LIBERTE EGALITE
A Madi-id, le 18 fructidor de l'an 3 de la République française une et indivisible.
L'ambassadeur de la République française en Espagne à ses petites Pérignonnette et Mélanie.
J'ai reçu vos lettres, mes chers enfants, avec un plaisir inexprimable ; il y a longtemps que je les désirais, maman me les avait annoncées : si c'est vous-mêmes qui avez écrit, je trouve que vous avez fait bien des progrès et j'espère que vous m'écrirez souvent toutes les deux.
Pérignonnette me dit qu'elle ne veut pas prendre du goût pour la musique vocale; c'est cependant un joli talent ; je l'engage à le cultiver, j'aurai grand plaisir de l'entendre bien clianter, je l'en prierai souvent ; j'aurais de la peine de voir qu'elle ne pût pas lorsque j'aurai le bonheur de l'avoir auprès de moi ; il paraît que Mélanie a du goût pour tout ce qu'on lui enseigne ; c'est fort bien, j'en suis enchanté, et ma satisfaction sera au comble quand je saurai que Pérignonnette est de même. Vous m'aimez bien toutes les deux; aussi je me flatte que vous vous appliquerez si bien l'une et l'autre qu'à mon retour je serai étonné de tout ce que vous aurez appris; la sagesse est la première de toutes les vertus, les exemples que vous en recevez dans la maison où vous êtes élevées ne me permettent pas de douter que vous ne l'ayez en partage. Tous
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les talents possibles ne sont rien sans elle, c'est sur la sagesse des enfants, précisément et particulièrement, qu'est fondée la tendresse d'un père, et je serai toujours heureux quand je verrai que c'est en vous, mes chers enfants, la principale qualité; bien plus, n'eussiez-vous que celle-là, j'en serais content. Voyez combien elle doit être appréciable.
J'ai recommandé à maman de vous donner sans préférence aucune, parce que vous m'êtes, toutes deux, également chères, tout ce que vous pourriez raisonnablement désirer ; je suis bien sûr qu'elle s'en acquitte parfaitement, et j'ai bien du plaisir à le croire ainsi; j'en aurais bien davantage si j'étais près de vous, et que je puisse vous le porter et vous l'ofï'rir. Ce temps viendra j'espère; encore un an à peu près, et dès lors je ne veux plus être qu'à maman et à vous, mes chers enfants. Cette lettre qui est pour vous deux doit aussi être commune à Pérignonnet et à Henri. Je vous charge de la leur expliquer, il faut les engager à l'application et à la sagesse surtout, en leur donnant l'exemple, vous qui êtes les aînées.
Adieu, mes chers enfants, ménagez bien votre santé, soyez sages et appliquées à vos devoirs, et recevez les embrassements les plus tendres du papa qui n'éprouve jamais de si grand plaisir que lorsqu'il pense à vous, et soyez sûr qu'il n'y a guère de moment oii vous ne soyez présentes à son esprit; je vous fais mille caresses et suis entièrement à Perignonnette, à Mélanie, à Perignonnet, à Henri et à maman.
Pérignon.
On remarquera que Pérignon, dans cette lettre, parle de son retour en France « dans un an à peu près ». Et la lettre est datée du 18 fructidor !
A l'heure même où il écrit à sa petite Pérignonnette, son sort se décide à Paris. Barras et Talleyrand sont vainqueurs. Barras est depuis longtemps son ennemi et Talleyrand, lui aussi, est mal disposé. La disgrâce de l'ambassadeur est donc tout de suite décidée par les deux compères.
Mais avant de rendre officiels les changements diplomatiques qui vont suivre la « Journée », il faut d'abord expliquer cette Journée aux cours d'Europe. Le 20 fructidor, Talleyrand charge les plénipotentiaires français de rassurer les ministres étrangers : « On vous dira — écrit-il dans une circulaire fameuse, — que la constitution a été violée et ce reproche vous sera fait surtout par ceux qui regrettent le plus qu'elle n'ait pas été entièrement détruite. — Voici la réponse : La constitution était presque renversée, dès lors il a fallu de toute nécessité se saisir des seuls moyens de la relever et de la raffermir, pour s'y renfermer ensuite, et pour toujours. Aussi, l'instant d'après, a-t-elle été plus que jamais religieusement respectée... La constitution de l'an III s'est refortifiée dans cette secousse même et, dégagée maintenant de ses ennemis, se trouve entourée de plus de moyens de défense qu'elle n'en eut jamais... Voilà ce que vous direz. Vous ajouterez que le Directoire, par son courage, l'étendue de ses vues et le secret impénétrable qui
en a préparé le succès a montre au plus haut deg-ré qu'il possédait l'art de gouverner dans les moments difficiles... »
Cette circulaire, qui affirmait que la constitution, aussitôt après la « Journée, avait été plus que jamais religieusement respectée, » parvint à Madrid le 30 fructidor (16 septembre). Pérignon y répondit le surlendemain, de Saint-Ildefonse, que la nouvelle du triomphe de la République avait été « accueillie avec enthousiasme », mais il transmit en même temps une réclamation de Godoï sur le rôle prêté par le Directoire au gouvernement espagnol, accusé d'avoir soutenu les partis réactionnaires de Paris. Cette accusation, publiée dans plusieurs journaux avancés, avait irrité le prince de la Paix qui profitait de l'occasion offerte pour se défendre de favoriser les émigrés à Madrid. Si les mesures demandées depuis longtemps contre eux par Pérignon n'avaient pas été prises, c'était — au dire du ministre espagnol — parce que la famille royale s'y était opposée. D'ailleurs, ajoutait Godoï, « le duc d'Havre n'est qu'un tonto (imbécile) et quant au duc de Saint-Simon, il n'habite pas Madrid et n'y vient que pour les galas. Tous deux sont grands d'Espagne et il est impossible de les expulser. »
Pérignon ne fut fixé sur son sort qu'à la fin d'octobre. En effet, l'arrêté qui décidait son rappel ne fut présenté à la signature du président du Directoire que le 17 vendémiaire an VI (8 octobre). Quelques jours plus tôt, le général Canclaux, ministre
de la République à Naples, avait aussi été disgracié (1).
En même temps que l'ambassadeur, les secrétaires étaient tous deux rappelés. Ils avaient du reste, depuis plusieurs moiSj demandé avec une inlassable insistance à quitter Madrid. Labène, dont la trop volumineuse correspondance et dont les plaintes continuelles avaient sans doute agacé le Directoire, ne recevait aucune compensation. Champigny-Aubin, au contraire, était nommé secrétaire à la légation de la Haye avec Delacroix comme chef de mission. Talleyrand lui exprima la satisfaction du gouvernement « pour son zèle et ses services » et Cliampigny, très fier d'aller servir la République « sur un sol libre et républicain » , quitta Madrid le 19 novembre après avoir, jusqu'au dernier jour, continué à transmettre tous les racontars de la cour et de la ville. 11 devait d'ailleurs, en Hollande comme en Espagne, poursuivre son système de correspondance et renseigner Talleyrand sur Delacroix comme il avait renseigné Delacroix sur Pérignon.
L'ambassadeur était en villégiature à l'Escurial quand l'arrêté du 17 vendémiaire parvint à Madrid. Assez peu surpris, il affecta d'être très beau joueur et considéra son rappel comme une conséquence inévitable des changements j)olitiques survenus à Paris. La lettre de Talleyrand qui accompagnait l'arrêté était courtoise mais sèche. Le général y répondit
(1) Voir Canclal'x, V.
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à la date du 13 brumaire (3 novembre) : « Citoyen ministre, j'adresse à mon gouvernement mes remerciements les plus sincères sur ce qu'il me rend à ma famille, .l'ai parcouru la carrière législative, la carrière militaire et la carrière diplomatique. Les sentiments de zèle et de fidélité qui ont dirigé mes efforts dans les services que j'ai rendus à la République, je les emporte dans ma retraite. Le lieu où je vais me fixer est le département de la Haute- Garonne, mon païs. » Pérignon terminait sa lettre en demandant au ministre s'il devait attendre son successeur pour lui remettre les archives etle sceau. Avec beaucoup de dignité, il offrait de rester à Madrid et de s'occuper des affaires si sa présence pouvait être encore utile. Comme les deux secrétaires allaient quitter l'Espagne, Talleyrand accepta volontiers l'offre de Pérignon. Il fut convenu que l'ancien ambassadeur attendrait l'arrivée de son successeur, l'amiral Truguet, qui venait d'être désigné par arrêté du 29 vendémiaire (20 octobre).
Le général resta donc au palais de l'ambassade et remplit avec tact pendant près de trois mois les fonctions curieuses à' Ex-ambassadeur, tenant son rang dans les fêtes officielles, continuant à envoyer des notes à Godoï et des dépêclies à Paris, ne changeant rien à sa ligne de conduite ni à sa manière de faire. Il est impossible de relever dans sa correspondance diplomatique le moindre signe de mauvaise humeur. « Citoyen ministre, — écrivait-il le 6 novembre (16 brumaire), — mille remerciements pour votre lettre confidentielle qui m'apprend la grande et heureuse nouvelle de la paix avec l'em-
pereur (1) ; les avantages qu'elle présente à la République sont la mesure de la joie que j^en ressens. C'est un événement qui immortalise le Directoire et qui lui assure la reconnaissance de la postérité aussi bien que de la génération présente... » Dans ses lettres à Mme Pérignon le général se montrait très philosophe : « ... Je ne sais pas encore si j'irai à Paris en partant d'ici. Ce ne serait en tous cas qu'après m'être reposé quelque temps à Montech... Je ne pourrai du reste partir d'ici qu'à la fin de janvier ou au commencement de février... Il est singulier que certains individus aient eu l'air de regarder mon rappel comme un désagrément pour moi et qu'ils s'en soient réjouis. Ils sont dans une grande erreur. J'ai assez bien servi la République pour être employé encore, si j'en avais l'envie. Au reste, je n'avais pas en vue la reconnaissance de ces gens-là, dans les services que je rendais. Je crois qu'elle n'est pas d'un assez grand prix pour que je la recherche. J^aibien appris à me mettre au-dessus de tout ce que peut faire la jalousie et la calomnie qui s'agite perpétuellement contre les plus vertueux républicains au point de n'en épargner aucun. Sache méditer tout cela toi-même, — et laisse dire (2) ! »
A peine nommé, Truguet avait adressé à son
(1) La paix signée le 17 octobre, par Bonaparte, à Campo- Forraio. Voir Clarke.
(2) Lettre du 27 novembre (7 frimaire an VI). (Archives Pérignon.)
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prédécesseur une lettre particulièrement courtoise : « Vous êtes sans doute instruit, mon cher général, des nouvelles dispositions du Directoire relativement à l'ambassade d'Espagne. Il m'a nommé pour vous remplacer et je vous prie d'être bien assuré que je n'ai fait aucune démarche pour obtenir cette nouvelle destination et que j'obéis à ses ordres. J'espère qu'elle n'altérera aucun des sentiments que vous avez toujours bien voulu me témoigner... (1) » Pérignon ayant répondu avec bonne grâce à l'amiral qu'il se mettait à son entière disposition, Truguet récrivit le 14 novembre (24 brumaire) : « Je n'ai pu encore m'occuper de mes nouvelles fonctions et cependant on me presse de partir. Je vous priais^ dans ma dernière lettre, de vouloir bien me regarder comme un camarade et nullement comme un successeur qui avait cherché k vous remplacer. Je vous le répète encore. Je n'ai fait qu'obéir et vous pouvez
m'en croire Je suis assuré, mon cher général,
que vous aurez fait pour mes intérêts et pour le succès de ma mission tout ce que j'ai le droit d'attendre de la loyauté de votre caractère. Je vous priais de louer pour mon compte la maison delà comtesse de Luperanda (2) que l'on me dit commode et toute
(1) Lettre du 23 octobre (2 brumaire). (Arcliivcs Pérignon.)
(2) Pérignon décrit ainsi cette maison dans sa réponse à Truguet :
« Elle n'est pas meublée. Il n'y a que deux salons, bien beaux à la vérité, garnis de tapisseries, sièges et glaces et deux autres salons tapissés ou peints... La maison est belle, commode, située dans le quartier où l'on respire le meilleur air, à portée du palais du roi et du prince de la Paix. Vous la i)aierez sept mille livres ou vingt-huit mille réaux, ce qui à Madiid est peu de chose, vu surtout que de tous les membres du corps diplomatique, vous
meublée... Quant à mes effets, je ne porte avec moi que mon argenterie et du linge fm. J'aurai donc recours à vous pour tous les effets que je vous prie de me céder (1). Le service que je vous prie de me rendre à cet égard, je vous le rendrais moimême en pareil cas et, comme les vicissitudes de la Révolution rendent tous amovibles, il est possible qu'un jour je sois à même de vous rendre ce que je réclame de vous... Le désir d'embrasser Bonaparte me fera peut-être retarder de quelques jours. On me donne l'espérance de le voir avant vingt jours (2). »
Bonaparte arriva à Paris le 16 frimaire (6 décembre) et remit officiellement au Directoire le traité de Campo-Formio le 20 frimaire (10 décembre). Truguet ne quitta cependant la France qu'à la fin de janvier, six semaines après ce retour.
Voyant que l'amiral désirait prolonger son séjour à Paris, Talleyrand s'était du reste décidé à faire partir pour Madrid le secrétaire qu'il venait de faire désigner en remplacement de Labène et de Ghampigny-Aubin, Perrochel.
Celui-ci arriva à son poste le 16 décembre, fut présenté immédiatement à Godoï, puis au roi et à
sorez le mieux logé... J'ai aussi arrête pour vous la maison que j'avais à Aranjuez où la cour va bientôt se rendre et où il est difficile de se loger si l'on ne s'y prend par avance. » Lettre du 7 frimaire (27 novembre 1797). (Arch. F. Rousselot.)
(1) Pérignon céda à ïruguct une grande partie de son mobilier et un attelage de six chevaux artdalous. Il lui laissa aussi deux cuisiniers, un chef d'office, deux portiers, un valet de pied, im cocher, un postillon et deux palefreniers. (Pérignon à Truguet. Lettre du 7 frimaire. Arch. F. Rousselot.)
(2) Truguet à Pérignon. (Arch. Pérignon.)
la reine et prit les fonctions de chargé d'affaires (1). Pérignon était donc libre de quitter Madrid. Mais il tenait à terminer lui-même quelques affaires d'intérêt et à céder à son successeur les meubles et objets dont il voulait se défaire. « Il est essentiel que tout cela soit finiavant mon départ pour pouvoir disposer de mon argent. . . Dans tous les cas je partirai avant la fin de janvier, ou au commencement de février ; c'est irrévocable et j'avancerai^ si je pouvais (2). » Litinéraire de retour n'était d'ailleurs pas encorefixé. Le général demandait à sa femme de venir au-devant de lui soit à Castelnaudary, soit à Bayonne. Dans cette même lettre datée du 28 décembre, — une des dernières envoyées de Madrid — l'ex-ambassadeur racontait une fois déplus àMmePérignonles succès qu'il avait obtenus, mais laissait percer sa lassitude: « Tu exprimes bien la crainte que tu as de me voir employé ailleurs. Sois tranquille, je ne veux plus de place, j'en ai par-dessus la tête ; ma résolution est si ferme à cet égard qu'à moins de voir la patrie en danger^ je ne sors plus de mes foyers que comme simple citoyen ; le plaisir de voir tous les jours ma femme et mes enfants, et de cultiver mes champs, m'est plus cher que tout ce qu'on pourrait m'offrir. Il fait ma seule envie, et cussé-je de l'ambition, certes elle doit être satisfaite; ma carrière publique, dans les divers emplois que j'ai occupés, se trouve signalée par des traits qui passeront à la postérité
(1) Nous avons dit déjà que Labèae quitta Madrid le 26 décembre.
(2) A la citoyenne PiJrigiion. Lettre inédite du 28 décembre 1797 (8 nivôse an VI).
par le burin de l'histoire ; j'ose m'en flatter et de manière à me faire honneur et à mes descendants ; j'ai parcouru lalégislature sans qu'on ait de reproche à me faire; j'ai brillé à la tête des armées et jamais le plus petit échec n'est venu ternir les lauriers que j'ai obtenus de la Victoire ; peut-être suis-je le seul général de la République qui puisse se vanter d'un si bel avantage ; dans la diplomatie, je suis le premier ambassadeur que la République ait envoyé chez les Puissances qui avaient lutté contre elle; j'ai allié l'Espagne, je lui ai fait déclarer la guerre à notre plus grande ennemie, l'Angleterre, etc., que je ne veux pas dire ici; il sera intéressant de voir comment les historiens retraceront ces événements; je sais que l'Europe, le monde entier même en sont étonnés ; je ne me tromperai pas, j'en suis sûr, en disant que ceux qui y sont le moins sensibles sont ceux qui en recueillent tous les avantages.
« Ce n'est sûrement pas mon éloge que j'entends faire; je ne vois que la République dans les succès que j'ai obtenus, et j'en serais bien plus l'admirateur si tout autre que moi en était l'instrument ; à cet égard je suis bien sincère. Puissent tous ceux qui seront dans les grands emplois n'être jamais pénétrés que des mêmes sentiments 1
« Au bout de tout cela je me mets en retraite et je suis au comble de la satisfaction de voir qu'on m'en a ouvert la porte ; je ne serai pas longtemps après mon arrivée auprès de toi sans faire ma démission de mes emplois militaires ; je veux absolument me rendre absolument indépendant et n'être plus qu'à toi et à nos enfants.
« La cour est à Madrid ; elle part pour Aranjuez le onze de janvier. Après demain, je fixerai le jour avec le prince de la Paix pour prendre congé du roi et de la famille royale, ce qui aura lieu sans doute dans la semaine prochaine...»
Pérignon quitta Madrid vers le milieu de janvier 1798. Il rentra en France par Bayonne et Auch et s'installa à Montech sans aller à Paris.
Aucunpostencluifut alors donné, aucune compensation ne lui fut offerte. Barras continua longtemps à poursuivre de sa haine l'ancien ambassadeur. Très philosophe et repris par ses affections familiales, Pérignon semble d'ailleurs avoir très sincèrement renoncé à cette époque à ses ambitions politiques et militaires.
Cependant, après le désastre d'Aboukir — août 1798 — lorsque la guerre avec une nouvelle coalition parut inévitable, le Directoire jugea indispensable de renforcer l'armée d'Italie. Presque tous les généraux en vue avaient suivi Bonaparte en Egypte. D'autres se trouvaient écartés pour leurs idées politiques. Le ministre Schérer pensa que le nom de Pérignon, resté très populaire, pourrait être utile et, sans même consulter l'ancien vainqueur de Figuères, le fit désigner, au mois d'octobre 1798, « pour être employé à l'armée d'Italie (1) ».
Lorsque cette nouvelle, à laquelle il ne s'attendait
(1) Arrêté du 23 vendémiaire an VII.
guère, arriva à Montech au commencement de novembre, le général Pérignon était malade. Peutêtre ne se souciait-il pas d'être employé en sousordre après avoir commandé en chef, trois ans auparavant, une armée de cinquante mille hommes aux Pyrénées ! Toujours est-il qu'il montra peu d'empressement. Il répondit qu'il acceptait en principe, mais que sa santé était délabrée, qu'il désirait passer l'hiver chez lui et qu'il demandait à ne rejoindre qu'au printemps (1).
L'arrêté du 23 vendémiaire fut alors rapporté. Mais, quelques mois plus tard, le 6 germinal an VII (26 mars 1799) un nouvel arrêté du Directoire parvenait à Montech. Pérignon recevait l'ordre impératif de se rendre sans délai au quartier général de Milan.
(1) A. G. Dossier Pérignon.
LE MARÉCHAL PÉRlGNON
La bataille de Novi. — Pérignon est fait prisonnier. — Retour en France. — Entrée au Sénat. — Dévouement au premier Consul.
— Maréchal d'empire. — A Parme etàNaples. — La première Re.stauration. — Zèle royaliste du maréchal. — L'aventure de Toulouse. — Radiation de la liste des maréchaux. — Waterloo.
— Nouvelles laveurs royales. — Mort de Péiignon.
Cette fois, Pérignon ne se fit pas prier pour quitter Montech. Les circonstances devenaient graves, l'Italie était déjà à moitié perdue. Ainsi qu'en septembre 1792, le général retrouva ses anciennes ardeurs combatives. Il partit en avril pour Milan, rejoignit le quartier général au commencement de mai et reçut un commandement sous Moreau.
Ce fut d'abord l'aile droite de l'armée. Il s'agissait delà réorganiser et de l'entraîner (1). Quelques semaines plus tard, Joubert prenait la direction des opérations, et ce jeune général — dont la gloire, croyait-on alors, allait éclipser celle de Bonaparte — réunissait sous ses ordres l'ancienne armée d'Italie et l'armée de Mac Donald, dite armée de Naples, récemment vaincue à la Trebbia.
Le 13 août, le quartier général français s'instal-
(1) Voir, dans les Mémoires du général comte Roguet, la correspondance de Moreau avec Pérignon.
lait à Campo Marone, dans la vallée de la Bormida. Deux divisions étaient confiées à Gouvion Saint- Cyr. Deux autres (Lemoine et Grouchy) étaient placées sous les ordres directs du général Pérignon qui se trouvait ainsi à la tête de vingt mille soldats.
Tandis que Gouvion Saint-Cyr s'établissait fortement à droite, en face de Novi, Pérignon repoussait, le 14 août, les avant-gardes de Bellegarde et s'installait, à gauche, à Pastiirana. Puis, le lendemain^ la grande bataille — que Joubert eût voulu éviter — était engagée par les Austro-Russes. Dès le début de l'action, frappé par une balle perdue, le général en chef tombait, mortellement blessé.
Moreau, que Joubert avait remplacé, se trouvait encore à l'armée. Investi de nouveau du commandement à cette heure difficile, il prit d'habiles dispositions et Gouvion Saint-Cyr put résister pendant la plus grande partie de la journée aux furieuses attaques de l'ennemi. Mais, à cinq heures du soir, voyant sa droite débordée, Moreau dut ordonner la retraite et chargea Pérignon de la couvrir.
L'ancien ambassadeur fit des prodiges de valeur autour de Pasturana pour sauver l'armée d'un désastre. A la tombée de la nuit, il avait reçu huit coups de sabre sur le front et trois sur le bras. Grouchy était également blessé, ainsi que la plupart des généraux servant sous leurs ordres, Lemoine, Charpentier, Partouneaux, Grandjean, Garreau, Richepanse, et le fidèle aide de camp Clauzel. Presque tous furent faits prisonniers. Napoléon a
signalé ce brillant épisode dans ses Commentaires (i) : « Le général Pérignon avec la division Grouchy soutint la retraite ; il était encore à la nuit en avant de Pasturana, contenant tous les efforts de l'ennemi, lorsqu'enfin, entouré de tous côtés et blessé, il fut fait prisonnier ainsi que Grouchy (2). »
Pérignon, dont le nom était fort connu et dont la bravoure avait ému ses adversaires, fut traité avec égards (3). Retenu captif pendant plus d'un an, il ne put pourtant rentrer en France que trois mois après Marengo.
Le premier Consul fit bon accueil à l'intrépide soldat de Figuères et de Novi. Mais le général allait alors entrer dans sa quarante-septième année. En 1800, un chef de quarante-sept ans paraissait presque un vieillard et passait pour ne plus avoir l'activité suffisante pour continuer utilement ses services à l'armée. Très bien disposé pour Pérignon, Bonaparte le proposa pour un siège au Sénat conservateur. Un message consulaire du 26 ventôse an IX (16 mars 1801), disait: « Sénateurs, le premier Consul, en exécution de l'article 16 de la Constitution, vous présente comme candidat le général Péri-
(1) Tome III, p. 501. Edition de l'Imprimerie impériale.
(2) Dans ses Mémoires (III, 45), le général Thiébault bliime très sévèrement la conduite de Péi'ignon et de Grouchy, à Pasturana. Mais la haine du brillant conteur contre Grouchy est connue et son témoignage ne peut, en aucune iaçon, infirmer le jugement délinitif porté par Napoléon sur la bataille de Novi.
(3) On raconte qu'un olficier russe, très lier du succès remporté, demanda au prisonnier si les Français, en acceptant la bataille, pensaient conserver l'Italie. « Cette demande ironique, — dit l'histi rien de Beaumont (Galerie militaire, VI, 98), anime le liéros qui répond avec fermeté et sang-l'roid : Penseriez-vo us, monsieur, nous en avoir chassés ? »
LE MARÉCHAL PERIGNON 227
gnon qui a signé le traité d'alliance conclu le 26 fructidor an IV entre la France et l'Espagne. » C'était donc surtout pour les services rendus comme ambassadeur que Pérignon était le candidat du premier Consul. Pour cette même place de sénateur, le Tribunat présentait Demeuniers et le Corps législatif l'ex-abbé Grégoire (1). Mais la recommandation de Bonaparte devait, naturellement, être prise en très grande considération. Pérignon fut choisi par le Sénat.
Quelques mois plus tard, le nouveau sénateur acceptait une mission diplomatique sur la frontière espagnole (2). Il devait régler, conformément aux bases de l'article VII du traité de Bàle, « tout ce qui était relatif à la rectification des limites des deux États du côté des Pyrénées. » Parti de Paris au mois d'octobre 1801, Pérignon remplit cette ingrate mission à l'entière satisfaction du premier Consul. Peu après, il devenait président du collège électoral de la Haute-Garonne et une disposition du 5 vendémiaire an XII (27 septembre 1803), lui conférait la « sénatorerie » de Bordeaux (3).
(1) Demeuniers avait présidé la Constituante en 1789 et le Tribunat en l'an VIII. Le célèbre Grégoire était alors député du Loir et-Cher. Tous deux entrèrent au Sénat en nivôse an VUl.
(2) Arrêté du 24 fructidor an X (10 septembre 1801).
(3) Le sénatus-consulte du 22 nivôse an XI (11 janvier 1803) avait créé une sénatorerie par arrondissement de cour ; cliaque sénatorerie était dotée d'une maison et d'un revenu de vingt à vingt-cinq mille francs. En 1811, pour tout l'Empire, — de Rome à la Haye — trente-quatre sénatoreries seulement existaient. Elles étaient donc fort recherchées.
PERIGNON
Sa reconnaissance et son dévouement pour Bonaparte étaient alors très grands. En présentant au premier Consul, le 5 mai 1804, une députation du collège électoral qu'il présidait, il terminait ainsi sa harangue : « 0 Napoléon ! Lorsque le monde reste dans le silence et l'admiration en présence de votre renommée, les trente-cinq millions de Français pourraient-ils ne pas consacrer cette si grande prédilection dont le ciel les a favorisés, en vous plaçant à leur tête! Qu'ils vous portent sur le pavois, entouré de tous les attributs dignes d'eux et de vous ; qu'en même temps toute votre famille y soit portée par un pacte héréditaire indissoluble, et que la postérité soit ainsi forcée de reconnaître que la génération présente sut tester glorieusement et utilement en faveur des générations futures... (1) »
Ce discours ne précéda que de quelques jours la proclamation de l'Empire et la création des maréchaux. Par décret du 29 floréal (18 mai), le nouveau souverain conférait la suprême dignité militaire à quelques-uns de ses compagnons de gloire. Il nommait maréchaux d'Empire Berthier, Murât, Moncey, Jourdan, Masséna, Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davout, Bessières. Le décret du 29 floréal ajoutait dans un deuxième paragraphe : « le titre de maréchal d'Empire est donné aux sénateurs Kellermann, Lefebvre, Pérignon et Serrurier qui ont commandé en chef. »
Nous verrons plus loin que cette création de deux catégories de maréchaux servit de prétexte, en
(1) Discours du 16 floréal an XII (5 mai 1804).
1814, à une réclamation politique. En 1804, elle sembla toute naturelle. Les maréchaux sénateurs, comme les autres, parurent dans le cortège impérial au couronnement de Napoléon. Ils figurent dans le célèbre tableau de David. Kellermann et Pérignon eurent même l'honneur, à la cérémonie de Notre-Dame, de porter chacun un des « Attributs » du jeune empereur, le Globe et le Glaive.
La faveur de Pérignon devait, du reste, continuer pendant tout l'Empire. Grand officier de la Légion d'honneur, puis grand Aigle le 13 pluviôse an XIII (1" février 1805), le maréchal demanda et obtint en 1806 le poste important de gouverneur de Parme et de Plaisance avec cent mille francs d'appointements. Au dire du général Lamarque, il eut, à Parme, des difficultés d'ordre administratif avec le préfet. Aussi accueillit-il avec satisfaction, en 1808, sa désignation pour Naples, en remplacement du maréchal Jourdan (1) . Il venait de recevoir le titre de comte de l'Empire et deux dotations de 20, 000 francs chacune, sur les domaines réservés de Westphalie et de Hanovre. •
Voici comment l'empereur, alors de passage à Tarbes, — le 23 juillet 1808, — annonçait au maréchal sa nomination (2) : « Mon cousin, le secrétaire d'État vous envoie le décret par lequel je vous ai
(1) Jourdan quitta Naples avec regret pour suivre Joseph en Espagne. Une de ses filles avait ("'pousé un noble napolitain, le prince de Lupérano.
(2) A. G. Dossier Pérignon.
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nommé gouverneur de Naples et commandant de mon armée dans ce royaume. Il est indispensable que vous soyez rendu à Naples le 5 août, ou plus tôt s'il est possible. Le maréchal Jourdan ayant été appelé à Madrid, vous recevrez le commandement de lui s'il est encore à Naples ou du plus ancien général de division auquel il l'aura laissé. La proclamation du grand-duc de Berg doit avoir été faite. Il ne pourra se rendre à Naples que d'ici quinze ou vingt jours. Il est donc nécessaire que d'ici à ce temps vous preniez toutes les mesures convenables pour le bien du royaume et de mon armée. Je m'en fie entièrement à votre zèle pour mon service. Vous trouverez à votre arrivée à Naples des lettres-patentes du Roi qui vous confèrent le titre de son lieutenant général, afin que vous puissiez pourvoir à tous les besoins du royaume, »
Pérignon se plut beaucoup à Naples. Avec un roi comme Murât, ses fonctions étaient d'ailleurs plus honorifiques qu'absorbantes. Une grande intimité s'établit entre le gouverneur et la famille royale. Très admirateur de la belle Caroline, il fut de toutes les fêtes, de toutes les excursions à Sorrente, de toutes les ascensions au Vésuve (1)1 Le général Maximilien Lamarque, qui se trouvait également à Naples, a écrit de lui : « Il était fort aimé pour sa gaîté et ses dehors de bonhomie que voilait tout juste assez sa malice gasconne (2). »
(1) Corr. du baron de Durant, ministre de France. (A. E., Naples.) Pérignon vint en France en 18U pour quatre mois, et pour
trois mois en 1813.
(2) Souvenirs, II, chap. m. — Cette malice du général Pérignon
Cependant, à la fin de 1813, lorsque Joachim eut abandonné la Grande Armée après Leipzig-, la position des Français devint très difficile à Naples. Le roi était rentré dans ses États bien décidé à traiter avec l'Autriche pour conserver sa couronne. Le 1" janvier 1814, le général de Neipperg, plus tard si fameux, arrivait pour négocier une alliance. La défection définitive se préparait.
Le maréchal s^attendait donc à partir. Le baron de Durant écrivait dès le 6 janvier 1814 : « Le roi avait promis à M. le maréchal Pérignon qu'il le préviendrait lui-même de l'heure de la signature du traité. M. le maréchal vient de dîner à la cour et la reine n'a pas manqué de lui dire, assez légèrement, que c'était sans doute pour la dernière fois. Il est neuf heures du soir. Le roi n^a rien annoncé au maréchal. » D'autre part, Mme Cavaignac (1) rapporte ainsi les impressions de Pérignon sur sa dernière entrevue royale : « Le maréchal m'a raconté que, l'alHance de Joachim avec la coalition devenant certaine sans être officiellement déclarée, il s'était rendu au Palais, voulant voir le roi et le voir seul. Mme Murât se trouva pourtant près de son mari et
était légendaire, mais lui faisait des ennemis. Mme Cavaignac (mère d'Eugène et de Godelroy), dont le mari était ministre du roi Joachim, raconte ceci à propos du gouverneur de Naples : « Une admirable cicatrice qui partageait son crâne chauve et descendait jusqu'au sourcil m'avait échauffée pour lui et j'y voyais toute une épopée. C'était une bonne fortune pour un militaire; mais il aurait fallu en rester là. On vantait son savoir-faire, sa finesse ; à la bonne heure : aussi n'y avait-il rien en lui qui inspirât le respect ou la confiance. Quand il voulait faire l'homme de cour, il était ennuyeux et ridicule. » (Mémoires d'une Inconnue, 261. Pion, 1894.)
(1) Mémoires cV une Inconnue, p. 262.
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ne le quitta pas. Le maréchal, après s'être vivement et chaudement adressé à Murât qui répondait à peine, se tourna vers la reine : « Et vous, madame, vous sœur de l'Empereur, si ce fatal traité doit se conclure^ bien malgré vous je n'en doute pas, sans doute vous partirez avec l'armée française ; sans doute la sœur de Napoléon ne restera pas ici au milieu de ses ennemis et protestera par son départ contre toute alliance avec eux, si elle n'a pu l'empêcher. » A quoi elle répondit seulement en souriant et en s'inclinant devant son mari : « Monsieur le maréchal, vous ne l'ignorez pas, le devoir d'une femme est dans l'obéissance » ; puis fit comprendre, en persistant sur ce ton léger, que la conversation avait assez duré. Le maréchal dut se retirer. »
Joachim ne se décida que le dl janvier à accepter les propositions de Neipperg. Immédiatement, tous les Français ayant des situations officielles achevèrent leurs préparatifs de départ. Le maréchal et le baron de Durant franchirent la frontière le 25 janvier et eurent pour compagne de route la célèbre Mme Récamier qui était venue passer l'hiver près de son amie la Reine Caroline (1).
Pérignon avait alors soixante ans et depuis Novi, I
en 1799, c'est-à-dire depuis quinze ans, il était éloigné des armées actives. L'Empereur ne lui confia aucune mission militaire. Rentré avec les siens à Montech, le maréchal y passa tout l'hiver. Il n'arriva
(1) Cr. Mémorial de Noitvixs, IIJ, et Madame Récamier et ses amis, par M. HuRnioï, I, 320.
LE MARÉCHAL PËRIGNON 233
k Paris qu'après la bataille du 30 mars et même après la séance du Sénat du 2 avril que présidait Barthélémy, l'ancien Directeur, devenu comte et sénateur de l'Empire. C'est dans cette séance si tristement fameuse que fut votée la déchéance de Napoléon vaincu .
Quoique n'ayant pris aucune part aux événements, Pérignon ne crut pas pouvoir refuser son approbation aux actes de ses collègues du Sénat. 11 eut même la faiblesse, le 15 avril, d'autoriser Kellermann à écrire en son nom au comte d'Artois, lieutenant général du Royaume.
Voici pourquoi. Le vieux maréchal Kellermann, — duc de Valmy, Grand Aigle, membre du grand conseil de la Légion d'honneur, pourvu de la sénatorerie de Colmar — avait été comblé par l'Empereur. Mais, en 1804, nous l'avons dit, il n'avait obtenu que le titre àe maréchal d'Empire, ainsi que Lefebvre, Pérignon et Sérurier. Sur VA Imanach impérial, les quatre maréchaux sénateurs figuraient donc, depuis dix ans, dans une catégorie spéciale, à la suite des autres maréchaux, même de ceux qui avaient été créés depuis 1804. Cette situation d'almanach n'impliquait d'ailleurs aucune infériorité. Les maréchaux sénateurs, dans les cérémonies officielles de l'Empire, comme au couronnement, avaient toujours eu le même rang que leurs collègues.
Or, Kellermann, qui se posait volontiers en doyen des généraux français, avait, pendant dix ans, réclamé sans succès contre son rang d'inscription sur VAlmanach ! L'avènement prochain d'un roi de France paraissait une occasion favorable pour
présenter une nouvelle requête. Le duc de Valmy était né en 1735 et entrait dans sa quatre-vingtième année. Il avait commencé à servir en 1732, avait été fait chevalier de Saint-Louis au moment de la guerre de Sept ans et maréchal de camp en 1788. Il pouvait donc se targuer des services qu'il avait rendus à la monarchie légitime, et sut les mettre en vedette. « Monseigneur, — écrivit-il au comte d'Artois, — je viens, au nom de mes collègues, maréchaux sénateurs, et au mien, comme doyen des maréchaux de France, réclamer auprès de Votre Altesse Royale contre l'ordre dans lequel on nous a placés par rapport aux autres maréciiaux. Nous quatre, maréchaux sénateurs, Kellermami, Lefebvre, Périynon et Srrurier, avons été nommés des premiers et avant tous les autres, sans doute à cause de l'ancienneté de nos services et de nos grades de généraux en chef ou de division. Les autres maréchaux, même le général Berthier, n'ont été nommés qu'après. Nous prions Votre Altesse Royale, lieutenant général du Royaume, d'avoir la bonté de nous faire établir dans l'ordre dans lequel nous devons être placés et qui doit précéder MM. les maréchaux nommés depuis ces sénateurs... »
La demande du vieux soldat n'avait aucune raison d'être ; le décret du 29 floréal an XII était parfaitement clair et le comte d'Artois ne put que répondre qu'il soumettrait la réclamation au roi (1). Mais le fait même de s'adresser ainsi au lieutenant général du royaume impliquait un blâme pour les
(1) Lettre du 17 avril 1814.
procédés de l'Empereur. Les maréchaux sénateurs furent donc, à partir de ce moment, parfaitement accueillis. Tous quatre, en juin 1814, furent nommés pairs de France (1).
Pérignon obtint plus encore. Grand Aigle de la Légion d'honneur, il avait été créé, le 31 mai, chevalier de Saint-Louis. En même temps qu'il lui conférait la pairie, le gouvernement royal lui confiait la présidence de la « commission chargée de vérifier les titres des anciens officiers de l'armée des émigrés ». Singulière fonction, particulièrement délicate à remplir pour l'ancien rival du duc d'Havre I En outre, l'ancien ambassadeur devenait « commissaire du roi » dans la première division militaire, qui comprenait Paris (2).
Le maréchal fut grandement flatté de recevoir toutes ces faveurs. Avant la Révolution, il avait quitté l'armée royale parce que, n'appartenant pas à la noblesse de cour, il ne pouvait dépasser le grade de capitaine. Il avait très loyalement et sincèrement servi la République, avait été général en chef de la Convention et ambassadeur du Directoire. Puis, il avait, non moins sincèrement, suivi la fortune de Bonaparte. Et maintenant, malgré ce passé, la monarchie lui faisait les plus grandes avances, lui don-
(1) Au retoui^ de l'île d'Elbe. Kellermami, Lefcbvre et Serrurier offrirent leurs services à Napoléon. Ils escortèrent l'empereur à l'assemblée du Champ de Mai.
(2) La 1''° division territoriale était alors formée des départements de Seine, Seine-et-Oise, Aisne, Seine-et-Marne, Oise, Loiret, Eure-et-Loir.
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nait des missions de confiance, semblait le considérer comme un de ses plus zélés défenseurs
Il se rallia donc complètement au nouvel état de choses et se crut sincèrement royaliste. Pour lui comme pour beaucoup de généraux âgés ou fatigués, la Restauration représentait d'ailleurs le port après la tempête. Le gouvernement qui s'établissait pouvait paraître définitif, l'ère révolutionnaire semblait close à jamais. Peut-être aussi, oubliant les gages qu'il avait donnés à cette Révolution que venait de vaincre l'Europe coalisée, Pérignon se souvint-il surtout que sa famille avait autrefois reçu quelques parchemins d'un des prédécesseurs du nouveau roi? Ce curieux état d'âme fut, on le sait, partagé par beaucoup d'officiers du même petit milieu provincial. En juin 1814, le maréchal d'empire ne sut pas se rappeler que c'était grâce à la Révolution qu'il avait pu arriver aux honneurs et les vingt-cinq ans écoulés depuis 1789 sortirent un peu vite de sa mémoire obscurcie...
Quelques années plus tard, un des collègues du pair de France Pérignon, racontant sa vie dans une oraison funèbre, expliquait ainsi ce ralliement à la monarchie, si brusquement manifesté : « Il arriva en France à l'heureux moment de la Restauration. Ayant toujours conservé dans son cœur des sentiments de respect et d'affection pour l'ancienne dynastie, il saisit avec joie Voccasion de les développer et embrassa avec joie la cause de la légitimité. » Ces paroles furent prononcées le 20 février 1819 par le comte Ricard, un des divisionnaires de Marmont en 1814, qui, comme son chef, avait abandonné
Napoléon le lendemain de la bataille de Paris.
Ce qui est certain, c'est que les sentiments de Périg-non pour l'ancienne dynastie, sentiments qu'il avait si jalousement cachés depuis 1792, prirent rapidement un très grand développement, et qu'en 1815 le maréchal resta fidèle à ses nouvelles opinions royalistes.
Au moment de la rentrée de l'Empereur, en mars 1815, il était en villégiature à Montech. M. de Vitrolles, envoyé en mission par Louis XVIII, arriva à Toulouse avec l'espoir d'établir un gouvernement central du midi, de grouper les départements restés fidèles à la cause royale et de pousser l'armée à la résistance. Vitrolles pensa que le nom de Pérignon, resté très populaire dans toute la région toulousaine, pourrait lui être fort utile. Il dépêcha donc à Montech le chevalier de La Salle, aide de camp du comte d'Artois.
Le vieux maréchal se laissa ramener par La Salle. Pendant qu'à Bordeaux la courageuse duchesse d'Angoulême tentait l'impossible pour maintenir la garnison et était cependant forcée de s'embarquer le 2 avril, Vitrolles joua à Toulouse, transformée en capitale, le rôle d'un proconsul, organisa un « cabinet », ^onda. un Moniteur (l) . Pérignon prit le commandement de la division territoriale et reçut même le portefeuille de la guerre dans ce singulier gouvernement du Midi.
L'actiou tentée par M. de Vitrolles échoua d'ailleurs misérablement et Pérignon, « dont la gloire
(1) Mémoires de Vitrolles, II, 395, et 1815, par M. H. Houssaye, livre III.
était oubliée autant que l'intelligence était affaiblie (1) », n'eut ni influence, ni activité. Dès le 4 avril, le général Delaborde dispersait facilement les rares partisans de Louis XVIII, proclamait l'Empire à Toulouse et s'emparait de la personne du pseudo-proconsul (2). Quant à Pérignon, il put d'abord se retirer à Montech, sans être inquiété.
Aussitôt qu'il avait appris les événements de Toulouse, le ministre de la guerre de Napoléon, Davout, avait mis d'urgence en route le général Solignac, porteur d'ordres impératifs datés du 8 avril. Pérignon « devait partir sur-le-champ, en poste, pour se rendre à Paris » ainsi que les autres chefs compromis (3). L'inexécution de cet ordre devait être regardée comme une désobéissance militaire. Elle eût mis les généraux « dans le cas d'être traités et poursuivis comme traîtres et provocateurs à la guerre civile ».
Deux jours plus tard, — le 10 avril — Napoléon, que la conduite de Pérignon avait vivement affecté, donnait l'ordre à Davout de rayer l'ancien ambassadeur de la liste des maréchaux, ainsi que Kellermann qui avait voté la déchéance, Augereau dont la conduite en 1814 ne pouvait être pardonnée, Berthier, Marmont et Victor qui avaient suivi le roi à
(1) 1813, par M. H. Hocssaye.
(2) Par lettre du 9 avril, le ministre de la guerre félicita Delaborde de son succès. «L'arrestation de Vitrolles est d'une grande importance. 11 faut le mettre au plus rigoureux secret. » (Corr. du marécluil Davout, n° 1556.)
Vitrolles fut remis au général Cliartrand le 10 avril et conduit au donjon de Vincennes. Jl y resta jusqu'au 20 juin.
(3) Davout à l'empereur et roi. Lettre du 8 avi-il.
l'étranger (J ) . Très bienveillant malgré tout pour ses anciens compagnons de gloire, l'Empereur autorisait Pérignon à demeurer à la campagne et ajoutait : « Vous me préparerez un travail pour accorder une pension en forme de retraite à ceux des maréchaux qui n'ont pas de fortune. Vous me direz ce qu'ils ont et ce qu'ils tiennent du domaine extraordinaire. » Pérignon put donc rester chez lui et le maréchal Davout plaida généreusement la cause de son collègue auprès de l'Empereur : « J'ai fait connaître à M. le maréchal Pérignon qu'il restait rayé de la liste des maréchaux. Je joins la réponse que j'ai reçue de lui aux demandes que je lui ai faites sur l'état de sa fortune... Je dois ajouter. Sire, à cet exposé, que les différents rapports du général Maurice Mathieu (2) atténuent les faits reprochés au maréchal Pérignon et méritent toute l'indulgence de V. M. Je la prie de se rappeler la conduite qu'il a tenue lors de l'assemblée illégale de quelques sénateurs. Le maréchal est beau-père du général Lanusse (3). Je prie V. M. de me faire connaître ses intentions sur le traitement de retraite qu'Elle voudra lui accorder (4) . »
(1) La l'adiation de Kellermann ne l'ut pas maintenue. — Nous avons dtgà dit qu'il assista à la cérémonie du Champ de Mai.
(2) Mathieu avait été nommé commandant militaire de la 10" division militaire (Toulouse), en remplacement de Delaborde, et était arrivé à son poste le 10 avril.
(3) Le général baron Lanusse, grand maréchal du palais du roi Joachim, avait épousé la fille aînée du maréchal, « Pérignonnette ». Très d('voué à l'Empire, il était resté en disponibilité pendant la première Restauration et venait de recevoir le commandement de la 3'^ division, à Metz (1768-1847).
(4) Corr. du maréchal Davoul, IV, 1632. — 27 avril 1813.
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Deux mois plus tard, l'Empereur est vaincu à Waterloo. Le 20 juin, le duc d'Otrante escompte déjà une nouvelle restauration royale, cherche des alliés pour s'emparer du pouvoir et ouvre à M. de Vitrolles les portes de la prison de Vincennes. Après avoir d'abord attendu les événements à Montech, Pérignon se décide à quitter sa retraite au commencement de juillet, arrive à Paris le même jour que Louis XVIII et offre de nouveau ses services.
Il est, naturellement, mieux accueilli encore qu'en 1814, puisqu'il a donné, à Toulouse, des preuves de son dévouement, puisqu'il a été rayé par Napoléon de la liste des maréchaux. « Je suis bien aise de vous voir, lui dit Louis XVIII, j'ai saisi la première occasion de vous rapprocher de moi, je vous ai nommé gouverneur de Paris (1). » Réintégré immédiatement dans toutes ses fonctions, et très en faveur à la cour, Pérignon échange peu après son titre comtal, qu'il doit à l'Empire, contre un marquisat authentique. Pair de France, il a la fâcheuse faiblesse de voter la mort de son ancien collègue, le glorieux prince de la Moskowa (2). Enfin, le 3 mai 1816 il est fait commandeur de Saint- Louis.
Mais ce n'est plus alors qu'un vieillard sans lucidité et sans énergie qui ne peut jouir longtemps de
(1) Discours du comte Ricard à la Chambre des pairs, déjà cité.
(2) Marmont, Victor et Kellermann. rayés comme Pérignon en avril 1815, votèrent aussi la mort de Ney.
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ce retour de fortune. Ses forces déclinent rapidement. Il s'éteint le 25 décembre 1818 à Paris.
Trois jours plus tard, au cimetière du Père-Lachaise, de grands honneurs étaient rendus à la dépouille du maréchal. Le général Joseph Lagrange prononçait l'éloge funèbre au nom du gouvernement royal.
Lagrange avait débuté en 1794 au deuxième bataillon des volontaires du Gers. Il avait admiré sur les champs de bataille l'admirable soldat de la Montagne Noire et de Figuères et était resté son ami. Il sut rappeler dans un éloquent discours la valeur du maréchal, sa brillante conduite aux Pyrénées-Orientales et à Novi, la générosité de ses sentiments, la sûreté de ses relations, le dévouement dont il avait fait preuve dans les diverses fonctions remplies ; juge de paix, député, chef d'armée, ambassadeur, gouverneur de Parme et de Naples, sénateur et pair de France.
Tous ces éloges restent vrais. Le maréchal Pérignon s'est montré constamment un homme de valeur, aimant son pays et le servant utilement, ayant même des heures de gloire. Il faut donc juger avec indulgence certaines faiblesses de caractère dont il a fait preuve dans les derniers temps de sa vie. Sa campagne aux Pyrénées, qui constitue une des pages les plus brillantes des guerres soutenues parla Convention et la signature du traité de Saint-Ildefonse, qui fut un grand succès pour la politique du Directoire, empêcheront son nom d'être oublié.