouterai pas moins que Mole n'était pas bien de figure quand je l'ai connu, suivi et admiré.

Le temps , apparemment , en lui donnant de l'embonpoint , lui avait ôté une partie des avantages extérieurs auxquels , dans sa jeunesse, il avait dû, m'assurait-on, de remarquables conquêtes. Ce grand acteur portait l'habit de cour, le chapeau et l'épée admirablenient bien. Son aisance et sa grâce étaient inimitables. C'était un plaisir de le

voir prendre , ouvrir, fermer, remettre sa tabatière et jouer avec le jabot et les manchettes. Sa marche, sa pose, son action, tout en lai plaisait aux yeux et trompait le temps auquel il échappait par toutes les issues.

J'ai été témoin d'un phénomène d*illusion le jour où , parvenu à sa soixante-cinquième annéei, il joua l'Inconstant, qui, dans la pièce, n'en a pas vingt. C'était une représentation à bénéfice 4 et le public savait que la liberté grande que son favori prenait avec lui avait eu son encouragement dans les bontés dont ce dernier s'était rendu digne par ses travaux et ses succès pendant près d'un demi-siècle. Je peux assurer que Mole fut si léger, si vif, si pétulant dans ses mouvemens , si rapide et si brillant dans sa diction , dans les caprices et impatiences de ce caractère, qu'il fut évident, pour tout le monde , qu'à aucune époque de sa vie il n'avait pu être plus parfait dans le rôle.

Que j'étais heureux quand j'assistais aux représentations du Misanthrope, du Philo-

sophe mariée du Méchant, de l'Amant bourru , de l'Impatient , do Mariage secret , du Vieux célibataire , de la Gageure imprévue, et surtout de la petite pièce du Legs, que Fou appelait le Diamant, tant rei;écution en était éclatante de perfection.

Dans la première de ces pièces , c'était du prenûer vers au dernier une verve qui dominait tout. Que les lenteurs de Pbilinte et ses éternelles transactions avec le vice étaient fatigantes ! et combien il était difficile de concevoir Thésitation de Célimène pour accepter le don d'un cœur amoureux où siégeaient si à découvert tant d'honnêteté et de noble indépendance !

L'avantage attaché à un talent plein , ferme et complet comme celui de Mole , était, pour l'effet théâtral , que les divers caractères tracés dans un ouvrage se.trou-vaient forcés de se produire nettement. Par cela que le misanthrope, la parole toujours haute , va droit devant lui et d'un pas à renverser tout ce qui peut lui faire obstacle.

on comprend tout de suite pourquoi Philinte doit être souple, patient, ne montrant que le proQl; pourquoi Célimène est embarrassée dans sa coquetterie ; pourquoi Thypocrite Arsinoé emploie Tartifice dans la poursmte de son dessein de plaire à Alceste et de nuire à Célimène. Les ressorts du drame sont ainsi mis en jeu.

Dans presque toutes les pièces , le principal personnage est le moteur de toute l'action ; a l'acteur qui le joue est supérieur, il pousse tout ce qui l'entoure à montrer du talent; ce talent, il le crée, pour ainsi dire, par la toute-puissance de Fintelligence qu'il développe et qu'il communique. C'est bien là l'attraction de la circonférence au centre, dont les effets étaient sensibles aux représentations de MoIé. Ce n'est pas dire que, sans lui, les beaux talens eussent manqué dans les autres emplois ; je suis si loin d'une aussi blessante injustice , que j'ai la conviction que, sans ces autres beaux talens, celui de Mole eût été moins fini. Tout n'est-it

pas action et réaction dans les arts comme dans la nature.

Dans le Misanthrope, la seconde scène du premier acte était d'un effet extraordinaire. Cette rudesse envers Oronte; cet assaut livré à une vanité d'auteur; cet homme, toujours de qualité, qui fait plus de mal par ses ménagemens que par les traits de sa critique ; ce mépris du sonnet , puis de chacun des vers dont il est composé; cef^que sur que qui faisaient rire de si bon cœur; cette dissection de Tceuvre par excellence d'un sot qui a Finsolence de se placer sur les brisées de Tamant de Gélimène, étaient choses admirablesdans la bouche et dans les jeux de scène de Mole. Mais c'était le

Si le Roi m'avait donné Taris , sa grand'ville.

qu'il fallait entendre; c'était la répétition, crescendo , qu'il en faisait ! U n'y avait pas moyen d'y tenir ; on était enlevé par les élans d'une tendresse sans égale; c^était

une gerbe de feu que cette chanson pour-tant si simple et si vieille. J'ai vu depuis d'autres comédiens dans le rôle d'Alceste ; mais j'affirme que MoIé y déployait une si grande supériorité, que Fleury, le seul qu'on puisse citer dans le Misanthrope depuis Mole , est demeuré fort au dessous de son modèle. Je ne fais au reste que répéter ce que Fleury lui-même m'a dit plus d'une fois.

Je ne peux pas avoir l'intention de rappeler, dirai-je mes études sur Mo!é , en le suivant dans chacun de ses rôles. Je n'ai point à professer, je n'ai personne à diriger. Est*il d'ailleurs un amateur de mon âge qui ne sache comme moi que , dans le Méchant de Gresset, Mole encourait la haine du spectateur à qui il paraissait né pour le malheur du prochain, tant il se montrait instinctivement fécond en malignités, et possédé du démon de la médisance , de la calomnie et de la perfidie ; tant il était exécrablement spirituel dans ses conjectures , ses commentaires, ses dénigremens, et

dans ses empoisonnemens de toutes person. nés et de toutes choses ;

Que, dans l'Impatient, Mole ne touchait pas la terre et semblait être à tout, l'objet présent excepté ;

Que, dans le Vieux célibataire , c'était , de bas en haut , le joug de l'habitude personnifié ;

Que, dans le Mariage secret, les indiscrétions naïves , les maladresses nuisibles et les gaucheries ^ succédaient avec tant de naturel et de bonté, prédsément pour créer des embarras i qu^ chacun levait la main pour la lui poser sur la bouche et le condamner au silence.

Je dirai quelque chose de plus sar le Legs, petite pièce en un acte , de Mariveaux : excellente , disait le caissier, parce qu'elle faisait toujours atteindre le mascimum de la recette.

Toute affaire cessante , il fallait aller au spectacle. La comédie du Legs était jouée par les premiers talens: le marquis par

Molé i la comtesse par mademoiselle Contât, Hortense par jnademoiselle Mars^ le Chevalier par Armand , Lisette par mademoi^elJe Peyienne^ Lépjne par Pazincourt.

L'intr^^ place les j^rso^naf es dans les situations les plus emlmrrasçai^tes ^ le& plus délicates. Si le marqi](is n'épouse pas Hortense , il &ut qu'il lui compte une grosse so0un6 et dérange sa fortune ; il ne peut pas l'épouser parce que son cœur est à la comtesse ; il ne peut pas. fournir l'argent parce qu'il craint 4'étre* trop peu riche pour la femme à laquelle il ycut consacrer sa vie.

Hortense veut Targei^t pour l'apporter en dot a^ cbevalier qu'elle aime : l'un et l'autre sept danç la crainte qme l'impi^issance de payeur Qe soit sans renqtède pour le marquis. Ce reçiède ^ cependant , est dans les mains de la comtesse qui est disposée favorablement pour le marquis ; DKiais celui-ci ,^ qui appréhende que ses hommages ne soient suspects d'intérêt , ne fait aucune déclaration

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d'amour à la comtesse quoiqu'elle Tattende, et même Tencourage. Gomment sortir de là? C'est autour de cette difficulté que s'agitent les personnages.

Toutes ces scènes , et il y en a vingt et une, se dialoguaient et nuançaient avec une perfection de ton , de délicatesse et de vérité qu'il était impossible d'applaudir assez. Gomme il y a mystère pour tous les intéressés, les conversations se faisaient à demivoix , sur le bord de la scène, les coudes se touchant pour ainsi dire , cubito presso ; c'était comme une broderie dont on avait peur de rompre un Ql par le plus petit î>ruît ; le vol d'une mouche aurait donné de l'humeur. Jamais, non jamais un pareil concours de talens ne se reproduira. Ces grands artistes avaient vécu sous des influences qui n'ont qu'une époque dans la gloire littéraire d'une nation.

Mole m'entraîne loin peut-être : aussi je m'en sépare en le rappelant dans V Amant bourru de Monvel.

J'étais à la dernière représentation que donna Mole. Uauteur et Facteur furent ap^ pelés à ^grands cris pendant qu'on baissait le rideau. A peine fut*il levé que Tun et l'autre parurent se donnant la main. Émus par l'éclatant suffrage du public, chacun •d'eux s'inclina vers son ami , comme pour lui attribuer l'honneur de la soirée... et tout le monde crut entendre Mole disant à Mon* vel : <( Je rends grftce à ta pièce de ce beau moment. » Et Monvel répondant à Mole :

a Sans toi V ma pièce aurait-eUe produit cet effet?»

MONYEL.

MoNVEi^t puisque je viens de le nommer, avait perdu ses dents lorsque Je le vis à la scène ; sa prononciatioa était devenue pour lui une difficulté. Il lui fallait toutes les ressources de son art pour faire oublier cette injure du temps. Cet acteur a essayé, comme

l'avait fait Aufresne avec succès , de faire adopter le débit simple , naturel ; de faire abandonner la déclamation reprochée à Fancienne école , et surtout de prouver qu'il y a une différenceli saisir entre la véritable sensibilité qui touche et la véhémence qui étonne. Diderot disait qu'en parlant avec lenteur, J.-J. Rousseau pénétrait parfois ses interlocuteurs d'un feu qui circulait dans ses veines.

Dans le rôle d'Auguste de Cinna, Monvel, qui n'était aidé par aucun avantage physique « déployait sa manière avec une admirable sagesse ; il avait bien raison de dire :

Je sui8 maître dp nioi comme 4c runivers ;

car il n'y avait pas une seule scène dans cette vigoureuse tragédie de Corneille qu'il ne dominât par la supériorité de son intelligence,

A la nouvelle de la conspiration , l'ingratitude de Ginna confondait d'abord l'expé-

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rience qu* Auguste croyait avoir chèrement acquise des passions et du cœur de Thomme, On voyait qu'il ne comprenait pas comment ce Romain qu'il avait tiré de son obscurité avait pu , sous le poids des bontés dont il l'avait comblé,, trouver un motif d'inimitié , et assez d'audace pour attenter à la vie du maître du monde ; mais, en suivant attentivement Monvel , on assistait à la révolution qui s'opérait dans Tàme d'Auguste lorsqu'il apprenait que ce Ginna , sa créature, égaré par une ambition d'emprunt, n'était que l'instrument d'une femme qui , pour venger son père , armait le bras d'un amant. Cette découverte du véritable ressort de la conspiration éclaircissait le front de Fempereur, et comme il concevait qu'mie Romaine qui avait dans les veines une portion du sang qu'il avait fait couler, pût avoir soif du sien , on apercevait qu'il ne pouvait la mépriser ; qu'il calculait avec sa conscience et sa politique pour peser ce qui convenait le mieux à sa sûreté , soit la

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JQStice rigoureuse , soit la clémence ; craîgoant au premier cas de perpétuer les haines qu'il avait allumées par sa cruauté; espérant, en faisant grâce , d'abattre ses ennemis par sa générosité, et de prouver sa foi en sa force , non seulement en leur laissant la vie , mais encore en les plaçant si près de lui qu'il leur donnait , en quelque sorte, sa personne à garder.

Monvel , en calmant Emilie , en ménageant Maxime , en écrasant d'abord Cihna pour le relever ensuite , s'empaarait du public qui ne trouvait rien de plus grand que cette conduite d'Auguste. On applaudissait à sa magnanimité ; et quand arrivait la magniOque scène où l'empereur déroule le complot, nomme les conspirateurs et replonge Ginna dans le néant dont sa faveur l'a^» vaittîré; celle du monologue , dans laquelle il met en présence ce qu'il a osé pour s'emparer du pouvoir souverain , ce qui se passe actuellement , ce qu'il lui importe de conjurer dans l'avenir; celle encore où,

environné de sa puissance, et le glaive de sa justice sur la tète des coupables , il dit :

Soyons amis, Cinna

Pour épouse , Cinna , je te donne Emilie.

lorsque, dans le cours de ces scènes et dans ces situations éminemment dramati-r ques, Monvel déployait T habileté de son jeu, la profondeur de ses intentions, et cette diction si simple , si juste , si pénétrante qui attachait et charmait les spectateurs, l'admiration du public était portée au plus haut degré , et je me rappelle que Ton voyait avec chagrin Taction toucher à sa fin.

Pourquoi donc cette jouissance manquet-elle aux générations qui sont aujourd'hui dans leur force ? Est-ce la faute de Facteur? est-ce celle du parterre? Faut-il s'en prendre à tous deux ou au changement de notre goût et de nos mœurs ? Je sais bien la réponse, mais à quoi servirait de la faire?

Pour Monvel, qui jouait à merveille VA--

manî bourru dont il est l'auteur^ U y avait une comédie c[ue Ton disait être le triomphe de son talent , c'était Esop^ à la cour de Boursaut.

C'était à raconter la fable et à faire parter spirituellement la béte que Monvel se complaisait. La variété de son débit et la finesse de son jeu dans cette série d'allusions aux courtisans et au roi lui-même , faisaient le bonheur des connaisseurs. Pas un des fidèles inféodés à cette époque au Théâtre-Français ne manquait à ces représentations : c'était vraiment à Qiettre les bossus à la mode, le ne 4irai rien de plus sur cet homme d'esprit.

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