‹ Soldats ambassadeurs sous le Directoire, an IV-an VIII (volume 2)Chapitre 7 sur 34 · TRUGUET ÉMIGRÉ · texte numérisé non relu

TRUGUET ÉMIGRÉ

annoncé son intention de partir le 1" octobre pour la France. Mais il apprit, vers le 25 septembre, la nouvelle du désastre subi à Aboukir par la flotte française (1) et pensa qu'il était seul capable de le réparer. Il avança donc son départ de quelques jours et écrivit une lettre d'allure généreuse, mais assez insolente, pour offrir ses services au Directoire. « Citoyens directeurs, j'apprends les malheurs de notre marine. Ils sont bien grands, sans doute, mais un gouvernement républicain possède de grandes ressources dans son énergie et dans sa sagesse. Après avoir fait, citoyens directeurs, tous mes efl"orts pour prévenir ces malheurs, j'en employerai de plus grands encore pour les réparer. J'off"re au Directoire mes talents, mon expérience, mon courage, et surtout mon dévouement à la République. Les vrais républicains oublient tout ce qui leur est personnel pour ne voir que la patrie quand la patrie réclame leurs services. Je pars dans le moment, citoyens directeurs, pour me rendre auprès de vous. Et si mon zèle était encore éconduit, je reconnaîtrais avec douleur qu'il est de ma destinée de voir mon patriotisme méconnu et mes actions calomniées. Je le déclare avec franchise, citoyens directeurs, je n'en connais aucune qui ne soit la preuve de mon dévouement à mon pays (2). »

Ayant ainsi annoncé son retour en France, l'amiral se mit en route le 29 septembre. Mais il alla

(1) La bataille d'Aboukir avait eu lieu le 1" août.

(2) Lettre du 6 vendémiaire an VII-28 septembre 1798. (Arcli. F. Rous.selot.)

s'embarquer à Cadix (1) et n'arriva à Paris que le 2 brumaire (23 octobre) dans la nuit. Il revenait avec l'espoir de voir ses offres de services favorablement accueillies. Et ce fut avec la plus profonde stupéfaction qu'il apprit alors que, depuis quelques jours, par ordre du Directoire, son nom figurait sur une liste d'émigrés 1

' Voi^iee qui s'était passé.. Avant de songer à solliciter un nouvel emploi, Truguet — dont l'esprit causticjue et mordant se donnait toujours libre cours —r ne s'était pas gêné, dans les salons de Madrid, ■pour critiquer amèrement les hommes qui l'avaient disgracié et surtout le ministre qui l'avait calomnié. Ces conversations avaient été rapportées à Talleyrand, dont la haine avait survécu à la disgrâce de l'amiral et que la présence de Truguet à Madrid depuis plusieurs mois avait profondément irrité. Après son rappel, après même la présentation tardives de ses lettres de recréance, l'ancien ambassadeur ne s'était-il pas permis de continuer à jouer un rôle? N'avait-il pas eu la singulière idée de donner chez lui une fête pour célébrer la prise de la Bastille quinze jours après l'arrivée de Guillemardet? Lorsque le vindicatif ministre eut connaissance des propos prêtés à Truguet — propos qui paraissent, du reste, très probables,, — il résolut de les exploiter contre l'amiral en les signalant méchamment au Directoire et en les dénaturant pour les rendre plus odieux.

. (1) Il m'a otc impossible de découvrir le motif de l'itinéraire choisi.

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L'occasion se présenta à la fin de septembre. Rewbell était aux eaux de Plombières. Or, Rewbeli se laissait rarement influencer par le ministre des Relations extérieures, qu'il détestait cordialement. A l'une des séances, assez rares, où les ministres étaient convoqués au Luxembourg, Talleyrand raconta d'abord à Barras les conversations de Madrid Barras prétend (1) avoir pris alors chaleureusement la défense de son ancien ami en insistant sur les réels services qu'il avait rendus à Madrid et sur son indiscutable probité. L'ancien évêque répondit que la noblesse des sentiments exprimés par Barras ne l'étonnait pas, mais que les paroles de l'amiral visaient tous les membres du Directoire indistinctement et qu'il n'était pas possible de les laisser ignorer. « Talleyrand qui, jusqu'alors, faisait une espèce d'aparté avec moi — ajoute Barras, — élevant tout à coup la voix d'un air d'émotion innocente, mais dont l'intention était certainement de se faire entendre de mes collègues, se mit aies nommer tous, de manière que chacun pût bien savoir qu'il s'agissait de lui-même. C'était une petite comédie qu'il jouait pour se faire demander une explication qui lui fournît le moyen de donner à chacun son paquet. Son but ne fut point manqué. »

Tous les directeurs, en effet, étaient à ce moment fort nerveux et très irascibles, et se montrèrent furieux des propos prêtés à Truguet par Talleyrand. Merlin surtout en fut exaspéré et s'acharna contre son ancien collègue et ami. « Vous avez —

(1) Mémoires, III, ch. viii. ■ '

dit-il — donné à l'amiral Truguet une des plus belles ambassades bien qu'il ne fut pas des nôtres et qu'il n'eût point donné de gages à la Révolution, Je m'exprime franchement; il n'avait point été membre de la Convention nationale; conséquemment il n'avait point voté la mort du roi, n'avait donc point, comme nous, brûlé ses vaisseaux... En récompense d'une si grande faveur, qu'a-t-il rendu à notre gouvernement? Rien que de l'ingratitude. Il s'est permis de parler de notre conduite politique et même, d'après ce que nous rapporte le citoyen Talleyrand, Truguet, à Madrid, aurait osé parler de nos mœurs privées, de nos femmes, de Mme Merlin et même des dames de ma société... » En conséquence, avec une indignation extrême, Merlin concluait que l'amiral était devenu un véritable révolté : « Nous aurions le droit de le faire traiter comme tel et juger en conséquence. Je ne veux point vous porter à cette rigueur et je serais le premier à incliner vers la clémence. Je vous propose donc de vous en tenir à considérer Truguet comme émigré et à le placer sur la liste pour être jugé selon les lois de l'émigration s'il osait plus tard rentrer en France, c'est-à-dire, rompre son ban... »

Or, d'après la loi du 25 brumaire an III, tout agent du gouvernement qui ne rentrait pas en France dans les trois mois après notification de son rappel pouvait être déclaré émigré. La mesure proposée par Merlin de Douai, déjà considéré comme un jurisconsulte éminent, avait donc toutes les apparences de la légalité. Cependant, Treilhard, qui venait d'entrer au Directoire depuis quelques mois.

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en remplacement de François de Neufchâteau jugeait la mesure insolite; même La Revellière, grand protecteur de Perrochel, la trouvait exagérément sévère. Tous deux plaidèrent donc d'abord les circonstances atténuantes. Ils désiraient pourtant, eux aussi, se venger des injures si perfidement rapportées par Talleyrand! Aucune autre solution n'ayant paru efficace, les directeurs présents (1) finirent unanimement par se ranger à l'avis de Merlin, qu'appuyait chaudement Barras. On décida que Truguet serait immédiatement inscrit sur la liste des émigrés.

C'était cette nouvelle extraordinaire que l'amiral apprenait en arrivant à Paris dans la nuit du 2 brumaire. Dès le lendemain matin, il adressait au Directoire une demande d'audience : « J'arrive et j'apprends que mon nom a été mis par le département de la Seine sur une liste d'émigrés. Je prie le Directoire de m'accorder dix minutes d'audience. Elles me suffiront pour lui démontrer que mon nom ne peut rester un instant sur cette liste. Je suis profondément persuadé que le Directoire ne refusera point cet acte de justice à un citoyen qu'il a souvent honoré de toute sa confiance et qui en a toujours été digne. »

Aucune réponse n'ayant été faite à cette première supplique, l'amiral récrivit le 7 brumaire (28 octobre) : « ... La position dans laquelle je me trouve ne me permettra de cesser mes instances que lorsque

(1) Malgré l'affirmation de Barras , Rewbell était absent, nous l'avons dit.

le Directoire m'aura accordé nja demande. Il est peut-être de la justice du gouvernement français autant que de mon lionneur personnel de ne pas laisser plus longtemps sur la liste infâme des émigrés le nom du fonctionnaire public qui vient de leur déclarer aux yeux de l'Europe une guerre à outrance et qui a fait tous ses efforts pour en purger le territoire du plus intéressant de nos alliés... »

Cette fois, le Directoire se décida à répondre. Mais ce fut par l'intermédiaire du ministre de la police générale, Duval (1). Truguet recevait l'ordre de quitter immédiatement le territoire français. Il se décida alors à partir pour la Hollande où son ami Delacroix représentait la République. Son arrivée à la Haye est signalée au Moniteur du 30 brumaire an ¥11(20 novembre 1798).

On a vu que Merlin de Douai avait reprocbé à Truguet de n'avoir pas « donné de gages à la Révolution », puisque, n'étant pas conventionnel, l'amiral n'avait pu voter la mort de Louis XVI. Pareil reproche ne pouvait être adressé au citoyen Guillemardel, le nouvel ambassadeur à Madrid choisi par le Directoire (2). Né en 1765, en Bourgogne, c'était

(d) Duval, ancien conventionnel et membre des Cinq-Cents, avait été nommé ministre de la police le 8 brumaire au VII, en remplacement de Le Carlier.

(2) En même temps que Guillemardet, Talleyrand avait fait désigner deux autres régicides pour des postes diplomatiques : Lamarque pour la Suède, et Debry pour Rastadt. (Moniteur du 3 prairial an YI (22 mai 1798).

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un ancien médecin, fils de chirurgien, qui exerçait à Autun avant la Révolution. Il y avait connu Charles- Maurice de Talleyrand-Périgord, alors évèque. Envoyé à la Convention, Guillemardet avait voté la mort du roi^ mais n'avait joué qu'un petit rôle politique. Il avait obtenu cependant certaines missions dans les départements de Seine-et-Marne, de l'Yonne et de la Nièvre et s'en était acquitté à la satisfaction du Comité. Ayant la réputation de parler facilement et même avec une certaine éloquence, il avait été chargé, après la journée d;. 13 vendémiaire, de haranguer le peuple de Pans dans plusieurs quartiers (i). Son département — Saône-et-Loire — l'avait ensuite désigné de nouveau comme représentant, et, depuis lors^, Guillemardet siégeait obscurément au Conseil des Cinq- Cents. Rien ne l'indiquait donc pour remplacer l'amiral Truguet, ni sa valeur, ni son passé. Mais il avait donné des gages en 1793 et surtout il venait de publier une apologie du 18 fructidor dont il avait fait hommage au Conseil des Cinq-Cents dans la séance du 22 pluviôse an VI (11 février 1798).

Cette publication exaltait Barras et Talleyrand. Elle avait fait sortir Guillemardet de son obscurité et avait acquis à l'ancien médecin d'Autun l'amitié du ministre des Relations extérieures. La désignation pour Madrid en était la conséquence immédiate.

Barras juge ainsi celui qui allait représenter la France auprès du roi d'Espagne, cousin des Bour-

(1) Il était occompagné par Tliiobault, l'auteur des Mémoires. (I, u40.)

bons de France : « La Révolution qui l'avait fait, comme tant d'autres de sa robe, entrer dans les affaires publiques, ne l'avait cependant pas sorti de sa sphère prétentieuse; sa. ièle, petite et sans idées, n'avait jamais pu aller au delà des vues de M. Purgon... » Talleyrand lui-même se méfiait de son ami. Il l'avait fait choisir parce qu'il le savait à ses ordres, mais sa confiance dans les moyens du nouveau diplomate était fort limitée. Aussi, les instructions emportées à Madrid étaient-elles particulièrement copieuses. Elles constituaient un véritable vade mecum et laissaient peu de place aux fantaisies du docteur.

Guillemardet n'était certes pas de taille à tenir la place après deux ambassadeurs qui, pour des raisons différentes, avaient joué un rôle important. Ce n'était cependant pas un méchant homme. Terne ambassadeur, il sut se faire accepter malgré sa qualité de régicide, et transmit fidèlement au premier ministre espagnol, pendant dix-huit mois, les propositions et les réclamations de Talleyrand. Les relations avec M. de Saavedra, puis avec son successeur, M. d'Urquijo, restèrent suffisamment cordiales et Guillemardet fut en somme l'ambassadeur rêvé par l'ancien évêque d'Autun (1). Il était encore en fonctions le 18 brumaire an VIII.

Mais Bonaparte, fixé sans doute sur la valeur du protégé de Talleyrand, ne le laissa pas longtemps à

(1) Pendant son séjour à Madrid, Guillemardet eut la bonne fortune de se faire peindre par le grand peintre Goya. Le magnifique portrait de l'ambassadeur est aujourd'hui au musée du Louvre.

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