‹ Soldats ambassadeurs sous le Directoire, an IV-an VIII (volume 2)Chapitre 3 sur 34 · AVERTISSEMENT V · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT V

ministère en l'an V, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord n'est qu'un ambitieux besogneux, protégé par Mme de Staël et par Barras ; il ne peut espérer devenir prince de Bénévent, ministre et ambassadeur d'une monarchie légitime. De même, Pérignon, Truguet, Canclaux, Glarke, qui doivent finir Pairs de France après avoir siégé au Sénat ou au conseil d'État, sont, de l'an IV à Tan VIII, résolument partisans de la Révolution. Malgré ses ambitions déjà sans mesure, l'orgueilleux Bernadotte ne rêve pas encore la couronne de Suède et Napoléon n'est toujours que le général Bonaparte.

sous LE DIRECTOIRE

Avant de raconter les ambassades des soldats diplomates sous le Directoire, il paraît d'abord nécessaire de résumer le rôle politique des chefs de l'armée pendant la Révolution. Nous verrons ensuite la place que la République avait déjà reprise vis-à-vis de l'Europe à la fin de 1795 et nous passerons rapidement en revue le personnel diplomatique dont elle pouvait disposer.

Les deux périodes militaires. — Les représentants aux années. — Généraux politiques. — Le Comité de Salut public. — Le champ d'action des armées s'agrandit. — Candidatures militaires au Directoire. — Les ministres de la guerre de l'an IV à l'an VIIL

Les guerres soutenues par la République française de 1792 à 1801 contre les premières coalitions de l'Europe présentent deux caractères bien distincts.

Pendant la première période, — qui commence à Valmy pour finir avec l'annçe 1794, — la guerre, d'une façon générale, a d'abord lieu sur le territoire français ou près des frontières. On se bat en 1792 en Cbampagne, en 1793 et 1794 sur la Meuse, le Rhin, et sur nos limites des Pyrénées et des Alpes. C'est la période de défense.

Puis, vient la période de propagande et de conquête. Partout victorieuse, la France retrouve ses limites naturelles et prend l'offensive à son tour. Elle porte la guerre au loin, renverse les trônes, organise les pays occupés, fonde des États à son image, cherche à introduire partout, à la suite de ses armées, les idées dominantes de la Révolution,

A ces deux époques de guerre correspondent, pour l'esprit même des chefs de l'armée, deux périodes très différentes. Tant que la patrie est envahie, tant que l'invasion, qu'il faut repousser sur toutes les frontières violées, nécessite et parfois justifie les mesures redoutables prises parle Comité de Salut public, les généraux restent entièrement soumis au pouvoir civil et se tiennent, pour la plupart, en dehors de la politique quotidienne des partis. Ils ne jouent aucun rôle sur la grande scène parisienne où se déroulent les actes tragiques des grandes « Journées » de la Convention. Les vrais soldats n'ont aucune part aux sanglants résultats du 31 mai 1793, qui marquent la chute des Girondins, ni à ceux du 9 thermidor-27 juillet 1794, qui terminent le règne de Robespierre. Le grotesque Henriot, gêné-

ral en chef de la garde nationale (1), et le ci-devant vicomte de Barras sont les seuls chefs militaires que ces Journées mettent en vedette.

Mais, quoique longtemps hypnotisée, pour ainsi dire, par ses devoirs patriotiques, l'armée ne reste pas indifférente aux événements et ses aspirations suivent très nettement la marche ascendante de la Révolution. Après s'être révélée libérale et heureuse du mouvement de 1789, elle est devenue constitutionnelle jusqu'au 10 août 1792 avec Lafayette, Rochambeau, Liickner. Après Valmy, elle est girondine avec Dumouriez, Kéllermann, Custine, Houchard. Puis, après la coupable défection de Dumouriez et la disparition des Girondins, elle suit de nouveaux chefs, alors ardemment partisans des idées nouvelles : Jourdan, Pichegru, Moreau, Hoche, dirigés par Carnot au nom du puissant comité de la Convention.

Malgré la distance qui les sépare de Paris, les généraux n'échappent cependant pas aux persécutions. Dès la fin de 1793, le néfaste régime de la Terreur pèse sur les soldats plus encore que sur les citoyens. Trois généraux en chef : Custine, Brunet, Houchard, — le premier d'origine noble et de grande valeur, les deux autres plébéiens ayant eu trop de bonheur, — montent sur l'échafaud, accusés de trahison. Car, depuis l'exode de Dumouriez, on voit la trahison partout I Et il s'agit de prouver aux chefs militaires que la défaite équivaut à une trahison !

(1) Pom- ce personnage, voir Taine, les Origines, VIII, 29.

Pour surveiller ces chefs et stimuler le zèle des jeunes armées, la Convention envoie alors des « représentants » sur les théâtres de guerre. Armés d'un pouvoir énorme, ils dénoncent parfois sans pitié mais donnent souvent aussi le plus patriotique exemple et ne croient pas devoir rester simples spectateurs des combats. « Ceints de l'écharpe nationale, le fer dans une main et les droits de l'Homme dans l'autre, ils se jetaient dans la mêlée, excitaient par leur exemple l'enthousiasme du soldat, apportaient au commandement des armées la plus grande de toutes les forces, le prestige d'un enthousiasme sans limites et d'une conviction sans bornes (1). » Tels furent, entre autres, Levasseur et Delbrel à Hondschoote, Carnot à Wattignies, Rewbell et Merlin de Thionville à Mayence, Lacombe Saint-Michel en Corse, Milhaud et Soubrany aux Pyrénées.

Les témoignages sont unanimes sur cette période de 1793-1794. Pour tous, la vie était dure et difficile. On ne mangeait à la table du quartier général d'autre pain que le pain du soldat et d'autre viande que la viande de distribution. « Les généraux, — ditlegénéralFoy (2), —faisaient la guerre avec l'austérité et la modération qui convenaient à la noble cause pour laquelle ils avaient pris les armes... Les chefs étaientdécimés parla hache du bourreau. Quand les uns tombaient, les autres se serraient pour rem-

(1) Acliille Roche, Préface des Mémoires de Levasseur de la Sartlie.

(2) Général Fov, Histoire de la guerre de la Péninsule, I.

LES GÉNÉRAUX ET LA RÉVOLUTION b

plir la trouée, ainsi qu'il arrive dans les bataillons où des files sont emportées parle boulet de l'ennemi. On affrontait sans crainte les hasards d'une responsabilité effroyable; la vie et la réputation, tout était sacrifié au bien public. » Le témoignage du maréchal Soult est aussi concluant : « Dans tous les rangs, le même zèle, le même empressement à aller au delà du Devoir (i). »

La loi sur l'amalgame — janvier 1794 — avait du reste créé une unité presque parfaite dans les diverses armées. « Tous équipés de même, tous habillés de même, suivant les mêmes règlements, obéissant aux mêmes chefs, n'ayant plus à choisir les chefs mais sachant qu'ils devaient les écouter sous peine d'être traduits devant des tribunaux sévères, les soldats marchèrent unis dans la pensée commune de repousser l'ennemi. La politique ne les divisait plus. Ils ne s'en occupaient pas (2). »

Les premiers pourparlers engagés à Bâle en janvier 1795 marquent la fin de cette période liéroïque. Pendant que Barthélémy, ambassadeur de la République, négocie avec M. de Hardenberg les articles d'un traité avec la Prusse, une nouvelle « journée » se prépare à Paris. Le 12 germinal (l"" avril 1795), la Convention est envahie. Pichegru, qui passe toujours pour un homme énergique et ardent et qui, après avoir conquis la Hollande, se trouve fortuite-

(1) Mémoires du marcchal Soult, L

(2) E. d'Hauterive, L'armée sous la Bévolulion, cli. ii.

ment à Paris, est requis par l'Assemblée effrayée. On le nomme commandant de la force armée « pour tout le temps que durera le péril » et les habiles dispositions prises le 2 avril sauvent une fois de plus la Convention. Barras, qui a fait ses preuves l'année précédente en thermidor, et Merlin de Thionville, qui s'est initié aux choses militaires pendant le siège de Mayencc, ont secondé le vainqueur.

Ce commandement de la garde nationale parisienne donné à un général d'armée était un événement politique d'une grande importance. Le mois suivant, après la journée du 20 mai (1" prairial an III), l'armée de ligne elle-même entre en scène à côté de la garde nationale. Menou (1) reçoit le commandement de vingt mille hommes des sections parisiennes et de huit mille hommes de la ligne. Le choix de Menou est d'ailleurs mauvais ; ce général a tenu autrefois une place importante au Comité militaire de la Constituante (2), c'est un brave soldat mais il n'a ni l'audace ni la fermeté nécessaires pour les luttes ardentes de la rue.

(1) Le baron de Menou, né en Touiaine en 1750, était déjà raaléclial de camp en 1789. Député de la noblesse du bailliage de Touiaine aux Etats généraux, il avait accueilli avec ardeur la Révolution. Il est surtout connu par son triste rôle en Egypte après l'assassinat de Kléber. Il est mort en 1810, gouverneur de Venise.

(2) Le comité militaire de la Constituante, formé le 1" octobre 1789 sur la proposition du baron de Wimpffen, comprenait douze membres : le marquis de Rostaing, maréclial de camp; le comte d'Egmont Pignatelli, lieutenant-général ; Emmery, avocat; Dubois de Crancé, ancien mousquetaire; le mai'quis de Bouthillier, lieutenant-général ; le comte de Gomer, maréclial de camp; le vicomte deNoaillcs, colonel des chasseurs d'Alsace; le marquis de Panât; le baron de Wimpfren, brigadier ; le baron de Flachslanden, maréchal de camp; le comte de Mirabeau; et le baron de Menou.

Au commencement de vendémiaire an IV, c'est encore le même Menou qui commande les troupes de Paris. Mais les mesures prises sont jugées insuffisantes; Menou est destitué et arrêté et c'est à l'heureux vainqueur du 9 thermidor, à Barras, qu'est remis le commandement. Barras appelle Bonaparte, et sous eux, le 13 vendémiaire, servent de futurs maréchaux, Brune, Junot, Murât...

Ainsi donc, en germinal et prairial an III, puis en vendémiaire an IV. trois fois en six mois, la Convention a dû s'appuyer sur des chefs militaires et les a introduits dans la politique. Elle a sollicité l'intervention de l'armée, « opposant ses vœux républicains et belliqueux aux démonstrations des modérés, en attendant qu'elle les lance contre les gardes nationales suspectes de royalisme (1). »

Il faut insister sur ce fait. Les généraux ont été appelés pour défendre et sauver la Convention, et ils ne se sont véritablement occupés d'affaires politiques que lorsque les détenteurs du pouvoir les ont poussés dans cette voie nouvelle. Même après les premières interventions de Pichegru et de Menou, Jourdan, général en chef, donnait à ses soldats de sages conseils d'abstention. « Il faut, — disait-il au lendemain de la journée du 1" prairial an III, — que l'armée agisse dans cette circonstance comme elle a agi toutes les fois que de pareils événements ont eu lieu; c'est-à-dire qu'étant placée sur la frontière pour combattre les ennemis du dehors, elle ne

(1) A. SoREL, L'Europe et la Révolution, française, IV, 281.

s'occupe pas de ce qui se passe dans l'intérieur, et qu'elle ait toujours la confiance de croire que les bons citoyens, qui y sont, parviendront à faire taire les royalistes et les anarchistes. »

Quatre mois après ce patriotique appel, la situation a changé. Ce que Pichegru a fait en germinal, d'autres sont prêts à l'accomplir à l'occasion. Au moment où les sections parisiennes font trembler l'Assemblée, le 12 vendémiaire, non seulement Barras obtient facilement le concours du jeune général Bonaparte, mais, en province aussi, certains généraux se déclarent disposés à marcher sur la capitale avec leurs troupes. Le général en chef Dubayet (1), entre autres, proposera son épée à la Convention.

Dès le début du Directoire, — novembre 1795, — cette situation va s'accentuer encore. Les chefs de l'armée commencent à se rendre compte de leur importance dans l'État, et leurs ambitions, uniquement patriotiques pendant si longtemps, s'orientent désormais peu à peu vers de nouveaux desseins. La période héroïque, décidément, est bien passée! La paix, déjà conclue avec certaines puissances, semble prochaine avec les autres. Après avoir partagé les fatigues et les dangers des soldats, après avoir acquis des grades et de la gloire, les généraux cherchent maintenant les honneurs et veulent leur part du pouvoir (2).

(1) Voir AUBERT-DUBAYET, I.

(2) Il est à remarquer que beaucoup de soldats furent appelé.? au Comité de Salut public et eurent ainsi leur part de pouvoir. Mais c'étaient, avant tout, des bommes politiques, membres de la

Les armées, d'ailleurs, restent ardemment républicaines et même jacobines car, dans la République, les jacobins ont longtemps représenté le parti de la guerre. « Elles gardaient cet esprit jacobin, dit M. Vandal (1), parce que la République et la France se confondaient à leurs yeux et aussi parce que la Révolution, qui s'était faite, au dedans étroite et bourgeoise, demeurait parmi elles, franchement démocratique, ouvrant au plus humble (2), pourvu qu'il fût un brave, le chemin des honneurs et des profits. »

Cette tendance au jacobinisme explique pourquoi les armées seront longtemps avec le pouvoir exécutif contre la majorité des conseils et pourquoi, en

Convention et éloignés des armées. Voici les noms de ceux qui figurèrent, en l'an III, au Comité : Carnot, Prieur de la Côte-d'Or, ancien officier du génie, grand travailleur; Delmas, officier de milice, qui joua mi rôle important aux journées de prairial an III ; Dubois-Crancé, futur ministre de la guerre du Directoire; Blad et Marec, commissaires de marine ; Aubry, capitaine d'artillei'ic en 1789, général en 1793, esprit court et passionne, qui n'avait jamais entendu le canon qu'au polygone (au dire du général Pli. de Ségur) et qui est connu par sa haine contre Bonaparte; Lacombe Saint-Michel, capitaine au moment de la Révolution, qui venait d'exercer en Corse un commandement important; Letourneur, capitaine du génie, futur dlrectem*.

En somme, Carnot, Dubois-Crancé et Lacombc Saint-Micliel étaient les seuls ayant mie valeur militaire sérieuse.

(1) L'avènement de Boncqiarte, I.

(2) Une des causes qui avaient poussé beaucoup d'officiers à se rallier à la Révolution avait été, il faut le dire, le désir légitime de pouvoir percer. Avant 1789, tous les hauts grades étaient à jDeu jn'ès réservés à la noblesse de cour. Carnot, en 1789, était capitaine du génie et chevalier de Saint-Louis. Malgré sa très grande valeur il n'aurait jamais pu, sans la Révolution, dépasser le grade de capitaine t On raconte qu'il fit mie réclamation à ce sujet. Le cardinal de Loménie, alors ministre, lui répondit : « Que vous faut-il de plus, monsieur? Depuis quand un pauvre roturier n'est-il pas content d'être capitaine et chevalier? »

1797, elles désireront et demanderont un coup de force et applaudiront aux journées de fructidor.

En même temps que l'ambition pousse certains généraux vers la politique, le champ d'action des conducteurs d'hommes se transforme et s'agrandit singulièrement sur les théâtres de guerre. Une fois les frontières franchies et la lutte devenue offensive, les armées se croient destinées à être un instrument de civilisation et de progrès. « Elles ont le sentiment qu'elles accomplissent un devoir et font un acte juste; elles portent dans la conquête quelque chose d'humain supérieur à la conquête (1) ». De même, les chefs militaires deviennent de véritables apôtres de la Révolution. Dans les campagnes que poursuit la République jusqu'à Campo Formio, et ensuite en Orient et contre la deuxième coalition, il ne suffira plus, pour les généraux d'armées, de rester des tacticiens ou des stratèges. Après avoir conquis, il faudra négocier, pacifier, gouverner. Los généraux devront donc se montrer organisateurs et diplomates autant que conquérants. C'est ainsi que Hoche en Vendée, dès 1795, puis, les années suivantes, Bonaparte en Italie et Moreau dans l'Allemagne du Sud, vont se révéler à la République; c'est ainsi que, sur d'autres théâtres, on verra Brune en Suisse et à Milan, Sérurier à Lucques, Berthier à Rome, Championnet à Naples, Joubert en Hollande et en Piémont, et d'autres encore, s'essayer,

(1) A. SouEL, L'Euroiic d la Rév. fr., IV, 379.

eux aussi, avec plus ou moins de bonheur, au maniement des affaires politiques des peuples conquis.

Plusieurs de ces grands conducteurs d'hommes, chefs des armées restées jacobines, le Directoire cherchera à les attirer, par crainte ou par intérêt. Mais ce sera toujours dans un but donné, pour une besogne définie I En pluviôse an IV (janvier 1796), Jourdan vient à Paris pour se concerter avec le ministre de la guerre Pétiet au sujet de questions militaires techniques. D'opinions avancées et resté « patriote » à la mode de l'an II, mais n'ayant pas encore cherché à jouer un rôle politique, Jourdan reçoit les plus grandes avances, « au grand déplaisir des députés clychiens (1) ». Il s'agit en effet alors, pour le Directoire, d'avoir avec soi un général renommé pour l'opposer à Pichegru dont les menées se dessinent, et la gloire du vainqueur de Fleurus vaut la peine d'être accaparée (2) !

En juillet 1797, si Barras songe à appeler au ministère le glorieux Hoche, c'est parce que ce général semble seul de taille à tenir tête à ce même Pichegru devenu depuis peu président d'un des conseils et dont l'opposition semble décidément redoutable. N'ayant pas l'âge requis pour être ministre, Hoche rejoint ses troupes mais il les rapproche de Paris, malgré les prescriptions formelles

(1) Mémoires de La Révellièhe, I, 389.

(2) Jourdan s'orienta dès lors vers la politique. Il entra au Conseil des Cinq-Cents, en mars 1797, comme représentant de la Haute- Vienne, et y joua un rôle important.

de la Constitution, prêt à intervenir à l'occasion avec la connivence du gouvernement (1).

Un mois plus tard, si Augereau, simple divisionnaire de l'armée d'Italie, reçoit des pouvoirs extraordinaires et devient tout à coup un personnage important, c'est parce qu'un collaborateur énergique a paru nécessaire à la majorité des directeurs pour la besogne spéciale qu'ils comptent faire en fructidor. Et enfin, en 1799, si Sieyès cherche à grandir Joubert d'abord, tâte ensuite d'autres généraux, puis se décide à rappeler Bonaparte d'Egypte (2), c'est parce qu'il croit pouvoir compter sur l'un d'entre eux pour l'aider à devenir le véritable maître de la République.

Tout en se servant ainsi, à certains moments, de généraux plus ou moins en vue, dans l'intérêt de sa politique, le Directoire, — pondant toute sa durée et quelle que soit sa composition (3), — reste constamment jaloux de leur gloire. Jusqu'à l'heure fixée pour la besogne qu'il réclame et une fois cette besogne faite, il les éloigne le plus possible,

(1) La constitution de l'an III avait pris les plus grandes précautions pour empêclier les généraux de venir à Paris avec leurs régiments. D'après l'article 69 de celte constitution, le Directoire ne pouvait faire passer ou séjourner aucun corps de troupe dans la distance de si.v inyriamètrcs (onze lieues moyennes) de la commune où le Corps législatif tenait ses séances, excepté sur la réquisition ou avec autorisation des conseils.

Cette prescrijition n'arrêta ni Hoche ni le Directoire en 1797.

(2) Voir le cliapitre m de l'Introduction.

(3) On i)eut distinguer trois i)ériodes directoriales de 1795 à 1799 : 1° le premier Directoire, où l'influence de Carnot balance celle des triumvirs; 2" le Directoire i'ructidorien, où Barras joue le rôle i^rincipal ; 3» le Directoire créé après les journées do prairial an VII, où Sieyès tient la piemière place.

« cherche à les désunir entre eux, ne les laisse point vieilhr dans les commandements (1). » Souvent force de leur abandonner la marche des négociations diplomatiques et de leur laisser d'importantes décisions à prendre sur certains théâtres de guerre, il leur marchande, à Paris même, la plus petite part de pouvoir. Après son triomphe du 18 fructidor, le nouveau Directoire sera d'ailleurs « moins préoccupé de faire face à une Europe hostile que de faire face, en France même, à ses adversaires, de tenir en échec le corps électoral et de se procurer à cet effet une armée bien à lui (2). » Or, pour que l'armée reste tout à fait soumise aux vues des personnages au pouvoir, il paraît nécessaire que la gloire et la notoriété des chefs ne soient pas assez grandes pour porter ombrage. Il faut donc écarter ou briser les généraux qui deviennent trop populaires ou trop glorieux. Il faut surtout, à tout prix, les empêcher d'arriver — en maîtres — au Luxembourg!

Dès le printemps de 1797, au premier remplacement d'un des directeurs, l'entrée d'un chef militaire au Luxembourg avait été cependant sérieusement envisagée par le conseil des Cinq-Cents. « J'aurais voulu — écrit Thibaudeau (3) dans ses

(1) Opinions et jugements de Napoléon, I, 350.

(2) A. SoREL, étude parue dans le Temps du 25 septembre 1905.

(3) Thibaudeau jouissait alors d'une réelle influence. Ancien membre du Comité de Salut public, ancien président de la Convention, il avait été élu par trente-deux dépai'tements au Conseil des Cinq-Cents.

Mémoires — voir au Directoire un ou deux membres étrangers à la Convention et surtout un général tel que PichegrUj Kléber ou Morcau. Mais beaucoup d'esprits timorés craignaient de compromettre la liberté en introduisant un soldat dans la première magistrature de la République. Et enfin, la majorité, qui ne voulait que des conventionnels, affectait de présenter Barras comme un général digne de représenter la gloire des Armées. »

Au reste, voici une curieuse statistique indiquant les voix recueillies par des chefs militaires pour les différentes élections au Directoire (1). On y verra que l'opinion de Thibaudeau était partagée par beaucoup de membres du Conseil des Cinq-Cents. Mais il n'en était pas de même aux Anciens (2). Jusqu'en prairial an VIT, les candidatures militaires présentées par les Cinq-Cents devaient être constamment écartées au scrutin définitif.

A la première élection, en prairial an V, au moment où Letourneur, désigné par le sort, abandonne ses fonctions, beaucoup de modérés viennent d'entrer dans les Conseils. Trois soldats sont portés par les Cinq-Cents sur la liste décuple. Mais ce ne sont pas des chefs de grande envergure ou dont la notoriété présente puisse être jalousée par les Directeurs restant au pouvoir. Ni Kléber, ni Mo-

(i) Histoire politique Ae la Révolution, par M. Aulard, p. 600.

(2) Rappelons que les Anciens comptaient deux cent cinquante membres. Ils étaient, comme les Cinq-Cents, renouvelables tous les ans par tiers. Les Cinq-Cents proposaient dix noms pour ciiaque place de directeur. Les Anciens choisissaient sur cette liste décuple.

LES GENERAUX Eï LA REVOLUTION la

reau, ni Pichegru (que recommandait Thibaudeau) ne sont discutés. Beurnonville (1) a 193 voix et deux anciens chefs d'escadre, assez oubliés alors, Bougainville et Borda (2), en obtiennent respectivement 164 et 163. Aucun d'eux n'a d'ailleurs de succès au scrutin final d'où Barthélémy, le négociateur de Bàlc, sort facilement vainqueur av^ec 138 voix. Trois mois plus tard, Barthélémy, qui n'a pas joui longtemps de sa fortune, est proscrit avec Garnot après la journée du 18 fructidor. On procède successivement à la double élection devenue nécessaire. Grâce aux proscriptions qiii ont suivi la Journée, la majorité n'est plus la même qu'au printemps. Pour remplacer Barthélémy, les Cinq-Cents proposent toujours des soldats mais ce sont, cette fois, des généraux aux opinions ardentes : Augereau, l'homme qui vient de faire la besogne; Masséna, qui s'est couvert de gloire depuis dix-huit mois et qui passe, comme Augereau, pour très jacobin ; Ernouf, l'ancien chef d'état-major de Jourdan (3). Ces trois généraux obtiennent respectivement 195,

(1) Beurnonville avait été ministre de la guerre en 1793. Livré aux Autricliiens par Dumouriez, il était resté prisonnier en Allemagne jusqu'à la fin de 1796. (1752-1821.)

(2) Bougainville avait près de soixante-dix ans. Il s'était illustré au Canada, sous Montcalm, quarante ans plus tôt et avait fait ensuite ses voyages de découverte autour du monde qui l'ont l'endu célèbre. D'opinions très modérées, il n'avait joué aucun rôle politique depuis la Révolution. (1729-1811.)

Borda, marin distingué, était surtout un remarquable savant, astronome et mathématicien. Lui non plus ne s'était guère occupé de politique. (1733-1799.)

(3) Ernouf n'était entré dans l'armée qu'en 1791, à trente-huit ans. Divisionnaire en décembre 1793, il avait suivi la fortune de Jourdan et partageait ses idées exaltées. C'était aussi un grand ami de Bernadotte,

210 et 201 voix. C'est le ministre Merlin de Douai, ex-conventionnel lié avec les triumvirs, que choisit le conseil des Anciens. Pour la place de Garnot, nous voyons encore figurer les trois mêmes soldats avec 192, 194 et 175 voix. François de Neufclîàteau leur est préféré. Ainsi, dès la fin de 1797, après la disparition de Carnot, l'armée n'est plus représentée au Directoire que par le général Barras!

L'année suivante, en floréal an VI, les élections ont diminué le nombre des modérés. Lorsque François de Neufchàteau doit quitter le Luxembourg, la liste décuple porte les noms de trois généraux compromis avec les jacobins : Brune (1) (176 voix), Moulin (2), (159 voix), Ernouf (165 voix). L'ex-conventionnel Treilhard est nommé.

Quand Rewbell part à son tour en l'an VII, le général Let'ebvre (3) est proposé le premier par les Cinq-Cents avec le gros chiffre de 338 voix. Le contre-amiral Lacrosse (4) en obtient 189, Moulin 165, le contre-amiral Martin (5) 161. C'est encore

(1) Bi'une venait de jouer un rôle important en Suisse et à Milan.

(2) Pour le général Moulin, voir plus loin.

(3) Lel'eltvre — le futur duc do Dantzig — avait fait sa rcputalion à l'armée du Rhin. Il avait un moment coimnandé en clief l'armée de Sambre-et-Meuse après la mort de Hoche, en sejjtembre 1797. Il était à Paris sans emploi depuis six mois.

(4) Lacrosse avait fait preuve d'une grande Lravoui-e en janvier 1796 comme commandant du vaisseau Les Droits de l'Homme et sa conduite l'avait fait nommer contre-amiral. C'était un e.vcellent marin, d'opinions modérées. (1760-1829.)

(3) Martin avait fait une brillante carrière et passait pour un officier de valeur. Mais il était alors sm-tout coimu par les me-

un conventionnel, l'ex-abbé Sieyès;, qui l'emporte.

Peu de jours après, le 29 prairial an Vif, on s'aperçoit que l'élection de Treilhard, faite en l'an VI, n'est pas régulière. Sur la liste formée alors, Lefebvre tient toujours la tête avec 345 voix; Masséna en a 321, Martin 308, Moulin 304, le général Dufour (1) 256. Mais Treilhard est remplacé par Gohier, ancien ministre de l'an II.

Merlin de Douai et La Revellière sont contraints de démissionner le lendemain et deux autres listes sont faites par les Cinq-Cents. Sur la première, figurent Lefebvre (324 voix), Masséna (316), Martin (301), Lacrosse (299), Moulin (267) et un nouveau venUj le général Marescot (254) (2). Cette fois, six militaires sont proposés, sur dix candidats I Cependant, c'est l'obscur Roger Ducos qui s'installe au Luxembourg après avoir obtenu aux Anciens 153 voix contre 43 à Marescot.

Enfin, sur la dernière liste, — celle établie le 2 messidor an VII pour remplacer La Revellière, — on compte sept officiers généraux : Masséna (304 voix), Martin (300), Lefebvre (300), Lacrosso (295), Moulin (260), Pille (3) (259), Dufour (256), et

sures rigoureuses qu'il avait prises, comme commandant d'armes à Rochcfort, pour l'embarquement des proscrits de fructidor, (1752-1820.)

(1) Dufour (Georges-Josepli) s'était fait connaître en 1794 par sa belle défense du pont de Huninguc. Il était membre du Conseil dos Cinq-Cents. (1758-1820.)

(2) Marescot (le marquis de) était officier du génie. Il avait pris part au siège de Toulon en 1793 et était divisionnaire depuis 1794. Il venait de défendre avec succès Landau et Kehl. Carnot l'avait longtemps protégé. Il s'était lié récemment avec Barras, qui songea à faire de lui un ministre de la guerre. (1758-1832.)

(3) Pille avait été « commissaire de l'organisation de la guerre »

trois candidats civils peu connus : Dupuis, Charles Pottier et Florentin Guyot. Les Anciens sont donc, cette fois, presque forcés de nommer un soldat. La lutte finale est circonscrite entre Moulin et Lcfebvre, le premier soutenu par les jacobins, le second par la fraction plus modérée du Conseil. Lefebvre obtient 68 voix et Moulin 195. Masséna et Guyot n'en ont que deux, Lacrosse et Pottier une. Moulin entre donc au Directoire et y reste, jusqu'à la fin du régime, le collègue de Barras, de Sieyès, de Gohier et de Roger Ducos.

La valeur militaire du nouveau Directeur était assez modeste et son élection ne pouvait être considérée comme un hommage rendu à l'armée. C'était un des nombreux généraux politiques qui avaient fait leur réputation à Paris mais dont la gloire ne devait offusquer personne. Né à Caen en 1752, ingénieur des ponts et chaussées jusqu'en 1789, Moulin était entré tardivement dans la carrière militaire, à près de quarante ans. D'opinions avancées, il avait su adroitement les mettre en valeur et conquérir rapidement ses grades sans réels services de guerre. En trois ans, il avait franchi tous les échelons et était divisionnaire depuis la fin de l'an IL Employé à Strasbourg et aux Alpes, il s'était surtout fait remarquer par l'exaltation de ses convictions et son attitude politique l'avait fait appeler à la fin de 1797 à Paris, au commandement de la 17° division militaire qu'Augereau venait d'abandonner. Il s'était lié alors avec Jourdan et Gohier et s'était acquis de

(fonction qui avait remplacé celle de mini.stre) d'avril 1794 à novembre 1795. Il avait ensuite commandé l'armée du Midi.

chaudes amitiés dans les conseils . Au moment de son électionil commandait intérimairement dans l'Ouest.

Tous les titres militaires de Moulin étaient, on le voit, bien petits. La persistance avec laquelle son nom avait été mis en avant dans tant de scrutins à partir de mai 1798 implique cependant une véritable notoriété. Son entrée au Directoire, en l'an VII, ne dut pas paraître plus extraordinaire que celle de Roger Ducos (1).

Resté jacobin très convaincu. Moulin suivitd'ahord la ligne de conduite adoptée par Gohier (2), fit une opposition très nette à Sieyès et tenta ensuite un instant de s'opposer au mouvement du 18 brumaire. Mais Bonaparte ne garda pas rancune à l'ancien Directeur et sympathisa même plus tard avec lui. Il a écrit en parlant de Moulin : « C'était un honnête homme, patriote, chaud et droit (3) . »

Même au ministère de la guerre, sauf Hoche ministre un jour en 1797 et Bernadotte ministre pendant deux mois en 1799, aucun soldat de premier plan n'est appelé parle Directoire (4).

(1) Ancien conventionnel et ancien membre des Cinq-Cents, Ducos remplissait d'obscures fonctions judiciaires dans les Landes lorsqu'il fut appelé au Directoire.

(2) Gohier et Moulin formèrent la partie avancée du Directoire alors que Sieyès et Roger Ducos prenaient la tête des « politiques » et des « modérés ». Barras hésita longtemps entre ces deux groupes, puis se rapprocha de Sieyès.

(3) Moulin reçut sous l'empire le titre de baron et le commandement de la place d'Anvers. Il y mourut en iSlO sans aucune fortune.

(4) Voici les dates des différents ministères : Aubert-Dubayet, 3 novembre 1795; Pétiet, 8 février 1796; Schérer, 23 juillet 1797;

A peine installé, Aubert-Dubayet (1), qui est du reste plus homme d'action qu'administrateur, démissionne parce qu'il n'a pas la part d'autorité et de responsabilité à laquelle il ose prétendre. Ce n'est pas à un général que l'on fait appel pour le remplacer, c'est à Pétiet, ancien procureur syndic et commissaire ordonnateur, nommé depuis trois mois au conseil des Cinq-Cents (2). En juillet 1797, Hoche n'ayant pu être maintenu à cause de son âge, Rewbell fait désigner un de ses compatriotes, Schérer, qui vient de se montrer très médiocre en Italie l'année précédente. Schérer n'a ni envergure, ni capacités spéciales, ni même de sentiments bien français (3) . Mais on est sûr de son dévouement aux triumvirs. L'ami de Rewbell ne manque ni d'esprit ni de savoir faire, est assez habile pour lier son sort à celui des vainqueurs de fructidor et réussit à se maintenir dixhuit mois au pouvoir. Son successeur, Milet Mu-

Milet de Mureau, 21 lévrier 1799; Bernadotte, 2 juillet 1799; Dubois-Crancc, 14 septembre 1799, puis Berthier après les journées de brumaire.

(1) Voir Aubert-Dubayet, I.

(2) Né eu 1749 eu Bourgogne, Pétiet avait fait une honorable carrière comme commissaire des guerres et avait été élu à la suite d'un séjour en Bretagne, procureur syndic d'Ille-et- Vilaine. Il avait ensuite repris ses fonctions de commissaire à l'armée de Sambre-et-Meuse et à celle des Côtes de Brest. Il avait été nommé par le département de la Seine au Conseil des Cinq-Cents. C'était un administrateur de valeur.

(3) Scliérer était né en 1749 en Alsace. Il avait servi dans l'armée autrichienne jusqu'en 1775, puis dans l'armée royale de 1780 à 1785, et s'était mis ensuite au service de la Hollande jusqu'en 1790. Il n'était revenu en France qu'en 1792. Adjudant général en juillet 1793, brigadier le 19 septembre de la même année, divisionnaire en janvier 1794, Schérer avait été, peu après, général en chef aux Pyrénées et en Italie.

Après sa sortie du ministère, Schérer retourna en Italie. Il est mort à Cliauny en 1804.

reau (1) le fait d'ailleurs regretter. Ancien constituant obscur devenu général de brigade du génie, Milet Mureau est employé au bureau militaire du Directoire lorsqu'on décide, en février 1799, le remplacement de Schérer, que ses malversations ont compromis. L'insuffisance du nouveau chef de l'armée est vite constatée. Aussitôt que Moulin entre au Luxembourg, il exige le départ immédiat de l'incapable ministre et met en avant le nom de son ancien chef d'état-major, Leclerc, qui a épousé depuis deux ans la jolie Paulette Bonaparte.

Les circonstances sont particulièrement graves à ce moment, en juin 1799. Les succès des armées de la deuxième coalition nécessitent un effort considérable et une véritable direction militaire que seul un chef de grande notoriété sera capable de donner. Leclerc (2) ne se sent pas de taille à jouer le rôle qu'on lui destine. Il refuse, et c'est après ce refus que, sur le conseil de Gohier, le Directoire se décide à nommer le brillant et ambitieux Berna-

(1) Milet de Mureau, ne à Toulon en 1751, était entré dans l'armée comme lieutenant à l'École de Mézières en 17(j9. Il était capitaine au moment de la Révolution et fut envoyé à la Constituante comme député de la noblesse des sénéchaussées de Toulon. Général de brigade en 1796, sans avoir fait campagne, il était depuis deux ans employé dans divers bureaux de Paris.

Divisionnaire en quittant le ministère, Milet Mureau fut remis adjudant général en 1800, comme n'ayant pas servi en campagne. Il prit alors sa retraite et le Premier Consul en fit un préfet, dans la Corrcze. En 1810, il quitta l'administration et obtint en 1814 le titre d'inspecteur général du génie. Il est mort en 1825.

(2) Leclerc n'avait que vingt-sept ans. Il s'était distingué à Toulon, puis en Italie, et avait été fait général de brigade en 1797 sur la demande de Bonaparte. 11 eût été, au ministère, l'exécuteur des idées de Moulin.

Sous le Consulat, Leclerc devint chef de l'expédition de Saint- Domingue et V mourut en 1802.

dotte qui, lui aussi, est allié aux Bonaparte et soutenu par leurs amis (1).

Bernadolte prend très vite une grande influence, se montre organisateur et patriote et fait vraiment belle figure au ministère. Mais il est l'ami de Moulin et de Gohier et ne veut pas être l'homnie de Sieyès devenu la tète du Directoire ! Sa puissante personnalité paraît encombrante et gênante et il tombe, par surprise, avant d'avoir pu donner sa mesure (2).

Enfin, le dernier ministre de la guerre du régime, Dubois-Crancé, bien que portant le titre de général de division, est surtout un homme politique, infiniment plus connu en 1799 comme ancien membre de la Constituante, de la Convention et des Cinq- Cents que comme soldat (3).

Cependant, malgré cette méfiance presque constante des différents Directoires contre les vrais hommes de guerre, méfiance qui est une des caractéristiques de l'époque, plusieurs soldats renommés

(1) Cf. Mémoires du roi Joseph, t. I, 73.

(2) Voir l'étude sur Bernadotte et le chapitre m de Vlntroduction.

(3) Dubois-Crancc, né en 1747 dans les Ardennes, avait été longtemps viousquctaire. Dci)uté du Tiers aux États-généraux, il prit une part importante aux rélormes militaires et l'ut nommé maréchal de camp en 1791. Membre de la Convention, il se rangea parmi les amis de Danton, lut membre du Comité de Salut public, et remplit des missions militaires à l'armée des Alpes et à Lyon. Entré au Conseil des Cinq-Cents en 1795, il en était sorti par voie de tirage au sort en 1797.

Dubois-Crancé ne joua aucun rôle après son ministère. Il vécut assez obscurément dans les Ardennes jusqu'en 1814. C'était, en somme, un homme de valeur et d'énergie.

furent appelés de 1795 à 1799 à représenter la France à l'étranger. Ils ont donc, par conséquent, détenu une part importante des honneurs dont les maîtres de la République se montraient si jaloux.

On verra, pour chacun de ces soldats, les circonstances particulières qui amenèrent les désignations. Celles-ci furent surtout, à la fin du dix-huitième siècle comme toujours, le résultat d'amitiés puissantes. Mais plusieurs ambassades furent aussi proposées comme compensation à des ministres tombés, pour atténuer leur disgrâce, — tels Dubayet etTruguet, — ou bien encore offertes à des généraux encombrants, — comme Pichegru ou Bernadotte — pour les empêcher de trop grandir à la télé de leurs troupes ou pour les éloigner de Paris.

Quels qu'aient étéj d'ailleurs, les motifs déterminants de ces différents choix, la désignation de généraux réputés avait sa raison d'être au moment où la République cherchait à prendre sa place en Europe et voulait se faire accepter après ses victoires. Aucun des généraux ambassadeurs du Directoire, — sauf Lacombe — n'avait joué de rôle trop accentué pendant la période d'excès révolutionnaires. La gloire véritable que presque tous avaient acquise aux armées leur donnait, vis-à-vis de l'étranger, une notoriété spéciale qui semblait devoir faciliter leurs missions.

LES TRADITIOiNS

Après le 9 tliermidor. — Les traités deBàlc. — Reconnaissance de la République. — La nouvelle Étiquette. — Le ministi-e Delacroix, — Talleyrand et Barras.

A l'avènement du Directoire, quinze mois venaient de s'écouler depuis le 9 thermidor-27 juillet 1794. Jusqu'à cette dernière date, malgré les campagnes glorieuses faites depuis deux ans, la République française n'avait guère été reconnue encore que par Gênes et par la Porte ottomane (1). Toutes les autres puissances, qu'elles fussent ou non en guerre avec la France, avaient à peu près cessé tout rapport diplomatique avec la Convention. Il n'avait donc pas été nécessaire d'accréditer des ministres ou des ambassadeurs. De simples agents, beaucoup plus agents commerciaux que diplomates, avaient suffi, depuis la fin de 1792, pour traiter les affaires indispensables.

Mais la situation, aussitôt après la chute de Robespierre, s'était sensiblement modifiée pour la République. « Les premiers jours qui suivirent le 9 thermidor, tous les cœurs s'ouvrirent aux plus

(1) Une ambassade extraordinaire de la République de Gênes (Hait venue à Paris dès la fin de 1792. La déclaration de la Poitc, recoimaissanl la République Iran^aise, porte la date du 27 mars 1793.

douces espérances. La France avait cessé d'être, pour elle-même et pour l'étranger, un objet d'épouvante. Rayée pour ainsi dire de l'état des nations civilisées, elle y reprit son rang (1). »

Le retour au pouvoir d'un parti relativement modéré permettait à tous d'envisager la paix comme une solution désirable et possible. Victorieuse presque partout, la République avait conquis le respect de l'Europe, mais, après le gigantesque effort qui durait depuis deux ans, les ressources intérieures étaientpresque épuisées. De nouveaux sacri fices ne pouvaient être demandés sans péril à la nation. « La Révolution, a dit fort justement M. de Sybel (2), avait prouvé avec une terrible évidence que la conquête extérieure était synonyme de bouleversement intérieur et que quiconque désirait la tranquillité du pays devait s'appliquer à établir la paix avec le dehors. »

L'Europe aussi, dès la fin de 1794, donnait des signes de lassitude, et certaines puissances, plus encore que la France, désiraient franchement la paix. L'Espagne était fatiguée de soutenir une lutte onéreuse et sans gloire et des tentatives de rapprochement semblaient sur le point d'aboutir avec elle (3). En Allemagne, la diète de Ratisbonne venait d'émettre un vœu exprimant le sentiment de

(1) Mémoires sur la Concention et le Directoire, pai' Thibaudeau, I, XI. — Il faut aussi remarquer que la grande victoire de Fleui'us e.st du 26 juin 1794, trente joui's avant le 9 thermidor.

(2) Histoire de l'Europe pendant la Révolution française, livre XI, 111.

(3) Voir PÉRiGNOX, II.

l'Empire en faveur d'une cessation de la guerre. De son côté, mécontente de la tournure prise par les affaires de Pologne, la Prusse n'avait rien à gagner en suivant la politique autrichienne et était très disposée à accepter une solution pacifique. Depuis le 20 septembre 1794, les hostilités entre troupes françaises et prussiennes avaient été virtuellement suspendues. Le roi de Prusse semblait désireux de servir de médiateur à l'Europe.

A la suite de divers pourparlers, que je veux seulement signaler, le secrétaire de légation Harnier était donc venu à Paris, au nom de la Prusse, pour faire entendre de conciliantes paroles. Comme conséquence de cette démarche, il avait été convenu que les négociations officielles commenceraient à Bâle. Barthélémy, représentant de la République en Suisse, et le vieux comte de Goltz (1), dernier ambassadeur de Prusse auprès de Louis XVJ, avaient, presque aussitôt, reçu les pouvoirs nécessaires. Barthélémy arriva à Bàle le 20 janvier 1795, reçut la visite des magistrats et du grand tribun et fut accueilli avec la plus grande courtoisie. La première réunion diplomatique fut fixée au 22 janvier.

Cette réunion, à Bàle, était un événement important pour la Convention. Elle marquait nettement la fin de l'ostracisme diplomatique imposé par l'Europe depuis Valmy. Puisque la monarchie prussienne acceptait officiellement d'examiner dans

(1) Le comte de Goltz mourut peu après et fut remplacé comme nL'gociateur par le baron de Hardenberg. Celui-ci, né à Hanovre en 17S0, avait été l'intime ami de Gœtlic. Il était entré au service du roi Frédéric-Guillaume en 1791.

quelles conditions on pouvait traiter avec le gouvernement de la Convention, il devenait donc possible, pour les autres États, de reconnaître l'existence de la terrible République. A la suite des longues et laborieuses négociations de Bàle, plusieurs puissances furent donc amenées à reprendre avec la France des rapports diplomatiques. En février 1795, la Toscane, puis, en avril, la Prusse, la Suède et la Sardaigne donnèrent l'exemple, et cet exemple fut suivi, trois mois plus tard, par l'Espagne, la Hesse- Cassel, le Wurtemberg, Bade, le Danemark et la Suisse. Enfin, dans les derniers mois de cette même année, après l'avènement du Directoire, Parme, les États-Unis et Venise, se décidèrent à leur tour.

Les relations avec presque toute l'Europe étant ainsi reprises, la République avait dû se préoccuper, dès le milieu de 1795, de trouver des diplomates et de faire revivre les traditions de courtoisie oubliées depuis si longtemps (1). On verra plus loin quelles étaient les ressources en personnel. Quant aux traditions, c'était avec intention que la Convention avait affecté pendant longtemps de les négliger, comme des choses très anciennes et très inutiles, bonnes tout au plus pour les vieilles monarchies.

Lorsqu'au mois de mars 1795, le comte Carletti était venu à Paris comme envoyé du grand-duc de

(1) Aussitôt après le traité de Bàle, le roi de Prusse envoya à Barthélémy un riche service de porcelaine pour quarante personnes, avec cent cinquante assiettes. Le citoyen Bâcher et les autres secrétaires reçurent des tabatières d'or. (Moniteur da 2 \cndémiaire an IV-23 septembre 1795.)

Toscane, pour reconnaître la République, il avait demandé, suivant l'usage, à remettre ses lettres de créance dans une audience spéciale. Au jour convenu, Carletti fut simplement introduit dans le lieu des séances de la Convention et c'est là qu'il dut prononcer le discours traditionnel. Le président de la Convention répondit rapidement quelques mots, et, pour terminer la cérémonie, donna « l'accolade de l'amitié républicaine » au comte Carletti, qui ne s'attendait guère à cette démonstration peu protocolaire. « En ce temps-là, dit Thibaudeau — (qui présidait précisément cette séance de la Convention), — les formes de notre diplomatie n'étaient pas très compliquées et notre étiquette était fort simple. Le président de la Convention n'avait ni palais, ni faste, ni licteurs. Le ministre plénipotentiaire d'un prince vint en carrosse me visiter dans l'appartement très bourgeois où je logeais. Les ambassadeurs de Prusse et d'Espagne, qui firent ensuite leur paix avec la Convention, ne furent pas traités avec plus de cérémonie. Des hommes superficiels et légers que la vie des cours avait corrompus essayaient de tourner en ridicule cette simplicité. Les cabinets étrangers étaient loin d'en plaisanter et leurs envoyés, en entrant dans cette assemblée où l'on n'était ébloui ni par l'or, ni par la pourpre, mais dont les armées triomphaient de l'Europe et dontles principes eflrayaient toujours les trônes, se sentaient saisis d'un respect bien diflerent de celui que leur inspiraient l'éclat du diadème et la majesté royale (1). »

(1) Mémoires, Convention nationale, p. 127.

Peu de jours après la présentation de Carletti, une loi du 4 floréal an III (23 avril 1795) vient cependant régler les audiences diplomatiques. Mais le cérémonial prévu est bien simple encore : « Article 1" : A la réception des envoyés des puissances étrangères dans le sein de la représentation nationale, ceux qui seront revêtus du caractère d'ambassadeur seront mis dans un fauteuil vis-à-vis du président. Ils parleront assis. A rfzc/e//; Il sera placé, pour leur cortège, des banquettes à droite et à gauche, etc. »

Ce cérémonial est appliqué presque aussitôt pour le baron de Staël (1), représentant de la Suède. Boissy d'Anglas est alors président et répond au discours de l'ambassadeur : « Baron Eric Magnus Staël de Holstein, venez recevoir l'accolade républicaine ! Qu'elle soit le gage de l'attachement fraternel qui doit unir la République française et le royaume de Suède. » Le gendre de Necker doit donc monter au bureau et recevoir, lui aussi, comme Carletti, l'accolade du président de la Convention!

Tels sont les seuls précédents récents sur lesquels peut s'appuyer le Directoire en entrant en fonctions en novembre 1795 ! Dès leur installation au Luxembourg, les Directeurs se préoccupent de la forme à donner aux réceptions d'ambassadeurs. Les diplomates étrangers accrédités à Paris seront-ils reçus individuellement ou tous en bloc par le gouvernement de la République? C'est ce que décide un ar-

(1) Le baron de Staël, marié avec la fille de Necker, passait alors pour très admirateur de la Révolution.

rêté du 28 brumaire (i8 novembre). La réception en bloc est fixée au surlendemain, décadi 30 brumaire. « Voulant, — dit l'arrêté, — écarter de cette entrevue tout ce qui tient à une étiquette minutieuse, le Directoire a décidé qu'elle serait regardée comme une simple présentation et non comme une audience solennelle, attendu que tous les ambassadeurs et ministres ont été précédemment reconnus et qu'ils n'ont pas de nouvelles lettres de créance à présenter. Ils seront invités à se réunir chez le ministre des Relations extérieures entre onze heures et midi. A midi, ils se rendront au palais national du Luxembourg. La garde se mettra sous les armes et en baye pour les recevoir. Elle s'y mettra également à leur départ. Ils seront introduits dans un salon voisin de l'audience par quatre huissiers envoyés au-devant d'eux à la descente de leurs voitures. Lorsque le Directoire sera prêt à les recevoir, il les fera avertir. Ils marcheront précédés de quatre huissiers et accompagnés du ministre des Relations extérieures ; les deux battants de chaque porte leur seront ouverts au moment où ils seront entrés dans la salle d'audience. Le Directoire, averti par un huissier, s'y rendra. Le ministre des Relations extérieures les présentera successivement au président auquel chacun d'eux parlera au nom de la puissance qu'il représente. Le président répondra à chacun d'eux. Il témoignera ensuite à tous en général combien le Directoire désire d'entretenir la bonne harmonie avec les puissances amies et de rétablir la paix avec celles qui persistent à la troubler. Les ambassadeurs et ministres seront reconduits jusqu'au salon

OÙ ils auront été reçus, dans le même ordre et de la même manière... »

On voit, par ces minutieux détails, que la simplicité républicaine dont le président de la Convention paraissait si fier, quelques mois avant, avait été bien vite jugée insuffisante par les Directeurs. Dès son élection, une des premières préoccupations de Barras avait été d'ailleurs d'imposer à ses collègues un luxueux costume de cérémonie dessiné par le grand peintre David : ample manteau rouge à collerette de dentelle, glaive à la romaine, cbapeau surchargé de plumes immenses.

Évidemment, le petit cérémonial prévu par l'arrêté du 28 brumaire an IV ne rappelle que très vaguement les règles usitées pour les réceptions d'ambassadeurs à la cour des rois de France 1 Mais, désormais, la tradition protocolaire est considérée comme reprise et les employés du ministère des Relations extérieures — dont beaucoup sont les mêmes qu'en 1789 — obtiendront la réglementation complète des présentations et réceptions officielles. Le 14 germinal an IV (24 mars 1796), un volumineux rapport sur VÉtiquette est même soumis au Directoire. La première partie de ce rapport énumère les Étiquettes suivies sous la monarchie. La deuxième prévoit les changements que doit introduire le régime républicain et propose de ne pas donner de costume aux diplomates. Ceux-ci devront seulement recevoir une médaille analogue à celle des juges, suspendue par une chaîne d'or « qui, par l'élégance de la forme et la beauté du travail, enri-

chira dignement l'habit simple d'un ministre de la République (1) ».

Les conclusions du rapport du 14 germinal an IV sont immédiatement adoptées. Dès lors, chaque présentation d'ambassadeur ou de ministre aux Directeurs devient une affaire de grande importance. Tous les détails en sont pesés et discutés longuement au Luxembourg. Barras surtout, qui, par moments, se souvient qu'il est homme d'ancien régime, s'intéresse au protocole. Les réceptions de diplomates lui permettent de ceindre son glaive.

S'agit-il, en messidor an V (juillet 1897), d'accueillir Esseid Ali Effendi, ambassadeur de la Sublime Porte? Le ministre des Relations propose un cérémonial vraiment enfantin qu'il soumet plusieurs jours d'avance à l'approbation du Directoire (2) : « Le ministre ottoman sera reçu à sa voiture par le citoyen Venture, interprète de la République. Les citoyens Giraudet, secrétaire général du département, et Boulouvard, chef de la division de la Turquie, le recevront à la porte du vestibule et le conduiront au salon où il entrera. J'irai au-devant de lui jusqu'aux trois quarts du salon. L'ambassadeur se placera sur le fauteuil mis du côté de la cheminée et moi sur celui vis-à-vis. Il lui sera servi du café, ainsi qu'à moi, par deux domes-

(1) Un co-stume fut cependant adopta peu après par arrêté du 4 messidor an IV-22 juin 1796. II ôtait semblable à celui des commissaires aux armées : habit bleu, doublure, veste et culotte de même, ceinture rouge et blanche avec franges aux trois couleiu's nationales, chapeau rond avec une plume tricolore. (Les anciens uniformes des affaires étrangères, dans la Revue (liplomatiquc, 1901, et A. N., AF IIP, 176-156.)

(2) Arch. des A. E, Turquie, 196-342.

tiques, et en même temps. Il me présentera la copie de ses lettres de créance, et, après la conversation, il lui sera, ainsi qu'à moi, présenté de la groseille. On lui versera de l'eau rosée sur les mains et on lui présentera le parfum. Je le reconduirai jusqu'à peu de distance de la porte du salon... »

Le signataire de ce factum, Delacroix, ministre pendant les vingt premiers mois du Directoire, avait d'abbrd apporté au ministère des allures et une familiarité qui durent paraître bien étranges à ceux des fonctionnaires des bureaux restés au « Département », qui avaient connu, avant la Révolution, les brillantes traditions de M. de Vergennes et du comte de Montmorin. Voici comment, en novembre 1795, Delacroix annonçait au président du Conseil des Anciens son arrivée au pouvoir. « Citoyen président, le Directoire exécutif vient de me choisir pour ministre des Relations extérieures. Quoique le fardeau qu'il m'impose me paraisse bien au-dessus de mes forces, je me suis fait un devoir de l'accepter. Je te prie, citoyen président, de le déclarer au Conseil..., etc. » Le tutoiement commençait du reste, en 1795, à passer de mode (1). Delacroix fut un des derniers personnages au pouvoir à l'employer dans les lettres officielles. Le 22 thermidor an IV-9 août 1796, le même ministre signait une circulaire par laquelle le titre d'Excellence devait être désormais banni des relations diplomatiques.

(1) Voir l'article de M. Aulard, sur le tofoî'emeîif, dans les £tudes sur la Révolution, 3° série.

Les représentants de la République recevaient l'ordre d'exiger en toutes circonstances le « titre » de citoyen.

Cette circulaire donna lieu à une longue correspondance, assez amusante. Accusant réception, Yerninac (1), alors fonctionnaire ministre à GonS' tantinople, assura qu'il avait réclamé depuis longtemps la qualification de citoyen. Mais l'embarras avait été grand à Stamboul pour traduire le mot français en langue turque ! Aussi Verninac avait-il demandé qu'on se servît du mot citoyen lui-même. « Le grand vizir, — écrivit Yerninac, — l'a prononcé à sa première audience. Il a prévalu depuis et la langue turque est étonnée de se trouver enrichie de cette expression (2). »

A Madrid, l'application de la circulaire du 22 thermidor fut plus difficile. Pérignon ne demandait pas mieux que de se faire appeler citoyen, mais il était impossible d'exiger cette qualification du gouvernement espagnol. L'ambassadeur de la République envoya cependant copie de la circulaire au prince de la Paix, qui répondit assez spirituellement: « En réponse, je dois dire à Votre Excellence que n'étant pas régulier de donner le pronom vous, j'attends que Votre Excellence me marque si je dois me servir du pronom tu? » Le ministre espagnol parlant toujours à la troisième personne dans sa correspondance officielle, Son Excellence Pérignon ne reçut jamais à Madrid le titre de citoyen (3).

(1) Pour Verninac, voir Aubert-Dudayet, IV.

(2) Verninac à Delacroix, 10 vendémiaire an V (l" octobre 1796).

(3) Pérignon à Delacroix, 8 fructidoran IV (25 août 1796).

Delacroix — de son vrai nom Charles de Lacroix de Contault (1) — était arrivé au ministère le 13 brumaire an IV (3 novembre 1795), par l'appui de Rewbell, qui d'ailleurs entendait bien se réserver la véritable direction des affaires diplomatiques (2). Dans les études sur les généraux ambassadeurs il sera souvent question de ce ministre. Il est donc nécessaire de définir le personnage.

Né en 1741, à Givry, en Champagne, Charles Delacroix, fils d'un régisseur du comte de Belval, avait fait de bonnes études au collège des Grassins, à Paris, puis avait professé l'éloquence à Rodez. Sur la recommandation de l'évêque, Mgr de Cicé, il avait ensuite été choisi comme secrétaire par Turgot, alors intendant de la généralité de Limoges, et l'avait suivi, avec le titre de premier commis, à la marine et au contrôle général. Retraité en 1779, à trente-huit ans, il avait rempli les fonctions de « maire en la justice royale de Contault », puis, à la Révolution, était devenu administrateur du département de la Marne. Élu le 3 septembre 1792 à la Convention, il afficha des idées très avancées, vota la mort du roi sans appel ni sursis, remplit diverses missions politiques et administratives, devint secrétaire de la Convention et membre du Comité de salut public.

(1) Certains de ses biographes écrivent à tort de Constant.

(2) Je rappelle ici que les ministères avaient été supprimés en avril 1794 et remplacés par douze commissions. La commission des Relations extériem-es était la douzième. Les commissaires désignés entre le 13 germinal an II (2 avril 1794) et le 13 brumaire an IV (3 novembre 1795), lurent successivement Buchot, Mangourit non acceptant, Miot et Colchen.

Delacroix fut donc, en lait, le successeur de Colchen.

Bien que passant pour très jacobin, Delacroix fut arrêté dans la nuit du 2 germinal an II, avec Danton et Camille Desmoulins. Dégoûté dès lors des violences inutiles, il s'était rapproché des modérés au 9 thermidor. Au moment du 13 vendémiaire, il était en mission à Versailles et s'y était conduit avec modération et adresse (1). Nommé député de la Marne, il avait été désigné comme secrétaire des Anciens. Mais ses titres diplomatiques étaient petits. « Quelques mémoires diplomatiques très bien faits qu'il avait présentés au Comité de Salut public pendant qu'il siégeait dans la Convention déterminèrent le choix du Directoire en sa faveur », dit La Révellière, qui ajoute (2) : « Bel homme mais roide et guindé, dur et pédant lorsqu'il croyait être grand et donner une haute idée de la dignité de son gouvernement et de sa personne, lourd et entêté. » Le haineux Mallet du Pan est, naturellement, plus sévère encore pour le ministre de l'an IV : " Conventionnel de la seconde ou de la troisième classe, ouvrier et ouvrage de la fraction principale, n'ayant jamais été et incapable d'être autre chose qu'un subalterne, sans expérience ni notion du département qu'on lui adjuge et propre à être la doublure d'un homme plus fort que lui. D'ailleurs, laborieux et paperasseur (3). »

(l)Voirauilfo)it7e«rdu24 vendL'miaire(16octobre 1795) une lettre de Delacroix, du 19 vendémiaire an III.

(2) Mémoires de La Révellière, I, 355.

(3) Correspondance de Mallet du Pan, 489.

Voir aussi le jugement de M. Sohel dans l'Europe et la Révolution, V, I.

La volumineuse correspondance officielle et les instructions données personnellement par le ministre sur les questions les plus diverses prouvent que Delacroix n'était pas seulement un « paperasseur ». Certes, sa manie de chicane, sa rhétorique un peu diffuse, ses prétentions souvent ridicules devaient lui attirer beaucoup d'inimitiés. Mais il avait du moins l'assimilation facile, une grande puissance de travail et un véritable dévouement à la chose publique. Très capable de se montrer à l'occasion homme de bonne compagnie, il affectait de s'habiller à l'ancienne mode, avait luxueusement meublé sa résidence de la rue du Bac (1) et le « tutoiement » dont il avait affecté de se servir en arrivant au pouvoir n'avait pas duré longtemps.

En somme, c'était un « premier commis » assez acceptable pour l'époque et il serait injuste de lui imputer toutes les erreurs de la politique du Directoire pendant la durée d'un ministère dont les vingt mois furent du reste remarquablement remplis. Peu de ministres des affaires étrangères ont présidé à autant d'actes internationaux portant la signature de la France. Mais beaucoup de négociations importantes échappèrent complètement au ministre et même aux représentants de la République dirigés par lui. Ses meilleurs collaborateurs furent les chefs des armées victorieuses, en Italie et sur le Rhin. Armistices et traités, à Cherasco,le 28 avril 1796; à Plaisance, le 9 mai ; à Brescia, le 5 juin ; à Bologne

(1) C'était là qu'était alors installé le ministère des Relations extérieures, dans l'ancien hôtel Galliffet. Les Archives occupaient l'hôtel MaiH-epas, rue de Grenelle.

le 28 juin, portent la marque. du jeune général en chef Bonaparte. C'est encore Bonaparte qui, en 1797, signera la convention de Bologne avec la Toscane, le traité de Tolentino avec le Pape, les préliminaires de Léoben avec l'Empereur, et présidera à la chute de Venise. De même, en Allemagne, c'est Moreau qui mettra sa signature au bas de conventions diplomatiques avec le Wurtemberg, Bade, la Souabe, la Franconie et l'Autriche,

La disgrâce de Delacroix, en juillet 1797, fut surtout une mesure politique destinée à permettre à Talleyrand d'entrer en scène (1). Très entichée de l'ancien évêque d'Autun. Mme de Staël venait de le mettre en relations avec Barras. La première entrevue avec le puissant Directeur dans sa jolie maison de Suresnes a été complaisamment racontée par Talleyrand. « Depuis ce temps, — ajoutc-t-il, — je n'ai eu qu'à me louer de Barras. C'était un homme passionné, tout de mouvement, d'entraînement. Il n'y avait pas deux heures que je le connaissais que j'aurais pu croire que j'étais, à peu de chose près, ce qu'il aimait le mieux. Quelque temps après, le Directoire voulut faire un changement dans le ministère. Barras y consentit mais à condition que son nouvel ami serait ministre des Relations extérieures. » De son côté, Mme de Staël se vante de son intervention (2). « M. de Talleyrand semblait alors le meilleur choix possible pour le département des affaires étrangères puisqu'il voulait bien l'ac-

(1) Pour cette crise, voir Truguet, I.

(2) Considérations sur la Récolnlioii, I.

cepter. Je le servis efficacement à cet égard en le faisant présenter à Barras par un de mes amis et en le faisant recommander avec force. M. de Talleyrand avait besoin qu'on l'aidât pour arriver au pouvoir, mais il se passait très bien des autres pour s'y maintenir. Sa nomination est la seule part que j'ai eue dans la crise qui a précédé le 18 fructidor et je croyais ainsi la prévenir. Car on pouvait espérer que l'esprit de M. de Talleyrand amènerait une conciliation entre les deux partis... »

Talleyrand ne devait pas justifier, comme conciliateur, les pronostics optimistes de sa célèbre amie Mme de Staél. Obligé de Barras, devenu sa créature, il ne put — ni ne voulut, — deux mois après son entrée au ministère, se séparer de celui qui l'avait si bien accueilli. Le tout-puissant directeur et l'ancien évêque défroqué étaient d'ailleurs faits pour s'entendre. L'ombre des deux sinistres compères plane tristement sur les deux dernières années du Directoire. Quoique de valeurs très différentes, ils eurent mêmes ambitions sans idéal, mêmes procédés, mêmes besoins d'argent, mêmes façons de s'en procurer, même inconscience et même suffisance.

En somme, Barras proposa Talleyrand, La Révellière suivit son collègue et Barthélémy, désireux de voir Delacroix quitter le ministère, appuya cette candidature. Mais Carnot, qui disait « que dans cet homme il y avait quelque chose qui le mettait au-dessous de la bête (1) », combattit énergique-

1) Mémoires sur Carnot, II, 116.

ment le protégé de Mme de Staël, et Rewbell, très clairvoyant ce jour-là, vota, par extraordinaire, avec Carnot. Leurs deux voix furent données à Colchen (1); Talleyrand eut les trois autres.

Pour en finir avec Delacroix, ajoutons que ce personnage, bien que révoqué en juillet 1797 (2), fut discuté deux mois plus tard pour remplacer Barthélémy proscrit au 18 fructidor. Sur la liste décuple des Cinq-Cents, il obtint alors 195 voix, — le même chiffre que le général Augereau. A son retour de La Haye, où il venait de représenter la République, Delacroix fut de nouveau candidat au Directoire, au printemps de 1799, 307 voix lui furent données aux Cinq-Cents et 16 aux Anciens pour remplacer Treilhard, puis 244 voix aux Cinq-Cents pour remplacer Merlin de Douai. Ces votes vengèrent un peu l'ancien ministre des attaques exagérées dont il avait été l'objet. Et il faut supposer que Bonaparte, qui, en 1790 et 1797, avait été en relations constantes avec Delacroix, n'avait pas conservé mauvais souvenir de lui, puisqu'aussitôt après le 18 brumaire il lui confiait une des plus importantes préfectures de France, celle des Bouches-du-Rhône, où l'ancien commis de Turgot, qui avait été à bonne école, se montra du reste très bon administrateur. Transféré

(1) Pour Colchen, voir plus loin. — M. Masson (Le Département des Affaires Étrangères, p. 405) a écrit : « En Talleyrand, Rcwbell admire un diplomate, La Révellière choie un néophyte, Barras cherclie un complice. » Il paraît cependant certain, — d'après le procès-verbal de la séance du Directoire du 27 messidor an V — que Rewbell vota contre Talleyrand,

(2) Arrêté du 28 messidor : « Le citoyen Delacroix, ministre des Relations extérieures est révoqué. » (A. N., AF* III, 177-976.)

à Bordeaux, Charles Delacroix y est mort sans fortune en 1805, laissant quatre enfants : une fille mariée en 1798 à Verninac de Saint-Maur, ancien ministre à Constantinople, dont nous aurons l'occasion de parler, et trois fils. Les deux aînés furent de très brillants soldats et le dernier devint l'un des plus illustres artistes de France : Eugène Delacroix.

Barthélémy. — Le personnel diplomatique de l'an IV, — Les anciens commissaires des Relations extérieures. — Généraux employés dans la diplomatie. — Modérés et régicides. — La deuxième coalition. — Chute de Talleyrand. — Le mini.stèrede Reinhard. — Sieyès cherche un général pour le seconder. — Appel adressé à Bonaparte.

Après avoir parlé des traditions laissées par la Convention et du ministre de Fan IV, passons rapidement en revue les principaux agents que la République pouvait employer utilement à l'extérieur à la fin de 1795.

Le diplomate français qui jouissait alors de la plus grande notoriété, Barthélémy, l'heureux négociateur des traités de Bàle, appartenait à la carrière. Né près de Marseille en 1747, neveu du célèbre abbé Barthélémy, auteur des Voyages d'Anacharsis, il avait d'abord débuté en Suède sous le comte de Modène puis sous le comte de Vergennes. Après être resté à Stockholm jusqu'en 1775, très appuyé par M. de Choiseul, il était passé à Vienne sous le baron de Breteuil, puis avait été nommé à Londres. C'est là qu'il se trouvait encore au moment des événements de 1789.

Dès qu'il voit se dessiner le mouvement politique,

Barthélémy commence son évolution. Il accepte résolument les idées nouvelles, tout en restant modéré, se crée adroitement de puissantes amitiés dans tous les camps et obtient, sous le ministère de M. de Lessart, le 2 février 1792, le poste de ministre du roi à Berne. Nommé par Louis XVI, il est assez habile pour se faire maintenir par la République, s'attire même, au dire de La Révellière, les sympathies de Robespierre, prend à Berne, une excellente situation et est chargé par la Convention des négociations de Bàle. Il se montre diplomate avisé et rend les meilleurs services.

Il avait alors quarante-huit ans. Fain, futur confident de Napoléon, alors secrétaire du Comité militaire de la Convention, trace ainsi son portrait : « Il est d'une haute stature, d'un extérieur simple qui se compose de modestie, d'aménité et de bonhomie. La bienveillance de son accueil inspire la confiance. Il soutient cette impression par une conversation facile qui décèle plus de pénétration que d'adresse, et plus de justesse que de brillant. » Toujours agressif pour ses collègues du Directoire, Barras insiste au contraire sur la froideur de Barthélémy : « Il parle peu, il est fort cérémonieux. Les diplomates sont accoutumés à croire que leur silence, leurs réticences et leurs politesses sont du génie. Si cela était exact, Barthélémy aurait tous les caractères du génie (1). »

(1) Laci'CtclIe {Mémoires, II, 43) dit de Barthélémy : « Comme sou oncle (l'abbc), il s'était longtemps entretenu avec les sages de l'antiquité, et la sérénité de son âme, l'aménité de ses manières, semblaient un doux iruit de ce commerce. »

Quoi qu'il en soit de cette appréciation si méchante de Barras, Barthélémy, que les traités de Bâle avaient mis en lumière et que le Directoire avait maintenu comme ambassadeur à Berne, entrait au Luxembourg le 26 mai 1797 (7 prairial an V) en remplacement de Letourneur. Les Anciens l'avaient nommé par 138 voix contre 75 données à l'ancien commissaire Golclien. Déjà, l'adroit diplomate passait pour être « faible et louvoyant (1) » . — « Il avait (dit M. H. Carnot)vécu de cette vie de fonctionnaire, qui ne développe aucune spontanéité. Il avait servi la République de Robespierre avec autant de ponctualité que la monarchie et avait même exécuté, avec rigueur, les lois portées contre les émigrés. Au fond, ce n'était ni un homme de gouvernement ni un homme de caractère. Il n'était pas royaliste, mais la monarchie devait convenir mieux que la République à cette nature neutre (2) . »

Barthélémy ne devait, du reste, demeurer que trois mois au Luxembourg. Compromis par sa liaison avec les clychiens, très disposé à marcher avec Pichegru, le nouveau directeur était une des victimes désignées du 18 fructidor. Arrêté, emprisonné, déporté en Guyane, il put s'échapper, gagner les États-Unis et l'Angleterre, et rentra en France peu après le 18 brumaire pour offrir ses services au Premier Consul.

Très fixé sur le caractère du personnage, Bonaparte ne lui confia aucun poste diplomatique. Mais il ne lui ménagea pas les honneurs. Barthélémy fut sénateur dès le 24 pluviôse an VIII, presque à la

(1) RaRRA-S, II, XVIII.

{2} Méxioires sur Carnot, II, 105.

création de l'assemblée (1), grand officier de la Légion d'honneur, puis comte de l'Empire. En 1814, le négociateur de Bàle fut même appelé à présider temporairement le Sénat.

On voudrait pouvoir terminer là cette brève notice biographique. En effet, Barthélémy (que l'empereur avait, en somme, très largement accueilli) eut la faiblesse, devant l'ennemi, de signer l'acte de déchéance. Après avoir joué un triste rôle dans la séance du 2 avril 1814, qu'il présidait, il fit même partie de cette députation extraordinaire de gens que la frayeur avait rendus inconscients, et qui, trois jours après la bataille de Paris, osèrent aller porter les compliments du Sénat au chef de la coalition victorieuse !

Aussi, l'ancien ambassadeur de la Convention futil fort bien vu par la monarchie restaurée! Créé pair de France par Louis XVIII, il disparut pendant les Cent-Jours, puis rentra pour voter la mort du maréchal Ney! Ministre d'État, marquis authentique en 1818! Type éternel du fonctionnaire, homme honnête mais sans convictions et sans caractère, le marquis de Barthélémy est mort en 1830, après avoir servi avec un égal succès et un égal dévouement tous les gouvernements de la France pendant soixante ans.

Parmi les autres diplomates de carrière dont les services pouvaient être utilisés à la fin de 1795, on

(1) Ce fut Barthélémy qui félicita Bonaparte au nom du Sénat, en 1802, après l'adoption par le peuple du « Consulat à vie ».

peut, après Barthélémy (qui, nous l'avons dit, continua ses fonctions en Suisse jiisqu'à son entrée au Directoire), citer plusieurs liommes distingués : Bourgoing, qui venait d'être mêlé aux négociations avec l'Espagne, Gaillard récemment envoyé à Berlin le 23 messidor an III (11 juilletl795), et aussi d'anciens employés du ministère comme Otto et Reinhard, ou des commissaires de la Convention comme Miot ou Golchen.

Les noms de tous ces diplomates reviendront forcément dans ces études. Il est donc utile de dire quelques mots sur chacun d'eux.

Bourgoing, — le baron François de Bourgoing, — dont nous verrons le rôle à côté de Pérignon aux Pyrénées-Orientales, né à Nevers en 17oo, avait presque constamment habité l'Espagne depuis l'âge de vingt-deux ans : comme secrétaire de 1777 à 1785 avec le comte de Montmorin, puis, comme chargé d'affaires et ministre, de 1791 à février 1793. Il avait accepté résolument, en 1795, de seconder les efforts de la Convention. Malgré cela, le Directoire ne lui confia aucun poste, mais, sous le Consulat, Bourgoing fut ministre à Copenhague et ultérieurement à Dresde.

Gaillard, le seul ambassadeur en titre avec Barthélémy, avait près de soixante ans; c'était un « vieux routier, sachant son monde, connaissant les cours, ayant l'usage et la pratique des choses politiques; vieillard quelque peu sceptique', amoureux des livres,pénétré d'Horace, point trop promptni susceptible (1). » Il avait débuté à l'intendance de Limoges

(1) F. Masson, ies Diplomates..., p. 156.

SOUS Turgot, puis était entré dans la diplomatie en 1769 et avait résidé à Parme, Cassel, Copenhague, Saint-Pétersbourg, et enfin à la Haye, où la Révolution l'avait trouvé chargé d'affaires. Appelé au « département » par le ministre Lebrun, Gaillard avait, en 1794, rempli une mission secrète en Allemagne à la satisfaction du Comité de salut public. Sa nomination en Prusse étaitle couronnement justifié d'une honorable carrière.

A Berlin, l'ambassadeur se montra serviteur empressé de la politique du Directoire, mais sa mission fut sans éclat, et en somme sans résultats heureux. Remplacé par Sieyès en floréal an VI (mai 1798), il fut, personnellement, regretté par la cour. Le ministre Sandoz écrivit alors que la nomination de Sieyès serait désagréable au roi de Prusse tandis que Caillard « par sa droiture et sa conduite sage et réservée, s' était âcquïs des titres à sa confiance. «Au point de vue français, Caillard avait obtenu peu de chose et n'avait pas su, dans plusieurs circonstances, parler assez haut. Excellent auxiliaire et excellent employé plutôt que chef de mission, il trouva à son retour de Berlin, à Paris même, une situation qui lui convenait parfaitement : garde des archives au ministère.

Excellents employés aussi, Otto et Reinhard, mais avec plus d'envergure. Tous deux protestants, tous deux d'origine allemande : Otto, Badois; Reinhard, Wurtembergeois.

Otto, né en 1754, était longtemps resté aux États- Unis comme secrétaire. Depuis 1793, il travaillait au

ministère, où Lebrun l'avait appelé comme premier commis en remplacement de Maret, désigné pour Naples (1). Soupçonné de modérantisme, Otto avait été emprisonné pendant quelques semaines (brumaire-frimaire an III) sous prétexte de correspondance avec des agents politiques à l'étranger. Il avait ensuite repris sa place et paraissait en ligne pour devenir chef de mission (2).

Reinhard, plus jeune de cinq ans, après avoir fait des études théologiques et beaucoup de mauvaises poésies, était venu s'installer à Bordeaux, comme professeur, au moment de la Révolution. Il s'était lié alors avec quelques personnages du pays, qui, devenus députés de la Gironde, l'avaient fait entrer dans la diplomatie. Reinhard résida d'abord en 1702 à Londres, où il connut Talleyrand, puis à Naples avec le baron de Mackau. Entré au ministère sous Def orgues (3), à la fin de 1793, il s'y était montré

(1) Maret, — le futur duc de Bassano, — né en 1763, journaliste, puis employé aux Relations extérieures, partit pour Naples en juillet 1793. Arrêté en route par les Autiiciiiens, il resta trente mois captif. (Voir l'étude sur Canclaux.) Maret devint secrétaire général des consuls après le 18 bruniaire, puis ministre de Napoléon.

(2) Otto fut plus tard ministre à Londres et à Munich, conseiller d'État, ambassadeur' à Vienne, ministre d'État, comte de Mosloy.

(3) Les ministres des Relations extérieures depuis 1789 jusqu'à la suppression des ministères avaient été : le comte de Montmorin (déjài en fonctions depuis 1787), jusqu'au 20 novembre 1791; de Lessart, jusqu'au 10 mars 1792; Dumouriez, du 15 mars au 13 juin 1792 ; le maréchal de camp marquis de Chamboi»aS| jusqu'au 23 juillet; Bigot de Sainte-Croix, jusqu'au 10 aoû^; Lebrun-Tondu, jusqu'au 21 juin 1793; Deforgues, jusqu'au 2 ay^'il 1794-13 germinal an II. Les commissaires furent alors institué»». (Buchot, Miot et Colchen remplirent ces fonctions.)

On remarquera que deux généraux figiu-ent sur la liste des derniers ministres de la monarchie; Dumouriez et le maréchal de

le modèle des commis. Depuis le 24 juin 1795, il était ministre à Hambourg et nous le retrouverons plus tard en Italie avant de le voir, en 1799, remplacer Talleyrand, pour quelques semaines, comme ministre (1).

Passons aux anciens commissaires des relations extérieures de la Convention. Inutile d'insister sur Buchot, pitoyable personnage qui, après avoir été prêtre, régent de collège, procureur général syndic du Jura, avait obtenu^ sous la Terreur, ce poste de commissaire, et qui, de chute en chute, finit comme employé sur le port au charbon de Paris (2) ! Son insuffisance ayant été vite reconnue, et Mangourit, ancien consul aux États-Unis, ayant refusé la succession, « les principaux chefs de service, Miot, Otto, Colchen, Reinhard, furent appelés au Comité de salut public où ils furent examinés par les représentants chargés de la section diplomatique (3). » Miot fut choisi et entra immédiatement en fonctions le 18 brumaire an III (8 novembre 1794). Né à Versailles en 1762, il avait débuté dans l'administration comme commissaire des guerres, puis avait servi dans les bureaux de la Guerre. Deforgues

camp marquis de Cliambonas. Bigot de Sainte-Croix avait été ollî cier de dragons.

(1) Sous le Consulat, Reinhard fut ministre en Suisse et à Hambourg, puis, en 1806, résident en Moldavie et ministre à Cassel. Il se rallia à la Restauration, puis au gouvernement de Juillet, et mourut en 1837.

(2) Pour Buchot, voir Taine, Les Origines, VIII, 27.

(3) F. Masson, Le Département des Affaires étrangères pendant la Révolution, p. 325. Une partie des notes biograpliiques de ce chapitre m'a été fournie par le livre si remarquablement documenté de M, Masson.

l'avait fait venir au Département, où son tact, son instruction très vaste et sa ' parfaite éducation l'avaient fait remarquer. Comme secrétaire g^énéral, puis comme commissaire, Miot tint dignement sa place et c'est pendant son passage au pouvoir qu'eut lieu la reprise des rapports diplomatiques avec la Toscane représentée par le comte Carlctti. Des relations affectueuses s'établirent alors entre l'envoyé du grand-duc et le commissaire. Elles facilitèrent la mission de iMiot àFlorence àla fin de 1 795 (1).

Quant à Colchen, — le dernier commissaire de la Convention, — après avoir dirigé longtemps une étude de notaire, il était entré au ministère en 1792, à quarante ans, grâce à l'appui de Dumouriez. Lié avec Collot d'Herbois, il avait passé pour terroriste en 1793 mais s'était ensuite rangé parmi les thermidoriens. Delacroix le garda d'abord rue du Bac, puis l'envoya à Lille en juin 1797 comme secrétaire général de la mission diplomatique présidée par Letourneur. Peu après, — nous l'avons déjà vu, — Colchen fut un moment le compétiteur de Talleyrand(2).

En somme, ces commissaires, surtout pendant les derniers mois de l'an III, avaient rempli des fonc-

(1) Miot rendit de grands services pendant la campagne de 1796-1797 en Italie, fut ambassadeur à Turin, secrétaire d'État de la guérie en 1800, tribun, conseiller d'État, puis ministre de Joseph Bonaparte à Naples et à Madrid. 11 ne se rallia pas à la Restauration, entra à l'Institut et ne mourut qu'en 18H, laissant des mémoires intéressants. Le roi Joseph l'avait créé comte de Mélito.

(â) Colchen était originaire de Metz. Il fut préfet de la Moselle en 1800, sénateur et comte de l'Empire. Pair de France en 1814 et aux Cent-Jours, exclu de la Chambre des pairs parla deuxième Restauration, réintégré en 1819. (1752-1830.)

LES DII'LOMATES DU DIRECTOIRE al

tions peu importantes. Simples agents du puissant Comité de salut public, et spécialement de la Section diplomatique du Comité, ils n'avaient guère eu qu'à enregistrer les décisions prises. Merlin de Douai. Cambacérès, Boissy d'Anglas, Rewbell, Louvet, Sieyès (1), Treilhard, Jean Debry, membres de cette section diplomatique, avaient été, en 1794 et 1795, les véritables directeurs de la politique extérieure de la République.

La plupart de ces personnages devaient, plus tard, occuper des places très en vue. Tous étaient des hommes de valeur, ayant le goût du travail et très bons « patriotes ». Tous aussi, sauf Louvet et Boissy, étaient d'opinions ardentes et avaient voté la mort du roi. Or, si la qualité de régicide était toujours la meilleure des recommandations pour arriver au pouvoir à Paris en 1795, le moment n'était pas venu de s'en faire gloire à l'étranger; le drame du 21 janvier était encore trop récent. Au moment où la France venait, depuis les traités de Bàle, de faire accepter la forme de son gouvernement et tentait de reprendre sa place diplomatique en Europe, il avait semblé impossible d'envoyer dans les pays monarchiques des hommes que leur vote dans le procès royal eût spécialement désignés à la haine des souverains.

Sans vouloir en avouer la cause, le Comité de Salut public de l'an III avait donc choisi très justé-

(1) Rewbell et Sieyès négocièrent personnellement, à la Haye,' le traité de paix avec la Hollande, signé le 8 prairial an HT (27 mai 1795).

ment, pour représenter la République, des hommes politiques d'opinions relativement modérées ou même quelques diplomates de carrière qui s'étaient franchement ralliés à la Révolution. Aucune des désignations faites n^avait porté sur des régicides. Voici, du reste, quels étaient au commencement de l'an IV, les chefs de mission accrédités par la Convention et que le Directoire trouvait en fonctions.

A Constantinople, Verninac de Saint-Maur, homme d'esprit, journaliste et versificateur à l'occasion (1), avait récemment remplacé Descorches, ancien colonel, très jacobin ; Lallemant, longtemps secrétaire à Naples, gérait les affaires à Venise; Adet, médecin à Paris, puis administrateur des colonies en 1791, venait d'obtenir le poste de Genève; Lehoc, renvoyé de Hambourg, avait pris la place de Verninac en Suède; Hefflingeret Villars, tous deux fort peu connus, occupaient les postes da Valais et de Gènes; Grouvelle, littérateur distingué, homme fin et avisé, résidait depuis 1793 à Copenhague et avait su s'y faire une place importante; Cacault qui appartenait depuis longtemps à la carrière et auquel était réservé l'honneur de négocier en 1797, à côté de Bonaparte, le traité de Tolentino, portait le titre de chargé d'affaires en Italie (2); Noël, ancien prêtre, ancien rédacteur de

(i) Pour Verninac et De.scorches, voir Aubert-Dubiyet, III.

(2) Cacault avait été secrétaire à Naples pendant plusieurs années avant la Révolution et connaissait l'Italie à merveille. Il écrivait en 1792, une curieuse lettre, précisément à propos des choix diplomatiques : « Il faut écarter, — disait-il, — surtout des missions étrangères, les esprits âpres et actifs qui n'ont rien fait

journaux éphémères, que ses aptitudes pédagogiques avaient fait proposer après Varennes comme gouverneur du Dauphin, avait été désigné, pour la deuxième fois, pour La Haye.

En ajoutant à ces noms ceux des deux ambassadeurs en titre, Barthélémy et Gaillard, et ceux des deux diplomates de carrière récemment nommés ministres, Miot à Florence, Reinhard à Hambourg, on a la liste à peu près complète des représentants de la France au moment où les Directeurs s'installèrent au Luxembourg.

Or, les traités de Bâle avaient terminé les querelles de la République avec deux grandes puissances, la Prusse et l'Espagne. Dès la fin de juin 1795, Gaillard avait été envoyé à Berlin, mais la Convention n'avait pris aucune décision pour Madrid, bien que le roi d'Espagne eût désigné, en août, le chevalier d'Yriarte pour Paris. Get ambassadeur n'avait pu venir en France à cause de son état de santé, et le marquis del Campo, successeur de d'Yriarte venait d'être annoncé. Il était donc nécessaire, en novembre 1795, de désigner le plus

de bon en France, et qui, en pays étranger, se donnent pour des prodiges. Qu'on éprouve, qu'on examine toujom's avant de nommer un sujet pour travailler au dehors, abandonné à luimême, Iiors de la vue de l'administration, s'il a le jugement sain et droit. Une tête mal laite gâte et embrouille toutes les affaires ; les protégés sont le fléau de nos intérêts en pays étranger; les hommes en crédit veulent pousser leurs amis, leurs parents. Quand les emplois sont donnés à la faveur, les choix sont souvent mauvais. N'y aurait-il pas moyen de fixer, de déterminer l'avancement dans la carrière des Affaires étrangères comme dans les autres, d'après des règles... »

tôt possible, par réciprocité, un ambassadeur pour se rendre à la cour des Bourbons d'Espagne.

Le choix à faire parut fort embarrassant. On ne pouvait songer à désigner un des gros personnages de la République ou l'un des membres de l'ancien Comité diplomatique puisque, nous l'avons dit, tous avaient un passé qui les eût desservis auprès de souverains, cousins de Louis XVL Parmi les diplomates de carrière, aucun ne semblait avoir l'envergure nécessaire pour amener l'Espagne à renouveler, au profit de la République, le pacte de famille autrefois conclu avec la monarchie. Il était du reste indispensable de nommer un homme de bonne compagnie et de grande notoriété, susceptible par son origine et son milieu, de tenir dignement sa place dans un pays où les anciennes traditions passaient pour être si jalousement conservées. Rewbell pensa qu'un général d'opinions modérées, pouvait, mieux qu'un homme politique, représenter utilement le Directoire. Il proposa donc, à l'une des premières séances tenues au Luxembourg, d'envoyer à Madrid un des chefs militaires qu'il avait personnellement connus : le ci-devant comte de Canclaux.

Ce général s'était couvert de gloire en Bretagne à plusieurs reprises, en 1793 et 1795, et avait pris d'habiles mesures pour la pacification du pays. Commiî représentant aux armées, Rcan bell avait pu apprécier sa modération et sa courtoisie. Canclaux était d'ailleurs disponible. Il venait de résigner, depuis quelques semaines, son commandement de l'armée des Côtes de l'ouest.

La proposition de Rewbeli fut unanimement approuvée par ses collègues. Un décret nommant le général Canclaux ambassadeur à Madrid fut même préparé. Mais Re^Ybell n'avait pas consulté son ami ! Canclaux était souffrant, songeait à se remarier et ne se souciait pas d'aller à Madrid comme porte-paroles du nouveau gouvernement. Il refusa donc très nettement, se déclarant trop malade pour entreprendre un voyage aussi lointain (1).

L'idée de Rewbeli avait cependant paru excellente. A défaut de Canclaux, n'existait-il pas d'autres généraux connus, d'opinions modérées et d'allures courtoises, disposés à franchir les Pyrénées ? C'est ce que le ministre Delacroix fut chargé de demander à son collègue de la guerre, Aubert- Dubayet. Sur la recommandation expresse de Dubayet, le nom du général Pérignon fut proposé, discuté et immédiatement accepté par le Directoire (2).

C'était le premier soldat appelé à s'occuper de diplomatie depuis Dumouriez et le marquis de Chambonas, ministre des affaires étrangères en 1792. Dès lors, pendant vingt ans, c'est-à-dire jusqu'en 1815, bien des généraux brigueront l'honneur de représenter la France à l'étranger (3). A peine

(1) Voir l'ùtudc sur Canclaux, II.

(2) Voir l'ÉniGNox, III, pour les détails cuiieux de cette désignation.

(3) Voici quels furent les soldats diplomates après le Directoire :

-Sous le Consulat, Duroc, à Berlin et Pélersboury; Lavuliette, à

Pérignon est-il désigné, que d'autres soldats, plus ou moins célèbres, songent à entrer, eux aussi, dans la carrière diplomatique. Le 20 frimaire an IV (10 décembre 1795) un obscur général en garnison à Paris, Foissac de Latour, se met carrément sur les rangs. Sa lettre paraît assez curieuse pour mériter d'être reproduite ici en entier.

A Paris, 20 frimaire de l'an IV de la République française, rue du Marais du Temple, n» 7.

Le général de division Foissac, employé à Paris, au Directoire exécutif.

Citoyens,

Il paraît, par toutes les relations publiques, que c'est sur les officiers ge'ne'raux que se fixe plus particulièrement votre choix pour leur confier les ambassades de la République près des gouvernements avec lesquels elle entretien des relations d'amitié. Mon grade, l'ancienneté de mes services, quelques connaissances acquises par la lecture réfléchie de rhistoire, des traités de paix, du droit public; enfin des notes intéressantes recueiUies

Diesde; Mac Donald, à Copciiliaguc; Lannes, à Lisbonne; .lourdan, en Italie; Bcurnonville, à Berlin et à Madrid; Glarke, en Étrurie; d'Hcdouville, en Russie; Andrcossy, en Angleterre; Gouvion Saint-Cyr, en Espagne; Rapp, en Suisse; Brune, en Turquie.

Sous l'Empiic, la liste est plus longue encore I Napoléon em- ]iio\a à l'étranger les généraux Gardane, Dupont-Ghaumont, de Saint-.Josf'])li, Savary, Bcssicres, llulin, Junot, Gaulaincourt, Sébasliaiii, Montboloji, Andréossy, de Narboimc, etc.

Tous ces généraux furent ambassadeurs ou cluirgés de missions spéciales. Mais, en principe, Bonaparte n'aimait pas charger de négociations diplomatiques des généraux employés aux armées dans les pays où il s'agissaU de négocier. En voici im curieux exemple : au début du Gonsulat, Murât, qui commandait dans le sud de ritalie, fut chargé de certaines négociations avec la cour

sur les relations politiques et commerciales de tous les peuples de lEurope, mais surtout l'usage très familier de la langue allemande telle qu'on la parle en Saxe, à Vienne, en Prusse, avec la même facilité pour l'écrire, m'enhardissent à vous prier de me comprendre sur la liste des officiers qui peuvent être utiles à l'Etat dans les importantes fonctions de plénipotentiaire et d'ambassadeur. Je ne vous parlerai pas de moi sous d'autres rapports. Ma moralité, mes principes politiques doivent vous être prouvés par les comptes rendus sur ma vie entière et par la conduite que j'ai tenue depuis le commencement de la Révolution. Parmi ses membres, le Directoire en compte qui me connaissent assez pour me rendre la justice à laquelle je crois pouvoir prétendre comme homme privé, comme citoyen, comme militaire. Au surplus, je soumettrai au Directoire toutes les preuves qu'il croira exiger de moi pour établir solidement sa confiance. — Salut et respect.

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