‹ Soldats ambassadeurs sous le Directoire, an IV-an VIII (volume 2)Chapitre 6 sur 34 · L AMIRAL TRUGUET · texte numérisé non relu

L AMIRAL TRUGUET

D'après un tableau appartenant à M. Franck Rousselot.

Photographie Attinger, A Neuoliifel (Suisse).

Remaniement du ministère, le 16 juillet 1797. — Causes de la disgrâce de Truguet. — Nomination à Madrid. — Esquisse biographique. — Services militaires et civils. — Au ministère de la marine. — Portraits de l'amiral. — Relations antérieures avec Godoï. — L'ex-ciianoine Perrochel.

Dans la soirée du 28 messidor an V (16 juillet 1797), les cinq membres du Directoire exécutif de la République française étaient réunis au palais du Luxembourg en séance extraordinaire. La Révellière présidait. Il s'agissait de discuter d'importants changements dans le personnel des ministères pour donner satisfaction à la majorité des conseils, dont l'orientation venait d'être modifiée par les élections du printemps.

La discussion fut longue et confuse. A l'unanimité, les Directeurs décidèrent d'abord que le ministre des Relations extérieures, Delacroix, et le

ministre de la marine, l'amiral Truguet, ne pouvaient continuer à garder leurs portefeuilles. Leurs remplaçants, — Talleyrand et l'amiral Pléville Le Péley — furent immédiatement choisis. En outre, trois autres ministres, Pétiet, Cochon et Bénézech cédèrent leurs places à Hoche (lui-même remplacé aussitôt par Schérer) à Lenoir-Laroche et à François de Neuf château.

La disgrâce de l'amiral Truguet était imprévue. Depuis deux ans, il avait rendu de grands services à la marine et sa valeur technique n'était pas en cause. De plus, très avancé d'opinions, il partageait alors assez complètement les vues de la majorité des Directeurs, c'est-à-dire de La Révellière nommé récemment président, de Rewbell et de Barras. Avec tous trois, il avait eu d'excellentes relations personnelles, surtout avec Barras, Provençal comme lui d'origine et qu'il avait rencontré dès son enfance. Seul parmi les directeurs, Garnot avait jusque-là montré une certaine animosité contre l'amiral. II lui reprochait depuis longtemps ses « tendances au jacobinisme (1) » et l'accusait « de fatiguer le gouvernement par son peu d'égards, sa causticité et son indocilité (2) ».

La nomination de Pléville-Le Peley pouvait donc paraître une concession faite à la minorité du Directoire. Mais l'ensemble du remaniement ministériel est ainsi expliqué par Barras : « D'où vint cette

(1) Mémoires sur Carnot, par son fils, II, 114.

(2) HIst. du Directoire constitutionnel jusqu'au 30 prairial, par Cabnot-Feulin.s, cil. v.

inspiration du changement de ministère? Ah, je n'hésite pas à le reconnaître, elle nous vint, peutêtre, de celle qui nous poussait à faire Talleyrand ministre. Et comment Talleyrand pouvait-il être ministre par le changement d'un seul et sans un mouvement qui eût l'air, au moins, d'être dicté par une vue générale? » La Révellière semble aussi avoir plus tard regretté son vote du 16juiUet. « Truguet et Delacroix, — dit-il, — étaient vraiment amis de la liberté et malgré la présomption et l'entêtement du premier et la lourde pédanterie du second, ce n'était pas le moment de leur donner" des successeurs (1). »

Absolument surpris par sa disgrâce, Truguet la considéra comme tout à fait momentanée. Il se crut sacrifié pour plaire aux Conseils, espéra tout de suite une compensation prochaine, garda avec La Révellière et Barras de bons rapports personnels et, naturellement, applaudit de grand cœur à la « Journée » du 18 fructidor faite contre ceux qu'il regardait comme ses ennemis. Aussitôt les résultats connus, l'ancien ministre de la marine crut le moment venu d'offrir ses services aux vainqueurs, avec insistance. Il écrivit officiellement au président, La Révellière, et, dans une lettre datée du 24 fructidor, adressée à Barras, crut devoir ouvrir son cœur. « J'ai reçu avec la fierté d'un républicain une destitution provoquée et obtenue par des contre-révolutionnaires. La majorité du Directoire dut peut-être

(1) Mémoires de La Révellière, II, 111.

céder pour mieux couvrir ses grands desseins. J'ai soutenu également avec quelque caractère mille persécutions, mille outrages, dont mon patriotisme et ma fidélité aux principes étaient les motifs. Aujourd'hui les républicains triomphent, le Directoire n'a plus d'entraves, les conjurés sont abattus et leurs victimes doivent être réintégrées avec éclat. Déjà plusieurs jours sont écoulés depuis le 18 fructidor et (Miarles Lacroix et Truguet sont encore sous les coups que leur ont portés les contre-révolutionnaires. Je n'ai point vu mon ancien collègue et j'ignore ce qu'il en pense. Mais il aies mêmes droits que moi à une réparation prompte. Elle cesserait d'être digne du Directoire et de nous si elle faisait soupçonner des intrigues qui ne peuvent exister, si elle retardait à la veille du danger (1)... »

Malgré son vote du 16 juillet, Barras était resté assez bien disposé pour l'amiral. Il l'eût volontiers rappelé au ministère après le 18 fructidor, bien qu'aucun prétexte ne pût alors être invoqué pour remercier le vieux Plé ville Le Peley (2), nommé depuis six semaines. Mais Rewbell refusa énergi-

(1) Lettre citL'e dans les Mémoires de Bauras. 111, 34.

En quittant le ministère, Truguet s'était installé rue de la Villel'Evéquc.

(2) Plévillc Le Peley était né en 1726 àGranville. Engage comme mousse en 1738, il avait d'abord navigué pendant de longues années sur un corsaire de Granville. Entré dans la marine royale, il avait fait la guerre d'Amérique et avait été nommé capitaine de vaisseau en 1780, puis contre-amiral dès le début de la Révolution. Excellent homme, administrateur d'une probité légendaire, Plévillc Le Peley resta neuf mois ministre et reçut ensuite le giadc de vice-amiral. Bonaparte le lit sénateur et grand officier. Plé ville mourut à la fin de 180b dans sa quatre-vingtième année.

quement, disant que « ce serait reculer que de reprendre l'ancien ministre et qu'un gouvernement ne peut jamais reculer sans s'exposer à la mort (1) » . La majorité des Directeurs estimait cependant qu'une compensation devait être offerte à Truguet qui avait, pendant dix-huit mois, donné des preuves de valeur et d'énergie.

Le rappel de Pérignon, décidé le 8 oclobre (17 vendémiaire), fournit l'occasion cherchée. L'ambassade de Madrid était un poste important où les qualités de l'amiral semblaient pouvoir trouver leur emploi. Sur la proposition de Merlin de Douai et de Barras, et sans que Talleyrand ait été consulté, la mission de représenter la République en Espagne fut proposée à Truguet et acceptée immédiatement. L'arrêté de nomination (2) fut signé dans la soirée du 17 octobre (26 vendémiaire an VI).

Les services militaires du nouvel ambassadeur étaient particulièrement brillants et justifiaient la grande notoriété qui l'avait fait appeler au pouvoir

Né à Toulon le 10 janvier 1752, Laurent-Jea.n- François Truguet appartenait à une famille de marins d'origine suédoise, établie depuis le commencement du dix-septième siècle en Provence. Son père avait été chevalier de Saint-Louis, capitaine de vaisseau après une blessure reçue à l'attaque

(1) Barras, III, 157.

2uO TKUGUET

de Port-Mahon en 1756, puis enfin chef d^escadre et major général à Toulon.

L^enfance de Laurent s'était passée dans le grand port militaire de la Méditerranée (1). A treize ans, en 1765, il entrait dans la marine royale comme garde à la compagnie du port de Toulon, faisait ensuite plusieurs campagnes qui lui valaient le grade d'enseigne en 1788 et partait pour l'Amérique dès le début de la lutte soutenue contre l'Angleterre. Aide de camp du comte d'Estaing (2), le jeune officier se conduisait, à terre, en vaillant soldat, sauvait la vie de son chef à l'assaut de Savannah et recevait la croix de Saint-Louis en 1780, à vingt-huit ans.

Après ces heureux débuts, la carrière de Laurent Truguet avait suivi un cours régulier. Rentré en France en 1783, il était reparti l'année suivante pour l'Orient et avait brillamment exercé le comman-

(1) Le clicf d'escadre Tiuguet, décédû en 1788, laissa trois enfants : une fillo. mariée en 1767 au lieutenant de vaisseau de Martineng, et deux fils, Laurent et Augustin. Ce dernier mourut capitaine de vaisseau aux Antilles, en 179.3.

Un descendant de la sœur de l'amiral, M. J. de Martineng, a publié en 1899, dans le Bulletin de l'Académie du Var, une petite notice biographique sur son grand-oncle très intéressante et documentée, qui m'a été fort utile.

M. J. de Martineng a bien voulu, en outre, me communi(juer, sur sa famille, de précieux renseignements.

Quant aux papiers politiques de l'amiral, ils appartiennent aujourd'hui à l'exécuteur testamentaire de son fils, M. Franck Roussclot, qui réside à Bcvcix, en Suisse. Grâce à l'e.xtrème obligeance de M. Rousselot, j'ai pu prendre connaissance d'un grand nombre de pièces et lettres inédites. Je lui adresse ici, — ainsi qu'à M. de Martineng, — mon cordial remerciement.

(2) Voir le récit de la croisière du comte d'Estaing dans le beau livre du vicomte de Noailles, récemment paru -.Marins et soldats frauçaif, en A)iiérique. '. '. .

dément du Tarleton, brick mis à la disposition de l'ambassadeur de France à Gonstantinople, M. de Choiseul-Gouffîer (1). Resté dans les eaux turques de 1784 à 1788, tour à tour instructeur des marins ottomans, ingénieur liydrograplie dans l'archipel ou chargé de mission commerciale en Egypte, Truguet s'était révélé marin de grande envergure et organisateur ingénieux.

En 1788, il est nommé capitaine de frégate et se rend en Angleterre. Revenu à Paris dès les premières journées de la Révolution, il se montre très partisan des idées nouvelles, devient capitaine de vaisseau en janvier 1792, puis contre-amiral à la date du 1" juillet de cette même année. On lui confie la mission do réorganiser dans la Méditerranée les forces maritimes françaises.

Au moment où le nouveau promu va quitter Paris pour rejoindre son poste, la monarchie disparaît après les événements du 10 août. Avant de partir, le 19 août, lamiral se présente à la barre de l'Assemblée et renouvelle le serment déjà prêté de « maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir pour la défense de la Patrie (2) ». Le lendemain, il se met en route pour Toulon et arbore son pavillon sur le Tonnant le 30 août.

Devenu chef d'escadre, Truguet peut enfin donner sa mesure. D'idées un peu exaltées mais d'une activité dévorante, il réorganise rapidement les forces qui lui sont confiées, reprend Nice et Oneille, envoie une de ses divisions à Naples, sous Latouche-

(1) Pour ce personnage, voir Aubert-Dub.wet, IV.

(2) Galerie de Babié et Beaumo.vt, VI.

252 TRUGUEt

Tréville (1). Pendant une escale en Corse, nécessitée par un de ces mouvements, il a même l'occasion, à Ajaccio, d'apaiser une sanglante révolte suscitée par les intrigues de Paoli. On raconte qu'il dînait ce soir-là chez les Bonaparte. Le jeune Napoléon devait faire partie de l'expédition de Sardaigne avec un bataillon de volontaires corses. Ce fut sous les ordres de Truguet que le futur empereur reçut le baptême du feu. (Janvier-février 1793.)

Les opérations en Sardaigne n'ayant pas réussi, le ministre Monge fit appeler à Paris le commandant de l'escadre, pour expliquer les causes de son échec. Arrivé au commencement de mai, l'amiral se justifia facilement. Il allait repartir pour Toulon, lorsque les événements du 31 mai et des jours suivants amenèrent la proscription des Girondins. Compromis par ses anciennes relations avec plusieurs députés proscrits, Truguet fut alors privé de son commandement et dut rester inactif à Paris. Quelques semaines plus tard, au milieu d'août, il était même destitué, et incarcéré aux premiers jours de septembre.

Cette incarcération, que l'amiral avait en partie provoquée par la publication d'un mémoire où il blâmait avec acrimonie les procédés employés pour la marine (2), fut, en somme, l'une des causes de sa fortune politique. Considéré comme une victime de Robespierre, le prisonnier recouvrait sa liberté aussitôt après thermidor et obtenait sans difficulté sa

(1) Voir Canclaux, I.

(2) Ce mémoire, adressé au Comité de salut public le 22 juillet 1793, avait paru dans la Gazette nationale.

réintégration dans les cadres. Le 26 mai 1795, il devenait vice-amiral, se liait avec les personnages les plus influents de la Convention et recevait, au moment de la constitution du Directoire, le portefeuille de la Marine.

Au ministère, Truguet s'était montré, comme à la tète des escadres, actif et entreprenant. Très travailleur quoique un peu brouillon, très patriote à la mode de l'an II, il avait réussi à rétablir la discipline, avait créé des unités régimentaires d'artillerie et avait organisé au point de vue technique l'expédition que le général Hoche devait conduire en Angleterre.

Autorisé par le Directoire à correspondre directement avec les ministres des puissances alliées à la République, — Espagne et Hollande, — le ministre de la marine française avait profité de cette latitude pour tenter d'imposer ses vues particulières à Madrid et à la Haye. Il avait gagné ainsi, dans les deux pays voisins, une très grande notoriété dont certains de ses collègues s'étaient montrés jaloux. Ses allures autoritaires et cassantes lui avaient d'ailleurs valu, dans les milieux politiques parisiens, de très grosses inimitiés. L'opinion de Carnot-Feulins, — que nous avons rapportée, — sur « la causticité et l'indocilité » de l'amiral était parfaitement justifiée. En outre, on reprochait à Truguet, — bien qu'il fût, au fond, très jacobin, — les anciennes relations qu'il avait eues autrefois, en 1788 et 1789, avecla famille du duc d'Orléans. Déjà,

en brumaire an IV, avant d'entrer au ministère, il avait dû, pour ce fait, comparaître devant une commission épuratoire dont la composition avait été fixée par le Comité de salut public. Bien qu'ayant victorieusement répondu alors à ses accusateurs (1), il avait gardé une certaine réputation à'orléanisme. Les modérés, par contre, lui faisaient un crime de ses opinions trop ardentes. Il avait donc été combattu dans les deux camps pendant tout son ministère.

Voici comment le jugeait le haineux Mallet du Pan au moment de la constitution du Directoire : « Truguet... le plus capable des six ministres. Homme d'esprit intrigant, versé dans les affaires de son département, passait, non sans raison, pour une créature du duc d'Orléans (2). » Et le même Mallet du Pan, dénigrateur systématique de tous les hommes au pouvoir, ajoutait quelques mois plus tard : « De l'esprit, du jargon, nul talent réel. Intrigant, inconstant, sans principes; ayant tour à tour embrassé tous les partis ; plein d'ambition, sera royaliste au moment où il sera sûr et utile pour lui de l'être... (3). »

Le directeur La Révellière semble, dans ses mémoires, avoir donné une note plus juste: «C'était un beau brun, encore frais, vigoureux, brave et spirituel. Avec cela il a aussi de la morgue, de la susceptibilité et de l'entêtement. »

(1) Moniteur du 21 brumaire an IV (12 novembre 1795).

(2) Correspondance publiée par M. A. Michel. T. I, p. 362.

(3) La Révolution française vue de l'étranger, par M. Descostes, p. 489.

LA SUCCESSION DU GENERAL l'ÉRIGNON 255

Ce dernier portrait paraît exact. Toute sa vie, Truguet se montrera ainsi, avec de réelles qualités de courage et d'intelligence, mais très satisfait de soi-même et se croyant irrésistible et indispensable, homme à bonnes fortunes, spirituel et frondeur.

Évidemment, après le 18 fructidor — (sa lettre à Barras le prouve), — le ministre disgracié le 16 juillet considérait comme une chose due sa propre rentrée aux affaires. L'opposition de RewbelU' ayant empêché de reprendre sa place à la Marine, l'amiral n'avait pu refuser le beau poste d'ambassadeur. Mais ce poste lui paraissait une compensation à peine suffisante et c'était sans enthousiasme qu'il avait accepté. Sa désignation définitive lui fut annoncée par Merlin de Douai le 21 vendémiaire : « Cher ancien collègue, écrivit ce directeur, je vous annonce avec plaisir que le Directoire exécutif vous a nommé hier ambassadeur de la République française près la cour d'Espagne (1). » Le décret du 26 vendémiaire fixait à cent quarante mille francs le traitement de l'ambassadeur avec un tiers en plus pour frais de premier établissement. Un secrétaire d'ambassade, aux appointements de dix-neuf mille francs, le citoyen Perrochel, était en même temps nommé.

La nouvelle de la prochaine arrivée de Truguet à Madrid fut fort bien accueillie par le prince de la

(1) Ai-ch. Franck Rousselot.

Paix. En effet, nous l'avons dit, parle fait même de ses fonctions de ministre, l'amiral avait été autorisé à correspondre avec Godoï pour toutes les questions techniques ayant trait à la marine des deux nations que le traité de Saint-Ildefonse avait intimement rapprochées. Des relations écrites, assez suivies et très courtoises, s'étaient donc établies entre les deux personnages.

La correspondance avait débuté le 13 vendémiaire an V (4 octobre 1796). Truguet avait fait connaître alors les vues du Directoire sur la guerre maritime. Sa première lettre (1) se terminait ainsi : « Je viens de vous communiquer, monsieur, les vues du Directoire exécutif dont je me félicite d'être l'organe auprès de vous. La franchise qui caractérisera ma correspondance m'obtiendra sûrement la vôtre et vous donnera la preuve du désir que j'ai d'opposer à l'ennemi commun cette force que donnent l'union et la bonne intelligence de deux gouvernements dont les intérêts politiques et les sentiments d'une estime réciproque garantissent l'éternelle alliance... » Godoï avait répondu de San Lorenzo (l'Escurial) le 14 octobre : « Rien ne pouvant me flatter davantage que la franchise avec laquelle Votre Excellence me communique par sa lettre du 13 vendémiaire les intentions du Directoire pour combiner un plan de campagne navale... (2). »

(1) Papiers Truguet. Arch. Franck Rousselot. — La lettre de Truguet est datée du 13 vendémiaire. Elle fut présentée au Directoire et approuvée par trois directeurs : Letourneur, Carnot, La Révellière.

(2) Dans cette dépêche inédite du 14 octobre, qui est fort ùité-

Pendant près d'une année, les deux ministres avaient correspondu librement et s'étaient tous deux accablés de compliments plus ou moins sincères. Une dernière lettre de Godoï du 6 juillet 1797 n'arriva à Paris qu'après la chute de Truguet. Elle fut communiquée au Directoire, et l'amiral répondit au prince de la Paix dans des termes qui montrent la cordialité qui avait présidé à leurs relations (1) : « Le Directoire qui, pour des motifs qui m'étaient personnels^ avait cru devoir me charger de traiter directement avec Votre Excellence, a décidé que désormais le citoyen Talleyrand, ministre des Relations extérieures, correspondrait seul avec Elle pour les objets de quelque nature qu'ils fussent qui établissent des rapports entre la République française et Sa Majesté Catholique... En terminant cette correspondance, je dois témoigner à Votre Excellence combien j'ai toujours eu lieu de m'applaudir de mes relations avec Elle. Il m'a été facile de reconnaître que tout ce que l'on publiera de ses talents, de sa loyauté et de ses sentiments particuliers pour la République française sera justement mérité. Le citoyen Talleyrand, ministre des Relations extérieures, avec qui j'ai depuis longtemps des liaisons d'amitié est également recommandable par ses lumières et par son dévouement à la cause commune, et je ne puis que féliciter les deux gouvernements des rapports qui vont s'établir entre vous... »

fessante, le ministre espagnol présentait habilement les vues de l'Espagne. Il se plaignait du retard survenu pour la ratification du traité de Saint-Ildefonse. (Archives Franck Rousselot.) (1) Lettre du 3 thermidor (21 juillet 1797).

La riposte deGodoï avait été plus aimable encore : «... Que Votre Excellence me permette que sans cesser de lui exprimer rattachement bien mérité que je lui ai voué, je lui demande la continuation de sa confiance. Si Votre Excellence n'est plus chargée personnellement du maniement des alïaires, je suis certain qu'Elle pourra intervenir dans celles relatives à l'Espagne et je connais tous les avantages que Votre Excellence peut procurer aux deux puissances alliées, qui savent apprécier son talent et son patriotisme. ""Quant à moi, en mon particulier, je suis infiniment sensible aux expressions obligéantes que je dois à l'amitié de Votre Excellence et j'espère qu'Elle me continuera l'opinion favorable qu'Elle m'a accordée et qu'Elle la fera partager au nouveau ministre son ami. Votre Excellence peut être bien persuadée que je regrette autant qu'Elle que les événements rendent nos relations moins fréquentes. Rien ne me sera plus agréable que les occasions qui pourront s'offrir de servir personnellement Votre Excellence et de lui manifester dans tous les temps l'estime et le bon souvenir que je lui conserverai toujours (1). »

Très fier des compliments de Godoï^ Truguet les avait communiqués au Directoire : « Il n'est pas commun de voir un ministre royal donner encore des témoignages d'estime et de confiance à un ministre révoqué... Celte réponse peut faire juger au Directoire si je puis être de quelque utilité aux intérêts des deux nations... Je ne puis oublier que je suis

(1) Lettre datée de Saint-IIdefonse, 31 juillet 1797. (Archives Franck Rousselot.)

républicain et mon zèle pour mon pays ne sera jamais altéré, même par des injustices (1).. »

A cause même de ses anciens rapports avec le prince de la Paix, et contrairement aux usages, l'amiral crut devoir annoncer directement au ministre espagnol sa désignation pour Madrid : « Le Directoire voulant me donner une preuve de son estime et de sa confiance ne pouvait sans doute mieux récompenser mes services qu'en m'honorant d'une place où j'aurai de fréquentes occasions d'offrir à une nation et à un gouvernement ami et allié les témoignages de ma profonde estime... Votre Excellence connaît depuis longtemps mes sentiments pour Elle. Je me trouverai heureux de les lui témoigner personnellement et c'est un attrait de plus pour moi dans la mission honorable qui m'est confiée (2) . . . »

Talleyrand connaissait mieux que personne les relations du nouvel ambassadeur avec Godoï, puisque, depuis le 16 juillet, il avait été chargé de la correspondance du Directoire concernant les affaires maritimes. Il craignit qu'en arrivant à Madrid Famiral ne cherchât à traiter certaines questions sans passer par son intermédiaire. Se méfiant d'ailleurs de la franchise et des goûts d'indépen-

(2) Lettre du 2 brumaire an VI (23 octobre|l 797). (Archives Franck Rousselot.)

(lance bien connus de Truguet, il pensa qu'il était nécessaire de lui adjoindre uil collaborateur tout à fait à sa propre dévotion. De même, deux ans plus tôt, Mangourit avait été désigné par Delacroix pour doubler et surveiller Pérignon. Cette fois, le ministre fit choisir un diplomate qui, comme lui, avait rempli des fonctions sacerdotales, le citoyen Perrochel, dont La Revellière avait du reste chaudement appuyé la candidature.

Ce Perrochel, fort intelligent et plus sournois encore, était né en 1750 de famille noble du Maine. D'abord lieutenant de dragons, très ambitieux d'honneurs et d'argent, il avait très vite quitté le métier militaire pour l'état ecclésiastique, « où sa qualité de gentilhomme et ses relations de famille lui assuraient une aisance suffisante pour le mettre en état de satisfaire ses goûts » . Très protégé, il obtint assez promptement un canonicat à Angers. Le revenu de l'abbaye de Toussaint, qui valait douze mille livres, somme considérable pour l'époque, était attaché à ce canonicat. Mais le chanoine de Perrochel fut vite lassé de cette sinécure. Il dépensa ses revenus à voyager et parcourut successivement la Suisse, l'Angleterre et l' Allemagne, Il était toujours chanoine en 1789, mais n'avait pas paru à Angers depuis trois ans !

Dès le début de la Révolution, M. de Perrochel cherche à jouer un rôle politique, abandonne son canonicat et à la fin de 1792 se montre très zélé partisan de la Répubhque. Puis, il rentre dans l'armée et court à la frontière. Il est volontaire à Jemmapes, s'y distingue et obtient, à Angers même, une place

de capitaine de dragons. Très courageux et très actif, se montrant ardent patriote, il voit alors s'ouvrir devant lui un bel avenir militaire, mais il reçoit au combat de Martigné-Briand, en Maine-et-Loire, un coup de feu qui lui traverse la poitrine et le force à quitter l'armée d'une manière définitive.

Grâce à la protection de son compatriote La Revellière, l'ex-chanoine se fait employer au comité militaire de la Convention et s'occupe aussi d'affaires diplomatiques. Son goût des voyages le reprend. Il se fait donner, en 1795, une mission en Suède, et Delacroix lui offre, en février 1796, d'accompagner Aubert-Dubayet à Constantinople, comme secrétaire d'ambassade. Mais l'ambitieux Perrochel trouve la Turquie bien lointaine ! Il refuse de partir, reste à Paris, et se lie alors avec Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, dont il devient l'ami.

Tel était le personnage désigné le 17 octobre 1897 pour aller gérer les affaires de la France à Madrid en attendant l'arrivée du nouvel ambassadeur. Perrochel se présenta à Pérignon le 26 frimaire (16 décembre), prit possession des « archives et du sceau »,fut reçu parles souverains et entra aussitôt en fonctions (1).

(1) Labène, antérieurement premier secrétaire, quitta Madrid — nous l'avons dit — le 26 décembre.

Truguet et Bonaparte. — L'ambassadeur quitte Paris. — Première entrevue avec le prince de la Paix. — Le comte de Cabarrus. — Présentation au roi d'Espagne. — Discours de l'amiral.

Truguet semble avoir longtemps hésité avant de se décider à franchir les Pyrénées. Dans une lettre déjà signalée (1). il prévenait Pérignon le 14 novembre (24 brumaire) que « le désir d'embrasser Bonaparte le forcerait sans doute à retarder son voyage ». L'amiral tenait sans doute à voir Bonaparte, mais ce n'était pas seulement pour l'embrasser. Il espérait encore qu'un événement imprévu le remettrait à la tête de la marine et comptait beaucoup, pour provoquer cet événement, sur l'influence du jeune général dont il avait guidé les débuts en Sardaigne cinq ans auparavant.

Depuis cette époque en effet, leurs relations avaient été constantes et cordiales. Le 9 août 1795, — deux mois avant le 13 vendémiaire — le général écrivait à son frère Joseph, assez lié lui aussi avec Truguet : « On s'occupe de la Constitution de

(1) Voir PÉRIGNON, VIII.

l'an III et des directeurs à nommer. On parle de Barthélémy. Sémonville, Truguet, Pichegru. Mais tout cela ne sont que des voix en l'air. Je vois ici quelquefois Truguet (1)... »

Six mois plus tard, lorsque Bonaparte avait été mis à la tête de l'armée d'Italie, il avait dû traiter avec le ministre de la Marine certaines questions relatives à la concentration et au transport des troupes. L'amiral avait secondé ses projets avec beaucoup de complaisance et d'activité, et le commandant en chef l'en avait remercié le 14 ventôse- 4 mars. « J'ai reçu, tnon cher ministre, votre lettre pour le commandant des armes à Toulon. Je vous remercie du zèle et de l'intérêt que vous voulez bien prendre à nos opérations. Si nous sommes heureux, nous vous enverrons du chanvre, et au ministre de la Marine un beau bidet sarde (2) 1 »

Cette dernière promesse ne fut peut-être jamais tenue. Mais le ministre et le général étaient restés en correspondance pendant toute la campagne. Truguet félicita chaudement Bonaparte après Léoben : « Enfin mon cher général, vous venez de terminer la glorieuse campagne d'Italie. Comme militaire, j'ai souvent admiré votre génie et votre valeur; comme ministre, je me réjouis de voir le feu de la guerre éteint sur le continent ; comme votre ami, je vous félicite de vos succès et je partage avec tous les hommes attachés à votre gloire et à celle de la

(1) Mémoires du roi Joseph, I, 140.

(2) Bonaparte à Truguet. (Archives Franck Rousselot.)

République l'enthousiasme que vos victoires ont généralement excité (1). » .

Après Campo Formio, de nouvelles félicitations sont adressées au conquérant. Mais à ce moment Truguet n'est plus ministre. Il voit donc tout en noir, et ne cache pas son dépit. « Ah ! mon général, pourquoi cette gloire si brillante que vous avez conquise à la République, hors de ses limites, ne peut-elle se répercuter dans le sein de celte même République, si corrompue dans ses foyers et surtout au centre du pouvoir ? J'ai lutté tant que j'ai pu contre les conspirateurs. Je fus enfin vaincu dans cette lutte et peut-être n'aurai-je jamais dû l'être, puisque la majorité du Directoire est républicaine. Je suis fier du motif de ma destitution.

« La victoire du 18 fructidor que vous avez si habilement provoquée a réintégré la plupart des patriotes persécutés et je viens de recevoir une nouvelle marque d'estime et de confiance du Directoire : je suis ambassadeur en Espagne. Sans doute, je puis être utile dans une place aussi importante, mais je ne puis me dissimuler que je l'eusse été davantage au ministère de la Marine. On a été conséquent en m'éloignant de ce ministère, car l'on sait que j'aurais voulu organiser une puissante marine. Tout ce qu'on a fait est si opposé à mes principes et à ma manière de voir, qu'il était absurde de nommer un

(1) Truguet à Bonaparte. Lettre du 17 floréal an V (6 mai 1797). — Le général en cliei' venait de promettre un million pour la marine et l'amiral l'exhortait à conquérir l'Angleterre. Truguet écrivit aussi, pour des détails de service, de longues lettres à Bonaparte, le 27 germinal et le 30 floréal. (Archives F. Rousselot.)

ministre expérimenté ayant l'amour de la gloire lorsqu'on ne voulait faire de la nation française qu'une nation flibustière sur les mers. Je me résigne donc et je vais essayer chez les Espagnols ce que j'ai tenté inutilement ici. J'attendrai en Castille qu'on me croie digne de développer en France pour la régénération de notre marine une expérience et des talents acquis par trente années d'études et de méditation. »

On voit, par le ton de cette lettre, quelle estime singulière l'ancien ministre de la marine professait pour ses propres talents et aussi la manière peu reconnaissante dont il jugeait les hommes qui venaient de le désigner pour un des plus beaux postes de la République,

Toujours est-il que, songeant déjà à son projet de descente aux Iles britanniques, — expédition que Truguet conseillait depuis six mois — Bonaparte écrivit à Barras le 15 brumaire (5 novembre) : « J'attends des nouvelles de Vienne. Je me rendrai à Rastadt et de là j'espère venir à Paris. Je désirerais que Truguet commandât la marine de l'expédition d'Angleterre (1). » Le même jour, le général écrivait aussi au Directoire : « 11 faut de bons officiers de marine, beaucoup de troupes bien commandées, un amiral intelligent et ferme — je crois Truguet le meilleur i — trente millions d'argent comptant (2). »

(1) Lettre citée par Barras, II, 95.

(2) Corr. de N., 2331.

266 TRUGUEÏ

Truguet avait donc de bons motifs pour attendre à Paris le retour de Bonaparte. Il vit le général en chef dès son arrivée (1) mais l'expédition projetée était encore bien lointaine. Peut-être les vues de l'amiral ne concordèrent-elles pas avec les projets en cours 'd'exécution. La collaboration de Truguet ne fut pas officiellement demandée au Directoire et l'amiral comprit qu'il devait rejoindre prochainement son poste à Madrid.

Obligé de renoncer à diriger la marine française ou à conduire les escadres, il espéra du moins qu'à Madrid il pourrait tenter de régénérer la marine du roi d'Espagne. Pour l'aider dans cette 'œuvre de régénération, il demanda comme adjoint le contre-amiral Blanquet, qui avait commandé une partie des forces mises à la disposition de Hoche à la fin de 1796. « Cet officier, dont je connais les sentiments pour moi — écrivit-il, — veillera luimême aux progrès maritimes que je stimulerai, et ses talents me seront d'un grand secours. » Un projet de décret pour la désignation de Blanquet était joint à cette demande. Mais les démêlés de la famille militaire de Pérignon avec les secrétaires d'ambassade étaient encore trop récents. Le Directoire ne crut pas devoir donner suite à la demande de l'ambassadeur (2).

Impatienté du reste par toutes les plaintes et tous les retards de Truguet, et le voyant intriguer auprès

(1) Bonaparte arriva de Rastadt le 6 décembre.

(2) A. N., A F III, 280. — Le projet de décret existe dans ce carton.

de Bonaparte, le Directoire, dès le 21 frimaire (H décembre), — c'est-à-dire six jours après le retour de Rastadt, — avait mis l'amiral en demeure de quitter Paris. Barras, alors président, écrivit à Talleyrand : « Le Directoire exécutif pense, citoyen ministre, qu'il est très instant que les ambassadeurs qu'il a nommés pour l'Espagne et la Hollande (i) se rendent à leur poste : il vous invite, en conséquence, à donner les ordres nécessaires pour que leur départ ne soit plus retardé que de trois jours au plus (2). »

Il fallait donc s'incliner. Truguet trouva cependant moyen de rester encore un mois à Paris, peutêtre avec un dernier espoir d'obtenir un commandement dans l'expédition d'Angleterre. Il ne se mit en route que le 12 janvier, avec son secrétaire particulier, Bottu. Les voyageurs s'arrêtèrent deux jours à Bayonne, les 21 et 22 janvier, et gagnèrent Madrid, sans incidents^ le 4 février (16 pluviôse.)

L'ambassadeur arrivait avec des idées très combatives. Il était bien résolu à prendre le contre-pied de ce qu'avait fait Pérignon, accusé de faiblesse depuis si longtemps par Barras, et à obtenir, par la fermeté de son attitude, ce que son prédécesseur n'avait pu, lui, obtenir par sa finesse et sa courtoisie. Plein de mépris pour l'étiquette surannée de la cour et les conventions protocolaires, il comptait

(1) Delacroix avait été désigné pour le poste de la Haye. (i) Archives F. Rousselot.

surtout sur son prestige personnel pour amener le roi d'Espagne « au niveau des lumières du siècle ». Le lendemain de son arrivée il écrivait au président du Directoire : « Me voici à Madrid. La Cour est à Aranjuez. Je vais me soumettre aux formalités. Le Directoire peut être convaincu que l'ambassadeur de la République française ne laissera échapper aucune occasion de donner de la grande nation qu'il représente l'idée que nos alliés doivent en avoir... »

Le 8 février (20 pluviôse), à peine installé, l'ambassadeur demandait audience au prince de la Paix et, le lendemain, se rendait à Aranjuez. L'accueil, d'homme à homme, fut cordial. Mais Godoï, ce jour-là, était, paraît-il, de fort méchante humeur contre le ministre des Relations extérieures du Directoire. Talleyrand venait en effet de faire connaître officiellement que le gouvernement français refusait de recevoir, comme ambassadeur d'Espagne à Paris, M. de Cabarrus.

Depuis plusieurs mois, le remplacement du marquis del Campo avait été décidé en principe et Cabarrus était le candidat du prince de la Paix. Né à Rayonne en 1752, Cabarrus s'était lancé de bonne heure dans de grosses affaires de commerce et de banque, avait acquis une fortune considérable et passait en Espagne pour un financier fort expert. A

(1) Truguet à Talleyrand, 24 pluviôse an VI (12 fûvrier 1798).

Madrid^ il occupait une somptueuse demeure et ses dîners étaient célèbres. On rencontrait dans ses salons le corps diplomatique, des grands d'Espagne et beaucoup de Français émigrés (1) . Après s'être fait donner par le roi Charles IV un titre de comte, Cabarrus cherchait, depuis longtemps, à obtenir un poste officiel. Plusieurs fois il avait été question, spécialement au moment de la disgrâce de Gardoqui, de lui confier le ministère des Finances. Mais les fonctions diplomatiques semblaient surtout tenter le banquier et l'ambassade de Paris était le but qu'il poursuivait avec ténacité (2).

Cependant le personnage était fort énigmatique et peu sympathique au Directoire. En 1797, l'Espagne l'avait envoyé au congrès de Berne, et une curieuse notice avait été adressée par Labène à cette occasion. « Sa nomination au congrès (disait la notice) fait beaucoup de bruit à Madrid. Tous les seigneurs de la Cour sont indignés qu'on n'ait pas choisi un grand d'Espagne. Cabarrus joint à de vastes connaissances une étude approfondie des hommes. « Souple et adroit, il s'élève ou s'abaisse suivant la portée de ceux avec lesquels il traite.

(1) Dans un bulletin du 16 messidor an IV (4 juillet 1796), Mangourit signalait un dîner chez Cabarrus. Les convives étaient Pérignon, les trois adjudants-généraux et les secrétaires français, Dhermand, le marquis et la marquise de Tolosa, le marquis de Santiago, le ministre et le consul général de Suède, le ministre de Prusse, etc.

(2) Rappelons ici que la fdle de Cabarrus, Theresia, néeenl773, après avoir épousé M. Devint de Fontenay, s'était unie, en 1794, avec le conventionnel Tallien, et joua un. grand rôle à la fin de la Convention et sous le Directoire. Plus tard, elle abandonna Tallien pour M. de Caraman, et mourut à Ghimay en 1835.

Plein de finesse, il lit dans la pensée des autres en voilant toujours la sienne. Il flatte toutes les passions, il caresse toutes les opinions; il n'est ni républicain ni royaliste, il n'est qu'ambitieux. Sans nulle moralité, tous les moyens lui sont bons pourvu qu'il arrive à ses fins. 11 est fou des femmes et s'en sert habilement pour ses projets. Il ne faut pas avoir une telle confiance dans sa bonne foi qu'on n'ait rien de caché pour lui. Cabarrus n'a point de patrie. Il s'attachera toujours à la puissance qui flattera le plus son ambition. On le croit partisan sincère de notre Révolution, mais il n'est pas ami du Directoire. Il faut se tenir en ^arde contre cet homme, sans paraître cependant se défier de lui. Si le gouvernement français croit avoir besoin de ses talents à Berne, il faut lui laisser soupçonner qu'à la fin du Congrès on le demandera pour ambassadeur d'Espagne près la République française. Il ambitionne beaucoup cette place... »

Non seulement Cabarrus voulait être ambassadeur à Paris, mais Godoï, qui était son obligé, le voulait aussi, et ce désir était connu du Directoire. Mais les relations du banquier avec les émigrés à Madrid et aussi sa parenté avec Tallien parurent des raisons suffisantes pour écarter cette candidature. Talleyrand découvrit alors — après avoir cherché des prétextes plausibles — que le comte de Cabarrus était né à Rayonne, en France ! Né sujet français, il ne pouvait donc représenter l'Espagne à Paris (1).

{i) Voir dans l'étude sur Aubert-Dubayet un cas analogue. Sta-

Bien vite, on fit paraître un arrêté spécial et, dans les premiers jours de pluviôse (fin de janvier), Talleyrand écrivit à Godoï pour faire connaître la décision officielle qui venait d'être prise : « Prince, le Directoire n'a pas cru pouvoir, d'après l'esprit de la Constitution et le principe consacré depuis longtemps en F'rance, recevoir comme ambassadeur de la cour d'Espag-ne M. le comte de Cabarrus, né Français. Il m'a chargé de vous marquer que cetle décision, généralisée par un arrêté (1), n'est nullement fondée sur aucune prévention qu'ait pu lui inspirer la personne de M. de Cabarrus. Mais il n'a pu, même en faveur d'un choix fait par l'Espagne, son alliée, se départir d'un principe généralement reconnu en France et adopté par la plupart des gouvernements de l'Europe. Le Directoire recevra avec autant de plaisir que de confiance le nouvel ambassadeur que la cour d'Espagne lui enverra... »

Cette lettre était arrivée à Madrid à peu près le même jour que l'amiral. Dès la première entrevue avec Godoï, il fallait donc causer de cette grave question du remplacement du marquis del Campo. Assez habilement, Truguet mit tout de suite en avant la candidature de M. d'Azara, ambassadeur d'Espagne auprès du pape. D'Azara avait rendu depuis un an, à Rome, de grands services à l'influence française. Il résidait depuis longtemps en Italie, adorait les arts et passait pour partager beaucoup des idées des encyclopédistes. Sa nomination

maty, né sujet tui'C, ne fut pas accepté par la Porte comme consul, de France.

(1) L'arrêté est du l*"" pluviôse (20 janvier 1798).

devait donc être bien accueillie par le Directoire. Mais, piqué par la lettre de Talleyrand, Godoï refusa d'abord nettement de désigner M. d'Azara, sous prétexte que la présence de cet ambassadeur était indispensable auprès du pape. Toutefois, aucun autre chef de mission ne fut alors choisi pour Paris. Le marquis del Campo resta provisoirement à son poste, et quelques semaines plus tard, le 12 mars, Godoï se décidait à accorder la nomination de M. d'Azara (1).

Aussitôt après cette première entrevue à Aranjuez, Truguet insista pour être présenté le plus tôt possible au roi. L'audience eutlieule24 pluviôse (12 février), et le soir même, l'ambassadeur en rendait compte. « Je n'ai pas voulu laisser échapper l'occasion de faire connaître d'une manière éclatante ma haine contre

(1) Godoï annonça cette nomination à Truguet, qui répondit le jour même : « Je crois devoir remercier V, E. d'un choix qui sera agréable au D. E. puisque M. d'Azara possède la confiance de S. M. C. et que ses qualités persomielles lui ont mérité l'estime du gouvernement français. » (Arch. F. Rousselot. — Ces archives contiennent la copie de toute la Correspondmice de l'amiral avec les premiers ministres, Godoï puis Saavedra,)

Don Joseph Nicolas de Azara l'ut reçu le 10 prairial (29 mai 1798) par le Directoire et termina ainsi son discours : « J'ai été le témoin oculaire des exploits des Français en Italie : aujourd'hui, je viens voir de plus jH'ès la sagesse qui les a dirigés. Heureux d'avoir été choisi pour cette mission, je serai l'instrument d'un rapprochement plus intime. Et si, quelquefois, ma conduite a pu mériter l'approbation du Directoire dans des moments critiques, j'espère (jue ma réputation ne se démentira pas... Etc. »

Cette dernière plirase l'ait allusion à une lettre de remerciements que Delacroix avait envoyée à d'Azara le 14 septembre 1796. A ce moment, Pérignon avait été chargé de remercier également le prince de la Paix pour les bons offices rendus par l'ambassadeur d'Espagne à Rome.

le gouvernement anglais, mon mépris pour les émigrés et pour les traîtres frappés dans la mémorable journée du 18 fructidor. » Sous une forme à peine protocolaire, le discours de Truguet avait été d'une violence extrême ; voici ce morceau d'éloquence :

« Sire, le Directoire exécutif de la République française désirant maintenir et continuer de plus en plus l'alliance qui unit nos deux nations, m'a choisi pour ambassadeur auprès de Votre Majesté. La garantie de cette alliance repose sur nos intérêts communs autant que sur nos engagements sacrés et solennels. Elle se trouve aussi dans les vertus de Votre Majesté et dans les talents des hommes d'État dont elle a su s'entourer. Après avoir conquis la paix continentale par une suite de triomphes, un seul ennemi nous reste à vaincre. Cet ennemi est le vôtre, Sire; il est celui de l'Europe dont il n'a cessé de troubler le repos ; il est celui de l'humanité entière, dont chaque jour il outrage les lois les plus saintes. C'est aux efforts des deux puissances alliées qu'il appartient de punir son affreux machiavélisme, de réprimer sa rapace ambition. Je ne souillerai pas cette cérémonie auguste en prononçant le nom de ces transfuges qui vont partout traînant le désespoir de n'avoir pu consommer la ruine de leur patrie. Je ne vous parlerai point de ces traîtres dont les machinations, plus perfides encore, ont servi le parti anglais. Le gouvernement de la République en a reconnu dans son sein même, il les a chassés et punis. Sans doute aussi Votre Majesté fera justice de tous ceux qui lui seront signalés ; car ils sont les

ennemis de son trône aussi bien que de la République. Amitié sincère et dévouement loyal à ses alliés; valeur généreuse contre ses ennemis armés; mépris et châtiment pour les traîtres; voilà, Sire, les sentiments du peuple français et de son gouvernement. Il les attend, il les réclame de la part de ses alliés. Le Directoire Exécutif ne pouvait choisir pour ambassadeur de la Répubhque auprès de Votre Majesté un citoyen français qui fût plus pénétré que moi de respect pour les vertus personnelles de Votre Majesté. »

Bien qu'un peu étonné par la violence de ce discours, Charles IV avait répondu, selon l'usage, par de banales paroles de bienvenue. « Le roi, — écrivit Truguet (1) — m'a témoigné son désir de voir se resserrer de plus en plus les liens qui unissent les deux nations. La reine et les princes de la famille royale, que j'ai successivement visités, m'ont exprimé les mêmes sentiments. »

(1) Dépêclie du 24 pluviôse (12 féviiLT).

Projets de l'ambassadeur. — Ultimatum présenté au premier miuistrc espagnol. — Cédule royale du 23 mars 1798. — Inefficacité des mesm^es prises contre les émigrés et les prêtres factieux. — Interdiction des ordres français en Espagne. — Incident avec Perrochel. — Les agents secrets de Talleyrand : Sogui et Carency. — Brouille de Truguet avec son ministre.

Toujours très satisfait de soi-même, Truguet affecta de considérer comme un brillant succès la manière dont il avait été reçu à Aranjuez. Cependant, son discours avait, en réalité, produit une déplorable impression sur l'entourage royal. La tirade sur les transfuges et les traîtres avait jeté la consternation dans Madrid. Chose bien plus grave encore, au lieu de se retirer à reculons, ainsi que le voulait l'étiquette, l'ambassadeur avait osé tourner le dos au roi en quittant la salle d'audience !

L'entrevue du 24 pluviôse fit passer le représentant de la République pour un homme violent et mal élevé. Mais elle lui donnait aussi la réputation d'un ambassadeur très autoritaire avec lequel il faudrait compter. Quoique brutale, la tactique employée avait donc des avantages. Très lié avec

Merlin de Douai, Truguet lui fit part, avec emphase, de ses succès et de ses projets (1). « Si je puis parvenir à obtenir l'ascendant nécessaire, je pourrai peut-être réussir à porter le flambeau de la philosophie et de la raison dans les éléments de cette monarchie, et, sans altérer la puissance qui lui est nécessaire et que nous devons respecter religieusement par nos traités, essayer de soulager l'humanité du fléau qui l'avilit et la déchire, en la délivrant de l'horrible inquisition. . . Avec de pareilles vues, mon cher Merlin, et un peu de caractère, je dois espérer d'être utile. J'attends de vous, mon cher et ancien collègue, confiance et amitié. Écrivezmoi, éclairez mon zèle ardent, dirigez-le d'après les vues du Directoire... »

Pour arriver à cet « ascendant nécessaire », pour porter en bonne place « le flambeau de la philosophie et de la raison », Truguet sentit qu'il était indispensable de se ménager des alliances à la cour. Or, deux personnes seulement avaient vraiment de l'influence sur le roi : Manuel de Godoï et la reine. Pérignon avait usé de Godoï. Pour réussir mieux et autrement que son prédécesseur, Truguet résolut de faire la conquête de la reine, par son esprit et par ses prévenances. Très coquette encore en 1798 (2), Marie-Louise encouragea ce manège et affecta, de son coté, beaucoup de sympathie pour l'envoyé français. Rendu un peu fat par ses succès de bel

(1) Truguet à Merlin de Douai. 4 ventôse (22 iévrier).

(2) La ducliesse d'Abrantès (Mémoires, V) a donné un curieux portrait de la Reine « encore belle en 1805 bien que déjà grasse, ayant des bras et des mains superbes... »

homme à Paris, le brillant amiral crut sincèrement avoir fait impression sur la souveraine, et il eut l'ingénuité de le f acôtiter a son ami Merlin de Doiiai : « La reine m'a traité avec une distinction remarquable qui m'est un peu personnelle, parce qu'elle est très aimable, qu'elle a beaucoup d'esprit et qu'elle a cru que je devrais l'apprécier beaucoup mieux que tous les mannequins espagnols dont elle est entourée et ennuyée. Elle m'a dit, le jour de ma présentation, qu'elle désirait depuis longtemps me connaître personnellement par tout ce qu'elle connaissait déjà de mon caractère et de mes talents, etc., que tout le monde s'empresserait de me faire aimer l'Espagne. Il s'est engagé entre Sa Majesté et moi une conversation assez animée, àl'étonnement et au scandale des maîtres de l'étiquette. J'ai réclamé de Sa Majesté son influence aimable et persuasive auprès du roi pour tout ce qui pourrait cimenter nos liens... Je tâcherai, en bon diplomate et non en homme galant, de tirer parti de ces bonnes dispositions. »

Se croyant sûr, dès sa deuxième audience, de la sympathie de la reine, et persuadé que le prince de la Paix avait déjà peur de lui, Truguet présenta, sans tarder, une série de réclamations très nettes^ avec l'espoir de régler ainsi, du même coup, les affaires principales que Pérignon avait laissées en souffrance. Il s'agissait de l'expulsion en masse des émigrés, de la punition des prêtres qui combattaient et calomniaient la République, et d'une nouvelle prohibition des marchandises anglaises dans les ports d'Espagne.

Suivant sa vieille habitude, le prince de la Paix se contenta de répondre par de superbes promesses... pour l'avenir, et aucun des ministres espagnols ne s'émut d'abord de ces premières réclamations. Mais, alors, Truguet se fâcha. Une nouvelle note, violente et comminatoire, partit pour Aranjuez le 1" germinal (21 mars) (1). « ...Tl est temps d'arrêter les scandales... C'est par des faits authentiques que la France veut enfin connaître ses véritables amis. C'est aujourd'hui surtout, c'est au milieu des efforts décisifs qu'elle va tenter, qu'elle a droit de demander à ses alliés l'exécution entière des engagements sacrés qu'ils ont contractés avec elle. Plus de mesures palliatives prises, plus do moyens dilatoires! Qu'une pitié mal entendue, qu'une indulgence funeste ne fasse plus sacrifier à quelques considérations personnelles les vrais intérêts de l'Espagne et le vœu prononcé de son allié... » Après avoir flétri les émigrés et les prêtres factieux (2), avec une extrême énergie, l'ambassadeur concluait : « Je demande, prince, au nom de mon gouvernement : 1" que le roi ordonne à tous les ci-devant Français, reconnus émigrés par la République, de sortir sans délai de son royaume, et que des mesures soient prises pour réprimer et punir les prêtres factieux qui prêchent le désordre et provoquent la haine

(1) Truguet à Godoï. N° 10 du cahier de correspondance. (Arcli. F. Roussclot.)

(2) Pour expliquer la haine de Truguet contre les piètres français habitant l'Espagne, il faut se rappeler que ces prêtres s'ùtaient résolument posés en adversaires de l'Alliance. Leurs prédications virulentes dans certaines provinces étaient extrêmement gênantes pour la politique du Directoire. (Truguet à Saavedra, 23 germinal.)

du peuple contre les citoyens et le gouvernement français; 2" que les marchandises anglaises soient prohibées dans tous les ports d'Espagne, soit en Europe, soit en Amérique, par une cédule expresse et nouvelle de Sa Majesté Catholique; 3° que toutes les dispositions du traité de paix et d'alliance entre Sa Majesté Catholique et la République française, et notamment l'article XI, qui rétablit toutes nos relations politiques et commerciales dans le même état où elles étaient avant la guerre, soient strictement et fidèlement observées; et que toutes cédules, ordonnances ultérieures et contraires à ces dispositions soient formellement abrogées par une déclaration authentique de Sa Majesté Catholique. »

C'était là un véritable ultimatum. Cette fois, le premier ministre comprit que les tergiversations devenaient difficiles et qu'il fallait faire des concessions, de peur de voir se relâcher la fameuse alliance. Le surlendemain, 3 germinal (23 mars), paraissait une cédule royale donnant en.partie satisfaction à l'amiral (1). Par cette cédule, — dont copie fut aussitôt transmise à Paris, — le roi ordonnait à tous les émigrés français de sortir immédiatement du royaume. « Pour ne pas leur refuser entièrement l'hospitalité qui leur a été accordée jusqu à présent — disait Charles IV, — et en considération de leur misère, je permettrai que ceux qui le voudront passent dans l'île de Majorque, où ils pourront recevoir les secours de leurs amis ou parents... » Cette solution — l'envoi à Majorque — avait été

(1) Cette cédule ne répondait ni à la deuxième ni à la troisième demande de l'ultimatum.

conseillée par Truguet. Jamais le Roi n'eût consenti à renvoyer les émigrés, tandis que la déportation à Majorque, en territoire espagnol, pouvait paraître un expédient acceptable.

Au point de vue purement humain, la mesure obtenue par l'amiral était inique et cruelle. Obligés de quitter la France au commencement de la Révolution, presque tous les émigrés s'étaient constitué en Espagne, depuis six ou sept ans, une nouvelle patrie. Beaucoup même de ceux qui avaient servi dans les armées et les flottes royales s'étaient maintenant fixés dans certaines provinces hospitalières et ne demandaient plus, en somme, que leur place au soleil.

L'envoyé du Directoire ne pouvait juger ainsi en 1798. Il considérait comme de véritables traîtres tous les anciens Français qui, malgré la paix de Bàle et le traité de Saint-Ildefonse, continuaient à détester leur pays d'origine, et à confondre dans leur haine implacable la France et la République. Du reste, si certains émigrés que la misère avait conduits à s'enrôler dans les troupes royales étaient inoffensifs et méritaient une indulgente pitié, par contre les chefs de l'émigration, riches et puissants, comme d'Havre, Saint-Simon, dePiennes(l), étaient fort peu intéressants. En réclamant l'expulsion en masse, Truguet avait eu surtout pour but de frapper ces chefs. Après avoir reçu copie de la cédulc du 23 mars, il répondit à Godoï : « Laissons au temps le soin de nous indiquer

(1) Pour CCS personnages, voir Périgkon, IV.

les exceptions réclamées par l'humanité en faveur de l'âge, de la faiblesse et de l'infirmité! Mais, je le répète, que les chefs soient frappés sur-le-champ et avec la plus grande sévérité (1). »

Malheureusement pour les idées de l'amiral (2), ce ne furent pas les chefs de l'émigration, très appuyés à la cour, c|ui partirent pour les Baléares. L'exode en masse était du reste totalement impraticable. Car, non seulement l'île de Majorque était désignée pour recevoir les émigrés, mais c'était là aussi que devaient être transportés les « prêtres turbulents et factieux » et tous les soldats de l'ancien régiment de la Reine, qui venait d'être enfin licencié. Devant la menace de cette véritable invasion, l'évêque, les municipalités et le gouverneur général des Baléares protestèrent énergiquement. Quand il fallut appliquer la cédule du 23 mars, des difficultés sans nombre se produisirent. Aucune époque ferme n'avait été fixée pour l'embarquement, aucun navire désigné, en sorte que la mesure obtenue par l'insistance de Truguet resta inexécutable et à peu près inexécutée et que le but ne fut pas atteint. La très grande majorité des émigrés et des prêtres visés resta en Espagne. Trois cents prêtres seulement et une partie du régiment licencié partirent au mois de mai pour Majorque. Mais les trois vaisseaux qui les portaient n'abordèrent même pas aux Baléares. Ils furent pris par une croisière

(1) Truguet à Godoï, 4 germinal.

(2) Truguet à Saavedra, 12 germinal et 23 get-miiial.

anglaise et leurs passagers furent débarqués sur la côte (1).

Pour terminer cette question des prêtres et des émigrés, notons qu'un certain nombre d'entre eux étaient très disposés à faire leur soumission pour pouvoir rentrer en France. Déjà, l'année précédente, après les élections de l'an V, croyant qu'une réaction allait se produire, des centaines de prêtres avaient passé la frontière (2). Quant aux émigrés proprement dits, il leur était nécessaire, pour quitter l'Espagne, de se procurer des passeports. Un aventurier, Botelot, avait installé à Madrid même une agence de faux passeports qui fonctionna pendant plusieurs mois (3).

(1) Il est curieux, à i^ropos de la cùdulc obtenue par Truguet de rappeler les mesures tolérantes prises en Italie par Bonaparte, même avant le traité de Tolentino, à l'égard dos prêtres réfractaires. (Voir Sciout, II, 445.)

(2) Lettre du 10 prairial an V, de Guinand. vice-consul à Séville. — Lettre, du 30 messidor, de Roquesantes, consul à Cadix. — Lettre, du 5 fructidor, de Lacarrière, consul à Santandor. Dans cette dernière ville, soixante-dix prêtres étaient partis le même jour.

Le même fait se produisit du reste à la même époque, en Italie et en Allemagne.

Rappelons qu'en novembre 1797, la duchesse d'Orléans, veuve de Philippe-Égalité, était arrivée à Barcelone. Libre depuis la chute de Robespici're, elle avait été contrainte de quitter la France après la journée du 18 fructidor. Le gouvernement lui faisait servir — après confiscation de ses biens — une pension de 100,000 livres. Le vieux prince de Conti, également installé à Barcelone, touchait b0,000 livres. La duchesse d'Orléans lesta en Espagne jusqu'en 1808. Elle se réfugia ensuite en Sicile.

(3) Botelot fut arrêté au mois de juai, sur la demande de Tru- Kuet.

Le plus clair résultat de la cédule royale fut surtout de froisser les sentiments du peuple espagnol. Dès son apparition, le ministère fut accusé de faiblesse et un long frisson de pitié secoua la catholique Espagne. La haine contre les Français, que l'alliance conclue en 1796 n'avait pu éteindre, présenta même une curieuse recrudescence (1), et le parti de la cour, très hostile depuis longtemps à Godoï, renouvela violemment ses attaques. A Paris, Pérignon avait été traité par Barras de « valet du prince de la Paix » . A Madrid, certains grands d'Espagne déclarèrent que Manuel de Godoï était décidément vendu au Directoire exécutif de la République !

Nous verrons que les résultats de ces nouvelles attaques contre le premier ministre ne se firent pas attendre. L'apparition de la cédule constituait néanmoins un réel succès pour l'amiral. Elle prouvait son influence et par conséquent fortifiait sa situation diplomatique à Madrid.

Pour toutes les questions en suspens, l'ambassasadeur avait du reste, depuis deux mois, montré la même énergie combative. Sa correspondance

(1) PeiTOchel ('ci-ivit à Talleyrand le 2 prairial (21 mai 1798) : « Le fond de la nation espagnole a pour les Français une antipathie, une liainc que la Révolution a fortifiée mais qu'elle n'a pas fait naître. Cette liaine est fond(''e sur d'anciens préjugés populaires, sur l'ignorance, sur la jalousie, sentiments que nos victoires et leurs défaites ne pouvaient pas affaiblir. »

284 TRUGÛET

avec les ministres espagnols (1) en fait foi. Quelques jours avant d'obtenir la cédule contre les émigrés, il avait aussi réussi à faire prendre une mesure que tous les représentants de la République à l'éttanger réclamaient alors avec insistance : l'interdiction du port des décorations françaises.

Cette affaire, qu'il considérait comme très importante, l'avait vivement préoccupé dès son arrivée. Deux jours après l'audience royale d'Aranjuez, le 2Q pluviôse (ii févrief), il avait entaillé des pourparlers à son sujet et demandé nettement, aussi bien pour les Espagnols que pour les Français émigrés, une défense expresse de porter ostensiblement toute distinction honorifique octroyée avant 1792 par les rois de France. Remarquons que l'ambassadeur était lui-même chevalier de Saint-Louis depuis 1780! Godoï n'avait pas fait d'objection de principe. H s'était montré disposé à faire droit à la demande formulée, mais il avait cependant posé deux conditions absolues : le roi Charles IV, ainsi que les princes d'Espagne, cousins des Bourbons de France, continueraient à porter les ordres français; puis, la mesure, une fois prise, n'aurait d'application en Espagne que si d'autres monarchies donnaient l'exemple. C'était une habile fin de non -recevoir dont l'ambassadeur né s'était pas contenté. Revenant à la charge avec insistance, Truguet avait enfin triomphé des hésitations royales et obtenu gain de cause. Désormais les émigrés n'étaient plus autorisés à porter en public leurs croix de Saint-Louis.

(1) Arch. Franck Rousselôt.

Pendant que l'amiral se faisait ainsi à Madrid la réputation d'un diplomate énergique et heureux, il avait dû, comme Pérignon l'année précédente, entrer en lutte avec son secrétaire d'ambassade.

Fort ambitieux d'honneurs et d'argent et grisé par les fonctions de chargé d'afiaires remplies pendant quelques semaines, M. de Perrochel avait tenté, avant l'arrivée de son chef, de grossir pour l'avenir sa propre situation en Espagne. Il ne lui convenait pas de redevenir simple et unique secrétaire avec dix-neuf mille francs d'appointements. Il avait donc soumis au ministre, en janvier, des réclamations pécuniaires : « La vie — disait-il — est beaucoup plus chère à Madrid qu'à Paris ; une livre de bougie vaut cinq ou six francs, une livre d'huile détestable deux francs, etc. » Gomme conséquence des difficultés matérielles trouvées à Madrid, Perrochel avait trouvé une ingénieuse combinaison pour augmenter ses ressources et il l'avait proposée à Talleyrand. Discrédité depuis longtemps, par ses démêlés avec Pérignon, le consul général Dhermand demandait à rentrer en France. Le moment n'étaitil pas venu de donner satisfaction à Dh«rmand? Quant au poste de consul général, rien n'était plus facile, au dire de Perrochel, que de le supprimer définitivement. Pour simplifier les correspondances, on rattacherait les affaires commerciales aux affaires diplomatiques. A l'avenir, le secrétaire d'ambassade

28tt TRUGUET

ferait fonctions de consul, s'occuperait des affaires autrefois du ressort de Dhermand et recevrait une augmentation de traitement égale à la moitié du traitement du consul général. En fait, avec ce système, Perrochel devait pouvoir correspondre avec le ministre, parallèlement à l'ambassadeur et son importance, plus encore que son traitement, se fût ainsi trouvée singulièrement augmentée.

Ces propositions de l'ex-chanoine étaient arrivées à Paris le lendemain du départ de Truguet. Sans consulter le principal intéressé, et désireux d'être agréable à son protégé, Talleyrand avait assez légèrement donné son approbation par arrêté du 25 pluviôse (13 février). Le poste de consul général avait été supprimé (1).

Dès qu'il connut cette mesure, l'ambassadeur protesta très violemment. Il déclara au Directoire, le 12 mars, que l'arrêté ministériel était absurde et serait cause de conflits sans nombre. Bref, il demandait instamment que Perrochel ne fût pas chargé de la succession de Dhermand. Le Directoire ayant donné raison à l'amiral, Talleyrand fut obligé de revenir sur sa décision. Un nouvel arrêté du 6 germinal-26 mars annula celui de pluviôse. Désormais l'ambassadeur lui-même devait réunir à ses attributions celles du consul.

Cet incident très vif avait tout de suite tendu les

(1) Dhermand resta à Madrid jusqu'en mai. Il fut alors attache au département des Relations extérieures pour les affaires commerciales, puis nommé chef de la direction des consulats. Sa compétence commerciale était d'ailleurs indiscutable.

rapports de Tru^uet avec son ministre. Nous avons déjà signalé le peu de sympathie qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Non seulement Perrochel avait été chargé, avant son départ, de surveiller l'ambassadeur, mais en outre Talleyrand avait à Madrid un policier à ses gages chargé de le renseigner sur la politique suivie. Dans sa correspondance, cet agent désignait les personnages par des noms d'emprunt : Godoï s'appelait Janns et Cabarrus Caton d'Utique (1). Se méfiant des idées de Truguet, le ministre tenta aussi de faire prévaloir à Madrid ses vues personnelles en envoyant des agents secrets chargés de missions que l'ambassadeur devait ignorer,

La première tentative ainsi faite avait trait aux affaires du Portugal, qui, malgré les efforts de Pérignon, n'avaient guère avancé depuis deux ans (2). Dans les instructions rédigées le 13 brumaire an VI (3 novembre 1797) pour le nouvel ambassadeur du Directoire, Talleyrand avait insisté sur l'intérêt qu'avait la France à prendre possession de la Louisiane et avait ajouté : « Que reste-t-il donc à proposer à l'Espagne pour lui tenir lieu de la Louisiane et de la Floride? Une belle occasion se renouvelle, c'est la conquête du Portugal. On sait qu'il répugne à Sa Majesté Catholique d'enlever l'espoir d'un trône à la princesse du Brésil, sa fille. Mais l'intérêt immense et permanent de deux grands peuples et les splendeurs de la couronne d'Espagne

(1) A. E. Mém. et Doc. Supp. 1967-350.

(2) Nous avons rôsumé la question au chapitre vu de l'étude sur Pérignon.

doivent l'emporter sur des considérations particulières, sur quelques affections personnelles et sur l'intérêt très personnel d'une personne qui d'aiU leurs peut trouver aussi d'amples dédommagements. La gloire et la prospérité des deux nations exigenV que les Anglais soient expulsés pour jamais de la péninsule. Et si l'on veut faire arriver l'Espagne à un plus haut degré de splendeur, il faut relier le Portugal à cette monarchie. »

A la fin de 1797, Perrochel avait donc été chargé, comme représentant intérimaire de la République, de faire à Godoï de nouvelles propositions relatives à l'occupation du Portugal pour contraindre le prince du Brésil à fermer les ports aux Anglais. Une expédition française fut même un moment prévue, en janvier 1798. Le général Augereau, — auquel, sur la demande de Bonaparte, on venait de retirer la direction de l'armée du Rhin — se rendit à Perpignan et fut chargé de préparer la conquête. « Bientôt — dit l'historien de Sybel — des Pyrénées à la frontière portugaise, les fonctionnaires espagnols disposèrent sur toute la route des étapes et des magasins pour Augereau. »

Cette assertion est fort exagérée. En janvier 1798, on parla beaucoup de conquérir le Portugal, mais les Espagnols ne firent rien pour aider l'expédition projetée. D'ailleurs, à ce moment, les affaires de Rome préoccupaient vivement le Directoire. L'occupation de la Ville éternelle venait d'être résolue comme conséquence de l'assassinat de Duphot. L'idée d'une expédition en Portugal fut très vite abandonnée.

Talleyrand s'était alors décidé à tenter une nouvelle démarche pour obtenir la médiation efFective du gouvernement espagnol en vue d'un traité à imposer. Il pensa qu'un agent spécial était nécessaire pour cette négociation, qui devait être tenue secrète, et fît choix d'un aventurier toujours prêt à toutes les besognes, le citoyen Ségui.

Déclassé depuis longtemps, Ségui avait déjà rempli plusieurs missions à côté. Fort intelligent, il avait été employé sous la monarchie au siège de Port-Mahon, et avait assisté à l'attaque de Gibraltar en 1780. Arrêté et emprisonné par ordre de Florida Blanca, alors premier ministre, il était rentré en France vers 1790, avait continué à servir les plus offrants et s'était fait décerner successivement le titre d' « intendant des armées », puis de « commissaire du gouvernement ». En cette dernière qualité, il avait négocié le paiement des indemnités promises par le roi de Naples à la suite du traité d'octobre 1796 (1), et dans ses discussions avec le prince de Castelcicala avait montré de l'adresse et du savoir-faire.

Cet agent, que Talleyrand connaissait de longue date, reçut des instructions secrètes le 22 pluviôse (iO février), partit le lendemain de Paris et arriva à Madrid le 9 ventôse (27 février), quinze jours seulement après Truguet. Il se cacha de l'ambassadeur, entra en relations avec Perrochel et — par ordre du ministre — chargea le secrétaire d'entamer de nouveaux pourparlers. Les affaires de

(1) Voir Canclaux, III.

Portugal devaient être réglées immédiatement. Si Godoï n'entrait pas dans les vues du Directoire, rien ne devait être épargné pour provoquer sa chute (1).

Très llatté de la confiance de Talleyrand, Perrochel flaira cependant le danger. Il ne se souciait pas de travailler ainsi à l'insu de l'amiral et écrivit au ministre pour faire ressortir la fausseté de la situation qui allait être créée et les difficultés de la voie où l'on s'engageait. Les instructions apportées par Ségui ne lui paraissaient d'ailleurs pas rationnelles, le maintien du prince de la Paix au pouvoir étant encore désirable. « Ce n'est pas chose facile que de renverser le prince de la Paix, quoique toutes les petites factions le désirent, pour des motifs différents. D'ailleurs, que pourrait-on espérer d'un tel changement? La reine deviendrait maîtresse absolue des volontés du roi, le nouveau ministre serait de son choix et certes elle ne le prendrait pas parmi les hommes qui ont quelque penchant pour la République (2)... » Se sentant gêné, vis-à-vis de Truguet, Perrochel concluait... en demandant son propre rappel.

Les menées de Ségui furent découvertes assez promptement par l'ambassadeur, qui s'en plaignit amèrement au Directoire, sans passer par l'intermédiaire de Talleyrand. « Ségui trouvera auprès

(1) Baiias connut l'envoi de Ségui, mais les autres directeurs, même Rowbell, qui avait la haute main sur les affaires diplomatiques, semblent l'avoir ignoré complètement. Le marquis del Campe avait été informé par Talleyrand et en avisa Godoï.

(2) Peirocliel à Talleyrand. 13 ventôse (3 mars 1798).

de moi l'opposition la plus complète à ses projets et à ses vues, quels que soient d'ailleurs les hommes et les intérêts auxquels les uns et les autres sont liés. « L'amiral déclarait qu'il était certain personnellement « d'obtenir tout ce qu'on attendrait en vain de ces démarches tortueuses, de ces ridicules intrigues de ruelle dont peuvent user entre eux de vieux courtisans du roi, mais qui sont indignes de la politique d'une grande nation » .

De son côté, le prince de la Paix qui n'avait pu refuser une première audience à Ségui, ne voulait à aucun prix se brouiller avec l'ambassadeur. Prévenu par Truguet (1), il refusa de poursuivre la négociation et fit écrire à l'agent secret : « Citoyen, j'ai reçu le billet que vous m'avez écrit aujourd'hui, dans lequel vous me demandez une audience, et je suis bien fâché de vous dire en réponse que je ne puis pas vous recevoir, car le citoyen ambassadeur ayant appris que vous étiez venu me voir aussitôt après votre arrivée, m'a prié de ne plus vous accorder d'audience jusqu'à ce qu'il m'eût instruit des motifs graves qu'il avait pour me faire cette demande (2). »

Ainsi éconduit par le prince de la Paix, traqué par Truguet et peu encouragé par Perrochel, Ségui n'avait plus qu'à disparaître II quitta Madrid le 25 ventôse (15 mars), revint à Paris, et se vengea de sa déconvenue en attaquant violemment l'amiral dans l'Ami des Lois.

(1) Truguet à Godoï, 3 germinal.

(2) Lettre transmise par Ségui à Talleyrand le 18 ventôse (8 mars 1798).

Presque en même temps que Ségui, un autre émissaire de Talleyrand arrivait à Madrid avec une mission beaucoup plus policière que politique. Cet agent, le citoyen Carency, était l'ex-comte de Carency, fils du duc de Lavauguyon, le dernier ambassadeur de Louis XVI en Espagne (i). Au commencement de l'émigration, Carency, qui parlait parfaitement la langue du Cid, s'était fait passer, à Francfort, pour un ministre espagnol et, à ce titre, s'était fait remettre des sommes considérables par un banquier. Découvert, il n'avait évité la prison en Allemagne qu'en se réfugiant à Paris et en s'enrôlant dans la police. Complètement dévoyé, il s'était vendu à Barras en 1795 et, depuis lors, espionnait ici et là pour le compte du Directoire. En Espagne, son rôle devait être plus odieux encore qu'à Paris, puisque Talleyrand l'avait chargé de surveiller ceux qui avaient été les amis de son père et les anciens camarades de son orageuse jeunesse.

Informé de la présence de ce franc coquin, « émigré connu en Espagne par ses exagérations royalistes, lié de tous temps avec tout ce que Madrid compte de plus immoral et de plus avili (2) », Truguet, comme pour Ségui, se plaignit très vivement

(1) Pour Lavauguyon, voir Pérignon, IV. — Carency avait ôpousc Mlle de Rochechouart-Faudoas. — Cf. E. Daudet, Hist. des Emigrés.

(2) Truguet au président du Directoire, 16 ventôse (6 mars 1798),

au Directoire. Il demanda l'arrestation de l'agent secret, et raconta que Carency avait cyniquement proposé au ministre espagnol de disposer à son gré des membres du gouvernement français... moyennant finances. Se voyant éventé et menacé, l'envoyé de Talleyrand réussit à quitter Madrid avec un faux passeport avant que la réponse du Directoire fût arrivée (1).

Ces deux aflaires — Ségui et Carency, — dans lesquelles l'ambassadeur avait eu constamment le beau rôle, irritèrent profondément le vindicatif ministre des Relations extérieures. Connaissant les ressentiments de Talleyrand qu'il détestait lui-même profondément, Truguet avait déjà pris le parti de correspondre directement avec le Directoire, où il pensait ne compter que des amis. Il écrivait à la date du 17 ventôse (7 mars). « J'ai déjà fait connaître au Directoire exécutif les motifs qui me forcent à lui adresser directement mes dépêches. Je désire plus que jamais de voir arriver le moment où les affaires reprendront leur marche naturelle et accoutumée. Cet instant sera celui où finiront toutes les intrigues dont on n'a cessé de m'entourer depuis mon arrivée en Espagne. Je ne vous parlerai plus, citoyens directeurs, de toutes ces vilaines manœuvres... Je ne puis cependant vous laisser ignorer que le prince de la Paix est instruit de toutes ces menées et qu'il en a fait ce matin des confidences qui me prouvent que j'en avais moi-même bien saisi

(1) L'ambassadeur avait demandé son expulsion au gouvernenement espagnol, mais sans succès. Truguet à Saavedra. Notes du 30 germinal et du 11 prairial.

le fil. Faut-il s'étonner que des trames de ce genre soient aussitôt découvertes que formées? Les individus qui figurent ordinairement dans ces scènes odieuses y cherchent seulement leur intérêt particulier et leur secret est toujours à celui qui les paye le mieux. »

L'amiral avait cent fois raison, mais Talleyrand se montra furieux de cette correspondance directe avec le gouvernement, et obtint du Directoire un blâme sévère pour l'ambassadeur (1). Le ministre écrivit de sa main : « Le Directoire compte sur vos regrets et il aime à croire qu'ils vous inspireront plus de mesure à l'avenir. »

Ce blâme ne pouvait qu'exaspérer l'orgueilleux amiral, qui envoya au directeur Merlin de Douai une protestation très chaude et très digne : « Si je voyais encore la confiance du Directoire vaciller entre moi ambassadeur et tout autre agent, je demanderais à l'instant mon rappel (2). »

Avec Perrochel, qui s'était montre très gêné de l'attitude équivoque que la tortueuse politique de Talleyrand lui avait imposée, les choses restèrent en l'état. Informé que son secrétaire avait demandé à quitter Madrid, l'amiral écrivit généreusement : « J'aime à croire qu'il a été porté à cette démarche

(1) Dans sa préface du tome III des Mémoires de Barras, M. Georges Duruy, qui est un des historiens les plus documentés sur cette période du Directoire, affirme que le grand motif de la haine de Talleyrand contre Truguet était surtout que l'amiral avait refusé d'aider certains tripotages du ministre « qui, sous le couvert de sa fonction, étendait jusque sur les pays étrangers le réseau de ses spéculations... »

(2) Truguet à Merlin de Douai, 10 germinal (30 mars 1798).

par des motifs purs, et cette conviction me suffit pour prier le Directoire de ne donner aucune suite à sa demande. L'intérêt de la gloire de la République exige qu'on prévienne toute espèce d'éclat et le Directoire me connaît assez personnellement pour être convaincu que, de mon côté, j'agirai de manière que ce qui s'est passé entre le citoyen Perrochel et moi ne puisse jamais transpirer au dehors. »

Cliuto du prince de la Paix. — Sa nouvelle orientation. — M. de Saavedra. — Négociations relatives au Portugal. — Bonne situation de Tiuguet à Madrid. — La iiaine de Talleyrand. — Raj^pel de l'ambassadeur. — Lutte avec Perrochel. — Présentation des lettres de recréance.

Nous avons dit que la cédule royale du 23 mars avait eu pour principal résultat, dès son apparition, de faire renouveler les attaques contre Godoï. Le prince de la Paix avait dû céder parce qu'il lui était indispensable de s'appuyer sur la France et, par conséquent, de ne pas déplaire à l'ambassadeur. Mais les calculs du prince de la Paix se trouvèrent déjoués par un caprice de la reine. Décidément lasse de son favori, Marie-Louise venait de prendre un nouvel amant, le jeune capitaine Mallo. Dès lors, la souveraine ne tenait aucunement au maintien de Godoï au pouvoir. Elle se laissa persuader par son confesseur, — ennemi personnel du ministre, — que le bien de l'Espagne exigeait une nouvelle orientation politique et que le moment était venu de faire cesser la dictature exercée depuis plus de cinq ans. Les criailleries des courtisans servirent

d'ailleurs les projets de la reine. Quelques jours après l'apparition de la fameuse cédule, le 28 mars, le roi Charles IV prenait définitivement son parti et écrivait de sa propre main au ministre d'Etat : « Ayant égard aux demandes réitérées que vous m'avez faites, soit verbalement, soit par écrit, pour que je vous afTranchisse des emplois de secrétaire d'État et de sergent-major de mes gardes du corps, je me suis décidé à accéder à vos instances réitérées en vous affranchissant des deux emplois, en nommant par intérim don F. Saavedra pour le premier, et, pour le second, le marquis de Ruchena, auquel vous pourrez remettre ce qui est relatif à chacun de ces emplois ; vous laissant tous les honneurs, appointements, émoluments et prérogatives que vous possédez aujourd'hui; vous assurant que je suis extrêmement satisfait du zèle, de l'amour et de l'habileté avec lesquels vous vous êtes conduit en toutes circonstances qui ont eu lieu sous votre commandement et dont je serai extrêmement reconnaissant tant que je vivrai; et que dans toutes les occasions je vous donnerai des preuves non équivoques de ma gratitude pour vos services signalés. »

En se reportant à la longue liste (1) des titres portés par Emmanuel de Godoï, on voit que sa chute n'était qu'une demi-disgràce. Il n'était plus ministre d'Etat, ni sergent des gardes du corps, mais conservait toutes ses autres fonctions honori-

(1) Voir PÉRIGNON, II.

fiques et lucratives. Dès le& premiers jours d'avril, il réussissait à grouper habilement à ses côtés de puissants personnages et songeait au moyen de reprendre prochainement le pouvoir suprême en changeant son fusil d'épaule. Devenu le chef d'un nouveau parti, dit « catholique », il se réconciliait avec son vieil ennemi Musqaiz, confesseur de Marie-Louise (1), et tentait de faire passer M. de Saavedra pour un « philosophe athéiste ». L'infant de Parme, neveu et gendre de la reine, le duc d'Ossuna, le général Urrutia, et même des fonctionnaires du tribunal de la Sainte Inquisition liaient leurs ambitions à celles du ministre tombé. Quelques mois plus tard, le retour de Godoï aux affaires était discuté et même considéré comme probable. En nivôse an VII (décembre 1798), le commissaire du Directoire à Bayonne pouvait écrire : « Je ne doute pas d'un prochain changement dans le ministère, le prince de la Paix ayant repris une influence décisive et si forte qu'il est certainement plus avantageux à la France dans ce moment de s'en servir que de la combattre... »

Il faut bien dire cependant que, le 28 mars, la nouvelle du remplacement d'Emmanuel fut d'abord très favorablement accueillie non seulement à la cour d'Espagne, mais aussi dans certains milieux

(1) Ce Musquiz passait pour un piteux personnage, de mœurs douteuses. « Dans sa conduite privée il imite le grand Turc, du moins quant au sôrail, et préfère ime jolie fille à ime discipline... » (Lettre adressée à Lambrechts, ministre de l'intérieur, en vendémiaire an VII.)

politiques français. On oublia vite à Paris la part prépondérante prise par le prince à la conclusion de l'alliance pour ne plus se souvenir que de son manque de franchise et de ses éternelles tergiversations. Talleyrand (1) applaudit à la chute du favori parce qu'il venait de gêner la mission de Ségui en la dénonçant, et Truguet parce qu'il espérait que le successeur désigné, M. de Saavedra, serait beaucoup plus maniable (2). «Le choix de M. de Saavedra — écrivit l'amiral le 10 germinal (30 mars) — m'avait en quelque sorte été annoncé par le roi lui-même, qui, dans son audience publique, avait affecté de me parler de lui avec éloge en ajoutant qu'il savait que je l'avais autrefois connu en Amérique et que j'avais pour lui de l'estime et de l'amitié. » Saavedra passait d'ailleurs pour être très sympathique à l'alliance. Deuxjours après la nomination du nouveau ministre, Truguet obtenait une nouvelle cédule — complétant celle du 23 mars, — qui prohibait en Espagne les marchandises de provenance anglaise. En la présentant comme un succès important dû à ses propres efforts, l'amiral traçait ainsi le portrait du successeur de Godoï : « A toutes les époques et dans toutes circonstances, j'ai trouvé dans M. Saavedra les lumières de l'homme d'État unies aux principes des philosophes; des vues saines et étendues en manière d'économie politique et commerciale ; les connaissances d'un homme qui a beaucoup

(1) Talleyrand apprit la nouvelle par le marquis del Campo. Il se hâta d'en avertir le Directoire. (Lettre à Merlin de Douai du 15 germinal.)

(2) Truguet félicita le nouveau ministre le 9 germinal (29 mars).

VU par lui-même et qui a, observé avec fruit; une manière de traiter franche et dégagée de ces moyens tortueux et détournés qui tuent la confiance ; enfin, une haine profonde pour le gouvernement anglais et une conviction raisonnée de l'importance dont doit être, pour l'Espagne, son alliance avec la République française (1)... »

Cet éloge pompeux souligne la satisfaction de l'ambassadeur. La mesure relative aux marchandises anglaises, que Saavedra avait accordée le surlendemain de son arrivée aux affaires, montre du reste combien le nouveau ministre était décidé à donner satisfaction à la République. Fier des avantages déjà obtenus, l'amiral voulut plus encore, et c'est alors que furent prises des mesures maladroites pour la déportation à Majorque des prêtres et des émigrés. Il tenta aussi de résoudre la question portugaise, que Talleyrand avait voulu faire traiter en dehors de lui par Pcrrochel et Ségui. N'étant pas, comme Godoï, l'obligé de la famille royale de Portugal, Saavedra facilita la reprise des négociations.

(1) Lettre du 16 germinal (5 avril 1798).— La iiaine que Saavedra passait pour porter à l'Angleterre parut alors d'une importance capitale. En effet, depuis quelques mois, une sorte de détente s'était produite entre l'Espagne et l'Angleterre. Les ordres donnes dans les ports espagnols d'Amérique au sujet des vaisseau .v anglais étaient devenus moins rigoureux et la flotte de Cadix continuait à rester inactive... Cette situation, connue en France, avait été dénoncée le 23 pluviôse par un article de l'Ami des Lois. Rewbell s'en était ému, des explications avaient été demandées au marquis del Campo, et Talleyrand avait dû fournir un long rapport à ce sujet. Evidemment, pendant les dernières semaines de son ministère, Godoï, ayant besoin du parti anglais de la cour, avait fait certaines concessions qui ne pouvaient quètre peu heureuses poui* l'alliance avec la France.

Un envoyé extraordinaire, Don Diego Manouha, vint à Madrid au mois de mai, et Truguet put discuter avec lui la conclusion et la ratification d'un traité dont les bases avaient été jetées l'année précédente (1). Mais pour obtenir l'acceptation des nouvelles conditions exigées par le Directoire (2), une intervention armée, espagnole ou française, eût été absolument nécessaire, et ni l'Espagne ni la France ne s'en souciaient. Les conversations engagées à Madrid n'avancèrent donc pas la question, qui resta en suspens pendant trois ans. Il fallut la main puissante du Premier Consul pour décider Charles IV à peser sérieusement sur son gendre et à entamer une courte campagne que termina l'insuffisant traité de Badajoz en 1801.

En somme Saavedra facilita grandement la politique de Truguet et il est certain qu'à la fin d'avril 1798 l'influence de l'ambassadeur était considérable à Madrid. L'amiral gardait sa réputation d'homme violent, mais on avait peur de lui. D'autre part, malgré certaines maladresses du début, sa franchise lui avait valu des sympathies véritables. On peut donc dire qu'il représentait heureusement la République. A la cour même, on avait oublié son premier discours, qui avait paru déplacé, et la reine, que

(11 Voir Pérignon, VII.

(2) L'influence de.s émigrés était encore très grande en Portugal. Trois régiments d'émigrés — régiments de Castries, de La Cliàtre et de Mortemart — continuaient à exister. Le duc de Coigny représentait officiellement le prétendant à Lisbonne.

â02 TRUGUET

Truguet amusait par son esprit et sa causticité, avait décidément plaisir à le rencontrer et à causer avec lui.

Or, en 1798, à cette cour espagnole, où les traditions de la plus stricte étiquette étaient toujours en honneur, toute conversation particulière avec l'un ou l'autre des souverains devait être considérée comme une faveur inestimable. Al'une des audiences d'Aranjuez, rompant avec les usages, Truguet se permet de parler directement politique avec le roi et la reine. Cette conversation est immédiatement « très remarquée » et l'amiral croit nécessaire de la signaler au président du Directoire : « Le roi m'a répondu avec beaucoup d'égards, et la reine m'a dit, assez haut pour être entendue, les choses les flatteuses... (1). »

Lorsque le récit banal de cette entrevue arrive à Paris, Talleyrand fait remarquer « la sensibilité qu'exprime l'ambassadeur républicain pour un procédé aimable de la vieille reine (2). » Dès lors, peu à peu une légende méchante se forme. La Revellière s'en fait l'écho. « L'amiral, — dit-il — voulut profiter de l'ascendant irrésistible qu'il croyait avoir sur toutes les femmes pour subjuguer la reine, l'honorer de ses faveurs, la diriger à son gré, et, par elle, diriger le conseil et la cour comme il l'entendait... «D'un autre côté, on lit dans les Mémoires d'un homme d'Etat que « Truguet était homme d'esprit, plein de grâce et d'amabilité, formant à la cour des liaisons de galanterie qui augmentaient son influence

(i) Lettre du 16 ventôse (6 mars), d'Aranjuez. (2) Mémoires de Barras, II, chap. vi.

et qu'il avait acquis de l'ascendant sur la reine... »

En ces matières délicates, il est toujours difficile de conclure. Mais, ici, Talleyrand est en scène. Tous les moyens lui sont bons. Voulant se débarrasser de Truguet, il tente de le ridiculiser en colportant l'histoire de sa liaison avec la reine d'Espagne, en faisant méchamment remarquer le peu de dignité de l'amiral et son inconcevable fatuité. Et le ministre — dont l'adresse n'est pas discutable — réussit à persuader plusieurs membres du Directoire, dont Barras. Plus tard cependant, voyant plus clair dans le jeu de l'ancien évêque d'Autun, Barras écrira à propos de cette odieuse campagne entreprise contre Truguet que « le chapitre de la galanterie était une invention de Talleyrand, comme tout le reste ».

A Madrid, Truguet avait dû subir les attaques des ennemis de Saavedra, et par conséquent du nouveau « parti catholique » que dirigeait maintenant Godoï. Le prince de la Paix avait été du reste mêlé, depuis cinq ans, à trop d'affaires différentes pour ne pas avoir, en France aussi, des obligés et des clients. De ce côté-là également vinrent donc des attaques perfides, que Talleyrand sut exploiter habilement pour convaincre les Directeurs.

La situation de l'amiral devenait très délicate. Son influence sur Saavedra était incontestable, mais il était violemment combattu à Paris et personne ne répondait plus à ses lettres, ni Talleyrand, ni même son ami Merlin de Douai. L'ambassadeur écrivit alors avec amertume : « Sans doute j'aurais le droit

de me plaindre en voyant un plan aussi constamment suivi de me mettre sans cesse aux yeux du ministère espagnol en opposition directe, en contradiction formelle avec le gouvernement que je représente. En attendant que l'avenir me donne l'explication d'une conduite aussi énigmatique pour moi, je sais trouver en moi-même et dans l'estime des républicains témoins de mon zèle imperturbable, un dédommagement bien doux des sacrifices que l'on m'impose et des dégoûts dont on m'abreuve... »

Celte lettre est du 18 floréal (7 mai). Depuis six jours le rappel de l'amiral avait été décidé sur les instances de son ministre. Cette fois, Talleyrand daigna prendre la plume pour annoncer la disgrâce (1) : « Je vous fais passer, citoyen, copie de l'arrêté du Directoire exécutif qui met une terme à vos fonctions d'ambassadeur de la République française auprès le roi d'Espagne. Vous recevrez par le prochain courrier vos lettres de recréance. Aussitôt qu'elles vous seront parvenues, vous voudrez bien prendre congé de S. M. Catholique et présenter le citoven Perrochel comme devant demeurer chargé des affaires de la République jusqu'à l'arrivée de votre successeur. »

(1) Arrêté du 12 (loroal an VI. « Le citoyen Truguet, ambassadeur de la Rrpubliquc française près S. M. Catholique, est rap- ])elé. Le citoyen Perrochel, secrétaire de la légation, remplira les fonctions de ciiargé d'affaires. Les appointements du citoyen Perrociiel seront augmentés de 3,000 livres par mois pendant qu'il fera les fonctions de chargé d'affaires. » (A. N., A F' HI. Registre 76-1104.)

La copie de l'arrêtf' du 12 flor«'al et la missive de Talleyrand arrivèrent à Madrid le 27 floréal (16 mai) . Truguet se savait fort attaqué, mais il avait toujours compté sur Barras et surtout sur son ancien collègue Merlin, pour le défendre à Paris. Il fut donc, en définitive, aussi étonné que dépité par la nouvelle de sa disgrâce et adressa aux Directeurs une lettre très digne dont voici les principaux passages : « J'ai reçu l'arrêté qui me rappelle et j'attends avec impatience mes lettres de recréance que m'annonce le ministre des Relations extérieures pour présenter en qualité de chargé d'afï'aires le citoyen Perrochel, qui toujours et exclusivement a obtenu les marques d'une confiance à laquelle j'avais peut-être aussi des droits.

« Vous savez mieux que personne, citoyens directeurs, si je dois désirer ardemment de voir enfin mettre un terme à des fonctions que l'on n'a cessé de couvrir pour moi d'épines et de dégoûts...

« La certitude d'avoir servi ma patrie avec des intentions constamment pures et généreuses, avec un zèle impertubable ; la considération et le respect dont j'ai su entourer en Espagne le nom français et l'ambassadeur de la République; la haine que j'ai méritée de la part de tous les ennemis ostensibles ou cachés de mon pays, et surtout des misérables intrigants qui le trahissent et le déshonorent; les suffrages et l'estime des républicains témoins de toutes mes actions ; les regrets enfin des hommes de bien de la nation espagnole... voilà, citoyens Directeurs

é6i ' TRUGUET

une récompense qu'on peut m'envier mais que personne ne pourra me ravir.

« Le seul regret que j'éprouve, et il est bien senti, é'est de n'avoir pu terminer le système régénérateur de nos relations politiques, commerciales et coloniales avec l'Espagne, que j'avais conçu et heureusement commencé ; c'est de n'être plus le témoin et le confident des travaux du ministre philosophe auquel l'opinion de tous les hommes éclairés vient de confier le sort d'une nation généreuse que tant de motifs doivent nous rendre chère et intéressante. Salut et respect. »

En même temps, l'amiral adressait à Talleyrand une longue missive.» Vous sentez qu'il doit être instant pour moi de quitter un poste dans lequel je ne saurais plus être que le témoin et le spectateur impuissant du triomphe et de la joie insolente des émigrés, des prêtres fanatiques, des traîtres et des intrigants de toute espèce que je n'ai cessé de combattre et dont je me glorifie d'avoir mérité l'honorable haine .. » . :

Truguet faisait ensuite, selon sa ebutùm'fr, son propre éloge et concluait qu'il était « victime des machinations de ses ennemis, individus aussi méprisables que méprisés (1) ».

:' Après avoir ainsi soulagé son cœur (2), il com-

•■ (1) Truguet à Talleyrand. 28 floréal (17 mai). . (2) Truguet était fort lié avec le ministre de la Marine, Bruix, qui. venait de remplacer Pléville Le Pclley le 8 floréal (27 avril 1798). Il le félicita, puis lui écrivit à la fin der. mai pour lui raconter, ses déboires. Naturellement, il ne se montrait pas tendre pour les Directeurs I « Vous savez — écrit Truguet — que je ne

mença à faire tranquillement ses préparatifs de départ, attendant toujours les pièces destinées à accréditer Perrochel comme chargé d'affaires et surtout l'arrivée de ses lettres de recréance. Jusque-là l'amiral comptait rester à Aranjuez (où se trouvait la cour), conserver la direction effective de l'ambassade et garder le « chiffre »,

Se rendant compte que la présence d'un véritable ambassadeur était nécessaire à Madrid, le Directoire se hâtait du reste de nommer un nouveau titulaire. Par arrêté du 1" prairial (20 mai), le citoyen Guillemardet, ex-conventionnel et ami personnel de Talle vrand, était choisi.

Alors, pendant trois semaines, une lutte curieuse s'engage entre Truguet et Perrochel. Ce conflit, sans doute unique dans l'histoire de notre diplomatie, vaut la peine d'être raconté.

Aussitôt qu'il apprend la nomination de Guillemardet, l'amiral prévient qu'il compte attendre son successeur à Madrid : ainsi l'a fait le général Péri-

leior en veux pas plus que quand ils m'ont chassé du ministère et je déclare à mes amis qu'y eût-il à perdre cent ministères et autant d'ambassades, je ne changerai jamais de caractère. J'attaquerai les fripons et les intrigants quand il m'entoureront pour m'empêcher de faire le bien. Je parlerai toujours avec vérité au gouvernement. Je resterai enfm le môme Truguet, estimé et aimé de ses amis, et haï de tous les ennemis de son pays et de ceux qui ont cru aux calomnies dont on l'a accablé... Si vous saviez, mon cher Bruix, comment on m'a joué depuis que je suis ici et si vous saviez tout ce que j'ai éprouvé du Directoire et du ministre Talleyrand, vous seriez étonné que j'aie pu faire tout le bien que j'ai fait... » Truguet terminait en racontant ses aspirations de retraite et de repos pom' vivre avec ses amis. (Truguet à Bruix. 8 prairial (27 mai). — A. E. Supplément. Mémoires et Documents. 1967-358.)

gnon. « Je continuerai donc, à moins que je reçoive des ordres contraires, à traiter les affaires avec le g-ouvernement espagnol, et, quelque pénible que soit ma situation personnelle, j'espère que mes derniers moments en Espagne ne seront pas plus perdus pour la gloire et les intérêts de mon pays que ceux que j'y ai passés jusqu'ici... En quittant une carrière dans laquelle j'avais l'espoir de faire le bien, il sera doux pour moi de faciliter à mon successeur les moyens d'être vraiment utile aux deux nations alliées... »

Cependant, les lettres de récréance n'arrivent toujours pas (1). La situation devient donc fort bizarre. D'une part, l'amiral, qui déteste très cordialement Perrochel, cherche à l'empêcher de prendre les fonctions de chargé d'affaires, et, pour cela, s'appuie sur le texte même de la lettre de Talleyrand annonçant la disgrâce. D'autre part, Perrochel, qui se morfond à Madrid pendant que l'ex-ambassadeur réside à Aranjuez, s'impatiente, veut jouer son rôle (2), commence à correspondre avec Talleyrand, mais n'ayant pas le « chiffre déchiffrant »

" (1) Truguet écrit à l'amiral Bruix : « Je n'ai pas reçu mes lettres de recréance. Guillemardet va, dit-on, arriver. S'il en est ainsi, M. Perrochel, ex-calottin, qui est mon secrétaire d'ambassade et qui ne vient pas chez moi depuis six décades, je ne sais pas pourquoi, qui d'aillexirs est très protégé parce qu'il protège tous les fripons, Perrocliel n'aurait donc pas d'intérim 1 » (Lettre du 8 prairial (27 mai.)

(2) Dés le 2 prairial (21 mai), Perrochel écrivit une lettre officielle comme chargé d'affaires. Elle avait quatorze grandes pages. Après tant d'autres, l'ancien chanoine découvrait l'Espagne et blâmait, naturellement, tout ce qu'avait fait l'ambassadeur Truguet. Il conseillait de revenir à. la politique de Pérignon, « qui avait admirablement réussi ».

enrage de ne pouvoir comprendre une partie des dépêches qui arrivent à l'ambassade.

Le 5 prairial (24 mai) au soir, Perrochel part pour Aranjuez, fait une scène à son ancien chef et insiste pour avoir le chiffre. Truguet lui répond négativement, continue, comme si de rien n'était, les négociations antérieurement entamées avec M. de Saavcdra, correspond toujours avec le Directoire, et la situation se tend chaque jour davantage. Des deux côtés, le ton des lettres échangées devient comminatoire et insolent. Aune nouvelle réclamation de son ancien collaborateur (du 17 prairial-5 juin) l'amiral répond « qu'il connaît ses devoirs et ses droits et que Perrochel doit savoir lui-même quelles sont les obligations que lui impose sa qualité de secrétaire d'ambassade ».

Truguet s'est-il fait illusion? Ne recevant pas ses lettres de recréance, a~t-il espéré, malgré la désignation de Guillemardet, rester en fonctions et compté sur l'appui de ses anciens protecteurs, Merlin et Barras? Toujours est-il que cette obstination ,à vouloir continuer à traiter les affaires paraît assez inexplicable. Le 23 prairial (11 juin), l'ambassadeur disgracié envoie encore des dépêches chiffrées et se plaint assez maladroitement que les lettres officielles venant de Paris soient adressées à Perrochel.

he futur chargé d'affaires est naturellement furieux de tous ces retards. Il renouvelle ses doléances à Talleyrand, etle ministre, très impatienté, fait signer un nouvel arrêté (1) par lequel le citoyen Perrochel

(1) Registre des délibérations du Directoii'e. 26 prairial an VI.

«est autorisé à remettre au citoyen Truguet ses lettres de recréance (1), aie requérir de les présenter sur-le->champ et de présenter le citoyen Perrochel comme chargé d'affaires près le gouvernement espagnol. » Kewbell fait ajouter : « En cas de refus du citoyen Truguet de se conformer à cet arrêté, le citoyen Perrochel se présentera à M. de Saavedra pour concerter les moyens convenables pour se faire reconnaître en qualité de chargé d'affaires, lui notifiera le rappel du citoyen Truguet ainsi que son refus de présenter ses lettres de recréance, et, en conséquence, le requerra, au nom du gouvernement fran::ais (2) de faire arrêter le citoyen Truguet et de le faire conduire en France... »

Aussitôt que ces instructions parviennent àMadrid Perrochel fait une dernière sommation. Mais les fameuses lettres, égarées plus ou moins intentionnellement, ne sont toujours pas arrivées. Aussi Truguet répond-il le 6 messidor (24 juin), avec aigreur : « D'après les termes indécents dans lesquels votre lettre est conçue, j'étais, citoyen, suffisamment autorisé à vous la renvoyer sans réponse... Vous vou-r drez bien vous souvenir que jusqu'à ce que j'aie pris congé de S. M. Catholique je suis toujours ici l'ambassadeur de la République française et, conséquemment, votre chef ; qu'à ce titre, vous ne pouvez vous permettre de m'adresser ni injonction ni réquisition. Je vous invite, en outre, à recommander aux indi-

(1) Ces lettres (voir plus loin le texte) portent la date du 19 floical (8 mai). Une errem- commise dans les bureaux du ministère avait seule retardé leur envoi.

(2) D'après une lettre particulière adressée à Perrocliel, cette mesure ne devait être exécutée qu'en cas de nécessité absolue.

vidus qui vous entourent un peu plus de circonspection et à leur en donner vous-même l'exemple ; vous prévenant que jusque dans les derniers instants de mes fonctions, il me restera assez de crédit et de sentiment de ma propre dignité pour maintenir chacun dans les bornes de ses devoirs et pour faire punir ceux qui s'en écarteraient. . . » Le lendemain 7 messidor (25 juin), Perrochel réitère ses insolences et y ajoute des menaces. Le 9, il va à Aranjuez, voit M. de Saavedra, lui communique sans doute la teneur des arrêtés directoriaux, et, le 10, envoie à Truguet un véritable ultimatum.

L'amiral se décide alors. Il vient enfin, cinquante jours après la signature, d'entrer en possession de la lettre directoriale du 19 floréal (8 mai) (1). Il de mande à Saavedra de faire fixer la date de l'audience royale (2;, prend congé de Charles IV le 11 messidor (29 juin), à onze heures du matin, présente son ennemi Perrochel et envoie à Talleyrand sa dernière dépêche : « Je vous annonce que le 1 1 du cou-

(1) Voici le texte de cette Icttio :

Au no)ii de ht RipitUliquc fruiiniisf.

Le Directoire exécutif rie la République froiiatise à S. M. le roi d'Espagne,

Le Directoire exécutif ayant jugé convenable de rappeler dans le sein de la République le citoyen Truguet, ambassadeur de la République auprès de Votre Majesté, le charge de prendre congé d'KlIe. La manière dont le citoyen Truguet u rempli jusqu'ici la mission qui lui était confiée, ne permet pas de douter du zèle avec lequel il se conformera dans cette circonstance aux intentions du Directoire exécutif en assurant Votre Majesté des vœux bien sincères qu'il forme pour Klle ainsi que de son désir de cultiver par tous les moyens en son pouvoir la bonne intelligence et l'intime amitié qui ont si heureusement existé jusqu'ici entre les deux Etats.

Donné à Paris, au Palais national du Directoire exécutif, sous le sceau de la République française, le 19 floréal an VI de la République une et indivisible.

(2j Truguet à Saavedra, le 4 me.ssidor-22 juin.

rant, j'ai, conformément aux ordres du Directoire exécutif, présenté au roi d'Espagne et au ministre d'État de Sa Majesté Catholique le citoyen Perrochel en qualité de chargé d'affaires. J'ai remis à ce citoyen les chiffres et les papiers de la légation. Le citoyen Guillemardet est attendu demain à Madrid. »

ÏRUGUET EMIGRE

Arrivée de Guillemaidet. — Départ de Peirocliel. — Séjour de l'ex-ambassadeur à Madrid. — Correspondance avec Saavedra.

— Retour à Paris. — Talleyrand raconte au Directoire les ja'opos prêtés à Truguet. — Grande colère de Merlin de Douai.

— L'amiral est porté sur une liste d'émigrés. — Ses réclamations. — Il se rend en Hollande. — La mission de Guilleniardet. — Intervention de divers hommes politiques eu faveur de ïruguet. — Remerciements adressés à Barras et au Directoire.

L'entêtement de l'amiral n'avait eu qu'un seul résultat pratique : celui de supprimer presque complètement l'intérim de Perrochel. Quatre jours après la présentation du cliargé d'affaires, le 15 messidor (3 juillet), le nouvel ambassadeur Guillemardet arrivait à Madrid et était reru lui-même en audience royale le 20 messidor.

Bien qu'ayant en petite estime la valeur de son successeur (1), Truguet lui fit ostensiblement bon

(1) Il avait écrit le 18 juin à. Bruix ; « Croyez-vous, de bomie foy, que Guillemardet, avec tout son mérite, puisse remuer le gouvernement et donner à sa marine la direction qui nous convient et régénérer enfin ses institutions comme j'en avais formé le projet, comme j'en avais l'espérance ? » Dans cette même lettre, Truguet critiquait la destination donnée à la flotte française partie pour l'Orient.» Je puis me tromper, mon ami, et ma haine poin: les Anglais m'égare peut-être, mais il me semble que nous avons pris le Levant pour le Couchant. »

accueil. Guillemardet se rendit' d'ailleurs parfaitement compte de la situation et de l'influence que l'amiral avait su prendre à Madrid et il eut le courage de le dire au Directoire : « Je dois à mon prédécesseur cette justice de vous déclarer que je crois qu'il a servi utilement les intérêts de la République dans ce pays et qu'il emportera autant l'estime des ministres qui nous sont attachés et avec lesquels il a eu des relations politiques, que des haines des ennemis de notre Révolution. Comme je n'ai pas voulu examiner les motifs qui ont excité des divisions entre lui et le citoyen Perrochel, je suis décidé à n'y prendre aucune part et j'espère que la confiance et l'harmonie se rétabliront bientôt dans la légation... »

Cependant, la lutte entre Truguet et Perrochel avait naturellement fait beaucoup de bruit à Madrid et la situation de l'ancien chanoine était devenue d'autant plus délicate que l'amiral gardait les meilleures relations avec Saavedra et une partie des personnages de la cour. Très aigri et fatigué, Perrochel comprit donc qu'il ne pouvait rester plus longtemps en Espagne et demanda avec instance une autre destination. Talleyrand lui fît alors obtenir le poste de ministre auprès de la République helvétique (i). L'arrêté relatif à cette affectation fut signé le 13 fructidor (30 août), et Perrochel, peu après,, était. remplacé à Madrid par un jeune secrétaire,- Viliot-Frëville, tjui avait au commencenient de

.-.. (lO.PeEPQCliel. ne. resta pas ilongtemps-diploniâte. IL fut .rappelé après -te ^30 prairial (18 jui'n 1799) et vccut-eiïsuite ôbsétircaîient jusqu'en 1810. •

TRUGUET EMIGRE 315

cette même année 1798 paru à Vienne avec Berna-r (lotte (1).

Malgré l'arrivée de Guillemardet, l'amiral ne se pressa pas de quitter l'Espagne. Rien ne l'attirait à Paris. Tombé en disgrâce, brouillé avec ceux qu'il avait considérés eomme ses amis, il avait intérêt à se faire oublier avant de tenter une nouvelle fortune politique. Il se plaisait, du reste, infiniment à Madrid, y recevait de tous côtés des invitations et des marques d'estime très flatteuses et continuait à voir fréquemment les ministres de Charles IV. Une véritable affection semble même l'avoir lié àvEp M. de Saavedra. Au commencement de septembre, celui-ci était tombé dangereusement malade. Dés que la guérison fut escomptée, l'amiral écrivit ati ministre (2) pour le féliciter : « ...Je quitterai l'Espagne avec moins de regret en laissant à la tète de son gouvernement un homme tel que vous. Nous nous sommes connus, mon ami, sous trop de rapports, pour cesser jamais de nous estimer et de nous aimer. Je vous verrai à l'Escurial et je vous embrasserai avant mon départ pour Paris, qui, par le voyage delà Cour, se trouve fixé au 1" octobre.

(1) Voii- Bernadotte, II. Villot-Frcville se plut à Madrid et, quelques mois apicû aon arrivée, épousa une je ulie Espagnole, Mlle de Las fieras. — If fut préfet et baron sous l'empire, conseiller d'Etat sous la Restauration, pair -de France sous Louis- Philippe.

(2) Lettre du 3° jour complémentaire de l'an VI (19 septembre). Arch. F. Rôus'selot.)-

316 TRUGUEÏ

Je VOUS y renouvellerai aussi l'assurance des sentiments que je vous ai voués pour la vie. Je vous trouverai, j'espère, mon honorable ami, en assez bonne santé pour pouvoir causer avec vous sur plusieurs points d'un grand intérêt pour nos deux nations et pour la gloire de votre ministère. » Saavedra répondit le lendemain dans des termes aussi affectueux : « ...Il eût été bien pénible pour moi de ne pas vous avoir embrassé tendrement avant votre départ pour Paris, car véritablement notre amitié a jeté en peu de temps de profondes racines qui doivent la rendre durable. Votre grand caractère vous donnera nécessairement dans tous les temps une grande influence sur votre gouvernement. Votre profonde pénétration vous a fait connaître et apprécier à sa juste valeur le caractère espagnol; et je ne doute pas que dans quelque situation que vous vous trouviez, vous ne travailliez à maintenir l'alliance des deux nations, qui ne seront heureuses que par leur union mutuelle. Venez donc, mon ami, j'aurai le plaisir de vous embrasser tendrement, nous nous entretiendrons amicalement de ces intéressantes affaires, et vous me laisserez toujours disposé à contribuer de tout mon pouvoir à tout ce qui vous est agréable et à vous donner sans cesse de nouvelles preuves de ma sincère amitié (1). »

Au moment où Saavedra répondait ainsi d'une manière si flatteuse à l'ex-ambassadeur, quatre mois s'étaient écoulés depuis la disgrâce. Truguet avait

(1) Saavedra à Truguet. 20 septembre. (A.rch. F. Rousselot.)

Page 1