FOISSAC
La décision prise en réponse par le Directoire est plus curieuse encore que la missive de Foissac. Dix jours plus tard, — le 21 décembre (1" nivôse) — paraît un arrêté qui comble les vœux du général : « Le Directoire arrête que le citoyen Lehoc, ambas-
de Naples. Mais lorsqu'il fut question d'une paix définitive, le Premier Consul désigna Alquier (alors ambassadeur en Espagne), pour traiter. Talleyrand écrivit alors à Murât, le 14 ventôse an IX (4 mars 1801) : « Le zèle et l'iiabilcté dont vous avez l'ait ])rcuvc dans vos rapports avec les généraux napolitains et votre excellente correspondance auraient sans doute déterminé le Premier Consul à vous laisser le soin do terminer cotte négociation. Mais il tient à la maxime et il veut en faire une règle générale de distraire en temps de guerre les fonctions militaires des fonctions civiles. Ces deux services se secondent mieux lorsqu'ils sont séparés que lorsqu'ils sont confo:pdus, et le citoyen Alquier se trouvera singulièrement aidé par votre influence personnelle et par celle de votre armée... « (Arcli. A. E. Naples, 127-92.)
sàdeur de la République en Suède, sera rappelé et qu'il sera remplacé par le général Latour-Foissac. »
Mais cette nomination hâtive n'est pas longtemps maintenue. Foissac de Latour est un cidevant. Il a des parents émigrés et, d'après une loi du 21 nivôse an III, ne peut, par conséquent, être désigné pour représenter la République! Delacroix propose donc au Directoire de rapporter sa décision du 1" nivôse. Le 21 nivôse an IV, un an, jour pour jour, après la loi invoquée, paraît un nouvel arrêté : « Le citoyen Foissac ne peut remplir les fonctions d'ambassadeur qui renferment éminemment celles interdites par la loi aux parents d'émigrés. »
Le pauvre Foissac n'eut donc pas à quitter Paris. Il figure néanmoins comme ambassadeur sur YAlmanacli pour l'an IV (1) et obtint ultérieurement une petite indemnité. Le 13 floréal (2 mai 1796), une somme de douze cents livres en numéraire lui fut accordée « pour les dépenses qu'il avait faites à l'occasion de l'ambassade de Suède à laquelle il avait été nommé (2). »
(1) Cette inscription ne se justifie guère, cai* ïAlmauach ac parut qu'en mais 1796, et, depuis le 10 janvier, Foissac n'était plus ambassadeur.
(2) Foissac était né à Lunéville en 1762. Il avait servi dans l'armée royale depuis 1778. C'était un médiocre soldat. Après Tinsuccès de .sa démarclic il resta employé à Paris ])endant duu.x ans. Envoyé en 1798 en Italie, il reçut le commandement de Mantoue et y manqua totalement d'énergie. La place se jcndit. A son letour de captivité, Foissac tomba dans une disgrâce complète. Les consuls lui firent délcndre de porter l'unil'ormc. (Lettre au ministre de la Guerre du 5 thermidor an Vlil) (24 juillet 1800). 11 est mort en 1804.
. Cet infortuné général ne doit pas être confondu avec un autre général du même nom qui commanda brillamment une brigade de cavalerie, en 1814, dans les oi)ératioiis autour du Reims.
Quelques jours après l'extraordinaire désignation de Foissac pour la Suède, le Directoire ofi're une autre ambassade à un général. Mais, cette fois, c'est d'un général célèbre qu'il est question, de Pichegru, que déjà l'on soupçonne, que l'on veut éloigner des commandements actifs en lui offrant une brillante compensation. L'arrêté est signé le 5 nivôse (25 décembre) : « Le général Pichegru, commandant en chef de l'armée de Rhin et Moselle, est nommé ambassadeur de la République française près la Porte ottomane. »
Pichegru a. d'autres ambitions ! Il aspire à jouer un rôle politique, ne veut à aucun prix quitter la France et refuse le poste lointain qui lui est offert. En mars 1796, il demande pourtant à être relevé de son commandement et le Directoire lui offre encore une ambassade. Celle de Constantinople venant d'être donnée à Aubert-Dubayet, c'est à Stockholm qu'un arrêté du 3 avril (14 germinal an IV) envoie l'encombrant Pichegru, en remplacement de... Foissac ! En même temps, la lettre suivante lui est adressée : « Lorsque le Directoire exécutif, citoyen général, s'est rendu aux demandes réitérées que vous lui avez faites de vous donner un successeur dans le commandement de l'armée du Rhin, il n'a cédé à vos vœux que dans l'espoir de vous employer encore au service de la République d'une manière aussi utile pour elle qu'honorable pour vous-même. Il a pensé qu'après avoir contribué si puissamment à établir la liberté française les armes à la main, vous saurez, dans une autre carrière^ participer a son afl'ermissemerit d'une manière non moins effi-
cace. En conséquence, jaloux de vous donner une nouvelle preuve de sa confiance et de son estime, il vous a nommé ambassadeur de la République française en Suède. Le Directoire exécutif est assuré qu'en traitant les grands intérêts de l'État vous ajouterez à l'éclat de vos exploits guerriers celui de succès importants dans les négociations politiques; et qu'ainsi vous mettrez le comble à votre gloire, en acquérant de nouveaux titres à la reconnaissance nationale (1). »
Malgré cette lettre flatteuse, Pichegru refuse d'aller en Suède, comme il a refusé d'aller en Turquie. Il se retire dans la Haute-Saône et ne reparaît sur la scène politique que l'année suivante, après son élection au conseil des Cinq-Cents,
La nomination d'Aubert-Dubayet à Constantinople avait été décidée le 7 février (19 pluviôse). C'était — après Pérignon, Foissac et Pichegru — le quatrième général désigné pour entrer dans la diplomatie depuis trois mois! La candidature de Schérer fut aussi, un instant, posée. Après l'avoir remplacé à la tête de l'armée d'Italie, Bonaparte écrivit à son sujet : « Il m'a paru voir en Schérer un homme pur et éclairé. Il me paraît fatigué de la guerre qui a altéré sa santé. Ne pourra it-on pas l'employer comme ambassadeur'! Il a la connaissance des hommes et l'extension morale... (2). » Aucune suite
(1) Moniteur du 19 germinal an IV-8 avril 1796,
(â') II peut paraître curieux de rapprocher ce jugement des
notes données par Sclicrer sm' Bonaparte en 1793, avant le
13 vendémiaire : « Vingt-sept ans, né à Ajaccio, cet officier est
général de l'armée de l'artillerie dans laquelle arme il a des con-
ne fut alors donnée à la recommandation de Bonaparte, mais Schérer devait, l'année suivante, remplacer Pétiet au ministère de la guerre.
A la fin de 1796, deux autres généraux reçoivent des fonctions diplomatiques. Rewbell propose une fois de plus son ami Canclaux pour une ambassade et fait offrir le poste deNaples à l'ancien défenseur de Nantes. Canclaux, dont la santé est complètement rétablie et qui est las de son inactivité, accepte avec reconnaissance le périlleux honneur de se rendre à la cour de Marie-Caroline, sœur de Marie-Antoinette. Presque en même temps, espérant obtenir un traité séparé avec l'Empereur, le Directoire se décide à faire passer par l'Italie un plénipotentiaire spécial. Sur la recommandation de Carnot, le général Clarke quitte Paris avec le titre officiel d' « Envoyé extraordinaire près la cour de Vienne ».
Les choix effectifs d'ambassadeurs militaires faits pendant la première année du Directoire étaient en somme très judicieux. Pérignon, Dubayet et Canclaux étaient des hommes de valeur, ayant tous trois commandé en chef, ayant eu des heures glorieuses. Ces diplomates improvisés appartenaient à des familles anciennes et possédaient les qualités d'éducation indispensables. Ils semblaient devoir tenir honorablement leur place et rendre de bons services à la République.
Mais, quoique fort attachés à la Constitution de l'an III et très loyalement républicains, Canclaux et
naissances réelles, mais ayant un peu trop d'ambition et d'intrigues pour son avancement. »
Pérignon passaient pour assez peu jacobins. Très vite, leur modération d'idées devait leur être reprochée. Accusés de se laisser griser par des politesses de cour, ils furent tous deux taxés de faiblesse dans leurs revendications journalières et nous verrons q\ie cette soi-disant faiblesse fut étrangement exploitée par des secrétaires trop passionnés mis auprès d'eux pour les surveiller et pour stimuler leur zèle.
Remarquons que ces trois ambassadeurs effectifs furent nommés pendant le ministère de Delacroix qui, quoique régicide, s'entourait volontiers d'hommes modérés. Aussitôt que Talleyrand arrive au pouvoir, ou du moins après le 18 fructidor (4 septembre 1797), tout change. Le nouveau Directoire ne nommera plus guère que des hommes très ardents ou ayant donné des gages certains à la la Révolution, c'est-à-dire d'anciens conventionnels compromis parleurs votes de 1793. Barras en note cyniquement la raison dans ses Mémoires : « Le goût des places et même des ambassades, continue et redouble. Nos anciens collègues de la Convention nationale, plus nombreux que jamais, disaient: « Pourquoi laisserions-nous aux aristocrates tous « les avantages de la société, toutes les prérogatives « que nous avons eu la modestie de rejeter si long- « temps.» J'avoue que je suis tout à fait de l'avis des conventionnels plaignants; je crois qu'on ne peut fonder une république sans républicains, que pour soutenir une organisation sociale aussi nouvelle au
milieu de la vieille Europe, nous n'avons qu'un moyen, c'est de placer partout, à l'extérieur comme à l'intérieur, les hommes qui sont le plus attachés à la liberté et lui ont donné des gages. »
Ces lignes ont été écrites (1) quelques semaines après cette journée du 18 fructidor où les triumvirs — Barras, Rewbell, La Révellière — viennent de vaincre, grâce à l'armée jacobine, conduite par Augereau que Bonaparte a prêté. Les modérés du Directoire, Carnot, Barthélémy ont disparu. Picliegru a été démasqué. Pour sauver la Constitution, la majorité du Directoire a cru devoir revenir aux procédés des années terribles de la Révolution ; toutefois, la déportation a remplacé l'échafaud. Six semaines après la « Journée », la République de fructidor a été consolidée par le traité signé par Bonaparte à Campo-Formio. Le succès a été complet et paraît définitif.
Le Directoire fructidorien, où Merlin de Douai et François de Neufchâteau viennent d'entrer, se grise alors de sa victoire. Pour prouver sa force à l'Europe, il perd toute mesure, et affecte, par des choix
(1) Les Mémoires de Barras seront souvent cités dans les études qui suivent. Ainsi que l'a fait remarquer leur éditeur, M. Georges Duruy, dans une de ses magistrales Préfaces (tome II), ces mémoires se composent de deux cléments distincts : une série de résumés analytiques des séances du Directoire, et une série d'anecdotes, de commentaires et de jugements sur les personnages et les faits. Les jugements de Barras sont souvent contestables et inexacts, parfois odieux, mais presque toujours intéressants. Quant au résumé analytique, il constitue une des sources les plus précieuses de l'histoire du Directoire. Écrit au jour le jour, il offre forcément de grandes garanties d'exactitude et donne la chronologie vraie des événements.
déplorables, de braver les vieilles monarchies. Tl faut que les fonctionnaires modérés de la diplomatie disparaissent, comme Carnot et Barthélémy ont disparu. Canclaux et Pérignon (d'ailleurs un peu discrédités) sont remplacés par des personnages qu'on estime plus énergiques, qui sauront parler plus haut. Un des premiers actes du Directoire, après sa victoire, sera de nommer le régicide Treilhard auprès de la sœur de Marie-Antoinette. A Madrid, on envoie l'ardent Truguet, ancien ministre de la marine, tombé du pouvoir en même temps que Delacroix. Et, désormais, les choix diplomatiques vont en s'accentuant chaque jour. En janvier 1798, Treilhard est remplacé par Brune, général jacobin, et c'est le fougueux Bernadotte qui part pour Vienne avec les idées les plus combatives (1). Dans le courant de cette même année, dix régicides représentent la République : Delacroix à la Haye, Garât, puis le général Lacombe Saint-Michel à Naples, Guillemardet à Madrid, Treilhard, Bonnier et Jean Debry à Rastadt, Lamarque à Stockholm (2), Alquier à Munich, Sieyès à Berhn (3) !
(1) Ces gonôraux furent d<5sign6.s en même temps après l'assassinat de Dupliot. Biune ne rejoignit pas. (Voir les études sur Canclaux et Bernadotte.)
Il fut aussi question d'Augereau pour remplacer Aubert- Dubayet.
Ces trois généraux, Brune, Bernadotte, Augereau, marcliaii-nt alors avec les vainqueurs de fructidor. Bernadotte était le plus modéré.
(2) Lamarque ne fut pas agréé et ne put rejoindre.
(3) 11 faut ajouter à cette liste le nom de Fouché, désigné en 1799 poui' la Haye.
Pendant cette deuxième période du Directoire, — après Fructidor et Carnpo-Formio, — trois soldats encore : Truguet, Bernadotte, Lacombe Saint- Michel, ont donc occupé des postes d'ambassadeurs de la République.
Nous verrons qu'ils ne purent réussir dans leurs missions : Truguet, à cause de là haine de Talleyrand; Bernadotte^ par suite d'un incident fameux qui lui fut vivement reproché; Lacombe, enfin, parce qu'il arriva à Naples deux mois après Aboukir, alors que le roi Ferdinand se préparait à envahir les frontières romaines.
La situation extérieure de la France en septembre 1798 — au moment de l'arrivée de Lacombe à son poste — était d'ailleurs déjà partout bien changée depuis les heures brillantes de Campo- Formio. Parti pour l'Orient au mois de mai, Bonaparte avait pris Malte et le Caire, mais sa flotte venait de subir un désastre. Depuis le commencement de l'année, la politique du Directoire avait été maladroite et agressive, s'était montrée violente à Genève^ à Mulhouse, en Suisse et en Sardaigne. Talleyrand, qui ne s'était pas décidé à rejoindre Bonaparte (1), avait hésité, tâtonné, irrité toutes les chancelleries d'Europe par son manque de franchise et ses tergiversations. Il avait berné l'ambassadeur turc à Paris, mais le sultan Sélim lui avait
(1) Voir AUBERT-DUBAYET, VII.
répondu en enfermant le chargé d'affaires Ruffin aux Sept-Tours. Le ministre avait laissé se briser l'alliance avec les États-Unis, se rompre l'entente avec le Portugal, se terminer sans résultat les conférences de Lille. Aussi, la République avait-elle paru décidément trop encombrante pour le repos du monde! Exploitant habilement toutes les rancunes de l'Europe, l'Angleterre avait promis des subsides et ébauché de nouvelles alliances. Une deuxième coalition allait se former et la marche de Ferdinand IV sur Rome était le prélude d'une nouvelle guerre à mort contre la Révolution.
Après l'éphémère succès de Championnet à Naples en janvier 1799, la Répuhhque connut alors les heures les plus douloureuses. Dès la fin du printemps, les armées de la coalition étaient partout victorieuses. Battu à Stockach le 25 mars par l'archiduc Charles, Jourdan avait dû se replier sur le Rhin. Battus aussi, Schérer à Magnano, le 5 avril; Morcau à Cassano, le 28 avril; Mac Donald à la Trebbia, le 19 juin ! Une sanglante et sauvage réaction ramenait les Bourbons à Naples. Un corps d'armée anglo-russe se préparait à envahir la Hollande et des troupes moscovites se présentaient aux cols des Alpes.
Pendant ce temps, la Constitution était violemment attaquée à Paris. Les élections de l'an VII avaient été nettement défavorables au Directoire et quatre nouveaux directeurs étaient entrés au Luxembourg : Sieyès, Gohier, Moulin et Roger Ducos. Barras seul avait réussi à surnager dans cette débâcle. L'édifice semblait crouler de toutes parts.
Talleyrand vit dès lors clairement qu'il n'avait plus rien à gagner dans cette maison en ruines. Peu estimé, peu aimé, compromis par ses tripotages, vilipendé dans la presse par son prédécesseur Delacroix et, à la tribune, par Lucien Bonaparte, entre autres, le rusé compère de Barras sentit le moment venu de disparaître temporairement pour réserver son avenir. Il a, dans ses Mémoires, expliqué son départ à sa façon : « Il était arrivé au Directoire ce qui arrive toujours aux despotes. Tant que rien ne résista aux armées dont il disposait, on le haïssait, mais on le craignait. Dès que ses armées furent battues, on le méprisa, on l'attaqua dans les journaux, dans les pamphlets, partout enfin. On n'épargna pas naturellement ses ministres. Cela me procura la facilité que j'attendais de quitter mon poste... »
Pour remplacer Talleyrand, démissionnaire plus ou moins volontaire le 13 juillet, le nouveau Directoire fait appel à Reinhard, l'un des diplomates de carrière dont nous avons parlé . Reinhard est d'ailleurs un ami de Talleyrand. Absent de France depuis longtemps, il n'est compromis avec personne; Il réside en Italie depuis 1797, a été successivement ministre à Florence, puis commissaire du gouvernement. Quinze jours plus tôt, il vient d'être nommé ministre en Suisse (1), et c'est en rejoignant son poste, alors qu'il purge une quarantaine au
(1) Lettres de Mme Rcinhnrd à sa mère, 72-80.
lazaret de Toulon, qu'il apprend, le 30 juillet, sa nomination au ministère.
Il n'arrive à Paris que vers la fin d'août, dans des circonstances particulièrement critiques . Bernadotte , ministre de la guerre depuis le 2 juillet, a énergiquement tenté, mais sans succès encore, de ramener la victoire sous nos drapeaux. La coalition vient de remporter un nouveau succès, plus inquiétant que tous les autres. Jouberl, sur lequel on a fondé de grands espoirs, vient de disparaître à Novi, le 15 août, et Moreau, qui a repris avec abnégation le commandement, n'a pu gagner la bataille. Les armées étrangères vont entrer en France par toutes les frontières. Brune et Masséna commandent les derniers soldats de la République.
L'insuffisance et l'impuissance du gouvernement ont encouragé les factions politiques. Les Jacobins se sont reformés depuis quelques mois, et malgré la fermeture de leur club, le 26 tbermidor, continuent à s'agiter, ont l'appui de la moitié des Cinq- Cents, escomptent une revanche prochaine. Les royalistes, eux aussi, ont cherché à profiter de l'anarchie. Frotté a soulevé la Normandie, Rougé a fomenté une redoutable insurrection dans le sudouest et menacé Toulouse. Pour mater les Jacobins et les monarchistes, pour conjurer le péril de gauche et le péril de droite, Sieyès, devenu l'âme du Directoire, n'a pas une puissance suffisante. Il lui a paru nécessaire, depuis plusieurs semaines, de faire appel à l'armée, de s'adjoindre un général glorieux et populaire pour le seconder. Cette fois, les méfiances et les jalousies contre les soldats ne
sont plus de mise 1 Un mois avant l'arrivée de Reinhard à Paris, Sieyès s'est décidé pour Joubert. Rien n'a été épargné pour grandir ce jeune général ambitieux de jouer un rôle, pour faciliter sa tâche en Italie, pour faire de lui le sauveur indiqué du Directoire.
Maintenant que Joubert est mort à Novi, à quel autre général réputé va-t-on faire appel? Moreau, Beurnonville, Mac Donald, auxquels Sieyès a aussi songé avant de se décider pour Joubert, et sur lesquels il croit pouvoir compter, paraissent irrésolus, incapables d'assumer les responsabilités d'un coup d'État. Le gouverneur de Paris, Marbot, homme d'énergie mais que ses amitiés jacobines ont compromis, vient d'être remercié le 11 août, avant Novi, et Lefebvre, qui l'a remplacé, n'est pas apte à jouer le rôle d'Augereau en Fructidor. Masséna et Brune sont à la tête des armées. On ne pourra s'adresser à eux qu'après des victoires.
Restent, parmi les soldats glorieux, Bernadotte et Jourdan. Mais Jourdan, membre du Conseil des Cinq-Cents, s'est nettement posé en adversaire du Directoire depuis le 30 prairial et se dit partisan des mesures révolutionnaires les plus graves. Une peut donc être question de réclamer son appui. Quant à Bernadotte, — collègue de Reinhard à la Guerre, — bien que ministre, il s'est depuis plusieurs semaines rapproché, lui aussi, des Jacobins du Manège. S'il doit se décider à agir, ce sera pour s'emparer personnellement du pouvoir et non pour seconder les ambitions d'un Sieyès ou d'un Barras. Depuis qu'il est au ministère, sa personnalité s'est affirmée et a
trop grandi. C'est un général glorieux mais gênant, dont on peut tout craindre. Barras lui arrache une promesse de démission le 28 fructidor (14 septembre) et son successeur, Dubois-Grancé, n'a ni autorité ni réels services de guerre. Celui-là non plus ne pourra pas prendre la place de Joubert!
Au lendemain de la chute de Bernadotte, — le 15 septembre, — rien n'indique donc encore sur quel soldat pourra s'appuyer le Directoire agonisant. La situation actuelle ne peut pourtant se prolonger davantage. Jourdan vient de tenter, aux Cinq- Cents, de faire prendre des mesures extrêmes en déclarant la Patrie en danger. Paris anxieux attend des nouvelles de Brune et de Masséna. S'ils ne réussissent pas à changer la fortune des armes, c'en est fait de la Constitution et de la République dans un avenir prochain !
Mais ce n'est pas seulement vers le Rhin et les Alpes, où vont se livrer les batailles de Bergen et de Zurich, que se tournent les regards de la France. Puisqu'aucun des généraux pressentis ne peut ou ne veut se charger du coup d'État prévu; puisque Mac Donald, Moreau, Beurnonville, Lefebvre et même Lafayette, dont il a été aussi question, ne semblent pas disposés à entrer en scène; puisque leurs opinions ardentes font écarter les hommes d'énergie comme Jourdan, Bernadotte et Marbot (1),
(1) Rappelons ici que deux des directeurs, Moulin et Goliier, partageaient les idées des anciens jacobins, devenus les « patriotes ». Ils auraient très volontiers lait appel à l'un des généraux de leurs amis. Mais Sieyès. au contraire, soutenu par ses d'eux autres collègues, cherchait un généi'al modéré.
LES DIPLOMATES DU DIRECTOIRE Ti
pourquoi le Directoire, issu des journées de prairial, ne fait-il pas appel au plus glorieux des soldats de la Révolution, à celui que le Directoire fructidorien a vu partir sans regret l'année d'avant? Bonaparte n'a-t-il pas encore sous ses ordres une armée nombreuse et vaillante? Ses exploits lointains l'ont encore grandi dans l'imagination populaire depuis son départ. Lui seul paraît vraiment de taille à sauver la République au dedans et au dehors.
Affolé par son orgueil, Sieyès s'illusionne d'ailleurs une fois de plus. Il compte bien garder le premier rôle pour soi-même, il espère que le vainqueur des Pyramides se contentera de faire la besogne primitivement destinée à Joubert et que la grande épée de Bonaparte, jetée dans la balance, raffermira la Constitution ébranlée.
Le 19 septembre, — cinq jours après la démission arrachée à Bernadotte, — alors qu'on ignore encore les succès que viennent de remporter Brune et Masséna (1), Sieyès décide ses collègues à faire un appel suprême au général en chef de l'armée d'Egypte, par l'entremise de Reinhard : « Le Directoire vous attend, vous et les braves qui sont avec vous. Il vous autorise à prendre, pour hâter votre retour, toutes les mesures politiques que votre génie et les événements vous suggéreront. »
(1) La nouvelle du succès de Brune à Bergen n'arriva à Paris que le l'"' vendémiaire an VIII (22 septembre 1799). Celle de la bataille de Zurich ne fut connue que sept jours plus tard, le 29 septembre.
Bonaparte, on le sait, n'avait pas attendu, pour quitter l'Egypte, ce suprême appel de Reinhard. Il débarquait à Fréjus le 13 vendémiaire-9 octobre, après avoir miraculeusement échappé à une flotte anglaise. Mais ce n'était pas pour seconder les projets de Sieyès et pour sauver la Constitution de l'an III et le Directoire agonisant qu'il était venu ! C'était surtout, — suivant la belle expression de M. Vandal - — « avec l'espoir de créer un gouvernement impartial et tolérant, qui ferait appel aux bonnes volontés et aux concours sans distinction d'origine, qui rassemblerait et unifierait moralement la nation, qui referait une France riche de tous ses efforts et forte de tous ses enfants. »
Ce gouvernement idéal et vraiment national, Bonaparte tenta de l'instituer après les journées de Brumaire. Les jours sombres des derniers mois du Directoire furent vite oubliés. La France reconnaissante acclama le plus grand de ses soldats devenu premier Consul, et le siècle de la Révolution se termina par une éclatante victoire : Marengo.
LE MARECHAL PERIGNON D'après une miniature appartenant M. le vicomte de Pérîgnon.
Pliotoïrapliie SauvaiiauiJ.
La famille de Porignon. — Ses débuts militaires, son mariage. — Le juge de paix de Montecli. — L'Assemblée législative. — Rentrée dans l'armée. — Aux Pyrénées-Orientales. — Figuères et Roses.
Les portraits de Pérignon conservés dans sa famille, — comme, d'ailleurs^ ceux de Versailles ou du cabinet des Estampes. — lui donnent, presque tous, un aspect très débonnaire. Le général s'y présente avec une attitude modeste et pacifique et sans le « panache » que l'on prête volontiers aux généraux de la grande époque révolutionnaire qui, comme lui, ont commandé une des quatorze armées de la Convention. Il a beaucoup moins l'air d'un soldat de métier que d'un magistrat de province. C'est sans doute parce que le futur maréchal d'Empire avait rempli dans sa jeunesse les fonctions de juge de paix de canton. Seul peut-être parmi ses grands frères d'armes, il avait réconcilié des citoyens avant de diriger des combats.
76 PERIGNON
La famille, peu fortunée, mais très honorablement connue dans la région toulousaine, avait, au dix-huitième siècle, fourni un conseiller à la Cour des Aydes de Montauban, un religieux bénédictin, un « capitoul » à Toulouse, deux officiers à l'armée royale, et affichait avec raison quelques prétentions nobiliaires. Messire Jean-Bernard de Pérignon (le père du maréchal), cadet d'une génération nombreuse, avait épousé, en 1752, Marie Dirat, du village de Briquemont, au diocèse de Lombez, et, après son mariage, habita d'abord avec son frère aîné, — le conseiller à la Cour des Aydes, — à Grenade, près de Toulouse.
C'est à Grenade que, le 31 mai 1754, naquit Dominique-Catherine Aq Pérignon (1). Sept autres enfants (dont cinq disparurent très jeunes) virent le jour à Briquemont. Messire Jean-Bernard, après avoir aussi copieusement assuré sa descendance, fut envoyé à Saint-Domingue comme prévôt et y mourut en 1775.
Devenu chef de famille, Dominique-Catherine obtenait, cette même année, une sous-lieutenance dans le corps des grenadiers royaux de la Guyenne. En 1782 il était promu capitaine adjudant-major puis, à la réforme qui suivit lapaixdel783j on l'attachait
(1) Il eut pour parraiia Doiuinique Dirat, marchand de cols, oncle maternel, et pour marraine Dame Marie Berge, épouse de messire Louis de Pérignon, conseiller à la Cour des aydes et finances de Montauban.
Le général orthographiait ordinairement son nom sans accent sur Ve.
J'ai cru cependant, dans cette étude, devoir me conformer à l'usage et aux documents des Arch. de la Guerre et écrire Pérignon.
comme aide de camp au comte de Preissac (1) . Proposé en même temps pour une gratification, le jeune capitaine recevait d'un certain chevalier de Chaumouroux, qui avait plus de bienveillance que d'orthographe, l'apostille suivante : « Monsieur Pérignon est un excellent officier. Rempli d'intéligence et de la melieure volonté et du plus grand zelle, en état d'être employé à tout, ayant toujours fait les fonctions d'officiers majors depuis que le régiment a été assemblé et s'en est très bien acquité. Je suplie monseigneur le marquis de Ségur d'avoir égard à sa demande (2). »
La position d'aide de camp du comte de Preissac était une véritable sinécure qui rendait en quelque sorte son titulaire à la vie privée. L'avenir de Pérignon pouvait donc être considéré, en 1783, comme très limité. Des mesures nouvelles venaient en effet d'être prises par le marquis de Ségur, ministre de la guerre depuis le 23 décembre 1780 (3). « Non content de considérer les places d'officiers comme l'apanage des gentilshommes à quatre quartiers, le ministre établit par des règlements une démarcation entre les nobles eux-mêmes. Les régiments furent donnés, d'emblée, aux représentants des familles présentes à la Cour (4), tandis que ceux des familles
(1) Ce comte de Preissac émigra en 1792 en Espagne.
(2) Arch. adm. Guerre. Dossier Pérignon.
(3) Le marquis de Ségur resta en fonctions jusqu'au 24 septembre 1787.
(4) A la fin du règne de Louis XVI, chaque régiment avait deux et même trois colonels. On comptait sept cent soixante-dix maréchaux de camp et deux cents lieutenants-généraux I
« Les mesures prises par le marquis de Ségur en 1781, si opposées à la progression de l'esprit national, avaient puissamment
de province languissaient éternellement dans les grades subalternes... » Ainsi s'exprime le général Jomini, dont le témoignage n'est pas suspect. On comprend dès lors facilement pourquoi, malgré ses goûts militaires et les bonnes notes obtenues, le capitaine de Pérignon qui n'appartenait qu'à la très petite noblesse de province et n'avait aucune relation à la Cour, quitta le service en 1785 pour s'installer auprès de sa mère à Briquemont.
11 avait alors près de trente-deux ans. Quelques mois plus tard il se fiançait à une jeune fille de vingt-deux ans, Hélène-Catherine de Grenier, fille de François de Grenier, ancien officier d'infanterie, et de feue Angélique de Lafage. Le mariage fut célébré le 14 février 1786, à l'église paroissiale de Montech (1), par Dom Antoine de Pérignon, religieux de l'abbaye du Grand-Selve. Aussitôt après, Pérignon (qui figure encore sur l'acte de mariage comme officier dans le régiment des gardes royaux du Quercy) (2) se fixa à Montech, chez son beaupère, M. de Grenier. De son union avec « la meilleure des femmes, le modèle de son sexe (3) » , Dominique-Catherine eut onze enfants (4).
concouru à augmenter l'irritation qui se manifestait de plus en' plus dans la bourgeoisie. » (Baron Poissox, L'Armée et la garde nationale, I, 14.)
(1) Montech, à petite distance de Toulouse, compta — lors de la création des départements — dans la Haute-Garonne. Plus tard, cette petite ville fut rattachée au Tarn-et-Garonne lorsque ce dernier département fut créé sous le Consulat.
(2) Extrait des registres de l'état civil de la commune de Montech. (Archives de la famille de Pérignon.)
(3) Discours du comte Ricard, prononcé le 20 février 1819, à la Chambre des pairs.
(4) Les détails sur la famille de Pérignon m'ont été très aima-
A Montech, Pérignon fut rapidement populaire. 11 avait reçu au collège royal de Toulouse une très solide instruction. Ses auteurs favoris avaient été longtemps, dit-on, César, Polybe, Végèce et Plutarque (1). Aussitôt après son mariage, il se découvrit tout à coup deux passions : le droit et l'agriculture! Très serviable et très renseigné, il devint « l'ami de ses voisins, le père des pauvres, le soutien des opprimés » et sut aussi, d'ailleurs, diriger avec beaucoup d'entente les affaires de son beaupère. En 1789, trois enfants étaient nés déjà. Dans le milieu tranquille choisi pour organiser sa vie, l'ex-capitaine de Pérignon devait être parfaitement heureux.
blement fournis par M. le vicomte de Pérignon, petit-fils du maréchal et qui habite Montech. Des onze enfants, huit vécurent :
1° Agnès, dite Pérignonnette, née en 1787, mariée en 1810. à Naples, au général baron Lanusse, alors commandant de la garde royale de Mm'at (1768-1847), connu par sa fidélité à l'Empire.
2° Mélanie, née en 1788, mariée en 1809 au baron de Carayon- Latour.
3° Jean-Baptiste, ne en 1789, sous-lieutenant au 1'^"' carabiniers à cheval. Tué à Friedland, le 14 juin 1807.
4" François-Henri (1793-1841), officier à l'état-major du roi Joachim à Naples, puis lieutenant de chasseurs à cheval. Succéda à son père à la Pairie, jusqu'en 1830.
S" Caroline (1799-1819).
6» Irma, née en 1803, mariée au général Cavaignac, frère du conventionnel régicide J.-B. Cavaignac qui fut ministre de Murât. Le général Cavaignac (oncle d'Eugène et de Godefroy Cavaignac) se rallia aux Bourbons, devint vicomte de Baragne et pair de France.
7» Octavie (1804-1847), mariée au lieutenant-général vicomte Rogniat, pair de France sous Louis-Philippe.
8» Léopold (1806-1862), officier de cavalerie de 1824 à 1830.
(1) Discours du comte Ricard, déjà cité.
80 PERIGNON
Les échos de Versailles et de Paris vinrent cependant troubler cette quiétude. Pérignon ne prit d'abord aucune part aux événements. Mais ses compatriotes connaissaient la largeur de ses idées à son dévouement. Ils le supplièrent de prendre les fonctions déjuge de paix du canton. L'offre fut acceptée avec reconnaissance et le magistrat improvisé rendit les meilleurs services.
Ces fonctions de juge de paix, toutes nouvelles alors, jouirent assez longtemps d'un prestige curieux. Beaucoup d'hommes ayant joué un rôle pendant la Révolution révèrent, leur tâche finie, de se retirer à la campagne et d'être juges de paix. La Révellière raconte dans ses mémoires que lorsque son ami Thouin, professeur au Muséum de Paris, vint saluer Bonaparte à Mombello, après Léoben, c'est-à-dire en mai ou juin 1797, le général informa le savant, qu'il allait, lui aussi, se retirer de la scène et qu'il refuserait toute espèce de fonctions. « Il y en a une cependant, dit Bonaparte en se reprenant, dont le nom seul fait une douce impression sur mon cœur, sur le cœur de tout homme de bien : celle de juge de paix... C'est la seule que je ne refuserais pas, si l'on voulait m'en honorer. »
Pour Pérignon, les fonctions de magistrat ne furent qu'un acheminement vers la politique. Peu après, le collège de la Haute-Garonne le désignait comme représentant à l'Assemblée législative, et, en septembre 1791, le modeste propriétaire de Montech arrivait à Paris.
Dans ce milieu si nouveau pour lui, Pérignon fut sans doute un peu dépaysé, malgré son extrême
finesse. Il se lia d'abord avec Vaublanc, l'auteur des Mémoires, Quatremère de Quincy, Pastoret et Girardin, tous modérés, sauf Girardin. L'attitude du député de la Haute-Garonne à l'Assemblée législative fut d'ailleurs assez terne. Trop honnête pour se laisser entraîner au delà de certaines limites, et peut-être trop timide encore pour prendre la place que sa valeur pouvait lui assurer, Pérignon fut vite fatigué de la politique et las du petit rôle qu'il pouvait jouer. Fort effrayé après le 10 août 1792 de la tournure prise par la Révolution, il alla retrouver les siens àMontech, très découragé.
Mais il ne trouva pas dans son petit coin de province le repos qu'il était venu chercher. Beaucoup de ses amis de Toulouse avaient émigré et le pressaient de venir les rejoindre (1). D'autre part, la lutte entre la vieille Europe et la France nouvelle allait commencer. Déjà l'invasion se dessinait nettement, les frontières delà vieille France allaient être violées! Pérignon comprit très vite que la place des bons citoyens était à l'armée pour repousser l'envahisseur. Il ne resta que quelques jours au milieu des siens et revint précipitamment à Paris.
Tout de suite, l'ancien juge de paix retrouve ses ardeurs d'officier des gardes royaux du Quercyî Dès le 18 septembre, il écrit au ministre, le général Servan (2), pour offrir son épée. Servan connaît depuis longtemps Pérignon, et sait qu'à l'Assem-
(1) Fervel, Campagne des Pyrénée.i-OrienfnleK, II.
(2) Servan avait repris le miin!4t(''i'e le 11 aoiit 1792.
blée législative le député s'est spécialisé dans les questions d'organisation militaire (1) ; il le nomme lieutenant-colonel et lui confie une mission particulièrement difficile : rassembler et équiper une légion en formation dans la région d'Auch et l'amener ensuite à la frontière des Pyrénées-Orientales.
Pérignon se met à l'œuvre, organise rapidement la « légion du Gers (2) », oublie sa passion pour le Droit et l'agriculture et, dès son arrivée aux Pyrénées, se révèle soldat intrépide, administrateur prévoyant, chef de grande envergure. Aussi, franchitil en deux ans tous les échelons. Fait colonel après le combat de Thuir, en juillet 1793; général de brigade le 23 décembre de la même année (3 nivôse an II), il reçoit un coup de baïonnette à l'affaire de Peyrcstorts, défend avec succès Perpignan, gagne le combat de la Jonquière, devient général de division (3), se fait remarquer à la bataille de la Montagne-Noire, et, enfin, le 17 novembre 1794, est nommé général en chef. On voit, par cette rapide énumération, que l'ancien député avait fait vaillamment son devoir à l'armée et que la chance l'avait grandement favorisé.
Ce commandemertt en chef (à titre provisoire, du
(1) Pérignon avait fait, j)artic du Coinitô militaire à partir du 26 octobre 1791. (Pour la composition de ce comité voir l'étude sur Lacombe Saint-Michel, 1.) - (2) Bessières et Lannes comptèrent à cette légion.
(3) Sa division, forte d'environ huit mille hommes, se composait des cinq brigades des généraux Point, Martin, Banel, Chabert et Guillaume.
reste), Périgiion le recevait dans des circonstances douloureuses et tragiques. Le 17 novembre 1794 (27 brumaire an III), à sept heures et demie du matin, un éclat d'obus venait de frapper mortellement le brave général Dugommier, commandant des troupes. C'était au représentant Delbrel (1) qu'il appartenait de désigner le successeur de Dugommier. Delbrel estima que Pérignon, à cause même de la situation de sa division sur le champ de bataille, pourrait, mieux et plus vite que les autres divisionnaires, donner les ordres nécessaires. Il écrivit donc au crayon : « Nous, représentant du peuple près l'armée des Pyrénées-Orientales, donnons provisoirement au général Pérignon le commandement en chef de l'armée à la place de Dugommier. Dugommierest mort. Courage, Républicains! Nous avons le général à venger, la République à servir. Le général est mort; vive la République ! » C'est par ce billet, porté par l'adjudant général Boyer, que Pérignon apprit la redoutable tâche dont il était chargé (2). Il l'accepta sans enthousiasme mais remplit brillamment son devoir, et dans la soirée du 17 la bataille était décidément favorable aux Français. Puis, trois jours plus tard, le 20, la lutte reprenait, très ardente, autour des lignes de Figuères, et se terminait par une
(1) Delbrel, représentant du Lot à la Convention, s'était distingué à Hondschoote. Récemment arrivé aux Pyrénées, il s'y montra infatigable, actif, administratem- de premier ordre et même beau .'^oldat. Il était presque aux côtés de Dugommier lorsque celui-ci fut mortellement blessé.
(2) 8ur la mort de Dugommier, voir : Le général Diif/ommier, par M. PiNEAC, p. 425, et Dugommier, par M. A. Chuquet.
grande victoire. Le général en chef espagnol, La Union, restait parmi les morts; l'ennemi perdait huit mille hommes ; plus de quatre-vingts redoutes avaient été enlevées à la haïonnette; deux cents bouches à feu, les tentes et les bagages de l'armée espagnole étaient tombés au pouvoir des Français.
Ce beau succès permettait d'investir la ville. Après avoir pris ses dispositions et placé habilement ses troupes, Pérignon tenta d'intimider le commandant de la place, Andréas de Torrès, et lui écrivit une lettre extraordinaire pour lui demander de rendre Figuères : « Une armée justement irritée en t'apprenant que son indignation est au comble veut bien encore, par un de ces actes dont les républicains sont seuls capables, t'enseigner le moyen d'obtenir sa clémence. Elle te somme pour la dernière fois de lui rendre le château de Figuères, dont la constance de la victoire, qu'elle a su fixer, lui assure la conquête. Elle veut le fort. Elle veut que tu lui en offres les clefs pour réponse. Tremble si la réponse est négative (1)... »
Le général espagnol ne pouvait que répondre négativement à cette maladroite sommation! Mais il eut cependant la faiblesse de demander des éclaircissements. Des conversations s'engagèrent aux avant-postes. Pérignon se montra fort habile et, après plusieurs jours de négociations, la capitulation fut signée le 8 frimaire an III (28 novembre 1794). Le lendemain, les soldats français purent pénétrer
(1) Lettre citée par Fervel, Campagne dans les Pijrénées-Oricntaïes, t. H.
dans la superbe forteresse, encore intacte, que ses défenseurs démoralisés n'avaient pas défendue.
La mort de Dugommier se trouvait vengée et la Convention décréta que l'armée des Pyrénées- Orientales avait bien mérité de la patrie (1). Enhardi par cette facile victoire, Pérignon espéra alors s'emparer de la place de Roses par les moyens qui venaient de lui réussir si bien à Figuères ! Il écrivit à don Manuel de Tovar, gouverneur de Roses : « Lis la capitulation du château de Figuères et juge toi-même si l'armée républicaine doit s'attendre à ta résistance. Généreuse autant que puissante, elle désire n'avoir aucun acte de rigueur à exercer. Mais si tu ne lui rends pas, dès aujourd'hui, la ville, les forts et le port de Roses, tu renonces à son indulgence. C'est irrévocablement la dernière sommation qu'elle te fait. Tu auras jusqu'à midi pour répondre. Cette heure passée, ne pense plus te faire écouter. La force agira et le jour où nous entrerons sera pour toi et la garnison le dernier jour de votre vie. »
Malheureusement pour Pérignon, don Manuel de Tovar ne devait pas se laisser intimider comme son collègue de Figuères ! L'armée des Pyrénées-Orientales dut donc entreprendre un siège régulier et difllcile, qui dura près de deux mois et qui est resté justement célèbre. Ce fut seulement le 15 pluviôse an III (3 février 1795) que le gouverneur de Roses se décida à arborer le drapeau blanc. Une grande
(1) Extrait des procès-verbaux de la Convention du 13 frimaire an V (15 décembre 1794).
86 PERIGNON
partie de la garnison, sous le- général Yzquierdo, avait pu s'échapper par mer; derrière les remparts abandonnés, les soldats de Pérignon ne trouvèrent que quelques centaines d'hommes dont l'embarquement avait été empêché par la vigilance du général Victor.
Bien que tardive, cette prise de Roses terminait brillamment, en somme, la campagne de 1794. Malgré les fautes commises, malgré des dispositions inhabiles, la fin des opérations était encore glorieuse. Pérignon s'était spécialement fait remarquer par son calme et par sa constante bravoure et toutes les erreurs disparaissaient devant l'admirable attitude de l'armée de siège. « On ne s'inquiéta guère, dit l'historien Fervel, de rechercher si, résistant toujours, comme il l'aurait dû, à l'impatience de son entourage, le général en chef n'avait pas précipité quelques mesures hasardeuses sur lesquelles il avait été ensuite forcé de revenir; il suffisait qu'on le montrât parcourant comme le dernier soldat les meurtrières et fangeuses tranchées de la place, ou bien, sur un rocher, tranquillement assis devant un obus qui brûlait son manteau, et disparaissant dans l'explosion pour reparaître après, au milieu de ses officiers couchés ventre à terre, avec un visage aussi calme que si rien ne se fût passé autour de lui... (1) »
(1) Fervel, II, chap. x.w. Ce jugement de Fervel est coi-roboi'o pai- le iccit que donnent Baibic et Beaumont dans leur Galerie viililaire, t. VI. « Un jour une bombe tombe à ses pieds. La mèche brûlait le pan de son habit; il était assis sur>une pierre et commandait dans ce moment des manœuvies aux soldats qui se trouvaient au milieu du feu de l'ennemi. On lui crie de toutes pai'ts de
Premiers pourparlers avec l'Espagne, — Schcrer remplace Pcrignon. — Correspondance avec Urrutia. — Grillon, Bom-going et Goupilleau. — La paix de Bâlc. — Pcrignon au Conseil dés Cinq-Cents. — L'armée des côtes de Brest et de Clicrbouig.
Pendant que se produisaient ces événements de guerre aux Pyrénées-Orientales, les diplomates réunis à Bàle depuis quelques semaines cherchaient les moyens d'arriver à conclure la paix. La Prusse avait donné l'exemple en envoyant le comte de Goltz le 22 janvier à Bàle, et l'Espagne, elle aussi, se montrait assez disposée à entrer en pourparlers avec la Convention. Déjà pendant le courant de l'année 1794, Godoï, premier ministre, avait tenté d'aboutir : Grouvelle, agent de France à Copenhague, avait discuté officieusement avec Musquiz, ambassadeur d'Espagne en Danemark ; cl à Madrid même, Cabarrus, père de Mme Tallicn, et Simonin (1)
se lever et .de se mettre de côté; on croit le voir écrasé des éclats de la bombe. Mais les soldats avaient besoin de cet exemple courageux pour l'assaut qu'il méditait; il ne fit aucmie attention à cette bombe, fut seulement couvert de terre et ne voulut pas qu'on s'occupât de lui. «
(1) Simonin, agent à Madrid, était -cliargé de faire ](arvcuirleur solde aux prisonniers français.
s'étaient entremis (1). Ces premiers efforts avaient échoué à cause de rivalités dans le ministère espagnol. Mais, en janvier i795, après avoir écarté définitivement Valdès, son rival d'influence, Godoï se montrait très désireux de reprendre les conversations interrompues. Il pensait très sensément qu'en tardant trop longtemps à suivre l'exemple donné par la Prusse, l'Espagne obtiendrait ultérieurement des conditions moins avantageuses. Aussi, dès les premières semaines de 1793, des négociations multiples — dont nous parlerons plus loin — avaientellies été engagées.
A la même époque, à Paris, le Comité de salut public préparait le plan de campagne pour 1795. En raison des grosses difficultés rencontrées depuis plusieurs mois aux Pyrénées-Orientales, ce plan de campagne prévoyait une offensive vigoureuse du côté de Bayonne mais seulement des mesures défensives sur les frontières de la Catalogne. Dans ces conditions nouvelles, le Comité décida que le glorieux vainqueur de Figuères ne pouvait garder le commandement en chef aux Pyrénées-Orientales, commandement qui allait se trouver très réduit, Schérer fut désigné à la date du 3 mars 179u.
Le motif donné par le Comité pour justifier cette mesure ménageait l'amour-propre du successeur de Dugommier. En réalité, la véi'itable cause de la nomination de Schérer fut la rivalité d'Augereau et de Pérignon. Augereau commandait une des divi-
(1) Voir SciouT, Le Directoire, I, 246; Duyom'nUer, par A. ChueuET, 389-897, et Baumgarten, Geschichte Spauieiis- zur-Zeit der fraazœsischcn Révolution. w
sions de l'armée lorsque Delbrel, dans la soirée du 17 novembre 1794, avait confié, à titre provisoire, le commandement à Pérignon. Très froissé de cette préférence, Augereau avait eu une attitude correcte vis-à-vis de son ancien camarade devenu son chef; mais Delbrel s'était rendu compte de la fausseté de la situation. En informant la Convention de la désignation provisoire qu'il avait faite^ le représentant aux armées avait ajouté : « Au moment où vous allez définitivement fixer votre choix, je dois vous faire quelques observations confidentielles... Il m'a paru que Pérignon n'était pas très bien avec le général Dugommier. Le général Augereau, qui était au contraire assez d'accord avec Dugommier, ne paraît pas bien avec Pérignon. Je crois que cette petite mésintelligence ne nuira pas au succès de l'attaque de demain. Mais, pour l'avenir, je craindrais de tenir ces deux généraux dans la même armée en donnant le commandement en chef à l'un ou à l'autre. Je n'ai contre eux rien de positif à dire; je crois à leur patriotisme et à leur valeur. Mais nous devons, nous, quand il s'agit de la chose publique, nous prémunir contre tous les froissements qui pourraient résulter des petites passions dont si peu d'hommes sont exempts... (1) »
Le Comité de salut public avait attendu sagement la fin de la campagne pour prendre le parti que lui avait conseillé Delbrel, bon juge d'ailleurs et qui, personnellement, s'était très vaillamment conduit. Mais ce remplacement de Pérignon, venu après de beaux
(1) Delbrel au Comité de salut {Tublic, 28 bruinaire an III. ---
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succès, et sans qu'aucune compensation fût offerte, restait assez inexplicable et pouvait être considéré comme une sorte de disgrâce (1). Le fougueux Lacombe Saint-Michel, membre de la Convention, ancien collègue de Pérignon à l'Assemblée législative, lui exprima ses condoléances, et le 3 avril (14 germinal an lïl), Pérignon lui répondit par de belles paroles : « Comptez sur la solidité des sentiments que j'ai voués à la République. J'attends le général Scliérer. Je lui ferai part des connaissances que j'ai pu acquérir dans les localités; je lui parlerai comme à un autre moi-même... Au surplus, qu'on ne s'inquiète pas de ma personne; à quelque part que je sois employé, ma place fût-elle la dernière, je serai toujours content et je m'efforcerai qu'on le soit de moi. »
En attendant l'arrivée de son successeur, Pérignon continua à exercer le commandement et prépara les opérations de la campagne de 179o. Schérer venait d'Italie, où il avait médiocrement réussi et ne parut aux Pyrénées que le 29 mai, après avoir été nommé le 3 mars. Il prit le commandement deux jours plus tard, le 31 mai, et je no veux pas sortir du cadre que je me suis tracé en racontant les phases de cette courte campagne de 1795, en somme peu heureuse. Mais il est nécessaire de dire quelques mots des négociations pour la paix
(1) Cette mesure n'eut aucun caractère politique. Pérignon était à ce moment très ardent. L'entête de ses papiers officiels portait, outre le bonnet pjaygiej), la devise : « Liberté, égalité, gueiio à mort aux tyrans. " (Arch. Guerre.) ..
auxquelles Pérignon s'est trouvé directement mêlé au début. Les relations courtoises qui s'établirent à cette occasion entre les généraux français et espagnols ne furent pas sans influence sur la situation ultérieure de l'ambassadeur à Madrid.
C'est pendant le siège de Roses qu'une nouvelle ouverture, sérieuse, cette fois, avait été directement faite par le général Urrutia (1). Le 13 janvier, une lettre datée de Girone arrivait au quartier général français et il faut avouer que cette lettre était franche et belle : « Depuis que j'ai pris le commandement de cette armée, écrivait Urrutia, j'ai eu tant d'occasions de savoir qu'entre toutes les qualités dont tu es doué, celle de l'humanité était une des plus saillantes, que j'ai formé l'idée de t'écrire sur les objets importants que contiendra cette lettre... Les dernières opérations de ton prédécesseur et les tiennes ont été heureuses; il se peut que les subséquentes le soient aussi. Mais les événements de la guerre sont soumis à des hasards. .. Dans tous les cas, convenons de ne pas flétrir les
(1) D'autres négociations eurent également lieu à Bayonne et à Bàle au commencement de 1795. A Bayonne, ce fut le marqiii.s d'Yranda qui s'aboucha avec le général Servan; à Bàle, le gouvernement espagnol fut représenté par don Domingo Yriarlc jusque-là plénipotentiaire près le roi et la République de Pologne. Rappelons que Barthélémy et Yriarte ne signèrent le traité que le 22 juillet (4 thermidor an III).
Pour le détail de toutes ces négociations voir dans la Bévue historique (vol. XI, XII et XIII) les articles de M. Sorel sur la Diplomatie française en Espagne de 1792 à 1796 et \e Manuxcrit lie Van III du baron Fain. Nous ne parlons ici que des négociations aux Pyrénées-Orientales.
lauriers de la victoire par le sang des vaincus ni par les gémissements des habitants désarmés; qu'on respecte le laboureur et qu'on le laisse tranquille dans sa chaumière; qu'on traite les prisonniers avec générosité et qu'on recueille avec humanité les blessés, sans distinction d'amis ou d'ennemis; je te promets la réciproque et j'attends une réponse positive... Notre rivalité n'a pas encore un but direct. Qu'elle s'exerce donc à des objets plus dignes que celui de répandre le sang ! Le voisinage de l'Espagne et de la France rendra toujours ces deux nations inséparables en commerce et en amitié. Pourquoi donc travaillent-elles avec tant d'effort à se détruire? Pourquoi la ruine de l'une doit-elle servir de base à l'élévation de l'autre? Pourquoi ne pas fuir ce précipice?... »
Au reçu de cette lettre du général Urrutia, Pérignon, n'ayant encore aucune instruction personnelle au sujet de négociations possibles, consulta les trois représentants du peuple près l'armée des Pyrénées- Orientales. Nous avons déjà parlé de Delbrel. Les deux autres étaient alors Vidal, des Basses -Pyrénées et Goupilleau (de Fontenay), de la Vendée.
Tous trois, assez mal inspirés et peu renseignés, ne se crurent pas autorisés à entrer en pourparlers avec Urrutia. Le IG janvier, ils firent donc signer à Pérignon la réponse suivante : « Je connais comme toi les lois de l'humanité, je connais celles de la guerre et je saurai me renfermer dans le cercle qu'elles me prescrivent ; mais je connais aussi l'amoui" de mon pays et partout où je trouverai des
hommes armés contre sa liberté, mon devoir est de les combattre, même jusque dans les chaumières. Il ne m'appartient pas de répondre au second objet de ta lettre. Je n'ai pas le droit de m'ériger en conciliateur ; je ne suis ici que pour me battre. Si le gouvernement espagnol a des propositions à faire à la République, c'est à la Convention nationale ou à son Comité de salut public qu'il doit s'adresser directement (1). »
Le même jour, 27 nivôse (16 janvier 1795), Pérignon rendait compte de l'affaire à Paris : « Citoyens représentants, j'ai reçu aujourd'hui une dépêche du général en chef de l'armée espagnole, que j'ai cru devoir vous envoyer par un courrier extraordinaire. Vous la trouverez ci-jointe en original avec la traduction. Je vous envoie aussi la réponse que j'ai faite. Elle m'a été tracée par vos collègues près cette armée. Les propositions du général espagnol redoublent mon envie d'aller vivement dans les opérations militaires. Je ne négligerai rien à cet effet. Le mauvais temps continue cependant à nous contrarier dans le siège de Roses (2). »
Au moment même où Barthélémy allait rencontrer à Bàle l'envoyé du roi de Prusse, la réponse adressée le 16 janvier au général Urrutia était au moins inutile et fort maladroite. Se rendant compte de la faute commise, le comité tenta immédiatement de la réparer. Les représentants reçurent l'ordre de chercher à renouer avec Urrutia, et, sous un prétexte futile, on envoya au camp espagnol l'adjudant
(i) Archives nationales, A. F. III, 243, 47. (2) Idem. Pi'rignon au Comité de salut public.
94 PERIGNON
général Roquesante (1). En même temps, un hasard fournit l'occasion d'une mesure courtoise. Voici dans quelles conditions : dans les dépêches interceptées à la frontière se trouvait une lettre du duc de Grillon, ancien général français qui avait pris du service en Espagne en 1751 et qui, à la suite de la prise de Minorque, avait reçu en 1782 le titre de duc de Mahon. Le fils de ce duc de Grillon servait aussi dans l'armée espagnole et venait d'être fait prisonnier tout récemment. « J'ai un reste d'espoir de voir finir cette guerre malheureuse — écrivait le duc à son fils, — et d'en voir recommencer une nouvelle où je pourrais encore espérer de combattre avec les Françaisunisaux Espagnols, contre les vrais ennemis des deux nations. » La lettre interceptée fut envoyée à Paris. Touché de ces sentiments généreux, si rares chez les émigrés, le Gomité donna Tordre de conduire le jeune Grillon, alors détenu à Montpellier, sur le quartier général de Figuères. Goupilleau reçut des instructions sur la conduite amicale à tenir envers ce prisonnier (2).
Très décidé à profiter des bonnes dispositions que venait de montrer le général Urrutia, le Gomité résolut en outre d'envoyer aux Pyrénées-Orientales un négociateur spécial. Son choix tomba sur le baron de Bourgoing, qui passait pour avoir des relations affectueuses avec plusieurs personnages de la cour espagnole. Bourgoing s'était très franchement rallié
(1) Goupilleau de Fontenay au Comité. A. N., AF III, 243.
(2) Baron Fain, Manuscrit de l'an III, p. 90.
A partir du mois de janvier, Goupilleau joua le rùle principal comme reprcsentaat à l'armée des Pyrénées-Orientales.
à la République et remplissait alors les fonctions de maire de Ne vers. Presque toute sa carrière diplomatique s'était passée en Espagne (1). Il y avait représenté la France avec beaucoup de dignité de 1791 à février 1793, avait quitté son poste après la mort du Roi, mais sa courtoisie et l'aménité de ses relations lui avaient acquis de chaudes amitiés dans le monde de Madrid. 11 reçut l'ordre de se rendre immédiatement à Figuères, après avoir écrit des lettres particulières à MM. d'Ocaritz et d'Yriarte, deux de ses anciens amis.
La lettre destinée àOcaritz, transmise par le ministre des États-Unis à son collègue de Madrid, fut portée au camp espagnol le 15 février (27 pluviôse an III). Pérignon profita habilement de l'occasion pour écrire lui-même au général espagnol, et pour envoyer le texte des discours que Merlin de Douai et Boissy d'Anglas avaient prononcés dernièrement à la Convention (2). « Tu y verras (disait Pérignon à Urrutia) la franchise et l'impartialité avec laquelle lesintéréts des puissances belligérantes sont discutés; tu y trouveras la proclamation des principes de notre gouvernement. Quoique je ne sois ici que pour me battre, comme je te l'ai écrit, j'aime trop mon pays, j'aime trop la République pour ne pas chercher à
(1) Voir Introduction. III. Bourgoing avait publié en 1789 un ouvrage estime sur l'Espagne, en trois volumes : Nouveau voyage en Espagne ou tableau île l'état actuel de cette monarchie.
(2) Le discours de Merlin était du 14 frimaire (4 décembre), celui de Boissy d'Anglas du 11 pluviôse (30 janvier). « Le peuple français, — disait Merlin, — en traçant de sa main triomphante mais généreuse les limites dans lesquelles il lui conviendra de se renfermer, ne repoussera aucune des offres compatibles avec ses intérêts et sa dignité, avec son repos et sa sûreté. »
détruire les préventions injustes que les ministres de Londres se sont attachés à répandre sur les intentions de la France. Je voudrais qu'il me fût possible de faire parvenir ces deux discours dans les quatre parties du monde...»
Les pourparlers se trouvaient donc repris de fait par suite de cette lettre au général en chef espagnol. Urrutia avait d'ailleurs la plume facile et semble avoir été très heureux de rentrer en correspondance. Le 16 février, il répondait qu'il connaissait le discours de Merlin de Douai et ajoutait : « Tous mes désirs n'en sont pas moins pour une réconciliation entre les deux nations, de préférence aux gloires militaires et ensanglantées. Je souhaite la paix avec plus d'ardeur que de gagner des batailles. »
Peu de jours après, le jeune Grillon était amené au camp français. Reçu très amicalement conformément aux ordres du Comité, il dit à Goupilleau en confidence que le duc de Mahon, son père, « était disposé à se laisser prendre aux avant-postes, qu'il aurait des pouvoirs et que, si on l'expédiait à Paris, il pourrait entamer les négociations. » Goupilleau répondit courtoisement que l'Espagne ne pourrait choisir un envoyé plus agréable à la République » et Pérignon donna l'ordre de reconduire le jeune prisonnier aux lignes espagnoles. Urrutia remercia immédiatement : « J'estime ta générosité envers les prisonniers. Je n'en ai jamais douté et tu peux croire que j'y correspondrai (1). »
(1) Manuscril ih l'an III, 106-HO.
Enfin, le 25 février, arrivait une nouvelle lettre du général espagnol, tout à fait engageante, celle-là : « Depuis qu'en France un horizon heureux d'humanité et de modération s'est montré, je me suis flatté de l'espoir d'employer tous mes efî"orts dans l'agréable travail d'une pacification; mes désirs vont être comblés et je ne suis retenu que par faute de savoir à qui l'on doit s'adresser... Le bruit des armes trouble et confond les voix de la philosophie, et quelquefois même, l'alternative des succès éloigne le moment de les écouter. . . Qu'il serait glorieux de se charger avec l'ardeur de la bonne foi de faire fraterniser deux nations que la Providence a destinées pour vivre en amitié et en union d'intérêts ! Éloignons tous les obstacles qui pourraient entraver ou prolonger cette œuvre. Réponds-moi avec clarté. »
N'ayant toujours pas qualité pour répondre. Pérignon ne pouvait que transmettre à Paris les missives du général espagnol, qui ne parlait du reste qu'en son propre nom.
Toutefois, ces démonstrations, ces relations cordiales établies entre les chefs des deux armées, étaient d'un bon augure pour les pourparlers futurs.
La mission confiée par le Comité de salut public, à M. de Bourgoing ne devait cependant pas réussir. Arrivé tardivement^ vers le milieu de mars, au quartier général de Pérignon, Bourgoing ne reçut que le 27 mars la réponse d'Ocaritz. Cette réponse, très affectueuse et très courtoise au point de vue personnel, effleurait à peine les questions politiques. Bourgoing dut récrire à son ami de Madrid, et s'efforça de laisser deviner sa mission. La nouvelle
lettre fut portée à Urrutia par l'adjudant général Roquesante (1). Le général en chef espagnol fut invité à en prendre connaissance avant de la transmettre à Madrid .
Cette fois, Ocaritz répondit assez promptemcnt. Mais il posa des conditions préliminaires : la paix — au dire d'Ocaritz — ne pouvait être discutée que si, avant toute conversation, la France consentait à confier la garde des enfants de Louis XVI au roi d'Espagne. Or, Goupilleau avait été régicide. 11 crut donc devoir montrer une grande indignation, considéra que la demande formulée par Ocaritz était une insulte pour la République, déclara que, dans ces conditions, toute discussion était impossible, et écrivit au Comité : « Je ne me trompais pas lorsque dans mes différentes dépèches je vous faisais part de mes doutes ou plutôt de ma persuasion sur le peu de sincérité des intentions de la cour d'Espagne pour la paix. Vous en serez convaincu comme moi à la lecture de la lettre du 18 avril écrite par Ocaritz à Bourgoing.Le Comité ne verra pas sans étonnement que l'Espagne renouvelle aujourd'hui les prétentions ridicules qu'elle avait mises en avant à l'époque où une partie de notre territoire était occupée par ses
(1) Ce Roquesante, qui posait pour le diplomate, avait déjà plusieurs fois servi d'intermédiaire avec les Espagnols. Il devait représenter les intérêts français si des négociations s'ouvraient ultérieurement en territoire espagnol. Bouigoing, au contraire, devait être le porte-paroles du comit(; si les discussions s'engageaient & Figuères.
Nous retrouverons l'adjudant général Roquesante consul à Cadix, en 1796. Mallet du Pan l'appelle marquis de Roxantes et prétend que ce personnage avait été officier de marine avant 1789. En tout cas, il avait résidé en Espagne pendant quelques mois et était fort protégé par Merlin de Douai.
armées. Si la République française rejeta alors de pareilles propositions, l'orgueil castillan, humilié par nos victoires pendant tout le cours de la dernière campagne, aurait dû sentir que c'était moins que jamais le cas de revenirsurdes propositions absurdes en elles-mêmes et contraires à la dignité de la République. »
Goupilleau compléta sa maladresse en donnant à Bourgoing l'ordre de quitter Figuères le 27 avril, sans attendre les instructions de Paris. Lorsque ce départ fut connu, Merlin de Douai, qui, comme membre du Comité diplomatique, menait toutes ces négociations d'Espagne, se montra absolument désolé. Il résolut de confier une nouvelle mission à Bourgoing et adressa au diplomate — qui était rentré à Nevers — des instructions très détaillées. Cette fois, Bourgoing devait se rendre àBayonne. Mais la mission fut contremandéc lorsque Tarrivée de M. d'Yriarte à Bàle (le 4 mai) fut annoncée. Désormais c'était entre d'Yriarte et Barthélémy que devaient se discuter les conditions de la paix d'Espagne (1).
A Bàle aussi, les difficultés furent grgindes . La mort du dauphin, survenue le 8 juin 1795, permit cependant d'écarter la clause qui avait tant irrité Goupilleau. D'autre part, à la fin de juin, le général Moncey, dessinant une offensive hardie en Navarre, marcha surVittoria, et cet événement de guerre fut exploité
(1) La paix avec la Prusse avait été signée le 5 avril.
par l'ambassadeur français. Enfin, le 22 juillet (4 thermidor an III), les deux plénipotentiaires mirent leur signature au bas du traité (1).
Celui-ci ne donnait qu'une incomplète satisfaction aux prétentions françaises et fut fort attaqué à Paris (2) . Treilhard et Goupilleau (récemmentrevenu des Pyrénées) formulèrent de vives critiques et il fallut des paroles pleines de bon sens prononcées par Boissy d'Anglas pour triompher de cette opposition systématique. « Votre Comité a fait pour le mieux, dit Boissy. Si vous ne trouvez pas qu'il ait réussi, ne ratifiez pas. Le Comité ouvrira de nouvelles négociations. » La majorité se rangea alors
(1) 11 est curieux de rappeler que l'écrasement des royalistes, à Quiberon eut lieu le 20 juillet 1795.
(2) Le trait' de Bàle avec l'Espagne comprenait quinze articles patents et trois secrets. On peut les résumer ainsi :
Articles patents : I. Paix et amitié entre la République française et Sa Majesté Catliolique. — H. Les bostilités cesseront immédiatement. — III. Le passage du territoire de l'une des puissances ne pourra être accordé aux ennemis de l'autre. — IV. Les troupes françaises évacueront le territoire espagnol. — V. Les forteresses espagnoles occupées par les Français seront remises.
— VI. Les réquisitions de guerre cesseront. — VII. Une commission sera nommée pour limiter les frontières. — VIII. Les forces militaii'cs sur les frontières seront réduites. — IX. La partie espagnole de Saint-Domingue est cédée à la France. — X. Mainlevée des séquestres sur les biens des nationaux des deux pays.
— XI. Les anciennes relations commerciales sont rétablies. Un nouveau traité de commerce sera préparé. — XII. Des deux côtés les prisonniers seront écbangés. — XIII. Même disposition pour les jjiisonniers portugais. — XIV. Le traite sera étendu à la Hollande. — XV. L'Espagne exercera sa médiation en faveur du Portugal, de Naples, de Parme, de la Sardaigne et des États d'Italie.
Aiticles secrets : I. La France reçoit le droit d'importer pendant cinq ans un certain nombre d'étalons, de juments et de mérinos. — II. Madame Royale sera ultéi?ieurement remise à l'Espagne. — III. La médiation prévue pour les États d'Italie ne concerne que les États du Pape.
à l'avis du Comité. Le traité fut accepté par la Convention et, tout de suite, les armées des Pyrénées, devenues disponibles, furent dirigées vers d'autres théâtres de guerre. Les divisions des Pyrénées- Orientales avec Sauret, Victor, Augereau, gagnèrent Nice. Les troupes de Moncey reçurent l'ordre de se rendre à Nantes.
En Espagne, la joie fut immense. Pour témoigner sa satisfaction à M. d'Yriarte, le Roi le nomma conseiller d'Etat et ambassadeur à Paris. « A la haine et à la méfiance qui environnaient naguère Godoï succéda l'enthousiasme » (1) et Charles IV répondit au sentiment public en conférant à son jeune ministre de superbes dotations (2) et le titre sonore de prince de la Paix (3) .
(1) Études de la Revue historique dùyd, citées vol. XIII.
(2) Elles consistaient en une propriété près de Grenade avec un revenu d'un million de réaux.
(3) Voici le texte du décret royal adressé à cette occasion au conseil de Castille : « Ma sollicitude royale poiu' la prospérité de la monarchie n'aurait jamais atteint le but désiré si tous mes ordres n'eussent été exécutés ponctuellement par l'activité de mon premier secrétaire d'État, don Ennnanuel Godoy. Cette considération, ainsi que d'autres motil's de très grand poids, me portent et m'obligent à lui ériger un monument capable de transmettre sa mémoire à la postérité. J'ai donc résolu de lui coui'érer le titre de prince délia Pace, et de lui donner en toute propriété et d'une manière solennelle et irrévocable, poui' lui, ses héritiers et successeui's, la terre de Selva di Roina avec tous ses droits, édifices et appartements quelconques ; de l'en mettre tout de suite en possession formelle, et de le libérer en même temps de tous les cens et impôts dont cette terre se trouve chargée, sous la condition expresse que lui et ses successeurs porteront dorénavant le titre de prince délia Pace, préférablement à celui de duc d'Aleudia... »
Par résolution royale du 4 septembre 1795, Godoï fut autorisé
102 PERIGNON
Après avoir attendu pendant deux mois son successeur le général Scliérer, et lui avoir remis le commandement le 31 mai, Pérignon avait quitté l'armée le 2 juin. Rentré à Montech, dans sa propriété de famille, il retrouvait vite la popularité dont il avait joui si longtemps et se laissait tenter, comme en 1791, par la politiquel Élu en tête de liste du nouveau tiers, par le département de la Haute- Garonne, avec trois cent soixante-dix voix, le général partait pour Paris à la fin d'octobre et siégeait pendant quelques jours au Conseil des Cinq- Cents.
La gloire du vainqueur de Figuères était encore trop récente pour avoir été oubliée. Il sembla au Directoire que la véritable place de Pérignon n'était pas au Conseil des Cinq-Cents et que son expérience militaire pouvait être mieux utilisée. Le ministère de la guerre allait être reconstitué et il fut d'abord question d'y appeler le député de la Haute-Garonne (1). Cette candidature n'ayant pas rallié la majorité au Luxembourg, un décret du 12 brumaire (3 novembre) désigna pour les fonctions de ministre le général en chef de l'armée des côtes de Cherbourg, Aubert-Dubayet. On dut procéder alors à un remaniement des commandements
« à poi'ter, en sa qualito de prince de la Paix, au-dessus de sa couronne ducale, un Janus ou buste à deux laces, en signe de la prudence extrême qu'il avait montrce. » {Histoire des traités de paix, par M. de Koch, IV, 323.) (1) Galerie miUlaire de Babié et Beaumont, t. IV, p. 192.
dans l'ouest. Le 22 brumaire, Pérignon était nommé « général en chef de l'armée des côtes de Brest et de Cherbourg ».
Bien que flatteuse, cette nomination ne sembla pas avoir particulièrement réjoui le général. Il accepta cependant le poste qui lui était offert et écrivit le surlendemain au Directoire : «J'ai d'abord senti combien j'étais éloigné des talents nécessaires pour bien remplir celte place, et d'après cette idée très juste, je devrais sans doute vous remercier. Mais, encouragé par un grand témoignage de confiance de votre part et par l'expérience que j'ai faite d'un bonheur constant à la guerre, je ne saurais imposer à mon zèle pour la République d'autre loi que celle de l'obéissance (1)... »
Ayant ainsi accepté, le nouveau général en chef fît ses préparatifs de départ, demanda à emmener son aide de camp favori, l'adjudant général Glauzel, et s'occupa des détails d'organisation de son armée (2). Mais, quinze jours plus tard, le 5 frimaire (25 novembre), le commandement des provinces de l'ouest est disloqué, une fois encore! L'armée précédemment confiée le 22 brumaire au brillant soldat des Pyrénées-Orientales se dédouble: Grouchy est envoyé à l'armée des côtes de Brest, Bonnaud à celle des côtes de Cherbourg. Quant à
(1) A. A. G. Dossier Pérignon.
(2) Arrêtù du 28 brumaire an IV : « Sur les trois millions en assignats et sur les cent mille livres en numéraire mis précédemment à la disposition du général en cliet Dubayet et versés à cet effet dans la caisse du payeur général de l'Orne, deux millions en assignats et trente mille livres en numéraire seront mis à la disposition du général en chef Pérignon. »
Pérignon, de nouveaux horizons vont s'ouvrir pour lui. Après le refus du général Canclaux, il vient en effet, à cette même date du 25 novembre, d'accepter le beau poste d'ambassadeur en Espagne.
Dheimand consul à Madiùd. — Le marquis del Campo.— Nomination de POrignon, Mangourit, Champigny-Aubin, la Famille militaire. — Instructions données par Delacroix. — Le prince de la Paix. — La reine et le roi d'Espagne. — Dispositions de Godoï à l'égard de la République.
Dès la signature du traité de Bàle — 22 juillet 1795, — ■ le commissaire des Relations extérieures, Colchen, avait dû se préoccuper d'envoyer en Espagne des agents consulaires pour gérer les affaires commerciales restées depuis si longtemps en souffrance. Les postes de consul en Espagne furent alors très recherchés et les concurrents fort nombreux. Parmi beaucoup d'autres, les candidatures de deux hommes déjà connus, et dont nous aurons à reparler, Dhermand et Mangourit, furent discutées pour les consulats généraux de Cadix et de Madrid.
Sur une note donnée à Dhermand par Colchen, on lit : « Employé depuis vingt-cinq ans dans les consulats, et, en dernier lieu, consul à Lisbonne. Il l'était précédemment à la Corogne. Il ne présente aucune demande, mais ses connaissances, ses talents et ses qualités personnelles font présumer que personne n'est plus en état que lui de remplir
l'importante place de Cadix. » Quant à Mangourit, sa demande était ainsi apostillée : « Ci-devant consul à Charleslown, d'où il a été rappelé. Il expose qu'il a, depuis, été employé par le Comité de salut public à divers travaux politiques. Il demande d'être envoyé comme résident, soit à Hambourg, soit dans les cercles germaniques, ou le consulat général de Madrid ou de Cadix (1). »
Très appuyé par Colchen, Dliermand fut d'abord nommé à Cadix par arrêté du 3 fructidor an III (20 août 1795). Un mois plus tard, le 3 vendémiaire, il était encore à Paris, lorsque le commissaire des Relations extérieures expliqua dans un rapport qu'il était indispensable d'envoyer immédiatement à Madrid même un agent diplomatique et surtout connnercial. Dliermand reçut alors l'ordre de se rendre directement dans la capitale espagnole pour y cunmler les fonctions de consul général et de cbargé d'affaires de la Républi(jue en attendant la désignation d'un ambassadeur (2).
De son côté, très satisfait des services de M. d'Yriarte, négociateur du traité de Bàle, le roi d'Espagne avait, nous l'avons vu, annoncé la nomination de ce dii)loniale pour le représenter à Paris. Mais d'Yriarte, fort souffrant, n'était pas en état de rejoindre. M. d'Aguire fut provisoirement désigné comme chargé d'adaires, puis le prince de la Paix
(1) Aicli. uat., AF m, 243-61. Voii- plu.s loin des détail? Pur Mange unit.
(2) Aicli. Atf. étr. Espagne, vol. 638, f»' 5, 6, 8 et 10. — Le poste de Cadix jic fut pas attiibué à ce moment.
PÉRIGNON AMBASSADEUR iOf
fit agréer comme remplaçant titulaire de d'Yriarte, l'ambassadeur de Sa Majesté Catholique à Londres, le marquis del Campo.
D'une valeur médiocre, M. del Campo devait uniquement sa fortune à son origine spéciale. Son père avait été lui-même ambassadeur d'Espagne à Londres du temps du roi Charles III et s'était lié alors avec une jeune Anglaise, miss Field (champ). L'enfant né de cette liaison avait reçu le nom de del Campo (du champ). Poussé par son père, il était entré dans les bureaux des Affaires étrangères à Madrid, était ensuite passé comme secrétaire d'ambassade à Londres et y était successivement devenu chargé d'affaires et ambassadeur (i).
Connue par le Directoire dans les premiers jours de novembre, la désignation de M del Campo pour Paris forçait le gouvernement français à nommer un titulaire pour le poste de Madrid, et c'est alors que le général Canclaux, grand ami de Rewbell, avait été proposé. Canclaux était malade, songeait à se remarier et prochainement et refusa la mission ofïerte (2).
(1) D'après une note secrète de l'époque (A. N., AF III, Esp., 62-250) del CanijjO avait voulu empèclier l'Esjjagne d'entier dans la coalition et ses idées étaient très i'avoi-aljJes à la France. Mais sa situation personnelle à la cour de Madrid était fort petite.
(2) Voir l'étude sur le général Canclaux. Pendant plusieurs jours il fut considéré comme acceptant. Les « Instructions » furent rédigées en son nom. Après avoir exposé la situation, elles disaient : « Tel est l'état de choses au moment où le général G... va se rendre à sa destination. Le Directoire exécutif, en lui confiant cette mission importante, a jug('' que les vertus civiques qu'il a déployées en tant d'occasions difficiles guideront ses pas dans cette nouvelle carrière peut-être moins brillante que celle qu'il vient de remplir avec tant de succès, mais également iionoraljle et utile à l'iitat. » (A. E., Méni. el Doc, Espagne, .50-28.)
108 PERIGNON
Le nouveau ministre des Relations extérieures, Delacroix, se montra fort ennuyé de ce refus. Il pensait, comme Rewbell, qu'un général réputé était indiqué pour représenter la France en Espagne et demanda conseil à son collègue de la Guerre, Aubert-Dubayet, qui répondit le 3 frimaire (23 novembre) : « Vous désirez connaître quel est le citoyen français qui, par ses talents, sa moralité et son patriotisme est capable de représenter la République en Espagne*?... Celui qui a vaincu les Espagnols, qui les a forcés à évacuer le territoire français et qui, après avoir soumis les places fortes de leur frontière, les a forcés à demander la paix; celui qui, ceint de lauriers, vient d'entrer un instant dans le temple des lois pour sacrifier ce nouveau poste important à l'intérêt public qui lui a commandé d'aller prendre le commandement des armées réunies des côtes de Brest et de Cherbourg, celui-là, dis-je, remplit parfaitement vos vues. — Ce portrait fidèle nous fait voir le général Pérignon. La seule réflexion qui me reste à vous faire consiste dans une prompte décision, car le général doit partir sous deux jours pour se rendre à son poste. Soyez convaincu, mon cher collègue, que mon suffrage, en toute occasion, sera appuyé sur les bases du bonheur et de la prospérité de la République (1). »
La recommandation d' Aubert-Dubayet fut prise très au sérieux par Delacroix. Dès le 24 novembre- 4 frimaire, la candidature de Pérignon était pro-
(1) A. E., Espagne, 638-141.
posée au Directoire, qui l'approuvait immédiatement, et le lendemain paraissait l'arrêté de nomination (1). Dubayet remercia son collègue d'avoir suivi son conseil : « ... J'apprends avec satisfaction la nomination du général Pérignon à l'ambassade d'Espagne. Il est agréable de voir un guerrier rentrer sur un territoire envahi par ses armes avec une branche d'olivier à la main et une couronne de lauriers sur la tête (2). . . »
Le Directoire était en droit d'espérer que la désignation de Pérignon serait bien vue à Madrid. En effet, nous l'avons dit, pendant la campagne des Pyrénées-Orientales, les rapports entre les armées ennemies avaient été constamment courtois et souvent même chevaleresques. Malgré quelques maladresses épistolaires, Pérignon avait grandement contribué à cette situation curieuse que le prince de la Paix a constatée dans ses Mémoires : « Dans cette terrible lutte. Français et Espagnols apprirent à s'estimer mutuellement. La guerre se fit de part et d'autre avec une sorte de dignité nationale, avec une ardeur réciproque, mais sans haine, sans provocation irritante. Chacun respecta les drapeaux de son adversaire quels qu'en fussent les emblèmes ou les couleurs. A cette tournure loyale et chevaleresque que venait de prendre la guerre, commencée sous d'autres auspices, il était facile de prévoir que l'ancienne amitié ne tarderait pas à renaître. »
(1) Arrête du 5 frimaire an IV. (A. N., registre, AF*III, 176-16.)
(2) A. E., Esp., 638-149, Pérignon logeait alors à l'hôtel du Louvre, rue du Louvre-[Saint-] Thomas.
Après avoir nomme Pérignon,!! fallait lui trouver des collaborateurs. Dhermand venait de partir pour Madrid. L'arrêté du 5 frimaire avait confirmé sa désignation et avait aussi fait connaître le titulaire du consulat général de Cadix : l'adjudant général Roquesante, dont les missions aux avant-postes avaient développé les goûts diplomatiques. Plusieurs autres consuls furent successivement désignés (1). Pour secrétaires d'ambassade, le Directoire fit cboix de Mangourit, l'ancien consul on Amérique, et du conventionnel Cbampigny-Aubin. Tous deux ont joué un certain rôle à Madrid et leur correspondance sera souvent citée. Il faut donc en dire ici quelques mots.
Mangourit était né en J752. Après avoir rempli d'abord les fonctions de lieutenant au bataillon gardecôte de Pontorson, puis de lieutenant criminel au présidial de Rennes, il avait publié des brocliures qu'un arrêt du parlement de Bretagne avait condamnées. Cette persécution avait développé ses idées critiques et libérales. Venu à Paris en 1787, Mangourit, qui avait l'esprit mordant et la plume facile, s'était lancé bruyamment dans la politique dès la réunion des États généraux, avait pris part
(1) En 1796, — d'ajii-ès VAlinduach national pour l'an IV, — les agents IVanrais en Espagne étaient : à Madiid, Dlieiniand; à Cadix, Roquesante avec Poirel comme vice-consul ; à Séville, Guinand; à Malaga, Cliompré; à Caithagènc, Anjubault; à Alicante, Sieyès (frère du conventionnel) avec Quillet, vice-consul; à Gijon, Mornard; à Santander, Lacarriôre ; à Barcelone, Cellier, avec Boisgautier. vice-consul; à Majorque, Angellucci; aux Canaries, Clerget.
au mouvement du 14 juillet et s'était lié avec les hommes les plus avancés des assemblées. Ces relations lui avaient permis d'entrer dans la diplomatie à la fin de 1792, aussitôt après la chute de la royauté. Après être resté quelques mois aux États- Unis, comme consul, il était rentré en France en fructidor an II (août 1794) et s'était mis à écrire de virulents articles dans des feuilles éphémères. Comme il s'occupait volontiers (et avec beaucoup de suffisance) d'affaires diplomatiques et qu'il prônait les actes les plus énergiques du Comité de salut public, on avait songé alors à lui en novcmbi'e 1794 pour la place importante de commissaire aux relations extérieures. Le décret fut môme signé. Mangourit eut le tact de refuser des fonctions pour lesquelles il se sentait mal préparé (1) et continua ses travaux littéraires.
La part qu'il prit ensuite aux journées de prairial et de vendémiaire an III l'avait mis de nouveau en relief. Il désirait vivement rentrer dans la diplomatie et avait demandé un consulat général. Sa nomination comme premier secrétaire à Madrid était due à l'amitié que lui portait Delacroix. Avec de réelles qualités d'entrain et de dévouement à la chose
(1) Il écrivit le 5 novembie 1794 : « ...Appelé par décret à la place de commissaire des Relations extérieures, je regarde comme un devoir sacré de déclarer que je ne me crois pas assez de lumières pour remplir ce poste important. Je vous supplie d'agréer que je vous invite à l'aire mi autre choix et à être convaincus que les moments les plus précieux de ma vie seront toujours ceux où je pom'rai servir la cause de la liberté et de l'égalité. » Lettre citée par M. Masso.v, le Département, etc.
La place de commissaire fut alors donnée à Miot le 8 novembre suivant.
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publique et les meilleures intentions du monde, Mangourit était, malheureusement, brouillon, sectaire et violent. Ces défauts devaient gêner le nouveau diplomate qui, malgré une intelligence très vive et beaucoup d'esprit, ne rendit que peu de services à Madrid. Nous raconterons sa brouille avec Pérignon.
Le deuxième secrétaire, Champigny-Aubin, né en 1756, était originaire de Touraine. Après avoir été procureur-syndic de Chinon, il avait été désigné par le département d'Indre-et-Loire comme suppléant à la Convention. Même, il avait siégé à partir du 5 vendémiaire an III (26 septembre 1794), mais sans tenir aucune place à l'Assemblée. Le poste de secrétaire à Madrid était pour lui un début diplomatique.
Moins passionné que Mangourit, il subit cependant l'influence de son collègue et eut, lui aussi, des démêlés avec l'ambassadeur. Les deux secrétaires paraissent, du reste, avoir agi comme des inconscients. Partis pour l'Espagne avec l'idée de guider et de surveiller leur chef de mission comme les représentants aux armées avaient guidé et surveillé les généraux en 1793 et 1794, ils n'avaient aucune idée de la hiérarchie ni des usages et montrèrent constamment une inutile susceptibilité. En outre, fort jaloux des officiers qui accompagnaient Pérignon, ils commirent des maladresses sans nombre et cette lutte intestine entre des membres de l'ambassade devait faire la joie des ennemis de la France à Madrid.
Cette fâcheuse jalousie des secrétaires pour les
PERIGNON AMBASSADEUR 113
officiers a trouvé un défenseur, La Révellière ! Dans ses Mémoires, le directeur accuse nettement Pérignon d'avoir donné une trop grande part d'influence à ses aides de camp. « Les officiers généraux ne peuvent pas se persuader que le généralat n'imprime pas plus un caractère indélébile que toutes les autres fonctions et tous les autres titres que la société confère, et qu'un ambassadeur, par exemple, dans ses fonctions d'ambassadeur, quelque grade qu'il ait eu dans l'armée, n'est nullement militaire mais uniquement agent diplomatique... Très contrairement à ces principes, Pérignon partit avec trois aides de camp, tous les trois adjudants généraux, qu'il appelait sa famille militaire, même dans ses correspondances officielles. Ces trois officiers, n'étant revêtus d'aucun caractère, n'étaient évidemment que trois commensaux de l'ambassadeur. Cependant, en leur qualité de militaires, ils se regardaient comme très supérieurs, même dans la ligne diplomatique, et dans la légation française en Espagne particulièrement, aux secrétaires d'ambassades et autres agents (1)... »
La thèse de La* Révellière est fort discutable. Il était difficile à Pérignon d'oublier qu'il avait commandé en chef aux Pyrénées, puisque c'étaitprécisément la manière dont il avait rempli ses fonctions militaires qui lui avait valu l'ambassade de Madrid. De même, la famille militaire avait le droit d'être fière de services rendus à la guerre, et dans
(1) Mémoires de La Révellière, t, I, p. 2o2.
114 PERIGNON
les froissements qui se produisirent, il est probable que les torts furent réciproques.
Quelle était donc cette fameuse famille militaire de Pérignon? Aussitôt après sa désignation, l'ambassadeur avait demandé à s'entourer d'un personnel nombreux. Il avait insisté pour emmener à Madrid trois adjudants généraux — Clauzel, Grézieux et Borrel, — les capitaines Dast et Rivais comme aides de camp, et le capitaine Calvet comme adjoint aux adjudants généraux, disant que « les talents, la bonne éducation et la prudence de ces officiers donneraient du lustre à l'ambassade ». Cette demande ayant paru exagérée, deux adjudants généraux, Clauzel et Grézieux, avaient été seuls désignés par arrêté du i 9 frimaire (9 décembre) . Le ministre de la Guerre avait reçu l'autorisation de « leur donner un congé et de leur faire payer leur traitement ordinaire tels qu'ils le toucheraient en France (1) ». Quelques jours plus tard, grâce à l'insistance de Pérignon, Borrel avait été choisi à son tour.
Ces trois officiers avaient de beaux états de services. Né en 1755 près de Toulouse, Borrel était parent du conventionnel Delmas, alors député de la Haute-Garonne au Conseil des Anciens. Sous les auspices de son cousin, Borrel, qui était simple capitaine en 1789, était entré au ministère des Affaires étrangères en avril 1792 et s'était fait nommer ministre à Parme au mois de juillet de la
(1) Registre des délibérations du Directoire. Rappoits avec le ministère de la Guerre.
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même année. Les événements du 10 août l'ayant empêché de rejoindre son poste, il avait alors repris du service à l'armée, avait été employé auprès des représentants du peuple aux Pyrénées-Orientales et avait assisté aux sièges de Figuères et de Roses. Le grade d'adjudant général lui avait été donné à la fin de la campagne pour sa belle conduite. Il avait alors vingt et un ans de services militaires (1).
Grézieux, lui aussi, s'était distingué aux Pyrénées. Nommé général de brigade par Dugommier, en 1794, il avait eu la modestie de refuser (2) et avait gardé son grade d'adjudant général. Particulièrement ingénieux et débrouillard, il était l'homme de confiance du nouvel ambassadeur.
Quant à Clauzel, né en 1772 à Mirepoix (dans l'Ariège actuel), il n'avait que vingt-six ans. Pérignon l'avait ainsi noté en 1795 : « Excellent officier, très zélé, très brave, s'étant distingué dans toutes les actions de guerre qui ont eu lieu, et, quoique jeune, bien digne de sa place. On ne saurait trop faire l'éloge de sa conduite et des principes qui l'animent (3). » D'opinions très libérales, qu'il garda toute sa vie, très cultivé et intelligent, séduisant et spirituel cavalier, Clauzel prit une grande influence à Madrid sur son ancien général en chef.
(1) Borrel devint général de brigade en 1808 et mourut en 1809.
(2) Voir Dugommier, par M. A. Chuquet.
(3) A. G. Dossier Clauzel. Il devint gcncral de brigade en 1799 et divisionnaire en 1804, se distingua particulièrement pendant la guerre d'Espagne et commanda en cbef après la bataille de Salamanque. Napoléon a dit de lui : « C'était un de mes i'utms marécliaux. » Sa fidélité à l'Empereur tombé lui valut une condamnation à mort en 1816. Il devint commandant de l'armée d'Afrique et maréclial de France, en 1831.
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C'était, nous l'avons dit, la désignation de d'Yriarte, puis du marquis del Campo, pour le poste de Paris, qui avait fait hâter la nomination du représentant de la République en Espagne. Mais, M. del Campo prolongeant son séjour à Londres, le Directoire ne crut pas utile de presser Pérignon de partir (1). Delacroix ne lui remit d'ailleurs que le 31 décembre les premières « Instructions » relatives à sa mission.
Le ministre spécifiait dans ces Instructions qu'il s'agissait surtout de renouveler le fameux pacte de famille conclu en 1761 entre les branches de la Maison de Bourbon (2), de chercher à fusionner la politique des deux pays et de s'assurer la participation de l'Espagne à toutes les guerres de la France. Delacroix insistait sur le rôle de l'insatiable Angleterre « qui aspirait à Malte, cherchait à étendre ses colonies jusqu'en Californie et à provoquer des
(1) Prrignon ne jdêta que le 25 janvier 1796 le serment par écrit alors exigé des loiiclionnures. « Je jure d'être sincèrement attaché à la Répuliliiiue et de vouei' une haine éternelle à la royauté. » 11 ajouta pom- Delacroix : « J'espère vous convaincre en toute occasion que ce serment est bii^n gravi' dans mon cœur. » (A. N., AF IIF. 62-250.)
(2) Ce pacte, avait dé sigin'' le 15 août 1761. Il portait, comme préami)ule, « qrre h^s liens dir sang qui unissent les deu.v sorrverains (de France et d'Espagne), sont les motifs du traité dont l'olrjet est d'établir' a jamais un monument solerrnel de l'intérêt récipi'oque et de la pr'0S])éiité de leurs l'amilles royales. » — Les deux sorrverains déclar'aient ensuite (Articles II et 111) qu'ils regarderaient à l'avenir- corrrrrre leur' t;rmemi tout ennenri de l'arrtre. Ils se gar-antissaient réciproquement leurs Etats dans toutes les parties du monde. La même gararrtie était accordée au ici des Deux-Siciles et au duc de Parme.
révolutions dans les colonies espagnoles pendant que la Russie travaillait à l'anéantissement de l'Empire turc. » Tout cela étant aussi contraire aux intérêts de l'Espagne qu'à ceux de la France, « l'alliance des deux nations était commandée par la nature et ne pourrait jamais être trop étroite ni trop complète ». En échange de cette alliance, Pérignon devait offrir à l'Espagne de l'aider à reprendre Gibraltar et à rétablir les pêcheries de Terre-Neuve. 11 devait demander la cession de la Louisiane ou, du moins, le droit de remonter le Mississipi. L'alliance devait être étendue au Portugal. Au besoin même, la France se déclarait prête à envahir le territoire portugais. Enfin, la médiation de l'Espagne en Italie ne devait se produire que si la paix était demandée à la France (1).
Il était, en effet, indispensable de compléter le traité de Bâle par des dispositions précises pour l'avenir des deux pays. Dès la ratilication du trait»', Barthélémy, par ordre du Comité (2), avait tenté de poser les bases d'une alliance. Mais ses efforts avaient alors échoué. Le Directoire ne faisait que reprendre les projets de la Convention. La mission de Pérignon exigeait d'ailleurs beaucoup de finesse et de tact, puisque la République avait la prétention de renouveler, à son profit, le pacte de famille
(1) lastf actions du 31 décembre 1795, des IS et 20 jauviei', du 25 février et du 16 mars 1796.
(2) Le Comité diplomatique, dirigé à ce moment par Sieyès, montra de grandes exigences qui empêchèrent d'aboutir.
Voir au précédent chapitre le résumé des clauses du traité de Bâle.
H8 PERIGNON
conclu entre les rois de France et d'Espagne et que le traité lui-môme, malgré la satisfaction du roi Charles IV et de Godoï, avait été, à Madrid aussi, assez attaqué par une partie de la cour.
En dehors des « Instructions » politiques, Pérignon recjut aussi des avis détaillés sur la manière dont il devait se conduire personnellement à Madrid. Ces avis, fort sages, semhlent mériter d'être reproduits ici à titre de curiosité. Ils disaient :
« Le Directoire exécutif de la République française, jaloux de prouver aux gouvernements avec lesquels elle est en paix qu'il ne reconnaît d'autre politique que celle qui tend à rendre les hommes heureux, a cru devoir tracer à ses agents chez les peuples amis ou neutres la marche qu'ils doivent suivre pour faire estimer, aimer et respecter en eux le grand caractère de la nation qu'ils ont l'honneur de représenter.
« Un agent français doit paraître avec dignité, offrir l'exemple de la décence et de la pureté des mœurs, respecter les lois poUtiques, civiles et religieuses du pays et les faire respecter par les Français.
« S'il est forcé de se plaindre des abus, le faire avec décence et modération.
« Garantir les Français des chicanes des tribunaux du pays ; se mettre en garde contre les aventuriers et les espions ; surveiller les agents étrangers et surtout ceux de nos ennemis ; obtenir la confiance, le respect ou la familiarité des personnages puissants ou influents sur le gouvernement ;
ne tremper dans aucune faction ; accroître le nombre des amis de la France sans toucher au gouvernement étranger.
« Se regarder comme le nœud des liens d'intérêt et d'amitié et d'hospitalité des deux nations, qui cherchent le bonheur, chacune à leur manière, et qui, plus ou moins avancées vers la perfection de l'ordre social, ne doivent s'éclairer dans leur recherche que par des égards réciproques.
« Méditer, mûrir et proposer des alliances ou des conventions dont la réciprocité des avantages soit égale pour les deux parties.
« Faire estimer le caractère républicain si on ne peut le faire aimer, déjouer les intrigues des prêtres et nobles français émigrés.
« Éviter toute difficulté d'étiquette, soutenir cependant av^ec fermeté la dignité de la nation française qui, après avoir reconquis ses droits, ne peut pas souffrir que ses ministres descendent au-dessous du rang que les traités ou un longusage avaient assuré aux ministres de ses rois (1). »
Tandis que Pérignon conférait à Paris avec Delacroix et étudiait les multiples et minutieuses instructions du Directoire, Dhermand, chargé d'affaires, préparait les voies à Madrid.
Parti à la fin de vendémiaire an IV (le 20 octobre 1795), Dhermand était arrivé à Bayonne le 1" novembre et y avait croisé M. d'Aguire se ren-
(1) Arrête du 23 nivôse au IV (12 janvier 1796), signé par Rewbell, piésident du Directoire. (A. N., AF" III, 176-41.)
120 PERIGNON
daiit en France à cause de la maladie de M. d' Yriarte, encore titulaire de l'ambassade d'Espagne à Paris ( i). Divers incidents retardèrent l'arrivée à Madrid jusqu'au l" frimaire (21 novembre). Dhermand eut une première entrevue avec Godoï le G frimaire et se mit tout de suite à l'œuvre, non sans liabileté. Consul de carrière, très entendu en affaires commerciales, il se posa uniquement en consul, réservant pour plus tard les questions purement politiques.
L'accueil fait au premier représentant envoyé par la France depuis le départ de Bourgoing en 1793, fut suffisamment courtois (2). Le premier ministre fit comprendre que la présence prochaine de l'ambassadeur accrédité par le Directoire était désirable à Madrid. Des réserves furent cependant faites sur le choix de Pérignon « à cause de ses démêlés avec le général espagnol aux Pyrénées-Orientales (3)». Quelques jours plus tard, Godoï annonça que la cour allait entreprendre un long voyage. Le départ était fixé au 4 janvier 179() (14 nivôse an IV). Le roi, la reine, tous les princes et princesses, excepté les tout jeunes infants, devaient aller à Badajoz, puis à Séville et enfin à Carthagène, où le prince et la princesse de Parme s'embarqueraient pour l'Italie (4). Le motif de ce long déplacement était l'accomplissement d'un vœul Les
(1) M. d'Yi-iaite malade s'était rendu à Malaga à la fin d'octobre et y mourut le mois suivant.
(2) A. È. Espagne, vol. 638, f"^ 92, 177, 190. 208, 267.
(3) Diiermand à Delacroix, 30 frimaire an IV. Malgré cette affirmation de Diiermand, il parait certain que la nomination de Pérignon avait été bien vue à Madrid à cause même de ses procédés courtois pendant son conunandement eu chel'.
(4) La princesse de Parme était lille du >-oi Charles IV.
PERIGNON AMBASSADEUR 121
souverains se proposaient de visiter le tombeau de saint Ferdinand (1). L'absence de la Cour devait durer deux ou trois mois. C'était un événement qui ne s'était pas produit depuis le règne de Philippe V.
Dans ces conditions, Pérignon fut autorisé par le Directoire à passer quelques semaines de plus en France. Il n'avait aucun intérêt à arriver à Madrid pendant le voyage royal et ce retard servit d'ailleurs les intérêts français. Si l'ambassadeur ('tait arrivé en décembre, il aurait trouvé en effet le terrain insuffisamment préparé. Au dire de l'historien de Sybel (2), « la diversité des opinions jointe à la versatilité de Godoï aurait encore rendu une rupture très possible. Mais le prince de la Paix acquit durant l'hiver de telles preuves de l'inimitié des adversaires qu'il s'était attirés par la paix de Bàle, que son intérêt personnel avait lini par l'emporter sur toute autre considération et qu'il était prêt désormais, en dépit de tous les dangers, et de toutes les souffrances, il engager l'Espagne dans la guerre avec l'Angleterre. »
Le tout puissant prince de la Paix était ministre depuis 1792. Bien que le personnage soit très connu,
(1) Ce tombeau célèbre existe encore à la Capilla real de la cathédrale de Séville. Une riche cliâsse reni'cime le corps de saint Ferdinand (mort en 1252). Quatre lois pai- an, le 14 et le 30 mai, le 22 août et le 23 novembre, les fidèles sont admis à contempler les restes du roi. Les trou[)es de la garnison assistent à une messe solennelle et défilent devant la châsse,
(2) Histoire de l'Euro^Je pendant lu Révolution, IV, livre II,
il est indispensable cependant de rappeler ici son histoire, car, pendant deux ans, toute la politique suivie par nos ambassadeurs a gravité autour de lui. Né en 1764, Emmanuel de Godoï n'avait que trente-deux ans en 1796, au moment de l'arrivée de Pérignon. Originaire de Badajoz, de famille noble mais jusque-là peu célèbre, il était entré de bonne heure aux gardes du corps. Distingué par la Reine, grâce à sa jeunesse et à son joli physique, il était devenu son amant (1) et cette liaison, notoire et affichée dès 1791, avait valu au garde du corps des grades rapides et la fortune politique la plus extraordinaire qui fut jamais. D'Urtubize, chargé d'affaires de France, racontait en 1791 que la Reine venait de faire don à son favori d'une berline avec son chiffre surmonté d'une couronne royale, et de six chevaux admirablement harnachés. Cliaque fois que la Reine sortait, Godoï la suivait dans cette voiture. A la même époque, le roi Charles IV, séduit lui-même par le charme et l'intelligence du jeune iiomme, et d'ailleurs complètement ignorant à ce moment de sa situation, s'était pris d'une vive affection pour Emmanuel. La Reine n'avait donc pas eu de peine à obtenir pour son amant les plus flatteuses distinctions, et, pour le rapprocher d'elle définitivement, elle l'avait, sans difficulté, fait nommer premier ministre. Alors commença l'histoire curieuse de ce singulier ménage à trois qui, avec des ruptures et des rapprochements, devait durer si longtemps.
(1) EiTUuaiiuol avait lui frère, Luis, qui dit-on, eut au.ssi i^endaut quelques mois la favcui' de la Reine.
La Reine avait dix ans de plus que Godoï. Très éprise d'abord et très jalouse (1), mais aussi très changeante, elle ne se piquait pas d'une très grande fidélité pour celui qu'elle avait choisi. Sans doute, elle aima Godoï, mais ne se refusa jamais pourtant d'autres caprices amoureux Le nom d'un de ses nombreux amants, Mallo, nous est parvenu par l'anecdote que raconta plus tard l'ambassadeur Alquier (2). Mallo était peu intelligent, très fat et se montrait très lier de sa bonne fortune. « Un jour, à Saint-Ildefonse, Charles IV demanda à Godoï : Qu'est donc ce Mallo ? Je lui vois tous les jours des voitures et des chevaux neufs. Où prend-il tant d'argent? — Sire, Mallo ne possède rien au monde mais on sait qu'il est entretenu par une femme vieille et laide qui vole son mari pour payer son amant. — Le roi a ri aux éclats et dit à la Reine qui était présente : Louise, que penses-tu de cela? — Eh, Charles, ne sais-tu pas que Manuel est toujours plaisant (3) ! »
Par cette réponse de Godoï et de la Reine, on voit le cynisme des personnages. Même au début de sa liaison royale, Godoï vivait publiquement avec une autre femme, Pépita Tudo, dont il fit plus tard une comtesse de Castillefiel. En 1797 cependant, sans renoncer à son amant, la Reine maria
(1) On lit dans un mémoire du consul Herculais, attaché au ministère des Relations : « Godoï est conduit par deux prêtres diffamés que la reine a placés près de lui pour le sm'veiller et l'empêcher de prendre aucune maîtresse. Un d'eux couche toujours dans son alcôve à Madrid et aux Sitios... » (Papiers Truguet. Archives Franck-Rousselot.)
(2) Ambassadeur sous le Consula en l'an VIII.
(3) Dépêche du 29 ventôse an VIII, 19 mars 1800.
Godoï à sa propre cousine germaine, Marie-Thérèse de Vallabriga, fille d'un mariage morganatique de l'infant Luis de Bourbon (1).
En poussant le jeune garde du corps au pouvoir, la faveur royale avait développé chez cette nature vaniteuse et pervertie le goût du luxe et de la cupidité. « Il suivait avec chaleur les opérations de bourse, et, plus d'une fois, les connaissances positives du ministre procurèrent au spéculateur d'énormes profits. Il recevait des présents. On vendait autour de lui emplois, charges, dignités, faveurs. Tout ce qui l'entourait était vénal (2). »
L'Histoire s'est donc justement montrée implacable pour Godoï : l'homme privé était méprisable et reste méprisé. Mais si la valeur personnelle du ministre fut constannnent au-dessous de son étonnante fortune politiijue, on ne j)eut nier cependant l'habileté très grande avec laquelle il sut non seulement s'('de^er an [»ouNoir, mais aussi y rester, puis y revenir après une première disgrâce. Assez ignorant et très indolent, mais ayant l'assimilation facile, rusé et astucieux, doué d'un charme personnel très remarquable qui s'exerçait non seulement sur ses maîtresses mais encore sur les hommes, qu'il savait manier, Godoï reste une figure étrange et intéressante d'un monde disparu à jamais. Dans sa vie publique, « il a inspiré plus de jalousie que
(1) Voir au cliajiitie vu.
(2) GC'iiciul FoY, Histoire de la ijuene de la Péuiimule, t. II, livre IV.
de haine (i). » Quelques-unes de ses vues politiques étaient justes et certains de ses actes de ministre furent d'un conseiller avisé de la monarchie qu'il servait.
Pendant la période qui nous occupe ici, l'histoire de l'Espagne se résume en Godoï. Gardoqui ministre des finances, Varela et Valdez, ministres de la marine, Campo Alenze, ministre de la guerre, AmirolaetLa Gerda, ministres de grâce et de justice, Llaguno et Jovellanos, ministres des affaires ('trangères et de l'intérieur, tiennent peu de place, sont presque restés des inconnus. L'influence du prince de la Paix s'étend sur tous les ministères ; toutes choses se traitent avec lui ou du moins c'est lui qui signe ; il dirige les affaires étrangères et les affaires intérieures, les postes et les chemins, la marine et la guerre ; il est capitaine général, grand amiral, conseiller d'Etat, protège les arts, encourage l'industrie, s'occupe d'histoire naturelle et même d'astronomie (2).
(1) Dépêclie de Bourgoing, du 31 décembre 1792.
(2) VoÏL-i les titres pris jiar Godoï en 1796, comme signataire du traite de Saint-Ildelonse. (3fo*i?7rH)* du 24 fructidor an IV-14 septembre 1796.)
« Don Manuel de Godoï y Alvarès de Faria Rios, Sanchez, Zarzoza; piince de la Paix, duc d'Alcudia, seigneur duSotodeRoma et de l'Etat d'Albala, grand d'Espagne de jiremière classe ; rcgidor perpétuel de la ville de Santiago, chevalier de l'ordre delà Toison d"or, grand-croix de l'ordre de Charles III, commandeur de la commanderie de Vealeneia, Rivera et Accuchal dans l'ordre do Saint-Jacques; chevaliei- grand-croix de la Religion de Saint- Jean; conseiller d'Etat; premier secrétaire d'État et des dépêches; secrétaire de la Reine; smnntendant gcni'ral des postes et des routes, protecteur de l'académie royale des Arts et du Cabinet d'histoire natmelle, du Jardin botanique, du Laboratoire
Cette toute-puissance que nul ministre, dans aucun pays, n'a peut-être jamais dépassée, était principalement due à la faveur de la reine, déjà plus que quadragénaire en 1796.
Marie-Louise était née en 1754. Fille de l'infant Don Philippe, duc de Parme, elle avait apporté à la cour d'Espagne « ce mouvement passionné, cette volonté propre aux femmes de son pays (1) ». Mariée par procuration à onze ans, au prince des Asturies, en 1765, elle avait été couronnée en 1789, à trente-cinq ans. En 1793, au dire de l'ambassadeur russe Zinoviev (2),elle était déjà complètement flétrie. « Son teint était devenu olivâtre et ses dents, pour la plupart remplacées artificiellement, avaient porté à ses traits le dernier coup. Elle le comprenait bien, et le roi, de son côté, le remarquait aussi. Souvent, bien qu'en plaisantant, il lui disait qu'elle était un laideron, qu'elle devenait vieille. «Voici, d'autre part, le portrait peu flatté qu'Alquier envoyait à
chimique et de l'Ob.servatoire astronomique; gentilhomme de la chambi'e de la reine; cai)itaine général de.s armées royales; ins- ])ecteur et major du corps royal des gardes du corps. »
Emmanuel Godoï iHait très hon parent. En janvier 1796 il flt nommer son frère don Luis adjudant général des trois compagnies des gardes du corps et fit décerner à son oncle don Alvarez les titres de capitaine général des quatre royamiies d'Andalousie et de gouverneur de Cadix. Ces fonctions étaient peu absorbantes, mais fort luciatives. A la suite de ces scandaleuses nominations, plusieurs grands d'Espagne, se regardant comme frustrés, quittèrent la cour.
(1) Général Fcv, t. II, liv. IV.
(2) Correspondance de Zinoviev, publiée par M. Tratchevski dans la Revue historique, 1886, vol. XXXI. Zinoviev fut ambassadeur à Madrid de 1774 à 1793.
Talleyrand en 1801 : « Nulle femmene mentavecplus d'assurance et n'a une perfidie plus concentrée. Antidévote et même incrédule, mais faible et timide à l'excès, l'apparence du moindre danger lui fait éprouver toutes les terreurs de la superstition et on la voit se couvrir de chapelets et de reliques lorsque le tonnerre se fait entendre... Elle a des prétentions et une coquetterie qu'on pardonnerait à peine à une femme jeune et jolie. Ses dépenses en parures et bijoux sont énormes (1) et il est rare qu'un courrier expédié par l'ambassadeur (à Paris) arrive sans apporter deux ou trois robes... • Personne ne dit mieux les inutilités d'usage dans une audience. Elle met une grâce et une obligeance parfaites dans ses questions à ceux à qui elle adresse la parole. Il est difficile de réunir plus de noblesse et d'aisance. Elle n'aime rien, pas même ses amants; battue et insultée par Godoï, volée par les autres. »
Bien qu'antidévote et incrédule, Marie-Louise avait cependant un confesseur attitré, « le plus insinuant et le plus rusé des hommes », dont l'influence était prépondérante à la cour et qui cherchait à orienter l'esprit de sa pénitente vers les solutions politiques les plus contestables. Ce confesseur avait renoncé à arrêter les passions royales, mais il se montrait jaloux de l'influence de Godoï et se posait en ennemi politique du favori. Un autre prêtre, le grand inquisiteur d'Espagne, toujours en fonctions
(1) Les besoins d'argent de la reijie coûtaient cher aux finances espagnoles. En 1796, Marie-Louise lit destituer le marquis do Sformazas, trésorier général, qui avait osé lui refuser une grosse somme que l'épuisement du trésor royal ne permettait pas de donner.
128 PERIGNON
en 1796, avait aussi action, par moments, sur l'esprit versatile de Marie-Louise.
Seul, le roi Charles IV n'avait aucune influence. C'était le plus débonnaire et le plus insignifiant des hommes et le plus borné des maris. Né en 1748, deuxième fils de Charles III et de Marie-Amélie de Saxe, il était arrivé en Espagne en 1759 avec son père, qui venait de renoncer au trône des Deux- Siciles. Dans sa jeunesse, il s'était montré d'une violence extrême, prenant grand plaisir à lutter avec les personnages de la cour et aussi, dit-on, avec les paysans, les palefreniers et les portefaix. Une hydropisie de poitrine avait calmé la nature du prince, sans lui donner cependant le gont des fonctions royales. « C'était — dit le général Foy — un de ces princes qui, dans une condition privée, eussent mérité l'attachement de leurs amis, et peutêtre même leur estime ; propres à régner dans les temps faciles oii il ne faut que boire, manger, chasser et se montrer... Simple dans ses goûts, bon pour ses serviteurs, doué d'une intelligence qui n'a paru bornée que parce qu'elle était disproportionnée à la tâche que lui ont imposée des temps difficiles; pacifique, craintif, accoutunié à obéir, ayant passé sa jeunesse sous le joug, il fut constamment soumis à la volonté de la reine. »
Suivant une vieille coutume mise en honneur par Isabelle la Catholique, Marie-Louise assistait à tous les entretiens du roi avec les ministres. Du reste, sauf avec Godoï, ces entreliens étaient extrêmement rares. Excellent gentilhomme campagnard
PERIGNON AMBASSADEUR 129
égaré sur un des premiers trônes du monde, le maître des Espag-nes avait bien d'autres choses à faire ! Le matin, il entendait deux messes, se livrait à quelques travaux de menuiserie, et surveillait ses écuries. Puis, après avoir déjeuné seul, il partait en toutes saisons, pour la chasse, sa distraction favorite. Rentré à la nuit, Charles IV, qui aimait la musique, se faisait jouer ses airs préférés. Une partie de cartes, où il s'endormait régulièrement, le menait ensuite à l'Iieure du souper, qu'il partageait avec la reine, le premier ministre et quelques courtisans. Telle était la journée du roi !
Peu de jours avant le départ pour l'Andalousie, la situation du prince de la Paix avait failli se modifier à la suite d'une scène avec Marie-Louise. Le confesseur, le grand inquisiteur et surtout l'ambassadeur de Naples (1) avaient réussi à faire comprendre à la reine que la politique suivie depuis le traité de Bàle, politique favorable à la France, lésait les véritables intérêts espagnols. Marie-Louise, à ce moment, était fatiguée de Godoï. L'occasion lui parut excellente pour secouer le joug et elle fit rédiger en son nom et en celui de la reine de Naples un long mémoire qui concluait à un changement d'orientation politique et, par conséquent, au renversement du prince de la Paix. La reine se proposait de soumettre ce mémoire au roi dans une
(1) A ce moment la cour de Naples était particulièrement hostile à la France. Rappelons que la reine de Naples était la sœur de Marie- Antoinette.
réunion extraordinaire des ministres. Afin d'éloigner Godoï de ce conseil, elle fit engager son amant à ne pas assister à la séance, « attendu qu'il devait y être question de son élévation à la charge de grand amiral de Castille, »
Tant de délicatesse étonna le prince de la Paix. Il apprit d'un employé de l'ambassade napolitaine le plan tramé contre lui. S'il ne tenait plus guère à la reine, il tenait à garderie pouvoir. Il exigea donc pour le soir même, une entrevue avec Marie-Louise. « Tour à tour farouche, irrité et tendre, il déploya — dit M. de Syhel (1) — une telle séduction que la scène se termina par une réconciliation complète et que Louise finit par lui nommer ses complices dont quelques-uns furent arrêtés pendant la nuit par ordre du favori. »
Après cette escarmouche, l'influence du prince de la Paix était, naturellement, devenue plus grande que jamais. Mais le premier ministre avait pu se rendre compte que ses irréconciliables ennemis à la cour étaient les amis del'Angleterre et de Naples. Il comprit qu'il représentait décidément, aux yeux des Espagnols, une politique favorable à la France, et que, pour rester au pouvoir, il fallait accentuer cette politique et l'imposer. Qu'elle fût, ou non, favorable à l'Espagne, peu lui importait ! L'alliance avec la République régicide lui devenait nécessaire pour triompher de ses ennemis personnels à Madrid et en Europe.
(1) Tome IV, liv. II.
Aussi Godoï était-il déjà fort bien disposé pour l'ambassadeur de France au moment du départ pour Séville avec la famille royale. C'est à Séville que la lettre officielle du Directoire annon- (^^ant l'arrivée de Pérignon (i) fut remise au roi Charles IV. Le prince de la Paix répondit immédiatement, le 22 février, à Delacroix. Il l'assurait que rien n'empêcherait le représentant de la République d'être bien reçu de Sa Majesté et d'être traité avec tous les égards dus au caractère dont il était revêtu. « Je serai charmé — ajoutait le ministre espagnol — de rendre au citoyen Pérignon tous les services qui seront en mon pouvoir... »
(1) Cette lettre, datée du 9 pluviôse (28 janvier 1796) était ainsi conçue :
« Le désir que nous avons d'entretenir et de cultiver l'amitié et la bonne intelligence heureusement rétablies entre la République française et le roi d'Espagne nous a engagés à nommer le citoyen Pérignon pour résider auprès de Votre Majesté en qualité d'ambassadeur de la République française. La connaissance que nous avons des principes et des sentiments du citoyen Pérignon, nous autorise à penser que le choix que nous avons fait de sa personne pour remplir cette importante place ne pourra que vous être agréable. C'est dans cette persuasion que nous prions Votre Majesté de lui accorder une entière confiance dans tout ce qu'il sera chargé de vous dire de notre part et surtout lorsqu'il vous exprimera nos vœux et notre empressement à concourir à tout ce qui pourra contribuer à votre satisfaction et à resserrer l'amitié et la bonne union entre la République française et le royaume d'Espagne. » (Archives Pérignon).
Voyage et impressions du premier secrétaire Mangoiirit. — Arrivée du général Pérignon à jNIadiid. — Présentation au roi d'Espagne. — Discours de l'ambassadeur. — Visites au corps diplomatique. — Installation au palais Berwick.
Impatient de rejoindre son poste et surtout impatient de jouer un rôle, le premier secrétaire Mangourit s'était décidé à partir sans attendre le général Pérignon. Il s'était occupé de son voyage dès la fin de nivôse (milieu de janvier), avait obtenu, non sans peine (1), une voiture de poste, et s'était dirigé sur Bayonne, qu'il avait atteint le 1 3 février (25 pluviôse) . Là, un premier incident s'était produit : la voiture, prêtée par le ministre des Finances Faypoult, n'avait pu continuer sa route! « Le coffre est pourri, — écrit Mangourit, — et ne résisterait pas aux chemins d'Espagne, ce qui me force de prendre un carrosse espagnol, préférant le malaise de treize
(1) Rewbell apostilla ainsi la demande au sujet de cette voiture : « Mangourit est plus riche en patriotisme qu'en espèces et hors d'état de se pourvoir d'une voiture... » Le premier secrétaire emmenait sa femme, née Louise-Aime Bidaud, ses deux fils, Michel-Ange et Jean-Baptiste et « deux domestiques femelles ».
Champigny-Aubin obtint aussi ultérieurement une voiture de poste.
jours à la sûreté de ma personne et aux rhumatismes (1). »
A partir de Bayonne, Mangourit prend son rôle au sérieux et commence à renseigner le ministre Delacroix. Mais le nouveau diplomate est d'une effrayante prolixité! Pendant plusieurs mois, il écrira presque chaque jour à Delacroix et constamment à Paganel, son beau-frère. Anecdotes, racontars, considérations politiques transcendantes, détails terre à terre, et surtout éloges perpétuels de soi-même, voilà ce que renferme la correspondance de Mangourit, très intéressante malgré tout, quoique passionnée et souvent méchante sans raison. De Vittoria, il raconte, avec une emphase assez comique, ses premières impressions d'Espagne. « C'est avec attendrissement, avec vénération, que j'ai parcouru le théâtre de la gloire française depuis Irun jusqu'à Vittoria. Il n'y a pas une pierre, un arbuste, un ruisseau, qui n'excite un souvenir honorable pour notre nation. Et si la terre ennemie est encore délayée par le sang, il n'est pas un être de cette malheureuse contrée qui n'exprime le sentiment de terreur et d'admiration que lui ont inspirés la valeur et la générosité républicaines (2). »
Le 19 ventôse (9 mars), Mangourit arrive à Madrid par la neige, après de gros ennuis à la douane espagnole, ennuis que sa susceptibilité le porte à considérer comme une injure personnelle. Il réclame avec impatience l'arrivée de son chef de mission, et explique à Delacroix que la présence de l'ambassa-
(1) Lettcc du 26 pluviôse (14 févriur 179G).
(?) Mangourit à Delacroix, 11 ventôse (28 lévrier 1796).
deur est absolument nécessaire, nlaintenant que la cour, après un voyage de deux mois (Ij, est enfin rentrée à Madrid.
Informé déjà du retour du roi d'Espagne, Delacroix n'avait pas attendu cet avertissement de Mangourit pour donner à l'ambassadeur l'ordre de rejoindre son poste. Pérignon était en villégiature à Montech depuis la fin de février. Il se mit en route le 1" germinal (21 mars), passa à Bayonne et suivit la route ordinaire par Vittoria.
Le personnel qui voyageait avec le général était assez nombreux. Outre ses trois adjudants généraux qui l'avaient rejoint à la frontière, Pérignon emmenait en elï'et deux de ses enfants (2), le secrétairefactotum Mauri et plusieurs domestiques. A Yittoria, un malentendu retarda le voyage. Les exigences des « autorités fiscales » forcèrent l'ambassadeur à séjourner soixante heures dans cette ville. Sur la plainte de Dliermand, Godoï dut envoyer des explications au sujet « de cette indécence qui vient de Gardoqui, ministre des finances influencé par l'Angleterre et que la France a intérêt à faire sauter (3) ».
Dans la journée du 22 germinal (11 avril), le petit cortège de l'ambassadeur était enfin signalé près de Madrid. Dliermand et les deux secrétaires
(1) Le retour avait eu lieu le i" mars.
(2) C'étaient Agnès, née en 1787 (neuf ans), dite Pérignonnette, et Jean-Baptiste, né en 1789 (sept ans), dit Pér<j//«o»iMft. Agnès épousa plus tard le général Lanusse de Boulémont. Jean-Baptiste lut tué à Friedland. (Archives Pérignon.)
(3) Lettre de Mangourit à Delacroix, 22 germinal (11 avril).
se portèrent au-devant de lui et le rencontrèrent à deux lieues de la ville (1). La première entrevue fut très cordiale (2) : les secrétaires passèrent dans la voiture de Pérignon et cédèrent la leur aux adjudants généraux.
Dans la banlieue madrilène, beaucoup de paysans s'étaient postés sur la route pour contempler les Français. A partir de la porte « de Ségovie », les voitures durent prendre le pas et traversèrent la ville au milieu d'une foule respectueuse et sympathique « L'entrée n'a pas été marquée par un appareil fastueux; — raconta Dliermand, — elle a reçu du peuple espagnol un caractère plus auguste et plus touchant. Son empressement, ses signes de joie, ses salutations étaient aussi agréables pour l'ambassadeur que désespérantes pour les émissaires que nos ennemis avaient répandus sur son passage. L'affluence du peuple dans la cour et sous le péristyle de l'hôtel Berwick (3) était considérable. Descendu de voiture, il fut difficile pour l'ambassadeur, mais bien doux, de percer cette foule qui, par ses cris de vive la République française et vive son ambassadeur,, exprimait librement et à la fois le sentiment de son affection et de ses véritables intérêts. Le soir même et le lendemain, les airs chéris qui conduisent toujours nos phalanges
(1) Cliampigny-Auhiu (ilciitarrivé le 15 geimiual (4 avril). 11 avait lais^^c sa famille en France
(2) Lettre.'^ de Mangourit et de Dliermand du 25 germinal (14 avril), adressées à Delacroix. (A. E. Espagne, 639, f"* 346 et 386.)
(3) L'hôtel Berwick, nn des plus beau.v de Madiid, avait été loué par Mangourit, pour Pérignon, au prix de quinze mille livres, tout meublé.
136 PERIGNON
républicaines à la victoire ont été exécutés par les É
musiques des corps civils et militaires avec une précision si parfaite, que je suis persuadé qu'ils seraient propices aux armées espagnoles unies aux I
armées de la République... Ces hommages doivent être regardés comme un triomphe sur les lâches détracteurs qui intriguent vainement pour éloigner de la République les nations et les gouvernements... »
De son côté, Pérignon exprima à Delacroix la satisfaction qu'il ressentait de l'accueil que lui avait fait le peuple de Madrid, et écrivit à sa femme (1) : « Les enfants et moi avons fait le voyage fort heureusement et nous sommes ici tous bien portants. Dans la route, même à Madrid, j'ai été parfaitement reçu : des sérénades, des visites sans fin, vive l'ambassadeur de la République française... »
Cette entrée à Madrid était de bon augure. Il faut en effet se reporter par la pensée à cette époque du printemps 179G, pour bien se rendre compte de l'importance que devait avoir l'accueil fait à l'ambassadeur envoyé par la République auprès de Charles IV, cousin de Louis XVI et maître de la très catholique Espagne. Certes, à ce moment, la plupart des puissances avaient reconnu la nouvelle forme du gouvernement, mais les préventions contre les républicains existaient encore partout, et
(1) Lettre du 23 germinal (12 avril). (Archives Pérignon.) Mme Pérignonet les enfants, restés en France, s'étaient installes à Toulouse, au cloître Saint-Sernin.
non sans raison. L'impression produite sur la foule madrilène était donc particulièrement intéressante, puisque Pérignon, général en chef sous la Convention et maintenant représentant du Directoire, personnifiait doublement, pour les Espagnols, la Révolution.
L'ambassadeur informa immédiatement le prince de la Paix de son heureuse arrivée à Madrid, et la première audience eut lieu, sans tarder, à Aranjuez, le 18 avril (29 germinal). Godoï fit à Pérignon « l'accueil le plus favorable (1) » devant les secrétaires et les adjudants généraux. On parla « d'alliances, de la conquête du Portugal, de la prise de Gibraltar, du licenciement des émigrés, de la présentation au roi (2). »
Cette présentation se fit le 2 floréal (21 avril), à onze heures du matin, au château d'Aranjuez. La veille, un officier de la cour était venu mettre l'ambassadeur « au courant de l'étiquette ». Accompagné de ses trois aides de camp, de ses deux secrétaires et de Dhermand, tous en brillants costumes (3),
(1) Pérignon à Delacroix, 8 floréal (27 avril).
(2) Mangourit à Delacroix, 29 germinal (18 avril).
(3) Dès leur arrivée, à Madrid, les deux secrétaires avaient demandé au Directoire l'autorisation de porter un costume, sans doute pour ne pas être éclipsés par le consul et les adjudants généraux 1 En attendant la réponse du ministre, ils en avaient adopte un de leur goût, sous réserve d'approbation : habit bleu; parements, collet écarlate brodés en or; boutons à l'elfigic de la République; écharpe en ceinture aux trois couleurs et « afin qu'elle ne ressemble pas à celle du Corps législatif, les couleurs sont en travers au lieu d'être en long, et distantes, le blanc de deux pouces et chacune des deux autres ayant quatre pouces; franges en or aux deux bouts. (Lettre du 24 germinal an IV (13 avril 1795), signée par les deux seci'étaires. A. E. Espagne, 639-369.)
138 PËRIGNON
Pérignon fut d'abord, suivant l'uvsage, reçu dans la salle des ambassadeurs. L'introducteur était venu le prendre au bas de l'escalier principal du palais. Toute la cour, les officiers de la maison royale, les grands d'Espagne se pressaient autour de lui, « chacun voulant entendre son discours ».
Amené auprès du roi, qui était debout et entouré des grands dignitaires du royaume, Pérignon dut faire les trois révérences traditionnelles. Il lut ensuite, d'une voix haute un discours « alliant la franchise républicaine aux égards dus au monarque et une adresse qui n'excluait pas la loyauté (1) ».
Voici le texte de cette harangue : « Sire, organe de la nation française, je viens au nom du Directoire exécutif remplir auprès de Votre Majesté l'Iionorable mission de cultiver la paix. Deux nations, faites naturellement pour ne jamais se haïr, furent divisées quelque temps par une guerre qui leur a porté des blessures cruelles, mais l'empressement de l'une et de l'autre à saisir la paix annonce à l'Univers le regret de s'être déchirées. La paix avec l'Espagne était désirée par le peuple français; il l'accueillit avec les sentiments si naturels à son génie. La paix avec la République était le plus grand bienfait que le peuple espagnol pût attendre du cœur de Votre Majesté. Il n'y a pas d'instant sans doute. Sire, où vous ne trouviez les expressions de sa reconnaissance; déjà moi-même je l'ai vue se manifester partout. Aussi, qu'elle doit être douce, la jouissance de Votre Majesté, soit que, seule, elle
(1) Mangouiit à Delacroix, 3 floréal (22 avril 1796).
s'en entretienne, soit dans ses épancheinents avec ses vrais amis qui l'ont aidée dans cette grande œuvre î
« Sire, la bonne harmonie entre la France et l'Espagne doit faire le bonheur et la gloire des deux Etats. Qu'elle se cimente, qu'elle s'accroisse, qu'elle s'éternise, voilà les sentiments et les vœux du gouvernement français, que je suis chargé de vous exprimer.
« Quant à moi. Sire, je n'emploierai auprès de Votre Majesté d'autre politique que celle qui dérive des principes du Directoire exécutif : justice, franchise, loyauté. Toutes mes vues enfin se dirigeront également avec les intérêts des deux nations; je n'ai d'autre ambition que de mériter un heureux souvenir de l'une et de l'autre et l'estime de Votre Majesté. »
Ce discours banal, plein de lieux communs et écrit dans une langue assez obscure, fut bien débité et parut très courtois et fort habile. Le roi ne répondit pas, mais s'inclina et sourit en signe d'assentiment. « Sa physionomie portait l'empreinte de la paix intérieure et de la satisfaction (1). » Aussitôt, voyant le sourire du roi, « les courtisans singèrent leur maître (2) . »
L'ambassadeur se tourna ensuite vers la reine d'Espagne qui, ce jour-là, parut au secrétaire Mangourit « laide, mais avec une attitude grande, le regard, quoique ferme, assez doux... Pour être
(1) Mangourit à Delaci-oix; d'Aianjuez, 3 floréal (22 avril).
(2) Dépêche de Pérignon, du 8 floréal (27 avril).
reine, on n'aime pas moins à déployer des beautés, et ses bras nus en offraient qui dédommageaient de sa figure (1). »
Le discours adressé par Pérignon à la reine était plus banal encore que l'autre, plus flatteur aussi, et par conséquent, dut plaire : « Madame, instruit par la renommée que Votre Majesté attachait le bonheur de son peuple à la paix avec la République française, le Directoire exécutif a senti aisément combien vous avez dû contribuer à faire revivre l'antique amitié des deux nations. La gloire de la bien cimenter est encore digne de votre envie; les intérêts du royaume d'Espagne sont tellement liés à la prospérité de la République française, que le peuple espagnol vous devra un hommage de respect et d'amour pour chacun des actes de Votre Majesté qui amèneront les deux États à des rapprochement plus intimes. Continuez, Madame, montrez à l'univers ce que peut sur un monarque une épouse digne de son grand cœur. En lui suggérant vos vœux pour la gloire du trône que vous partagez, augmentez s'il est possible son aversion contre les insinuations de la fausse politique. Je l'ai dit à Votre Auguste Epoux, jamais ce ne sera celle du gouvernement français. 11 se montrera toujours précédé de la franchise et de la loyauté. Et moi. Madame, tant que je serai son organe auprès de Vos Majestés, je négocierai d'après ces principes ; c'est mon inclination autant que mon devoir. »
Il fallut encore que l'ambassadeur présentât des
(1) Lettie du 3 floréal (22 avril).
vœux à l'infante de Parme (1), fille du roi, mais « il n'adressa pas la parole à l'infant et n^exprima de vœux que pour les princes de la maison d'Espagne » . La reine répondit (pour elle et sa fille) : « Je ferai tout pour le bonheur de l'humanité (2). »
Le soir de cette audience royale, le Prince de la Paix tint à témoigner à Pérignon toute la satisfaction ressentie, satisfaction que le roi n'avait su exprimer cependant que par un sourire et la reine que par les paroles citées ! Le lendemain, le général eut la visite de beaucoup d'officiers qu'il avait autrefois battus ou faits prisonniers aux Pyrénées-Orientales. « Les uns lui ont témoigné de l'estime, les autres de la reconnaissance (3). »
Avec le corps diplomatique, Pérignon sut se montrer plein de prévenance. Le jour même de son arrivée à Aranjuez, il avait été l'hôte de l'envoyé de Suède et avait rencontré chez ce diplomate tous les représentants des nations en paix avec la France : le ministre de Genève, l'ambassadeur de Venise, le chargé d'affaires de Hollande, les ministres de Prusse, de Danemark et des États-Unis. Négligeant les minuties du protocole, Pérignon fit visite non seulement aux ambassadeurs en titre, mais aussi.
(1) Contrairement aux projets signalés plus haut, les princes de Parme ne s'étaient pas embarqués à Garthagène pour l'Italie.
(2) a Est-ce insignifiance, charlatanisme ou repentir? «^écrivit Mangourit en signalant cette réponse de la reine. (Lettre déjà citée du 3 floréal.)
(3) Pérignon à Delacroix, 8 floréal (27 avril).
ce qui était facultatif, aux autres chefs de mission.
Cette manière de faire était habile et donnait au général, dès le début, une réputation de courtoisie très heureuse. Rencontrant le nonce du Pape en sortant du palais royal, il sut aussi se conduire en homme de boune compagnie en cédant le pas au prêtre. Enfin, dans les salons d'Aranjuez ou de Madrid, Pérignon ne se montrait nullement gêné par les usages de la cour. Des sa seconde audience, il causait familièrement et sans embarras avec la famille royale, au grand étonncment des courtisans. Ce petit événement fut raconté triomphalement à Delacroix : « Le Roi a fait beaucoup d'observations gracieuses. On en parle à Madrid. On prétend que l'ambassadeur d'Angleterre en a pris de l'humeur. . . »
Donner de l'humeur à l'ambassadeur d'Angleterre, lord Bute (1), c'était évidemment un succès I En tout cas, l'impression produite sur le corps diplomatique et sur la cour était décidément excellente. Diplomates et courtisans s'attendaient à recevoir un général « sans-culotte » à tenue débraillée, au parler vulgaire. Et, au contraire, l'envoyé de la terrible République française s'était présenté avec tact, bonliomie et savoir-faire, étonnant les uns et les autres par la distinction de ses manières et sa parfaite correction. Peu après son arrivée, l'ambas-
(1) Lord Bute s'était posé en ennemi de l'ambassadeur de France avant même l'arrivée de celui-ci. Mangourit avait écrit le 26 ventôse (16 mars) : « L'ambassadeur d'Angleterre fait travailler tous les tailleurs pour faire de magnifiques livrées à ses valets et courriers. Son projet est d'éclabousser le général Pérignon. »
sadeur pouvait écrire avec vérité à Mme Pérignon : « J'ai été comblé d'égards, soit par le peuple, soit par les grands. J'ai trouvé une foule de gens qui m'avaient connu à la guerre... J'ai éprouvé toute sorte d'estime de la part du roi et de la reine^ ainsi que du reste de la famille royale. Tous m'ont parlé avec affection. C'est au point que tous les autres ministres et ambassadeurs en ont été étonnés. Lorsque je vais à la cour, tous les compliments sont pour moi, et les grands d'Espagne et tous les gens de marque, voyant que je suis si bien traité par le souverain, me comblent d'hommages et d'égards. Je suis enchanté de tout cela. Peut-être sera-ce utile à la République (1). »
Après quelques jours passés à Aranjuez, l'ambassadeur s'installa au palais Berwick à Madrid. Pour permettre à son représentant de faire figure honorable, le Directoire lui avait alloué un traitement de 150,000 livres. Mangourit devait toucher 15,000 livres, Champigny 9,000. Delacroix avait en outre proposé au Directoire « de compter à Pérignon, ;i son départ, 75,000 livres en espèces pour servir à ses frais de premier établissement et de lui faire une avance de 37,500 livres en espèces représentant le montant du premier quartier de ses appointements (2). »
Grâce à ces sages précautions, l'ambassadeur devait pouvoir tout de suite tenir son rang à Madrid. Mais les charges imposées étaient fort lourdes. Il
(1) Lettre inédite du 8 floréal an IV (Archives Pérignon).
(2) A. N., AF III, 63-253. Les deux secrétaires touchèrent chacun 2,428 livres pour frais d'installation. AF III, 52-213.
fallait loger et héberger toute l'ambassade, adjudants généraux, secrétaires, etc., et nous verrons les abus que cet usage devait engendrer. En outre, il fallait suivre les déplacements de la cour, avoir, d'après les saisons, des installations coûteuses (1) là où chassait le roi d'Espagne.
Pérignon s'aperçut bien vite que la présence de ses enfants allait lui causer de grosses difficultés et qu'en raison de ses multiples villégiatures il en serait constamment séparé. Père très tendre, il était aussi très faible et fut vite lassé de son rôle d'éducateur. « Les enfants se portent bien, ils se divertissent à merveille et ne veulent faire que cela. La petite sera bien difficile à mettre à un travail quelconque. Je ménage sa sensibilité, mais je veux que bientôt elle fasse ma volonté. Elle parle souvent de s'en retourner. Je serais assez tenté de le faire si c'était moins loin et plus commode (2). » Mme Pérignon devant venir rejoindre les siens, le général s'arma d'abord de patience. Mais lorsque le projet de réunion de famille fut abandonné, je ne sais pourquoi, l'ambassadeur parla décidément de renvoyer les enfants en France. Dès le mois de mai, quelques semaines à peine après son arrivée, son parti était pris. « Les déplacements constants à Aranjuez, la difficulté de trouver des maîtres et l'indocilité des enfants exigent le départ procliain », écrivait l'ambassadeur (3).
(1) A Aranjuez, en juin 1796, Pérignon loua une maison et paya à don Benito 8,400 réaux (environ 2,100 francs) de location de meubles.
(2) Lettre médite du 8 floréal (27 avril 1796). (Arch. Pérignon.)
(3) Lettre du 16 florcalf(5 mai). (Archives Pérignon.
« Pérignonnette » et « Pérignonnet » devaient cependant rester à Madrid trois mois encore. Ils ne partirent que le 23 août, sous la conduite de Mauri (1) et ne rejoignirent leur mère à Toulouse que le 11 septembre.
(1) Lettre du 4 fructidor (21 août 1796). (Archives Pérignon.)
L'Espagne et la France pendant la Révolution. — Les émigrés. — Lavauguyon et d'Havre. — Plaintes de Pérignon. — Projet d'alliance. — L'escadre de Ricliery. — Négociations du traité. — Signature à Saint-Ildefonse. — La gueire contre l'Angleterre.
Avant de raconter les efforts diplomatiques de l'ambassadeur, il est utile de montrer les difficultés de sa tâche. Ces difficultés tenaient en g'rande partie à la présence en Espagne d'un très grand nombre de Français émigrés qui continuaient en 1796 leur guerre contre la France républicaine et qui trouvaient dans certains milieux espagnols un appui sérieux.
Jusqu'à la fin de 1789 les liens entre les deux branches de la maison de Bourbon étaient restés fort étroits. Mais, au commencement de 1790, effrayée par la tournure des événements, l'Espagne avait cru indispensable de marquer sa réprobation des actes de l'assemblée française en se rapprochant de l'Angleterre. Le gouvernement français avait dû alors rappeler l'ambassadeur royal, M. de
Lavauguyon (1) et le remplacer par un simple chargé d'affaires, M. d'Urtubize (2).
Furieux de son remplacement, Lavauguyon n'avait pas accepté sa disgrâce, avait refusé de passer à son successeur le sceau de l'ambassade et les papiers diplomatiques et était resté à Madrid. Très bien vu de la cour, profitant de sa situation antérieure pour se poser en personnage indispensable, il avait rendu la situation de M. d'Urtubize très délicate et son attitude avait grandement contribué à la tension politique entre les deux pays.
En juillet 1791, une cédule royale, inspirée par le premier ministre Florida Blanca (3) était venue briser brutalement les anciennes traditions d'hospi-
(1) Le duc de Lavauguyon était né en 1746. D'abord soldat, il était entré en 1776 dans la diplomatie sous les auspices de M. de Vergennes, qui lui confia une mission en Hollande. Ambassadeur à Madrid, il l'ut appelé au ministère en 1789, remplit ses fonctions nouvelles pendant quelques jours seulement, puis i-etourna en Espagne.
11 avait été menin du roi sous le nom de marquis de Saint- Mégrin. Ses titres étaient presque aussi nombreux que ceux de Godoï. Il s'intitulait comte de Garency, de Quélen et du Boulay, marquis d'Archiac, de Gollonges et de Saint-Mégrin, vicomte de Calvignac, baron de Toiineins, haut baron de Guyenne, second baron de Quercy, vidame de Sarlac, etc.
De 1795 à 1798 il se rendit fréquemment auprès du comte de Provence. II rentra en France sous l'Empire, mais se tint à l'écart. La Restauration le fit pair de France.
(2) M. d'Ui'tubize resta à Madrid jusqu'en février 1793. Lorsque le baron de Bourgoing prit les fonctions de ministie (à la fin de 1791), d'Urtubize lui servit de second.
(3) Antoine Monino, né en 1730, représenta l'Espagne à Rome sous Clément XIV. Créé comte de Florida Blanca, il devint premier ministre de Charles III, puis de Charles IV. Cassant, nerveux, autoritaire, Florida Blanca chercha à fortifier la monarchie en abaissant à la fois la noblesse et les Cortès. Dans les derniers mois de son ministère, il afficha une haine absolue des idées françaises nouvelles.
talité existant depuis si longtemps entre la France et l'Espagne. Tous les Français résidant dans la péninsule avaient dû opter pour la nationalité espagnole sous peine des pires vexations. La moindre de ces vexations était d'être conduit à la frontière après confiscation des biens possédés. Malgré les efforts de M. d'Urtubize pour obtenir quelques adoucissements à cette rigoureuse cédule, plusieurs milliers de bons Français, ne voulant pas renoncer à leur patrie, avaient dû quitter, dans des conditions très douloureuses de misère, la terre inhospitalière qui les chassait sans raison.
Après la présentation de la constitution de 1791, les rapports entre les gouvernements s'étaient tendus plus encore. Le maintien de d'Urtubize à Madrid était difficile, car le représentant de Charles IV à Paris, le duc de Fernan Nunez avait reçu l'ordre de partir. Dès la fin de 1791, une rupture diplomatique avait donc paru imminente.
Pour l'éviter ou la retarder, le gouvernement français s'était cependant décidé à envoyer un nouveau représentant en Espagne. C'est à ce moment que M. de Bourgoing, — dont nous avons parlé à propos des négociations aux Pyrénées-Orientales, — était parti pour Madrid avec des instructions très conciliantes. A peine en fonctions, le diplomate français avait assisté à la chute de Florida Blanca et à son remplacement par M. d'Aranda (1)
(1) Le comte d'Aranda a\ait 6tc ministre d'État en 1765 et s'était montre alors très libéral. Renversé par le parti de la cour, il alla ensuite à Paris comme ambassadeur et y resta neuf ans. C'est à cette époque qu'il se lia, dit-on, avec Voltaire et les phi-
puis à l'élévation de Godoï au rang de premier ministre le 15 novembre 1792. A mesure que se produisaient en France les tragiques événements de la Révolution, la position de M. de Bourgoing devenait plus périlleuse. Il dut partir le 23 février 1793 dès que la mort du Roi fut connue. Peu après, la guerre commençait.
Resté à Madrid, le duc de Lavauguyon (1), que ne gênait plus la présence de Bourgoing, avait alors officiellement repris ses fonctions de représentant de la famille royale, groupant autour de lui les personnages les plus marquants de l'émigration française en Espagne. C'étaient le duc d'Havre, le duc de Luxembourg, le duc de Grillon (2), MM. de Piennes, de Sérat, de Fontbrune, de Roses, de Marcillac, de Sabran, de Bauffremont, de Caumont, de Saint-Simon, de Gand, etc. Un grand nombre
losophes français. En 1792, il ne put se maintenir au ministère que quelques mois. La reine le fit remplacer par son jeune favori, et d'Aranda mourut dans robsciuitc, deu.v ans plus tard.
(1) Lavauguyon fut plus tard accusé d'a\oir engage ou vendu le mobilier et la vaisselle de l'ambassade ])our se créer des ressources. Le Séjour complémentaire de l'an IV (18 septembre 1796), le ministre fit appel aux souvenirs de M. de Bourgoing et de M. d'Urtubize au sujet de cette affaire. Dhermand fut ensuite chargé de faire les réclamations et poursuites nécessaires pour obtenir la restitution des effets en question. (Décret du 22 messidor an V. (A. N., AF*. III, 177-972.) — Bourgoing fournit, en effet, des explications qui prouvent que Lavauguyon vendit les meubles de l'État à la duchesse de Medina-Celi douairière, sa propriétaire, avec l'intention « de remettre les sommes ainsi réalisées aux malheureux enfants du roi ». A. E., 643-7.
(2) Le duc de Grillon habitait l'Espagne depuis longtemps. Nous avons vu que son fils fut fait prisonnier en 1795 par l'armée française.
150 PKRIGNON
d'évêques et de prêtres avaient aussi traversé les Pyrénées depuis 1792. « La plus catholique des nations européennes, l'Espagne, devait apparaître comme un refuge naturel à ces proscrits de la Foi. C'était la terre indiquée pour y trouver un abri et des ressources. Deux courants y amenèrenl les prêtres fidèles. Les uns, voisins de la frontière, traversèrent les Pyrénées et demeurèrent assez rapprochés de leur pays pour espérer ne pas perdre tout contact avec leurs paroissiens ; les autres, venus par mer, avaient échappé aux fureurs révolutionnaires en s'embarquant sur quelque bâtiment en partance pour les provinces basques (1). »
Après s'être montrée si peu hospitalière en 1791 pour les Français lixés cliez elle depuis longtemps, et avoir aggravé, par une nouvelle cédule, les mesures rigoureuses déjà prises (2), l'Espagne avait d'abord accueilli avec la plus grande sympathie ces nobles et ces prêtres émigrés. Toutefois leur nombre avait paru trop considérable à Madrid et dans les grandes villes du royaume. On avait alors formé, avec les émigrés, deux régiments spéciaux. Royal Roussillon et Légion catholique et royale des Pyrénées,
(1) G. DE Grandmaison, L'Ambassade, française en Efspagne pendant la Bécohition. Ce livre abonde en renseignement sur l'émigration en Espagne et j'aurai plusieurs fois l'occasion de le citer. Mais les jugements de l'auteur sont d'une bien grande sévérité contre tous les personnages de la Révolution I
(2) La cédule de 1791 avait reçu une application sévère qui s'était un peu relâchée à la fin de 1792. La deuxième cédule qui parut au commencement de 1793 donnait l'ordre à tous les Français qui voulaient garder leur nationalité de quitter l'Espagne dans les quaiunte-buit Ihmuls. Bien uiiLeJidii, cette mesure ne visait que les Français ayant acoepté la Révolution.
LE TRAITÉ DE S AINT-ILDEFONSE dSl
bientôt fondus en un seul corps, le Régiment de la Reine (1).
Ces troupes, peu disciplinées, avaient rendu de très petits services à la monarchie espagnole pendant les deux années de la guerre soutenue contre la République. Cependant, en combattant les armées révolutionnaires, les émigrés français avaient donné des gages positifs de leur bonne volonté et de leur dévouement à la cause des rois. La cour ne pouvait donc, en 1796, leur marchander sa reconnaissance, tout en les trouvant fort gênants depuis la signature du traité de Bàle.
En somme, au moment de l'arrivée de Pérignon à Madrid, l'influence des chefs de l'émigration, — Lavauguyon, d'Havre (2), Saint-Simon (3), — était
(1) A la fin de 1795, le régiment île In Reine avait été envoyé à Cadix. De sanglantes querelles eurent lieu avec les marins de l'escadre française.
(2) M. de Groy, duc d'Havre, Jié en 1744, était maréchal de camp en 1789. Député de la noblesse du bailliage d'Amiens aux États généraux, il avait émigré en 1791 en Espagne, où une de ses tantes était mariée au marquis de Guadalète, amirante d'Aragon. D'Havre n'avait jamais été pris au sérieux par les gentilshommes de la cour de Versailles. Quatre d'entre eux l'avaient un soir enlevé et lié comme fou, raconte le duc de Lauzun dans ses Mémoires. A Madrid, il avait été chargé de rappeler aux Bourbons d'Espagne leurs devoirs envers les Bourbons de France. « Je frémis, écrivait d'Avaray à d'Antraigues le 15 février 1794, de voir d'aussi grands intérêts dans des mains aussi innocentes!'» D'Havre ne rentra en France qu'en 1814 et fut alors pair de France. En 1830 il refusa de reconnaître Louis-PJiilijjpe. A défaut d'autres mérites, on ne peut contester son dévouement à la monarchie légitime.
(3) Le duc de Saint-Simon était, en réalité, aussi espagnol que français. Né en 1743, il servait en Espagne depuis 1780. En 1789 il avait été cependant député d'Angoumois aux États générau.v. Il avait émigré dès 1790 et repris du service en Espagne. Charles IV
toujours très grande. Malgré la paix conclue avec la République, ils continuaient à tenir leur rang et à jouer leur rôle. Six mille Français émigrés habitaient la capitale et quatorze ou quinze mille prêtres — au dire de Dhermand — étaient répartis sur le territoire espagnol, « hommes inutiles qui surchargeaient le sol d'Espagne de leur misère et de leurs remords, payant l'hospitalité que la superstition et la faiblesse s'obstinaient imprudemment à leur conserver, par des projets sanguinaires de discorde et de vengeance (1), » A Tolède, l'archevêque Lorenzana avait recueilli cinq cents de ces infortunés prêtres; à Orense, l'évêque Quevedo en logeait deux cents; les évêques de Pampelune et de Valence avaient suivi ces charitables exemples. L'hospitalité ainsi olïerte était généreuse et parfaitement explicable. Mais elle paraissait étrange et injurieuse aux yeux des représentants du Directoire, qui se souvenaient delà cédule d'expulsion de 1791 et des mesures affreuses prises contre certains Français en 1793. En outre, non seulement la famille royale d'Espagne entourait d'égards Lavauguyon et d'Havre, représentants officiels de la maison de France (2), mais encore — huit mois après
le fit alors maréchal de camp, lieutenant général, capitaine général de la" Vieille-Castille.
Saint-Simon combattit dans le.s rangs espagnols contre les armées impériales françaises et fut fait prisonnier Ic! armes à la main. Napoléon lui fit grâce, mais Saint-Simon resta prisonnier jusqu'en 1814. Il rentra alors en Espagne.
(1) Diiermand au Directoire, 22 pluviôse an IV (10 fi'vrier 1796).
(2) Le Prétendant avait en 1796 des représentants accrédités auprès de toutes les puissances. D'Havre faisait lonctions d'ambassadeur royal en Espagne. Le comte de Provence était rcpré-
le traité de Bàle — le roi Charles IV continuait à envoyer des subsides à son royal cousin le comte de Provence, bien que la République eût été officiellement reconnue I Des émissaires, — M. de Fontbrune, en février 1796, puis l'abbé Bertrand, que sa bosse a rendu célèbre, et, un peu plus tard, Cazalès, — étaient venus successivement à Madrid pour recueillir de nouveaux dons (1). Le marquis deMarcillac, émigré au service d'Espagne (2), avait aussi servi d'intermédiaire avec le « roi de Vérone ». Au moment où une alliance étroite allait se négocier avec la France, toutes ces démarches intéressées irritaient du reste le premier ministre. Il était tout disposé à éconduire des solliciteurs venant faire appel à la caisse obérée du roi d'Espagne. Mais tout un parti, à la cour de Madrid, demeurait favorable à l'idée d'une restauration royale
sente à Londres par MM. d'IIarcourt et Cazalès, à Vienne par M. de Saint-Priest, M. de la Ferté et l'évêque de Nancy, à Lisbonne par M. de Coigny, à Hambourg par M. de Thauvenay, à Berlin par M. de Moustier, à Naples par M. de Ghastellux.
Le 7 germinal an IV (27 mars 1796), le bruit de la mort de Lavauguyon courut à Madrid. Mangourit écrivit mécliamment à ce sujet : « Lavauguyon a été rappelé de son ambassade de Madrid pour Louis de Vérone, par le Père Eternel. Sa vilaine àmc l'ut délayée dans TAchéron. Pour son c^^prit, Dieu avait oublié de lui en faire... » Lavauguyon rejoignit peu' après le Prétendant.
(1) Le comte de Provence recevait 10,000 livres par mois du roi d'Espagne. (Lettre de Venise citée au Monileur du l""^ pluviôse an IV-20) (janvier 1796).
(2) Voir Mémoires du marquis de Marcillac, publiés par M. de Lescure. Pendant deux ans, Marcillac remplit diflérentes missions confidentielles. En 1797 il se rendit à Londres, envoyé par Godo'i. Il s'agissait alors d'amener le parti royaliste français à se séparer de l'Angleterre et à se rapprocher de 'l'Espagne. M. de Bourmont a écrit une curieuse lettre à ce sujet (page 136 des Mémoires de Marcillac). Elle montre le double jeu de la cour d'Espagne.
154 PERIGNON
en France et continuait à faire fête aux nobles français et aux émissaires venus de Vérone. Aussi, l'arrogance des émigrés restait-elle extrême. Le 22 pluviôse (10 février 1796), Dhermand en rendait compte à Delacroix : « Contraints de s'éloigner des frontières, les émigrés — disait le consul — portent dans leurs nouveaux repaires la soif de la vengeance qui les dévore et le fanatisme qui consacre et seconde leurs fureurs (1). » A Cadix, les disputes étaient encore continuelles entre émigrés et marins français. En mai, un certain M. de Forbin, officier au régiment de la Reine, ayant bousculé un officier de l'escadre, refuse de se battre après l'avoir insulté « parce qu'un gentilhomme comme lui ne peut se commettre avec un républicain ». A Madrid aussi, des froissements se produisent constamment. Pérignon et le duc d'Havre se rencontrent plusieurs fois « dans la salle qui précède le cabinet où Godoï donne ses audiences «.Même, en août, à une grande fête chez le prince de la Paix, un éclat n'est évité que grâce à la courtoisie de l'ambassadeur. Deux grandes tables ont été dressées, l'une de quatrevingt-dix-sept couverts, l'autre de cinquante-deux. Et un malicieux chambellan a placé l'envoyé du Directoire juste en face du représentant du comte de Provence (2) !
Tous ces faits, toutes ces rencontres fortuites ou voulues, considérées comme des insultes, exaspé-
(1) Dhermand à Delaci-di.'ï, 19 messidor an IV (7 juillut 1796).
(2) Cliampigny-Aubiu à Delacroix, 12 irucLidor (29 août 1796), (A. N., AF III, 62-246.)
raient le personnel de l'ambassade. Les lettres de Pérignon, de Dhermand et des secrétaires adressées à Paris sont rennplies de récriminations au sujet des émigrés et prouvent que cette question a fait couler beaucoup d'encre. « Ma marche franche est gênée à chaque pas parle sifflement des vipères, — écrit Pérignon le 1" juin 1796. — Hier encore, l'émigré Fontbrune se promenait insolemment dans les palais et les jardins. Sa misérable clique obstruait de sa présence et déshonorait par son insolence, ses cordons et son souffle les lieux que parcouraient Leurs Majestés ! »
Les plaintes formulées par Pérignon ne pouvaient guère avoir de sanction. Sa marche franche devait continuer, longtemps encore, à être gênée par le sifflement des vipères! Du reste, tout en protestant énergiquement pour la forme — et aussi, sans doute, pour plaire à ses secrétaires, — l'ambassadeur ne semble pas avoir attaché une trop grande importance à cette question, en somme secondaire, des émigrés. Il était arrivé à Madrid avec la mission très nette de conclure une alliance. Pour obtenir cette alliance et faire revenir le roi sur ses préventions à l'égard de la République, il fallait gagner aussi complètement que possible la confiance du premier ministre et éviter les discussions inutiles. En insistant exagérément sur les embarras créés par la présence des émigrés, ou en montrant, au début, une susceptibilité trop grande, Pérignon n'aurait réussi qu'à indisposer Godoï et, par conséquent, à nuire au succès de la négociation entamée.
Personnellement, pour les raisons politiques qui ont été signalées, le prince de la Paix était devenu parfaitement bien disposé, en avril 1796, pour la République. « Si la République est renversée, c'en est fait de ma tète, » disait-il, quelques jours après l'arrivée de Pérignon. La question de l'alliance avait donc pu être utilement discutée dès les premières entrevues. Le 13 mai, le ministre espagnol présentait un premier projet d'alliance offensive et défensive. '
Par ce projet, les deux nations se promettaient l'appui réciproque de vingt-cinq vaisseaux de guerre, et de vingt-quatre mille hommes de troupe. En cas de* besoin, ce nombre pouvait même être augmenté. Le projet espagnol indiquait toutefois que l'Espagne désirait rester en dehors de la lutte actuellement engagée par la France contre l'Angleterre.
Pérignon considéra ces propositions comme insuffisantes. L'alliance n'avait de raison d'être que si, précisément, les flottes espagnoles s'unissaient aux nôtres contre l'Angleterre. Le premier ministre dut en convenir le 14 mai. 11 fit connaître à l'ambassadeur qu'il était, personnellement, très partisan de la guerre, mais que le roi Charles IV se montrait fort liésitant.
L'envoyé de la République insista alors vivement. Il était, en effet, nécessaire de prendre rapidement une décision définitive. Depuis plusieurs mois, une escadre française se trouvait bloquée dans les eaux
de Cadix (1). Partie de Toulon le 28 fructidor an III- 14 septembre 1795, sous le commandement du capitaine de vaisseau Richery, elle avait livré un combat lieureux près du cap Saint-Vincent et avait d'abord pu échapper à l'escadie anglaise. Forcée cependant de se ravitailler en Espagne, elle avait jeté l'ancre près de Cadix, et, n'étant pas en force, n'avait pu reprendre la mer. L'appui des vaisseaux espagnols était donc indispensable à Richery (2) pour pouvoir agir.
Une demi-satisfaction fut assez vite obtenue. Le roi consentit à promettre qu'en cas d'offensive anglaise contre les vaisseaux français, l'escadre espagnole, sous les ordres de l'amiral Socorra, prendrait part à la lutte. Cette promesse fut immédiatement annoncée à Paris (3). Connue le 6 prairial (25 n^ai),
(1) L'escadre se composait des vaisseaux Jupiter (vaisseauamiral de 74 canons), Victoire, Révolution. Pégase, Centaure, Berwick, Dnqiiesne, de trois frégates, Félicité, Friponne, Embuscade et d'un cutter. Vengeance.
(2) Ancien officier de la marine royale, Richery avait fait la guerre d'Amérique et était capitaine de vaisseau eu 1789. Après son aiTivée à Cadix, il avait été nommé contre-amiral par le ministre Truguet. A tort ou à raison, Richery, bon marin d'ailleurs, passait pour ne pas avoir beaucoup de commandement. Des cas de mutinerie se produisirent dans l'escadre, à Cadix même, à cause de la vente des prises faites antérieurement. L'intervention du consul français et du gouverneur espagnol don Joachim de Fonsdeviela fut nécessaire pour venir à bout des révoltés. (Moniteur du 28 germinal an IV) (17 avril 1796).
En outre, d'opinions très modérées, Richery fut accusé de n'avoir pas su faire respecter les officiers de sou escadre par les émigrés, particulièrement nombreux à Cadix. Le contre-amiral fut violemment attaqué par Dhermand. (A. E, 639, f»» 167 et 170, et Moniteur du 7nivùse-28 décembre 1795 et du 29 nivôse)(19 janvier 1796.)
(3) La nouvelle fut annoncée en même temps à Richery, par une lettre de Pérignon du 27 floréal (16 mai 1796).
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elle fut considérée par Delacroix comme un gros succès diplomatique. Carnot, président du Directoire en fut ainsi informé par le ministre : « Citoyen président, je reçois dans le moment un courrier d'Espagne. Je veux qu'à votre réveil, vous et vos collègues en ayez la joie. Tout nous annonce une alliance immédiate avec l'Espagne. L'escadre (espagnole) a ordre de convoyer Richery et de combattre les Anglais s'ils l'attaquent à une certaine hauteur. Le prince de la Paix, intei'pellé par l'ambassadeur d'Angleterre, a déclaré qu'il était temps que Talliance se fît avec la France pour contenir l'ambition britannique (1)... »
Cette première question étant réglée — participation de l'Espagne à la guerre en cas d'offensive anglaise, — Pérignon soumit au ministre espagnol un nouveau projet qu'il avait fait rédiger par Mangourit. Ce projet stipulait une alliance offensive et défensive. En outre, il y était dit que la France aiderait le roi Charles IV à reprendre Gibraltar et recevrait en échange la Louisiane. Le Portugal devrait être contraint de fermer ses ports aux Anglais et le corps des émigrés au service de l'Espagne depuis quatre ans devait être immédiatement dissous.
Godoï accepta en principe le nouveau projet français. Il fit toutefois retnarcjuer (jue la cession de la Louisiane ne pourrait avoir lieu qu'après la prise de Gibraltar ! De plus, il demandait une province milanaise pour l'infant de Parme, gendre du roi.
A la suite de ces contre-propositions, les négociations traînèrent encore pendant un mois. L'alliance serait-elle simplement défensive, comme le désirait Charles IV, ou bien offensive et défensive comme l'exigeait Pérignon au nom du Directoire ? Godoï se montrait très disposé à en finir parce que le clergé et une grande partie de la noblesse de cour continuaient à l'attaquer et que l'alliance lui était nécessaire. Il se laissa donc persuader par l'ambassadeur de France qui, dans cette circonstance, se montra plein de finesse. Après une dernière conférence à Aranjuez, les deux négociateurs signèrent, le 27 juin (9 messidor), un traité qui fut envoyé à Paris pour être ratifié par le Directoire.
Par ce traité proposé, les deux puissances promettaient de se soutenir mutuellement avec toutes leurs forces dans toute guerre déclarée en commun. Dans le cas où une seule des puissances serait en guerre, l'autre, sur réquisition, devait envoyer vingt-cinq navires (quinze vaisseaux, six frégates, quatre corvettes) équipés, armés et approvisionnés pour six mois, ou vingt-quatre mille hommes de troupes de terre. Un traité de commerce devait être prochainement conclu et les frontières des Pvrénées devaient recevoir une délimitation définitive. Ces dispositions constituaient le traité patent.
Les articles secrets, beaucoup plus importants, stipulaient que la République batave participerait à l'alliance et que l'Empire ottoman, la Suède et la Norvège seraient invités à y accéder. Les émigrés français ne pourraient continuer à servir sous les
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drapeaux espagnols. L'Espagne s'engageait à déclarer la guerre à l'Angleterre avant quatre mois, si les explications demandées à la cour de Londres ne paraissaient pas satisfaisantes. La Louisiane serait cédée à la France aussitôt après l'occupation de Gibraltar. Le Portugal serait invité à fermer ses ports aux Anglais (1).
Telles étaient les principales dispositions du projet de traité envoyé à Paris. « On comprend, dit l'historien allemand de Sybel (2), quelles charges ces conventions imposaient à l'Espagne. Malgré la réserve relative aux explications anglaises, nul homme intelligent ne pouvait douter que la guerre n'éclatât dans un avenir assez rapproché. L'Espagne se donnait une alliée qui lui était de beaucoup supérieure en force, un roi de la maison de Bourbon s'unissait à la République qui avait immolé son cousin, la nation catholique aux plus ardents ennemis de l'Église, l'Etat faible et ruiné à un pouvoir déloyal et révolutionnaire... »
L'appréciation de l'historien allemand est fort exagérée. L'Espagne consentait des sacrifices, il est vrai, mais l'alliance avec la France, en 1796, lui était absolument nécessaire pour vivre. Les succès que le général de vendémiaire, Bonaparte, remportait depuis trois mois en Italie, donnaient d'ailleurs, il ne faut pas l'oublier, un prix inestimable à cette entente avec la République.
(1) Pour cette dernière clause, les efforts de Pérignon ne devaient pas aboutir. Voir la question portugaise au cliapitre vu et dans l'ctude sur Truguet, II.
(2) Histoire de l'Europe, t. IV, 214.
Tout en se montrant satisfait de la diplomatie de Pérignon, le Directoire crut pouvoir exiger davantage encore. Obtenir la Louisiane si Gibraltar était repris, paraissait insuffisant à Delacroix. Déplus, le délai de quatre mois laissé à l'Espagne pour déclarer la guerre était trop considérable. L'ambassadeur reçut donc l'ordre de demander des modifications au projet : la Louisiane et certaines portions de la Floride devaient être cédées immédiatement, sans attendre la prise problématique de Gibraltar; le roi Charles devait s'engager à déclarer la guerro trente jours après la conclusion du traité.
Lorsque les nouvelles instructions du ministre arrivèrent à Madrid, Pérignon se montra fort contrarié. Il croyait avoir obtenu de Godoï toutes les concessions possibles et le Directoire en exigeait de plus rigoureuses encore! « Voilà de la belle besogne... — dit-il à ses secrétaires — ils font manquer le traité... Ils veulent la guerre un mois après la signature, cela ne se peut pas, le prince de la Paix n'y consentira pas... La Louisiane rétrocédée dès à présent sous l'espoir de leur rendre Gibraltar! Ah, ceci serait aisé si on veut me donner cinquante mille hommes et forcer le Portugal à fermer ses ports aux Anglais (!)... »
Aux premières ouvertures tentées par l'ambassadeur, le prince de la Paix répondit très nettement par un nonpossumus qui semblait définitif. « C'est bien
(1) Ma^ngourit à Delacroix, 30 messidor (18 juiiletV
malheureux de ne pouvoir conclure une alliance sur laquelle j'avais tant compté. Si votre gouvernement persiste, elle est manquée, nous ne pouvons nous déshonorer (i^..- »
Sans se décourager, Pérignon revint habilement à la charge, eut de nombreuses entrevues avec Godoï au palais de la Granja (2) et remit en question la cession d'une province en Italie pour le gendre du roi, l'infant de Parme. « La promesse relative à l'infant était un talisman qui fit tomber tous les obstacles (3) . » Les deux négociateurs se mirent enfin tout à fait d'accord et le traité définitif, conforme aux vues du Directoire, fut signé à Saint-Ildefonse le 19 août (2 fructidor), dans la soirée (4).
Quelques jours auparavant, le traité avait déjà reçu un commencement d'exécution. Le 4 août, l'escadre du contre-amiral Richery avait quitté la baie de Cadix, en même temps qu'une escadre espagnole commandée par don Juan de Langara. Le détachement de la flotte anglaise qui se trouvait habituellement en observation devant Cadix, ayant abandonné son poste depuis plusieurs jours, les deux escadres française et espagnole avaient pu prendre la mer sans difficulté. Puis une partie des forces espagnoles avait été désignée pour accompagner Richery. Cette division commandée par le
(1) Dépêche de Pôrignoii du 2 tliermidor (20 juillet 1796).
(2) Le palais de la Granja, au bourg de Saint-Ildefonse, est situé à dix kilomètres de Ségovie, à cent kilomètres de Madrid. La cour s'y était transportée en quittant Aranjuez.
(3) H. DE Sybel, IV, 216.
(4) Dépêche du 3 fructidor (20 août).
contre-amiral Solano (1) avait escorté les vaisseaux français pendant cent lieues dans la direction de l'ouest, puis était rentrée à Cadix. Continuant sa route vers l'Amérique septentrionale, Richery put détruire plusieurs établissements anglais vers Terre- Neuve et capturer plus de quatre-vingts vaisseaux marchands. Il revint ensuite vers l'île d'Aix (2), et entra à Rochefort le 15 brumaire (5 novembre 1796).
Cette sortie des deux escadres de Cadix était le vrai prélude de la déclaration de guerre. A la fin d'août, sans même attendre la ratification du traité (3), le gouvernement espagnol faisait mettre l'embargo sur les navires anglais qui se trouvaient dans les ports d'Espagne (4) et lord Bute recevait sespasseports. La déclaration elle-même était signée le 5 octobre à San Lorenzo (rEscurial) et publiée le 8 octobre dans les principales villes d'Espagne avec toute la pompe archaïque dont la tradition s'était conservée. A Madrid, «des hérauts d'armes, accompagnés de trompettes et de tymbales et suivis d'une nombreuse cavalerie, lurent à haute et intelligible
(1) Elle comprenait les vaisseaux : Sainte-Trinité, Mexicano, San Nicoîa, Neptune, Saint-Elme, Firino, Orient, Atlas, Terrible, Glorieux; les frégates Guadalwpe et Calalina; les corvettes Elena et Alrevida.
(2) Pour cette intéressante croisière, voir Histoire de la Marine française sous la première République, par Chevalier, capitaine de vaisseau.
(3) Le traité arriva à Paris le 11 fructidor-28 août et fut transmis le lendemain au Conseil des Cinq-Cents.
(4) Cette opération commença à Santander le 9 fructidor-26 août. (Lettre de Delacroix à La Révellière, président du Dii^ectoire, en date du 19 fructidoi'-5 septembre.)
164 PERIGNON
voix, dans tous les carrefours, le manifeste de la cour d'Espagne contre le gouvernement anglais (1). Le manifeste royal annonçant la guerre énumérait les griefs espagnols : « Une des principales causes qui m'ont déterminé à conclure la paix avec la République française, aussitôt que son gouvernement commença à prendre une forme régulière et solide, a été la conduite que l'Angleterre a tenue avec moi tout le temps de la guerre et la juste méfiance que devait m'inspirer pour l'avenir l'expérience de sa mauvaise foi. » Au dire du roi Charles IV cette mauvaise foi s'était partout manifestée : à Toulon, à Saint-Domingue, à Londres par un arrêt renducontrel'ambassadeur Don Simon deLas Casas, à la Trinidad, et en Espagne même par la violation du territoire sur les côtes de Catalogne, d'Alicante et de Gralice, etc. La Déclaration finissait ainsi : « Par tant d'insultes réitérées et inouïes, cette nation ambitieuse (l'Angleterre) a répété devant le monde les preuves qu'elle ne reconnaît d'autre loi que celle de l'agrandissement de son commerce par un despotisme universel en mer. Elle a poussé à bout ma modération par tout ce qu'elle m'a fait éprouver et m'oblige, pour soutenir l'honneur de ma couronne et pour faire jouir mes sujets delà protection que je leur dois, de déclarer la guerre au roi d'Angleterre, à ses royaumes et sujets, et à ordonner qu'on communique dans tous les lieux de ma domination les préparatifs et ordres qui peuvent con-
(1) Lettre de CIiampigny-Aubin, du 17 vendcmiaix'e an IV (8 octobre 1796).
courir et conduire à la défense d'eux et de mes chers sujets et à l'offensive de l'ennemi. »
Delacroix félicita chaudement Pérignon en lui annonçant la ratification prochaine de ce traité dit de Saint-Udefonse (1), qui fut considéré comme un gros succès diplomatique. Le tact, la finesse de l'ambassadeur avaient grandement contribué à capter la confiance du prince de la Paix, et c'était grâce à cette confiance que les résultats désirés avaient pu être obtenus. Le général les avait fait connaître dès le 21 août (4 fructidor) à sa femme (2) : « Je poursuis mes négociations avec succès. La considération dont je jouis en cette cour et la confiance que j'ai inspirée au premier ministre, m'ont mis à même d'être bien utile àla République. J'espère que mon gouvernement sera satisfait de mes opérations. Je l'annonce que j'ai fait l'alliance de la République avec le roi d'Espagne. Dans quinze jours à peu près tu la verras dans les nouvelles publiques. Elle sera confirmée, sans doute, comme un des actes les plus importants... »
(1) Le traité fut in.=:éré en entier au Moniteur du 28 fructidor an IV (14 septembre 1796).
(2) Archives de Pôrignon.
Encore les ômigrcs. — Mangourit entre en lutte avec l'ambassadeur. — Ses Bulletins. — Godoï et Porignon demandent le rappel du premier secrétaire. — Cliampigny-Aubin. — Lahène. — Premiers froissements avec le prince de la Paix. — L'escadre espagnole au cap Saint- Vincent. — Refroidissement des relations officielles. — Maladresse des consuls français. — Affaires de contrebande. — Borrcl à Paris. — La calomnie sous le Directoire. — Jeanne Ritlon. — Le roman de Pérignon.
Il est peut-être regrettable pour sa gloire qu'après avoir aussi bien rempli sa mission en renouvelant le Pacte de Famille, le général Pérignon n'ait pas demandé son rappel à la fin de 1796. On l'eût accueilli à Paris comme un diplomate de premier rang. Son succès eût pu le conduire au pouvoir, comme Barthélémy, le négociateur de Bàle. Au contraire^ en restant un an encore à Madrid après la conclusion du traité de Saint-Ildefonse, l'ambassadeur devait éprouver des ennuis de toutes sortes et être violemment attaqué.
Nous avons vu la situation qu'occupait le duc d'Havre dans le monde madrilène et les froissements que la présence de ce personnage dans les cérémonies officielles avait créés. Encouragés par une partie de la cour et furieux de l'alliance conclue
avec la République, les émigrés, à partir de la déclaration de guerre à l'Angleterre, semblent être devenus plus arrogants encore et Pérignon, malgré sa modération que nous avons constatée, dut formuler contre eux de nouvelles réclamations.
Au moment de la signature du traité d'alliance, il avait été convenu, en effet, que non seulement les émigrés ne pourraient continuer à servir dans les armées espagnoles, mais qu'encore ils seraient invités à quitter le territoire de la péninsule. Cette mesure rigoureuse avait paru indispensable, puisque les deux nations venaient de contracter une étroite alliance, puisque leurs efforts militaires devaient être dirigés contre un ennemi commun, l'x^ngleterre. Dans ces conditions nouvelles, le Directoire ne pouvait tolérer que, sur le sol même de l'Espagne, d'irréductibles ennemis, comme les émigrés, continuassent à le combattre. L'ambassadeur avait donc reçu l'ordre impératif de sommer le ministre espagnol de tenir ses engagements.
Mais, tout en désirant être agréable à Pérignon, Godoï voulait aussi ne pas se brouiller avec le parti intransigeant de la cour, mené par le confesseur de la Reine et le grand inquisiteur. La correspondance officielle des consuls de France montre que ses promesses formelles au sujet de l'éloignement des émigrés furent médiocrement tenues. En voici quelques exemples : « A Malaga, — écrit le consul Cbompré (1), — l'ordre donné par le roi d'Espagne pour l'internement et le départ des émigrés porte le
(1) Lettre du 10 vendémiaire an V (l" octobre 1796).
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caractère d'une simple condescendance pour le gouvernement français. Aussi, toutes les causes d'exception sont admises par les autorités constituées. Les ducs, quoique connus, échappent aux recherches, comme les roturiers. Les Lavauguyon, Gontaut, Timbrune, sont accueillis comme l'officier républicain. C'est l'évèque qui indique les prêtres à conserver et ce sont les plus fanatiques. » « A Madrid, — écrit Champigny-Aubin, — les ordres donnés pour l'internation des émigrés ne sont que de forme. Plusieurs étaient partis de Madrid, ils sont presque tous rentrés. . . Les Français qui ne sont bien accueillis nulle part se plaignent de tous côtés. Ils s'inquiètent des réunions de prêtres espagnols qui excitent le peuple contre nous (1). » « A Séville, — mande le vice-consul, — les émigrés sont plus nombreux que jamais. Ils sont tenus au courant de la conspiration de Babœuf (2). » A Palma, le crucifix en main, un moine profère les injures les plus grossières contre la République. Blâmé par l'évèque, il est soutenu par le gouverneur. De Cadix enfin, l'adjudant-général Roquesante signale l'arrivée de nouveaux émigrés, venant d'Amérique, .parmi lesquels M. de La Tour du Pin (3).
On voit, par ces citations, que le gouvernement
(1) Lettres du 1" vendémiaire (22 septembre) et du 5 vendémiaire (27 septenibre 1796).
(2) Lottie du 2o prairial an V (13 juin 1797).
(3) Roquesaute, dont nous avons déjà parlé, avait très bien ri'ussi à Cadix. En 1797, il é])Ousa une jeune fille du pays. — Il eut ulti'rieurement avec Dliermand des discussions sans (in.
espagnol, après comme avant le traité d'alliance avec le Directoire, continuait à ne pas tenir rigueur aux ennemis de la République !
Les nouvelles protestations de Pérignon n'amenèrent donc que des résultats insignifiants, ce qui, cette fois encore, irrita profondément les secrétaires d'ambassade. Ceux-ci racontèrent à Paris (1) l'insuccès des efforts tentés, accusèrent l'ambassadeur de manquer de vigueur dans ses revendications et le considérèrent personnellement comme responsable des tergiversations du prince de la Paix.
La bonne intelligence n'avait du reste pas duré longtemps au palais Berwick. Peu de jours après l'arrivée de Pérignon à Madrid, Mangourit écrivait à son beau-frère Paganel et sa lettre, très méchante, faisait déjà prévoir des luttes prochaines : « P... ne manque pas d'usage du monde, il est très poli, mais il n'a guère qu'une conversation : celle de l'armée des Pyrénées, qu'il a commandée. 11 voyage en souvenirs, sans cesse de Figuères à Rosas et de Rosas à Figuères. Ceux qui l'entourent le parfument de l'encens de la victoire et ce qui l'enivre immanquablement c'est la louange de ses talents en tactique Le cortège militaire semble se renfermer dans ce cercle. Je ne dis pas que cela soit toujours de même. C'est toujours par douceur que se sont méditées les usurpations. Que je te
(1) Mangourit envoyait presque quotidiennement des Bulletins à Delacroix et correspondait fréquemment avec Paganel. Bulletins et lettres ont été conservés aux Archives des Aff. Étr.
fasse donc la peinture de la maison : le général est bon, un peu victime par bonté de quelques valets de son armée qu'il sera forcé de chasser. Borrel répond aux lettres particulières. Grézieux s'occupe d'économie domestique. Clauzel, très joli, pense à négocier nos intérêts républicains par le canal féminin. Tous veulent faire baisser les yeux aux émigrés. Champigny, je lui donne les affaires de commerce et moi je broute le thym et la chicorée politique... Dhermandqui se prépare à sa métamorphose consulaire nous donne des idées sages. Le général approuve... »
Très vite, la situation s'était tendue entre les secrétaires et les adjudants généraux. Conscients de leur valeur, les officiers voulaient tenir leur rang et les secrétaires affectaient de ne les considérer que comme des étrangers dans cette maison. Pour les irascibles néo-diplomates. Pérignon n'était d'ailleurs, lui aussi, qu'un homme de guerre fourvoyé dans la « carrière », alors qu'eux-mêmes avaient la prétention de représenter la « tradition ! » Eternelle lutte des hommes de bureau contre les hommes d'action I
L'installation de tout le personnel de l'ambassade au palais Berwick fut la cause du premier conflit.
La maison louée par Pérignon était belle et fort spacieuse. Mais, sous prétexte que l'ambassadeur devait, en principe, y loger ses collaborateurs, secrétaires et officiers s'y étaient installés trop largement. Avant même l'arrivée du général, Mangourit avait occupé une des ailes du palais
avec les siens, c'est-à-dire sa femme, ses deux enfants (dont l'un, âgé de dix-huit ans, était très malade) et quatre domestiques ! Ce sans-géne avait déplu à Pérignon qui. dès le commencement de mai, fit comprendre que la situation ne pouvait se prolonger et invita Mangourit à se loger en dehors du palais. Le secrétaire avait alors, par lettre du 23 floréal (12 mai), réclamé à Delacroix, demandant une augmentation de traitement s'il n'était plus logé et nourri ainsi que sa famille 1 Et il se montrait dans cette lettre d'autant plus furieux et jaloux que les adjudants généraux (qui n'avaient, eux, ni femmes, ni enfants) continuaient à manger à la table de l'ambassadeur 1
Les relations étaient donc devenues détestables après cet incident. Mangourit cependant — et il faut lui en tenir compte — continua pendant tout son séjour à Madrid à s'occuper des affaires politiques avec le plus grand zèle. Il eut sa part dans la conclusion du traité d'alliance et sut du reste s'en vanter. Le malheureux secrétaire eut aussi la grande douleur, à la fin de mai, de perdre son fils aîné enlevé après de cruelles souffrances, et cet événement, qu'il sentit très profondément (1), irrita encore ses nerfs. Bref, son animosité contre son chef devint extrême, et Mangourit semble, d'après ses Bulletins^ avoir été atteint de la manie de la persécution.
(1) Il écrivit à Delacroix le 4 prairial (23 mai) une lettre touchante à ce sujet : « ...Je perds l'espoir de ma vieillesse et son soutien dans un fils qui avait toutes les vertus et les qualités de l'âge mûr. .J'ai perdu mon meilleur ami...»
172 PERIGNON
Trôs ennuyé des réclamations envoyées le 23 floréal, le ministre Delacroix trouva moyen de donner raison aux secrétaires et aussi à Pérignon ! D'une part, il fut entendu que l'ambassadeur n'aurait plus à héberger Mangourit et Champigny. En revanche, il dut donner à chacun d'eux, sur son traitement, une indemnité de trois mille livres (1).
En dehors de ces questions domestiques, l'esprit d'intrigue de Mangourit suscitait de continuels ennuis au général. Très ardent jacobin, il fréquentait les mécontents de Madrid et faisait de la propagande révolutionnaire. M. de Grandmaison l'accuse même d'avoir cherché, en sa qualité de franc-maçon, à faire des prosélytes.
Toujours est-il que son manque de tact et l'exagération de ses paroles et de ses écrits l'avaient fait très mal voir des fonctionnaires espagnols avec lesquels il se trouvait en relations, et surtout du corps diplomatique accrédité à Madrid contre lequel s'exerçait sa verve gouailleuse. Il présentait ainsi ce corps diplomatique dans un de ses Bulletins : « ... L'ambassadeur de Venise est un homme fort médiocre de talent... Celui de Suède est assez aimable, il a la réputation d'un homme galant. . . Le chargé d'affaires des États-Unis ne doit pas sa place à son talent, mais à l'avantage d'être le fds de Jean R..., homme célèbre pendant la lutte
(1) A la suite de cette décision, Pérignon, qui était obligé de euivre la cour dans tous ses déplacements et qui, par conséquent, était souvent absent de Madrid, renonça à garder le palais Berwick. II loua une nouvelle maison moins dispendieuse appartenant à la comtesse de Lupéranda.
de son pays contre l'Angleterre... M. T..., chargé d'affaires de Prusse, est le plastron des gaîtés du corps diplomatique... Gènes conserve ici pour ministre le marquis de Célésia, laid comme un pou, méchant comme un singe et répertoire de toutes les anecdotes scandaleuses des Espagnols... La maison de l'ambassadeur d'Angleterre est composée de domestiques français. Ces jours derniers il m'envoya un de ses domestiques pour s'offrir à mon service. Cette finesse est par trop grossière... » L'ambassadeur d'Angleterre était du reste la bête noire de Mangourit qui écrivait dans un autre Bulletin : « Mylord Bute est un sot honoré parfois de la maladie des gens d'esprit, parfois fou... (i) »
On conçoit que cet esprit primesautier de gamin de Paris mal élevé ait paru déplacé à Aranjuez, à l'Escurial ou à la Granja ! Beaucoup des lettres adressées à Paris par Mangourit en dehors des courriers diplomatiques furent du reste communiquées à Godoï qui se plaignit à Pérignon : « Mangourit a tenu des propos scandaleux, entre autres que le Roi régnant serait le dernier Roi d'Espagne; il a vilipendé la Reine dans les lettres qu'il envoie à Paris ; il a écrit contre moi et contre, vous,
(1) Champigny-Aubin, de son côte, traçait ainsi le portrait de lord Bute : « Brutal, arrogant, son grand talent est de savoir manger beaucoup d'argent, d'en répandre beaucoup pour savoir tout, pour corrompre et séduire tout ce qui peut flatter son amour-propre ou ses passions, ou donner de l'importance à sa mission. Mais il est sans génie réel, sans profondeur et sans habileté. » (Lettre du 3° jour complémentaire an iV — 19 septembre 1796.) Lord Bute avait une liaison avec la marquise de Fontanas, iille de la maîtresse du prince Massérano, premier cliambellan du roi. 11 était ainsi tenu au courant de toutes les nouvelles de la cour. (Lettre du 22 fructidor an IV — 8 septembre 1796.)
monsieur l'ambassadeur, et contre vos officiers... » Cette dénonciation du prince de la Paix est des premiers jours de juin. Mangourit la raconta le 11 juin (23 prairial) à Delacroix. Mais, à ce moment, Pérignon ne désirait pas se séparer de son premier secrétaire qui lui était fort utile pour la discussion du traité d'alliance, et il prit même vis-à-vis de Godoï la défense de son collaborateur. Le ministre espagnol fit alors faire une démarche à Paris par le marquis del Campo. Prévenu par Pérignon, Mangourit se défendit énergiquement, affirmant que les accusations portées contre lui étaient absolument fausses, qu'elles avaient pour cause « la chaleur et la pureté de son républicanisme et le zèle qu'il avait mis à solliciter la justice lente des Espagnols envers les Français détenus et vexés ». Il ajoutait que, si le bien de la République exigeait son départ, il ne demandait aucun égard, pourvu que son rappel ne pût être considéré comme un acte de {
faiblesse (1).
Cependant, l'ambassadeur avait été informé à son tour, par des avis de Paris, des attaques dont il était personnellement l'objet de la part de Mangourit, Il avait donc dû se défendre, lui aussi, et avait prévenu Delacroix, le 23 juillet, que, si sa conduite n'était pas approuvée, il était prêt à partir : « Je ne tenais à ma place que par le désir d'être utile à ma patrie et en le remplissant, je ne suis guidé que par le sentiment du devoir, comme je l'ai été pendant ma carrière législative et à la tête
(1) Lettre du 16 messidor an IV (4 juillet 1796).
des armées de la République. Je me trouve humilié d'avoir pour coopérateur un homme bien étranger à mes sentiments et qui, loin d'avoir des faits comme les miens, n'a pour preuve de son attachement à la République que ce qu'il en dit. Indépendamment de mes services, j'ai une vie privée, on peut s'informer de ce qu'elle a été en interrogeant tous les habitants de mes contrées. Je suis du département de la Haute-Garonne. Je ne sais pas précisément d'où est Mangourit, mais je sais qu'il a été lieutenant criminel en la sénéchaussée de Rennes, cy devant Bretagne. Il est peut-être intéressant que l'on sache comment il s'est comporté dans cette charge... Il est temps que l'on connaisse parfaitement ce qu'ont été les citoyens avant la Révolution, aussi bien que depuis cette heureuse époque. Il n'y a qu'une recherche scrupuleuse à cet égard qui puisse donner à la République des fonctionnaires dignes d'elle... »
Avant même l'arrivée de cette lettre, le Directoire avait cru devoir donner satisfaction à la demande du marquis del Campo. Ace moment, on espérait la conclusion imminente du traité d'alliance. Delacroix avait donc tout intérêt à ne pas indisposer Godoï et s'était décidé à rappeler son ami Mangourit. Mais il lui avait donné une avantageuse compensation en le nommant à la légation des États-Unis comme chargé d'affaires (1). En même temps, le ministre
(1) Arrête du 8 thermidor an IV (26 juillet 1796) : « Le citoyen Mangourit, premier secrétaire de la légation en Espagne, passera à Philadelphie en qualité de chargé d'affaires près les Etats-Unis d'Amérique. 11 est remplacé par le citoyen Labène qui se rendra sans délai à sa destination... »
176 PERIGNON
lui avait écrit le 9 thermidor (27 juillet) pour le remercier de son zèle et de son patriotisme : « Cette qualité (le patriotisme) chère à tous les républicains a pu paraître déplacée à la cour d'un roi. Elle ne le sera pas au sein d'une République à laquelle l'énergie et le dévouement ne sont point encore totalement étrangers. »« Citoyens directeurs, — avait répondu Mangourit, — l'amour de la patrie décuplera mes forces et je ferai tout pour justifier votre choix (1)».
Le successeur désigné de Mangourit, le citoyen Labène, était secrétaire à Ratisbonne. En attendant son arrivée, Champigny restait seul à Madrid et se crut obligé, à l'instar de son ancien collègue, d'envoyer, lui aussi, des Bulletins à Delacroix. Mais Champigny était beaucoup moins spirituel et mordant et la valeur historique et littéraire de ses lettres est assez médiocre. Le thème n'en varie guère d'ailleurs. Dans chaque bulletin, Champigny se plaint d'être seul à faire toute la besogne, dit qu'il est
(1) Lettre du 23 thermidor (10 août 1796).
Mangourit resta à Madrid jusqu'à la fin d'août puis s'embarqua à Cadix pour les États-Unis. 11 lïit fort regretté par Diiermandet Ciiampigny. Celui-ci avait écrit le 22 juin à Delacroix, en ])arlant de son collègue : « Je ne vous le dissimule pas, Mangourit est l'homme essentiel de l'ambassade, il a votre confiance particulière, il a celle du Directoire. Talent, expérience, facilité dans le travail, l'ambassade reçoit le tribut de toutes ses facultés, l'ambassadeur en reçoit le lustre et le prix. »
D'autre part, dans une de sesjjremières lettres (l''"' brumaire — 22 octobre), Labène constata la valeur de Mangourit, en disant que partout sur sa route, les négociants français et les Espagnols attachés à la Révolution le regrettaient et le regardaient comme le défenseur le plus zélé des Français et l'avocat le plus éloquent de tous les opprimés...
accablé de travail, réclame Labène et demande l'augmentation du nombre des expéditionnaires. Il fait aussi éclater constamment sa jalousie contre les adjudants généraux : ce sont eux, que Pérignon emmène toujours dans les résidences royales, eux qu'il consulte constamment, tandis que lui, Champigny, se morfond à Madrid, sans influence et sans crédit (1).
Intelligent et froid, Labène jugea d'abord sainement la situation en arrivant au mois d'octobre en Espagne. Touten ne partageantpasl'optimismeconstant du général « qui voyait tout en beau sans craindre la duplicité naturelle aux cours », le nouveau secrétaire constata la réelle influence que Pérignon continuait à garder. Il l'écrivit très nettement à Paris.
Quelques tiraillements se produisirent cependant à la fin de 1796 entre Godoï et l'ambassadeur. Le premier ministre espagnol trouvait assez justement que la ratification du traité de Saint-Ildefonsepar la France tardait trop longtemps. Après avoir insisté, en août, pour une conclusion rapide de l'alliance et obtenu la déclaration de guerre à l'Angleterre, le Directoire avait laissé traîner les choses en longueur. Pérignon ne put apporter à l'Escurial la ratification définitive que le 6 octobre, et l'acte d'adhésion de la République batave ne parvint même à Madrid qu'en novembre.
(1) Champigny-Aubin était grand tiavailleur. Bien que ses relations avec son chef aient été fort tendues, l'ambassadeur crut devoir le remercier (au moment de l'arrivée de Labène), pour le zèle qu'il avait montré pendant les trois mois où il s'était trouvé seul secrétaire.
178 PERIGNON
Ce retard avait motivé des réclamations aigresdouces du prince de la Paix (1). Vers la même époque, — le 10 octobre, — Delacroix avait signé à Paris un autre traité avec le prince de Belmonte, PignatoUi (2) représentant du roi de Naplcs. Un armistice, conclu en juin par Bonaparte, avait permis d'entamer cette négociation. Or, par rapport à Naples, l'Espagne se considérait un peu comme une sœur aînée, les deux rois étant fils de Charles III. Godoï trouvait donc extraordinaire que, pour cette négociation, ses bons offices n'aient pas été réclamés, puisque la médiation espagnole, en Italie et spécialement pour Naples, était prévue par le traité de Saint-Ildefonse. Le Directoire dut presque s'excuser d'avoir conclu avec Naples sans avoir prévenu sa nouvelle alliée et rejeta la faute sur le général Bonaparte.
Delacroix se rendait du reste parfaitement compte de la susceptibilité de Godoï et profitait assez habilement de toutes les occasions pour chercher à lui être agréable. Un jour, le prince de la Paix parle incidemment de son désir d'avoir des juments normandes dans ses écuries; informé par Pérignon, le ministre français fait immédiatement diriger sur Madrid vingt-quatre juments choisies avec soin. En envoyant la ratification du traité, par courrier spécial, Delacroix cherche à faire oublier le retard qui a irrité le prince ; le courrier apporte un superbe
(1) Cette ratification devait précéder la conclusion d'un traité de commerce, réclame par les Français résidant en Espagne. (Letlie de Cliainpigny-Aubin, du 14 vendémiaire an Y.)
(2) Voir l'étude sm" Ca.xclaux, t. I.
service de Sèvres estimé quarante mille livres. En revanche, à la fin de 1796, les moutons que l'Espagne a promis, dans un des articles secrets, partent pour Paris. Et, en guise de remerciement pour le service de Sèvres, Pérignon reçoit un por trait de Charles IV, enrichi de diamants.
Malgré la satisfaction officiellement témoignée par le gouvernement royal, il faut constater que l'alliance conclue à Saint-Ildefonse avait été généralement accueillie sans enthousiasme en Espagne. Dans ses mémoires, Godoï défend énergiquement son œuvre et cherche à prouver qu'un rapprochement étroit avec la République était alors indispensable. Mais beaucoup de personnages de la Cour jugeaient autrement en 1796 et les ennemis du premier ministre avaient été trop heureux de faire remarquer combien les concessions faites à la France étaient onéreuses. Pour rendre l'alliance populaire, il eût été nécessaire que des avantages immédiats (1) fussent retirés de la participation des vaisseaux espagnols à la guerre contre l'Angleterre et qu'un peu de gloire rejaillît sur la monarchie.
Or, l'escadre espagnole semble avoir été fort mal employée. Après avoir escorté Richery. elle était d'abord rentrée à Cadix sans tenter aucune prise. Puis, à la fin d'octobre, l'amiral de Langara s'était
(1) En fait d'avantages immédiats, l'Espagne avait obtenu l'autorisation de faire passer par le Midi de la France les Iiommes de recrue qu'elle tirait de Suisse et d'Italie. L'itinéraire fut fixé par une décision du 20 février 1797 (2 ventôse an V).
décidé à entrer en Méditerranée et s'était dirigé sur Toulon. Là, une chaleureuse réception avait été faite aux marins espagnols : feu d'artifice, vin d'honneur, multiples discours et vers de bienvenue du poète local Poupinet (1) :
Salut, enfants de la Castille, A nos voix, mêlez vos accents.
Formons une seule famille.
Aux yeux des Anglais pâlissants.
L'intérêt commun nous éclaire.
Nos mains porteront désormais, Pour nous, l'olivier de la Paix Et la foudre pour l'Angleterre.
Peu après cette réception, Langara appelé au ministère de la marine (2) quittait l'escadre, et son successeur, l'amiral Cordova, ne montrait pas plus d'iiabileté. Les deux flottes — espagnole et anglaise — se rencontrèrent près du cap Saint- Vincent le 14 février 1797 (27 pluviôse an V). Cordova disposait de vingt-cinq vaisseaux de ligne, dont sept à trois ponts et de douze frégates; l'amiral anglais Jarvis n'avait pu rassembler que quinze vaisseaux, dont cinq à trois ponts et quatre frégates (3).
(1) Registre (Jeu délibérations de la ville de Toulon, Récit imprimé des fêtes. (A. E., 644, 72), et lettre inédite de l'amiral Langara à l'amiral Truguet, datée du 29 novembre 1796. (Papiers Triigiiot. Archives Franck-Rousselot.)
(2) Diflérents changements eurent lieu en même temps dans le ministère. Gardoqui, ministre des finances, fut nommé ministre à Turin. Yarela, ministre de la marine, passa aux finances. Alenza, ministre de la guerre, devint vice-roi au Mexique. Enfin, le prince de la Paix mit au ministère de la guerre son oncle, Alvarez Godoï.
Langara fut un médiocre ministre de la marine.
(3) La flotte espagnole portait 2,212 canons, l'escadre anglaise 1,232 seulement.
Malgré son infériorité numérique, l'escadre anglaise attaqua résolument. Vaincu dans des conditions désastreuses, Cordova dut abandonner quatre vaisseaux (Saint-Joseph, Sauveur, Saint-Nicolas j, Saint-Isidore) qui furent conduits à la baie de Lagos en Portugal.
Ce grave échec produisit une grande impression dans toute l'Espagne (1). Immédiatement l'Alliance fut l'objet de nouvelles attaques, les ennemis de Godoï relevèrent la tête et le premier ministre, aux yeux de beaucoup, fut considéré comme responsable du désastre, puisque c'était lui qui, en signant le traité de Saint-Ildefonse, avait poussé à cette guerre néfaste contre l'Angleterre (2).
Pour calmer les susceptibilités des Espagnols et surtout pour répondre aux attaques de ses ennemis, Godoï crut alors politique de séparer sa cause de celle de la France et de marquer un refroidissement dans ses relations avec la République, au moins pendant quelque temps. Les rapports avec Pérignon devinrent assez tendus au mois d'avril 1797. Non seulement le gouvernement espagnol ne tint aucun compte des réclamations de l'ambassadeur, mais même, prenant l'ofï'ensive, Godoï formula à son tour des plaintes contre plusieurs consuls et demanda avec insistance leur rappel.
(1) Lettre de Champigny, du 5 ventôse (23 tovi-icr). — Lettre du consul de Malaga, du 15 ventôse (5 mars). — Lettre de Labènc, du 11 ventôse (1°' mars). — Dépêche de Pérignon, du 19 germinal (8 avril).
(2) Cette guerre ne rapportait pas de gloire et coûtait fort clier. A la fin de 1796, le délicit avait été de 377 millions de réaux, soit environ 94 millions de francs, somme énorme poiu' l'époque.
182 PERIGNON
Plusieurs de ces consuls, il faut le dire, s'étaient montrés fort maladroits. Au lieu de s'occuper d'affaires commerciales, ils avaient voulu, comme Mangourit, faire de la propagande révolutionnaire, sortant ainsi complètement de leur rôle. Arrogants et agressifs, ils avaient irrité les gouverneurs des provinces et provoqué, par leur attitude, d'inutiles conflits. Anjubault consul et Teuton viceconsul à Carthagène, Guinan consul à Séville, Boisgontier consul à Barcelone, Quillet vice-chancelier à Alicante, étaient spécialement visés par le prince do la Paix. Comme ces fonctionnaires étaient dans leur tort, Pérignon ne put refuser de transmettre à Paris les plaintes de Godoï et Delacroix dut accorder les changements demandés.
Ces disgrâces, que la maladresse des consuls avait rendues nécessaires, étaient très regrettables. Elles nuisirent fortement au prestige des représentants de la République et de pénibles incidents se produisirent sur plusieurs points : à Barcelone, deux fois de suite, l'écusson du consulat fut insulté et couvert de boue ; à Madrid même, Clauzel fut arrêté, dans les jardins du palais, par un caporal trop zélé, parce qu'il portait la cocarde nationale (1).
Les réparations accordées par Godoï à la suite de ces incidents furent absolument insuffisantes. Décidément peu combatif, Pérignon ne parla peutêtre pas assez haut et ses secrétaires, une fois de
(1) Lettres de Cellier, consul à Barcelone, du 12 veutôse (2 mars 1797); de Ciiampigny, du 21 ventôse (11 mars); drpèche de Pi'-iignoii, du 30 ventùse (20 mars).
pluSj l'accusèrent de ne pas défendre les intérêts dont il avait la garde. Champigny etDhermand qui, déjà à la fin de 1796, avaient demandé à quitter Madrid, insistèrent de nouveau pour obtenir leur changement et Labène lui-même, à partir de ce moment, se rangea nettement parmi les ennemis de l'ambassadeur.
Deux faits, d'ordre privé, mais qu'il faut rapporter ici, avaient d'ailleurs contribué à tendre encore les rapports du malheureux général Pérignon avec ses collaborateurs : une affaire de contrebande et un roman comique.
L'affaire de contrebande fut fort malencontreuse. Une ancienne tradition, réglementée par une ordonnance royale, accordait aux ambassadeurs et ministres plénipotentiaires un délai de six mois, à partir de leur arrivée à Madrid, pour faire entrer en Espagne, exempts de tout droit, « leurs équipages et tous les objets nécessaires à leur établissement ».
Pérignon qui avait loué une vaste habitation avait cru pouvoir user largement de la franchise accordée par l'ordonnance royale. Il avait d'abord reçu plus de cent caisses en son nom. Puis, les trois adjudants généraux, les secrétaires, l'interprète, le médecin de l'ambassade et même les domestiques avaient aussi profité de la franchise, et des abus s'étaient produits. Plusieurs serviteurs avaient poussé l'indélicatesse jusqu'à revendre, dans des conditions spécialement fructueuses, les objets de tout
genre qu'ils avaient fait entrer en Espagne sous le couvert de l'ambassadeur.
Le général Pérignon ignora longtemps la chose, mais ces ventes frauduleuses étaient connues à Madrid et l'affaire fut habilement exploitée par le parti anglais de la cour que dirigeaient alors le duc et la duchesse d'Ossuna. L'ambassadeur passa pour fermer les yeux et les secrétaires accusèrent nettement Borrel, — l'un des adjudants généraux — do favoriser cette contrebande.
Lorsque ces accusations arrivèrent à Paris, Delacroix les communiqua au Directoire. Des explications furent demandées à Pérignon qui, par lettre du 18 brumaire (8 novembre 1796), se défendit en brave homme qu'il était, couvrant tout son personnel, expliquant le détail des cent quatorze caisses qu'il avait reçues (1).
La personnalité de l'ambassadeur reste absolument indemne des odieuses calomnies répandues à Madrid. Mais le Directoire se montra très ennuyé de cette sotte affaire et engagea Pérignon à mieux surveiller ceux (jui l'entouraient. Revvhell écrivit de sa main sur la lettre du 18 brumaire (2) : « Le ministre des Relations extérieures est chargé d'écrire au citoyen Pérignon que le Directoire est instruit de l'abus indécent que plusieurs de ceux qui l'entourent ont fait des exemptions et l'invite à les rappeler à une conduite plus conforme aux prin-
(1) Sur CCS 114 caisses, il y avait 40 caisses de via de Bordeaux
(2) A. h. Espagne, 644-32,
cipes qui doivent diriger les personnes attachées à l'ambassade d'une grande République. »
Les choses n'en restèrent malheureusement pas là. Très entiché de son compatriote Borrel qui lui servait de secrétaire intime et dans lequel il avait grande confiance (1), Pérignon ne donna pas des ordres suffisamment nets pour faire cesser les abus. Aussi, pendant plusieurs mois, de nouvelles accusations, plus invraisemblables d'ailleurs les unes que les autres, furent-elles lancées contre l'ambassadeur. Enfin, en mai 1797, agacé des réclamations qui lui étaient transmises, le Directoire fit venir Borrel à Paris « pour répondre aux renseignements qui lui seraient demandés (2) ». L'adjudant général partit pour Paris à la fin de juin et se présenta au ministère des Relations extérieures. Là, un chef de bureau peu au courant de l'affaire le •renvoya à la « Guerre » sous prétexte qu'il remplissait les fonctions de secrétaire particulier du général Pérignon et n'était pas attaché à l'ambassade! En août seulement, Borrel fut enfin fixé. Talleyrand lui fit demander un mémoire justificatif qui ne fut fourni que le 5 vendémiaire (26 septeml)re). Dans ce mémoire, fort long mais très adroit, Borrel se défendait, point par point, contre toutes les dénonciations dont il avait été l'objet. Puis, il y attaquait à son tour Labène, son grand ennemi, et l'accusait d'avoir abusé, lui aussi, de la franchise
(1) Après le traité de Saint-Ildefonse, Pérignon avait proposé au Directoire d'envoyer Borrel comme ministre à Parme. Nous avons vu, au cliapitre ii, qu'il avait été déjà question de cet officier pour ce poste, en juillet 1792.
(2) Arrêté du 19 lloréal an V (8 mai 1797).
diplomatique en question. Bref, la défense de Borrel parut assez concluante. L'adjudant général venait d'ailleurs d'applaudir au 18 fructidor et il avait comme répondants des personnages encore influents, Fabre de l'Aude, Delmas, Goupilleau et Paganel, secrétaire général du ministère.
Pour tous ces motifs, le ministre fit remettre le 15 vendémiaire au Directoire un résumé du mémoire, résumé qui spécifiait que l'adjudant général « avait répondu de la manière la plus satisfaisante » . En terminant il proposait au Directoire de « déclarer que le citoyen Borrel n'avait pas perdu sa confiance ».
Cette conclusion prouve, en somme, qu'aucune preuve de culpabilité ne fut vraiment relevée contre Borrel et que la haine portée à la « famille militaire » par Ghampigny, Dhermand et Labène, leur avait inspiré toute cette campagne de diffamation avec l'espoir d'atteindre le général en personne.
Or, cette campagne échouait complètement à Paris. Barras lui-même (devenu depuis quelques mois l'ennemi acharné de Pérignon) ne fait aucune allusion, dans ses notes quotidiennes de 1797, à ces malheureuses affaires de contrebande. Il n'en parle qu'en ventôse an YI (février 1798), pour expliquer — un peu tardivement — le rappel de l'ambassadeur (1).
Ce certificat d'indélicatesse donné après coup, en 1798, par Barras, — l'homme probe que l'on
(I) Mémoires rie Barras, t. III, 157.
connaît — n'a pas, sans doute, une très grosse importance. Il montre seulement, une fois de plus, combien, à cette époque tourmentée, la calomnie avait beau jeu. Peu d'hommes publics y ont échappé, même les meilleurs. Sous prétexte que Barras et Talleyrand — qui synthétisent le régime, — ont été des hommes d'argent et ont trempé dans beaucoup d'affaires véreuses, on en a conclu généralement que les personnages qui ont joué un rôle sous le Directoire, — directeurs, ministres, fonctionnaires, officiers généraux, diplomates — s'étaient presque tous enrichis dans des conditions peu satisfaisantes.
Beaucoup d'accusations, heureusement, sont sans fondement. Que n'a-t-on dit sur Rewbell, entre autres ? Rien n'a été prouvé contre lui. Bien que Rewbell se soit tenu à l'écart à partir du 18 brumaire, Napoléon a écrit dans ses Commentaires (1) : « Les membres du Directoire furent successivement si haïs qu'ils furent calomniés, pendant et après leur règne, comme s'étant enrichis par les concussions et les déprédations, ce qui est de toute fausseté. Rewbell qui était le plus détesté peut-être fut presque flétri comme millionnaire et il n'était qu'un homme dur et probe. A sa mort, il n'a pas laissé cent mille écus. » Napoléon a écrit encore (2) : « Quoi que l'on en ait dit, Rewbell ne
(1) Conuneutaircs de Napoléon, t. IH, 397.
(2) Opinions et jugements de N..., 1. 11,412. — Dans ses Mémoires (l, 231) le comte Lavalette insiste aussi sur l'inanité des accusations portées à la fln du Directoire contre Rewbell.
Il est curieux de rapprocher du jugement porté- sur Rewbell, celui de Napoléon sur Talleyrand (Correspondu ucc, XXXII, 398) :
s'est pas enrichi au Directoire. H était, il est vrai^ environné de fournisseurs ; mais par la tournure de son esprit il se plaisait dans la conversation des hommes actifs et entreprenants ; il jouissait de leurs flatteries sans leur faire payer les complaisances qu'il avait pour eux. »
Comme Rewbell, Pérignon fut violemment attaqué. Les accusations furent adroitement répandues à Paris et odieusement exploitées à Madrid parles émigrés. On en fit des gorges chaudes au café de la « Fontaine d'Or » et la situation de l'ambassadeur s'en trouva passagèrement ébranlée.
Une autre cause contribua aussi à diminuer le prestige du représentant de la République en Espagne : sa liaison maladroitement affichée avec une aventurière, Jeanne Riflon.
Le roman commença en août 1796, peu de jours après la conclusion du traité de Saint-Ildefonse. A cette époque, l'aventurière en question se trouvait à Rayonne après avoir séjourné à Rordeaux. Elle rencontra à Rayonne M. Valknaër, ambassadeur de la République batave, qui se rendait à son poste. Valknaër proposa à la jeune femme, fort élégante et avenante, de faire roule avec lui. L'oflre fut acceptée. Jeanne Riflon voyagea avec le diplomate
•> Talleyrand est le plus vil des agioteurs. C'est uu bas flatteur, un homme corrompu qui a trahi tous les partis, tous les individus. Adroit et circonspect, toujoui-s traître, mais toujoiu-s en coiispiratiun avec la fortune, c'est un liommc de talent, inais v('nal en toute cliose. On ne pouvait rien l'aire avec lui que par des moyens de corruption. »
batave et débarqua à Madrid, flanquée d'une femme de confiance qui lui servait de camériste, Cadette Poyane.
Le lendemain de son arrivée elle se rendait au palais Berv^ick et, sous prétexte de passeport à présenter, se faisait recevoir, en qualité de Française, par l'ambassadeur lui-même. Ses nombreuses recommandations étaient excellentes, le passeport en règle et la jeune femme tout à fait aimable. Elle fut parfaitement reçue et Mangourit, qui l'avait aperçue, écrivit dans une de ses dernières lettres : « Elle a plutôt la tournure d'une femme du grand monde que d'une Laïs, s'exprime bien, annonce de l'esprit et de l'usage (1). »
D'où venait-elle? Les nombreuses pièces consultées ne permettent pas de reconstituer entièrement sa vie. Son passeport la faisait naître à Bourges. C'était la fille d'un maître des basses œuvres de cette ville (c'est-à-dire équarrisseur et vidangeur) et il est probable qu'avant de se rendre en Espagne elle avait vécu, à Paris et à Londres, en femme galante. Sans en donner aucune preuve, M. Forneron (2) affirme même (contre toute évidence selon nous) que Pérignon l'avait connue, comme cantinière, aux Pyrénées-Orientales !
Ce qui est certain, c'est que, dès la première entrevue à Madrid, Jeanne Riflon fît grande impression sur l'ambassadeur. Séduit par son élégance et
(1) Lettre du 15 thermidor. Mangourit à Delacroix, — et nombreu.ses lettres de Champigny et de Labène. A. E. Espaguc, vol. 644 <à 648.
(2) Histoire générale des Emigrés, t. II, 242.
190 PËRIGNON
son charme (1), Pérignon Tiniita à dîner. Peu de jours après, la jeune femme avait ses grandes et ses petites entrées à l'hôtel de l'ambassade. Elle finit même par s'installer, chez Pérignon et parut à ses côtés aux combats de taureaux et dans les théâtres.
Naturellement, cette liaison, trop affichée, défraya la chronique, et, comme Jeanne Riflon était fort jolie, tout le monde s'occupa d'elle. Les élégants de Madrid cherchèrent à la connaître et c'est ainsi que le duc d'Havre la rencontra un jour au Prado et noua avec elle une intrigue amoureuse et politique.
Non seulement, en effet, la Riflon eut quelques bontés, pour le duc d'Havre, tout en continuant à résider à l'hôtel Berwick, mais en outre elle lui racontait, dit-on, régulièrement, les nouvelles qu'elle avait pu apprendre à l'ambassade, soit par Pérignon, soit par les adjudants généraux.
Les renseignements ainsi apportés n'avaient que peu d'importance, mais le duc d'Havre prenait cet espionnage au sérieux et communiquait avec toutes sortes de précautions, au « Roi de France », les conversations surprises. Il donnait aussi des conseils au roi, conseils dictés par Jeanne Riflon. Non contente de connaître Pérignon et d'Havre, l'aventurière avait encore réussi à se faire présenter par le duc au prince de la Paix î D'Havre écrivit « pour le roi seul » en parlant de l'irrésistible Jeanne : « On ne peut porter plus loin le dévouement, elle en
(1) M. Ernest Daudet (Conspirateurs et Comédiennes) trace ainsi son portrait : « C'était une belle personne, mince et brune, d'une rare finesse de traits, dont les yeux très grands et très expressifs éclairaient le charmant visase. »
porte les marques glorieuses, car on a attenté à sa vie. Elle a été blessée au bras et n'a pas ébruité cette affaire pour ne pas fixer les yeux sur elle... L'ambassadeur républicain a su les rapports de M. le prince de la Paix avec cette personne. Elle a beaucoup d'influence (1).... »
L'intrigue dura ainsi pendant plusieurs mois. Très fier de sa diplomatie, d'Havre continua à écrire à son roi ce que la Riflon lui racontait et l'aventurière passe pour avoir soutenu son triple rôle avec beaucoup d'habileté, espionnant Pérignon, bernant d'Havre, voyant fréquemment Godoï.
Ce ne fut qu'en mars 1797 que l'ambassadeur fut enfin informé. Jeanne avait une suivante fort accorte. Cadette Poyane, dont l'un des adjudants généraux, Grézieux, avait fait sa maîtresse. Pressée par Grézieux et Labène qui avaient des soupçons. Cadette finit par avouer les rendez-vous accordés au duc d'Havre, et, sur la prière de Labène, alla tout raconter à Pérignon.
Mais, à ce moment, se sentant éventée, l'aventurière avait quitté Madrid depuis quelques jours, soi-disant pour aller en France, et s'était arrêtée sur la frontière, à Yrun. C'est là qu'elle reçut le congé en règle que lui signifiait le général. Elle se défendit non sans adresse, écrivit lettre sur lettre pour se justifier et, dès la fin d'avril, revint bravement à Madrid.
(i) Bibl. Nat., Ms., voL 590, f» 142. Godoï, lui aussi, trouva jolie Mme Riflon. Mais il se garda bien de lui donner de l'importance : « Pure affaire de débauche », dira plus tard un témoin. (Voir l'étude de M. Ernest Daudet, citée plus haut.)
192 PERIGNON
Périg-non ayant refusé de la recevoir, Jeanne s'installa alors dans un bel appartement où elle donna quelques dîners présidés par d'Havre, plus amoureux que jamais. Le chef des émigrés eut même la singulière idée de demander à Godoï l'autorisation de présenter sa belle amie au roi et à la reine d'Espag'ne. Le prince de la Paix y consentit et la présentation eut lieu à l'Escurial, au commencement de juin.
Mme Riflon n'a jamais avoué son rôle d'espionnage et il est bien possible, après tout, que ses seuls caprices aient guidé ses actions. « Au lieu de me traiter en jolie femme, on me rend les honneurs d^une importance que je n'ai pas. . . » N'ayant pu obtenir audience de Pérignon, elle fit établir un long mémoire justificatif où elle défendait sa conduite, niait ses prétenduesrévélations aux émigrés et se plaignait amèrement des persécutions dont elle était l'objet.
Ce mémoire, fort adroit, signé seulement par elle (car son orthographe était fort douteuse), fut adressé au ministre des Relations extérieures pour être communiqué au Directoire. Le ministre — c'était encore Delacroix — était très renseigné par Labène et Champigny depuis longtemps. Il demanda des explications à ^ambassadeur qui répondit par dépêche du 24 messidor (12 juillet 1797). La défense de Pérignon était d'ailleurs facile : il avait connu une jolie femme et dès qu'il avait appris ses relations avec un émigré, il avait rompu avec elle. Toute l'affaire et toutes les persécutions pouvaient se résumer ainsi.
Sur ces entrefaites, Delacroix quitte le ministère. Immédiatement Jeanne Riflon écrit à TalleyrancI le 1" août (i4 thermidor). Mais, cette fois, c'est ellemême qui tient la plume. « Si j'étais auprès de vous, je suis certaine que vous auriez plaisir à me rendre servise, non seulemen parce que je suis intime avec ceux que vous Jioniwré de votre confiance, mais vous ne pourriez pas non plus rejeter les prières d'un sexe que vous n'avez jamais maltraité... »
Talleyrand ne répondit pas plus que Delacroix à la jolie Riflon. Aussi, les dédains des ministres de la République semblent-ils avoir affermi les idées royalistes de l'aventurière. Elle quitta l'Espagne munie des plus chaudes recommandations de d'Havre pour Blankenberg. A Londres oii elle alla directement d'abord, même comédie avec le duc d'Harcourt qui, comme d'Havre, représentait le roi. D'Harcourt aussi consentit à lui donner des lettres d'introduction.
Le succès de l'aventurière fut cependant médiocre à Blankenberp;. Plus fin que d'Havre et d'Harcourt, M. d'Avaray comprit très vite à qui il avait affaire et empêcha la jeune femme de parvenir jusqu'au prétendant. Fort dépitée, Mme Riflon gagna alors Hambourg et s'y installa. M. de Thauvenay, représentant de Louis XVHI à Hambourg, écrivit peu de temps après à d'Avaray, le 23 janvier 1798, qu'elle « était entièrement rendue à son premier métier (1) ».
(1) BibL Nat., Ms., voL 594, f» 34.
A partir de ce moment, les traces de Jeanne Riflon ont été perdues (1).
(1) M. Ernest Daudet affirme que la Riflon reparut en 1800 sous le nom de comtesse de Biston-Bonneuil, qu'elle connut Bcurnonvillc, ambassadeur à Berlin, fut mêlée à de nouvelles intrigues, à Pyrmont, avec le prince de Waldeck, etc. Tout cela est bien possible quoique très romanesque. Je ne crois pas, pour ma part, que Mme de Biston-Bonneuil soit la même aventurière que cette Jeanne Riflon dont nous venons de parler.
Nécessité du maintien de Godoï. — Visées du prince de la Paix.
— La grande maîtrise de l'ordre de Malte. — Mariage avec une infante. — Affaires de Portugal. — Talleyrand devient ministre.
— Correspondance intime de Pérignon avec sa famille. — Le 18 fructidor. — Rappel de l'ambassadeur et des secrétaires. — Relations avec Truguet. — Départ de Madrid en janvier 1798 et rentrée à Montech.
Malgré tous ces ennuis, ces tiraillements et ces scandales, Pérignon et Godoï continuèrent, en 1797, à entretenir personnellement des relations assez cordiales en somme, bien que moins bonnes qu'au début. Certes, depuis la défaite du cap Saint- Vincent et l'affaire des Consulats, un certain refroidissement s'était produit. Les îiotes de Pérignon restaient souvent sans réponse et de même l'ambassadeur ne pouvait toujours répondre favorablement aux réclamations du ministre. Mais chacun d'eux avait besoin de l'autre ! Le maintien de Pérignon était utile à Godoï parce que le général personnifiait, aux yeux des Espagnols, l'alliance avec la République. Et, pour Pérignon, la présence du prince de la Paix au pouvoir paraissait absolument désirable, puisque les émigrés et le parti anglais de la cour continuaient à l'attaquer violemment. Du reste, tout
le personnel do l'ambassade française était d'accord sur la nécessité de garder Godoï à la tête des afi'aires d'Espagne. Cliose extraordinaire, Labène et Champigny écrivaient à Delacroix à ce sujet dans le même sens que leur chef! Témoin des intrigues qui se préparaient et craignant la chute du favori, Pérignon expliquait ainsi, dans une curieuse lettre datée du 16 ventôse (6 mars 1797), les raisons de sa conduite amicale envers Godoï : « Je pense — écrivait-il à Paris — que le principal ministre est très dévoué à son pays et à son souverain. Mais je pense aussi qu'il serait difficile d'en trouver un autre qui sentît comme lui l'intérêt qu'a l'Espagne à se tenir étroitement liée à la République. Si le prince delà Paix était culbuté, un autre (ne serait-ce que pour contredire les opérations de son prédécesseur) ne tiendrait pas vraisemblablement à la bonne harmonie qui règne entre les deux États, autant que celui qui l'a cimentée par une alliance. Je ne doute pas qu'il ne soit très intéressant pour le bien des deux nations que le prince de la Paix ne demeure ferme dans la place. C'est d'après cette idée que je m'empresserai toujours de l'avertir si j'apprends que les menées tendant à l'en éloigner fissent trop de progrès. »
A la même époque, — mars 1797 — Labène écrivait aussi au ministre des Relations extérieures : « Il faut, jusqu'à la fin de la guerre continentale, être très aimable avec l'Espagne et flatter le prince de la Paix... »
Flatter le prince de la Paix ! Que pouvait donc,
LA FIN DE L'AMBASSADE I9l
en 1797, désirer le tout-puissant ministre espagnol? N'avait-il pas obtenu tous les honneurs dans son pays, une fortune immense et même une apparence de gloire? Manuel de Godoï semble, à un moment donné, avoir rêvé des destinées plus hautes encore.
Dans un de ses derniers bulletins, daté du 1" août 1796, Mangourit signalait le bruit persistant qui courait à Madrid à cette époque : Godoï, au dire du secrétaire, aurait sérieusement songé à épouser la fille de Louis XVI 1 Si extraordinaire que paraisse ce projet, il souligne, en tout cas, les ambitions du favori. Son titre sonore et la possession d'un territoire portugais (i) n'étaient plus, pour lui, des satisfactions suffisantes. Il eût volontiers changé son nom de prince délia Pace contre celui d'une principauté, même minuscule, qui eût fait de lui un prince souverain. Il songea sérieusement, en 1797, à la grande maîtrise de l'ordre de Malte.
Le grand maître en fonctions, Rohan, Français d'origine, était tombé dangereusement malade à la fin de 1796. Godoï fit poser nettement sa candidature par certains cbevaliers de ses amis et raconta ses projets à Pérignon. L'ambassadeur en prévint Delacroix dans sa dépêche du 24 nivôse an IV (13 janvier 1797) : « Le prince de la Paix m'a dit en confidence qu'on lui avait insinué que si Rohan venait à mourir
(1) Nous avons dit qu'en i^écompense des services rendus au l'orUigal, Godoï s'était fait donner en toute propriété un immense tcriitoire sur la frontière espagnole. Mais ce n'était pas une principauté indépendante.
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il serait mis à sa place... L'existence de l'ordre de Malte ne peut qu'infiniment intéresser le prince de la Paix. »
Ainsi posée, cette candidature ne paraît pas avoir déplu au Directoire. Delacroix envisagea la possibilité de l'élection et chargea l'ambassadeur à Madrid de suivre l'affaire (1).
Rohan ne se pressant cependant pas de disparaître, l'idée de Godoï ne fit pas grands progrès pendant les premiers mois de 1797. Aucune démarche officielle ne fut tentée. Mais, tout à coup, après les préliminaires de Léoben, Bonaparte pense à son tour à l'éventualité de la disparition du grand maître, et s'en préoccupe. Le jeune vainqueur est alors installé à Mombello et joue au souverain en Italie. Ses projets sur l'Orient se précisent, il veut avoir, à Malte, un allié, et écrit au Directoire (2) : « L'île de Malte est pour nous d'intérêt majeur. Le grand maître est mourant. Il paraît que ce sera un Allemand qui sera son successeur. Il faudrait cinq ou six cent mille francs pour faire grand maître un Espagnol. Ne serait-il pas possible d'insinuer au prince de la Paix de s'occuper de cet objet qui est très essentiel?... »
Aussitôt que la lettre de Bonaparte arrive, Delacroix la paraphrase et écrit à Pérignon le 22 prairial (10 juin) que Malte exige l'attention, et qu'un Allemand est sur les rangs pour remplacer le grand maître mourant. « Il conviendrait beaucoup mieux
(1) Dépêche du 24 ventôse (14 mars 1797).
(2) Correspondance de Napoléon, 1828. — Lettre du 7 prairial (26 mai 1797).
que ce fût un Espagnol qui fût appelé à cette dignité et si le prince de la Paix y songeait pour lui-mên}e, le Directoire le seconderait de son mieux. Le général Bonaparte pense que cinq cent ou six cent mille livres suffiraient pour faire nommer un Espagnol grand maître de l'ordre... Le gouvernement français ne veut pas faire ce sacrifice en ce moment... C'est à vous, citoyen ambassadeur, d'insinuer au prince de la Paix qu'il lui importe beaucoup de faire cette avance, ou bien de tenter l'opération par tout autre moyen qui lui paraîtra sûr et facile... Il faudrait d'abord s'emparer de La Valette, etc. »
En apprenant les bonnes dispositions du Directoire, Godoï crut pouvoir poser ses conditions. Il ne demandait qu'à remplacer Rohan, mais il voulait aussi garder le pouvoir en Espagne. Aussi répondit-il à Pérignon (1) : « Quanta Malte, l'insuffisance de mes talents, ma situation, mes obligations envers Leurs Majestés, m'obligent à renoncer au titre de grand maître... à moins que la chose ne soit possible sans quitter Madrid, sans abandonner mes fonctions, sans vœu solennel de continence et sans renoncer au mariage... » Godoï ajoutait qu'il avait d'ailleurs plus de titres et de fonctions qu'il n'en désirait et que, s'il acceptait la grande maîtrise, ce serait uniquement pour servir utilement la France et l'Espagne.
Pérignon fit connaître à Paris les conditions posées. Talleyrand, qui venait d'arriver au ministère, établit un mémoire sur cette importante question et
(1) Dt'pêchc d'Aranjucz, 22 juin (4 messidor).
la remit au Directoire le 1" fructidor (18 août.) Le mémoire concluait à l'acceptation des demandes de Godoï, disait qu'il suffirait, avant l'élection, de faire modifier les statuts de l'ordre, que souvent, déjà, des modifications avaient eu lieu, que le vœu de célibat ne paraissait pas indispensable, etc. En somme, le nouveau ministre français se montrait très favorable au projet du prince de la Paix.
Malheureusement pour Godoï, pendant que Talleyrand étudiait ainsi la question avec une sage lenteur, le grand maître Rohan s'était décidé à mourir au commencement d'août I L'élection de son successeur avait eu lieu immédiatement à la Valette et le candidat de l'Empereur, le comte de Hompesch, avait été nommé 1 Hompesch passait pour un ennemi de la France. Il était né en 1744 à Diisseldorf, avait été d'abord page du grand maître, puis représentant de l'Autriche à Malte. C'était la première fois qu'un Allemand devenait grand maître (1) !
Bonaparte, qui avait tenté depuis trois mois d'écarter toute candidature allemande, se montra fort affecté de cette élection et songea, dès lors, à faire de Malte une position française dans la Méditerranée. Aussitôt qu'il connut le succès du comte de Hompesch, il écrivit dePassarianoau Directoire (2) : « Pourquoi ne nous emparerions-nous pas de l'île de Malte? Quatre cents chevaliers et au plus cinq
(1) Hompesch ne put jouir longtemps de sa grande maîtrise. Neuf mois plus tard, après l'occupation française, il fut transporté à Trieste, protesta contre la capitulation qu'il avait consentie et abdiqua en faveur de l'cmjjcreur de Russie, Paul I".
(2) Corr. de N..., 219.D. Lettre du 27 fructidor (i3 septembre).
cents hommes sont la seule défense delà ville de la Valette. Les habitants, qui montent à plus de cent mille, sont très portés pour nous et très dégoûtés de leurs chevaliers quinepeuventplus vivre et meurent de faim... Je leur ai fait, exprès, confisquer tous leurs biens en Italie. »
Si, au printemps de 1797, Bonaparte, ainsi qu'on vient de le voir, fut favorable aux projets de Godoï, il lui fut aussi fort utile. Le désastre subi par la flotte, en février, au cap Saint- Vincent, avait fait grand tort à l'influence de Godoï, tenu pour responsable de la guerre maritime. Mais la marche de l'armée française sur Vienne et les préliminaires de Léoben servaient les intérêts du ministre, puisque l'alliée de l'Espagne, la France, était victorieuse. « La nouvelle des merveilleux succès de l'armée d'Italie, — note Labène dans un de ses bulletins, — a rapproché la reine du prince de la Paix. Celui-ci a prodigué quelques caresses et le voilà mieux que jamais... » Heureux Manuel ! Les victoires de Bonaparte réconciliaient le ministre avec la reine d'Espagne 1
Manuel était cependant très las de sa royale amie. Convaincu de l'influence personnelle qu'il avait acquise sur le roi Charles IV et ne craignant par conséquent plus autantles caprices de Marie-Louise, il eût volontiers desserré les liens qui l'unissaient à la reine depuis si longtemps. Me se piquant pas de fidélité, il avait, nous l'avons dit, gardé une
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maîtresse en titre, Pépita Tudo, et fit répandre le brait qu'il songeait à l'épouser.' En juillet 1797, ce mariage fut annoncé^ puis démenti (1). Mais, en septembre, nouveau coup de théâtre 1 Le roi et la reine, ne sachant comment récompenser leur favori, lui offrent la main d'une princesse de sang royal, Marie-Thérèse I
Cette jeune fille était orpheline. Son père^ Don Luis, frère cadet de Charles III, — oncle par conséquent des rois d'Espagne et de Naples, — avait épousé une Espagnole noble mais de famille peu illustre. Le mariage avait donc été morganatique. Don Luis avait laissé trois enfants^ un fils et deux fiUeSj qui portaient le nom de leur mère, Vallabriga. Ces enfants avaient été élevés à Tolède. Les filles avaient été confiées à l'archevêque. L'aînée, Marie- Thérèse de Vallabriga, venait d'avoir dix-huit ans.
Une cédule royale parut le 5 septembre 1797 pour annoncer les fiançailles de Godoï. Elle disait que Marie-Thérèse « avait préféré l'état de mariage aux vœux monastiques, qu'elle s'était soumise à la volonté royale et qu'elle avait accepté le prince de la Paix pour époux ».
Cet événement extraordinaire faisait de Godoï le cousin germain des souverains d'Espagne. Le petit cadet de province devenait, par alliance, le petit-fils de Louis XIV I Mais Manuel ne fut pas autrement grisé par cette nouvelle et éclatante fortune. Rien ne fut changé dans son genre de vie. La
(1) Lettres de Cliampigny, des 20 et 27 thermidor (7 et 14 août). Champigny, très affirmatif, annonçait que le mariage avccPcpila Tudo avaii eu lieu le 22 juillet à la chapelle royale du Pardo.
reine ne renonça pas à son amant et Pépita Tudo fut créée comtesse de Castillefiel!
Une grosse question, celle de Portugal, fut aussi discutée à Madrid, pendant le cours de Pannée 1797, par le général Pérignon.
Dans un des articles secrets du traité de Saint- Ildefonse, il avait été stipulé que le roi d'Espagne userait de son influence pour faire fermer aux Anglais les ports de la côte portugaise. De son côté, pour arriver au même but, le Directoire s'était engagé à envoyer en Portugal toutes les forces nécessaires. Pérignon avait même, à la fin de 1796, dressé un plan de campagne.
Or, il faut se rappeler que le prince du Brésil (1), héritier du trône de Portugal, avait épousé l'une des filles du roi Charles IV^ l'infante Charlotte. L'Espagne voulait donc bien user de son influence pour décider le Portugal à donner satisfaction à la France, mais désirait aussi éviter tout conflit armé avec le pays voisin. Godoï avait su manœuvrer assez habilement pour éviter une rupture et en récompense de ses bons services, avait reçu ce territoire d'Alvarez de Faria dont nous avons parlé.
Cependant, après le désastre subi en février 1797 par l'amiral Cordova, les vaisseaux espagnols capturés par les Anglais avaient été amenés à Lagos, dans une baie portugaise, et c'est de Lagos que l'escadre
(1) Le prince du Brésil était régent depuis 1795 à cause de la folie de la reine, Dôna Maria. Celle-ci était fille de Joseph l"' qui avait eu pour ministre le fameux marquis de Pombal.
anglaise était partie pour aller bloquer et attaquer Cadix. Ceci prouvait péremptoirement la nécessité de contraindre le Portugal à fermer ses ports à Tennemi commun de la France et de l'Espagne. Le blocus de Cadix n'avait été rendu possible que parce que les vaisseaux anglais étaient partis des côtes portugaises.
Pérignon insista donc de nouveau pour que l'Espagne « usât de son influence » sur le gendre de de ses souverains. Mais Godoï ne se souciait pas de tenter l'aventure et, cette fois encore, répondit évasivement. Eftrayé cependant par les bruits d'intervention armée qui couraient dans la péninsule, le prince du Brésil envoya à Paris au commencement d'août le chevalier d'Araujo d'Azevedo pour s'entendre directement avec le ministre français. Un projet de traité assez peu avantageux pour la France fut signé le 20 août et ratifié par les conseils le 12 septembre. Mais, pendant le séjour du chevalier d'Azevedo à Paris, l'amiral Jarvis (devenu lord Saint-Vincent depuis sa victoire du 14 février) était venu jeter l'ancre devant Lisbonne avec toute son escadre. Le régent n'osa donc pas à ce moment approuver le projet du 20 août de peur de mécontenter ses alliés. La ratification portugaise ne parvint à Paris qu'au mois de décembre et ce fut alors au tour du gouvernement français (qui se sentait fortifié par la conclusion du traité de Campo-Formio) de refuser son acceptation définitive. L'envoyé portugais, qui avait maladroitement employé les sommes mises à sa disposition, fut même incarcéré le 31 décembre, en sorte que ces laborieuses négo-
dations ne donnèrent, en somme, aucun résultat en 1797 (1). Nous verrons comment, l'année suivante, Talleyrand tenta de résoudre la question portugaise pendant l'ambassade de Truguet.
Au moment où Pérignon avait formulé, pendant l'été de 1797, ses réclamations relatives au Portugal, de grands changements venaient de se produire à Paris. A la suite des élections de l'an V, de nouveaux éléments étaient entrés aux Conseils. Letourneur, ami de Pérignon, désigné comme membre sortant, avait été remplacé au Directoire par Barthélémy le négociateur de Bàle, et, dès lors, deux partis très nets s'étaient formés : d'une part. Barras, LaRévellière etRewbell; de l'autre, Carnot quelquefois contenu par Barthélémy.
La situation s'était vite tendue et dans une première escarmouche, le 16 juillet, plusieurs ministres avaient été remplacés. Disgracié, Delacroix avait cédé son portefeuille à Talleyrand (2).
L'attention du nouveau ministre des Relations Extérieures dut se tourner vers les difficiles négociations avec lord Malmesbury (négociations dont la direction générale venait d'être confiée à Letourneur après sa sortie du Directoire) et aussi vers Udine, où Clarke, puis Bonaparte, allaient arriver. Les affaires d'Espagne n'étaient plus au premier plan parmi les préoccupations de la République et
(1) Histoire des Traités de M. de Koch, t. V, p. 79.
(2) Pour cette crise, voir Introduction, II, et Truguet, 11.
jusqu'au 18 fructidor il ne fut pas sérieusement question d'un changement de personnel à Madrid.
Barras, cependant, avait plusieurs fois demandé à ses collègues de rappeler le général Pérignon que Rewbell continuait à soutenir. En nivôse an V (janvier 1797), le rancunier Directeur mettait déjà dans ses notes quotidiennes : « La correspondance de Madrid nous annonce que notre ambassadeur n'est décidément que le valet du prince de la Paix... » En germinal (avril), il revenait sur cette idée : « Pérignon qui, depuis si longtemps, a dû être remplacé à l'ambassade de Madrid, ne l'est pas encore. Nous sommes informés que cet ambassadeur se rend tous les jours, par son incapacité et sa servilité, plus indigne de représenter la République. »
Ces extraits montrent la haine de Barras contre Pérignon. Cette haine étant connue de tout le monde, le bruit s'était répandu à Madrid, après l'arrivée de Talleyrand aux affaires, que l'ambassadeur de France allait être rappelé. Immédiatement les secrétaires d'ambassade, malgré leurs discordes avec leur chef, se lamentèrent et Labène écrivit qu'il était indispensable de conserver le général : « Si vous voulez le rappeler, envoyez du moins un Buonaparte, un Moreau, quelqu'un qui puisse jeter de l'éclat par son seul nom. Le remplacer par un chargé d'affaires, Dhermand ou un autre, serait une lourde faute. Le rappel entraînerait la chute de Godoï dont nous avons besoin tant que dure la guerre avec l'Angleterre... »
Quoique personnellement assez mal disposé pour
Pérignon, Talleyrand avait donc pensé qu'il était préférable de le laisser provisoirement à son poste. Mais le général sentait depuis longtemps que sa situation était devenue fort précaire. Sachant les attaques odieuses dont il était l'objet à Paris, il s'attendait à quitter prochainement Madrid. Sa correspondance de 1797 avec sa femme, restée à Toulouse avec son beau-frère Debosque (1) et même avec ses enfants, montre constamment avec quelle philosophie l'ancien juge de paix de Montech se préparait à une disgrâce prochaine et prévue. Elle est, du reste, charmante et sincère, cette correspondance intime, et montre l'ambassadeur sous lejour le plus favorable : homme de cœur et Français clairvoyant.
Dès les premiers mois de 1797, il songe au moment où il prendra sa retraite. Mme Pérignon lui signale, dans la région de Toulouse, à Finhan, un domaine qui leur conviendrait parfaitement. Pérignon consent à l'acheter. « Il faudra que la maison soit proprement tenue, décemment meublée. Tu y mettras six lits de maîtres, neufs et bien gentils, tous à la polonaise, et d'un joli camayeuou indienne
(1) Debosque, commissaire près le tribunal correctionnel de la Haute-Garonne, avait épousé une sœur cadette de Mme Pérignon. Deux autres sœurs avaient été Ursulines avant la Révolution. Pendant l'ambassade, elles habitèrent Toulouse avec Mme Pérignon.
Une sœur du général, Sophie, s'était mariée en 1791, avec M. Dast, avocat, qui fut, plus tard, président de chambre à la cour impériale de Toulouse.
La correspondance intime dont il est question ici m'a été aimablement commimiquée par M. le vicomte de Pérignon
fine; les tapisseries en papier fin ou assorti; et quatre lits de domestiques... » Il faudra se procurer aussi deux ou trois chevaux vigoureux, solides, bien dressés et tranquilles, avoir un cabriolet et un postillon. « Il me tardera d'aller t'y rejoindre et d'y rester avec toi, dégagé de toutes les aflaires publiques, et de ne plus te quitter (1). »
En avril. Finhan (2) est acheté. « Ma femme m'a entraîné dans une acquisition qui prend beaucoup plus que je n'ai à ma disposition », écrit Pérignon à son beau-frère Debosque, Cependant, l'idée de devenir propriétaire l'attache plus que jamais à la « petite patrie » des environs de Toulouse.
Dès que l'acquisition a été faite, il mande à sa femme : « Écris-moi quels ont été les députés de notre département et mets-moi au fait de ce qui s'est passé pour les élections. Tout cela ainsi que tout ce qui se passe dans le païs m'intéresse fort... Je vois dans les papiers publics qu'il y a de la mésintelligence àToulousc.Tu n'as pas à te mêler de rien de tout cela. Tiens-toi ferme dans les principes de la République, inspire-les à nos enfants, et, quant aux autres, sois prudente et discrète, qu'ils s'arrangent k leur guise comme ils l'aviseront; les républicains sages sauront bien entraîner à la fin toutes les opinions. .. (3). »
(1) Lettre d'Ai'anjuez à la citoyenne Pérignon, 3 germinal an V (23 mars 1797). (Archives Pérignon.)
(2) Ce domaine de Finhan, agrandi depuis, a pris le nom de Pérignon, et appartient actuellement au marquis de Péiignon, arrière-petit-fils du maréchal.
(3) Lettres inédites du 3 germinal an V (23 mars 1797) et du 5 floréal (24 avril) à sa femme. (Archives Pérignon.)
Quant aux attaques dont il se sait l'objet, Pérignon ne paraît guère s'en troubler. « Je vous remercie, écrit-il à son beau-frère (1), de l'attention que vous avez eue de m'envoyer le journal où l'on prend la peine de parler de moi. Il ne s'agit que d'être dans les hautes places pour attirer l'attention des âmes mercenaires qui, ne sachant comment remplir leurs feuilles, les sèment de calomnies parce qu'elles savent bien que ce genre-là est malheureusement plus piquant que tout autre. Je méprise tous ces dires et vais toujours mon chemin, marchant, sans dévier, sur la ligne que la délicatesse, la probité la plus scrupuleuse et l'honneur ont tracée; aussi ai-je la satisfaction d'obtenir des succès dans la mission que le Directoire m'a confiée. Le bonheur seconde mes efforts. L'histoire saura apprécier l'alliance que j'ai faite et la guerre que j'ai suscitée à l'Angleterre... »
Quatre mois plus tard, il écrit encore à Debosque (2) : « Vous me parlez de ce que se permettent à mon égard divers journaux. Je vous assure que tout ce qu'ils peuvent dire pour m'affecte aussi peu que ce qu'ils disent contre; j'aimerais pourtant mieux qu'ils ne s'occupassent pas du tout de moi... Je résisterai à la jalousie et à la calomnie en continuant de servir ma patrie comme je l'ai fait, jusqu'au moment où je me déferai de tous mes emplois, ce qui sera, sans faute, l'année prochaine ; et, comme vous le dites fort bien, il vaut mieux que ce soit par démission que par rappel. Au reste, si on me
(1) Lettre à Debosque, du 5 floréal (24 avril). (Arcli. P.)
(2) Le 12 fructidor (29 août). (Arcii. P.)
rappelait indécemment, ce que je ne crois pas avoir à craindre, j'aurais sûrement mille moyens de mettre cette injustice dans le plus grand jour malgré tout le secret que l'on doit aux opérations diplomatiques... »
Nous avons dit précédemment que Pérignon, père très tendre, avait amené deux de ses enfants à Madrid, mais que, dès le mois d'août HOG, il s'était décidé à les renvoyer à Toulouse. Leur éducation semble l'avoir vivement préoccupé : « Ce que tu me dis des progrès de nos enfants m'enchante, surtout de savoir que « Pérignonnet » prend du goût pour l'étude et de l'émulation. Il me tarde bien d'être là pour soigner moi-même leur éducation (1). »
Voici enfin une lettre, plus intime que toutes les autres, adressée par le général aux deux aînées de ses filles. Elle est sur papier officiel et porte gravement comme en-tête : « L'ambassadeur de la République française en Espagne à ses petites Pérignonnette et Mélanie. » Pérignonnette (Agnès) avait alors dix ans, et Mélanie neuf ! Le tour de cette lettre (2) a paru très joliment tendre et c'est pourquoi, malgré des détails sans grand intérêt, on la publie ici, à titre de curiosité :
(1) A la citoyenne Pérignon, 5 floréal an V (24 avril 1797). (Archives Pérignon.)
(2) Archives Pérignon.