‹ Soldats ambassadeurs sous le Directoire, an IV-an VIII (volume 2)Chapitre 8 sur 34 · TRUGUET ÉMIGRÉ · texte numérisé non relu

TRUGUET ÉMIGRÉ

Madrid. Quinze jours après la constitution du Consulat, le 5 frimaire (23 novembre), un nouvel ambassadeur, Alquier, était désigné pour représenter la République. Celui-là aussi était un régicide. Mais c'était aussi un homme intelligent et de bonne compagnie qui venait de faire ses preuves comme diplomate après s'être fait remarquer dans les assemblées et qui offrait une autre envergure (1). D'ailleurs, avec le nouveau gouvernement, la situation de la France dans le monde allait rapidement changer.

Le premier Consul utilisa pourtant la bonne volonté de Guillemardet, qui, avant de soupçonner la disgrâce qui allait le frapper, avait bruyamment applaudi aux journées de brumaire. L'année suivante — en octobre 1800, — l'ex-ambassadeur obtenait un poste de préfet à la Rochelle, était ensuite transféré à Moulins et fait chevalier de la Légion d'honneur. Mais ces honneurs avaient ébranlé sa pauvre tète, « petite et sans idées ». Il mourut fou

(1) Charles-Jean-Marie Alquier, né en Vendée en 1752, était procureur du roi au bureau des finances de la Roclielle en 1789. Député du Tiers, il prit de suite place à gauche. Élu en 1792 à la Convention, il avait voté la mort du roi, tout en demandant un sursis pour l'exécution. Après avoir heureusement rempli une mission en Hollande, il était entré auConseil des Cinq-Cents, puis avait remjili les ionctions de consul à Tanger et de ministre à M unie il.

En quittant Madrid, Alquier représenta encore la France à Florence, à Naples, à Rome et enfin à Stockholm en 1810. Exilé par la Restauration, il ne fut autorisé à rentrer en France qu'en 1818 et mourut en 1826.

En quittant Paris, en novembre 1798, Truguet n'avait que quarante-six ans et la haine du ministère des Relations extérieures ne devait heureusement pas priver la France à tout jamais des services du vaillant marin. A peine arrivé en Hollande, l'amiral envoya une nouvelle protestation (1). Il y discutait assez habilement la durée du séjour qu'il avait fait en Espagne, montrait qu'il n'avait pas dépassé la limite de trois mois fixée par la loi du 25 brumaire an III et que, par conséquent, cette loi ne lui était pas applicable. Il demandait des juges : Il J'attends de vous, citoyens directeurs, ou ma radiation ou un tribunal (2). »

Mais l'inscription sur la liste des émigrés était encore trop récente. Aucun des directeurs ne voulait se déjuger et Barras n'avait pas encore pardonné à son ancien ami. Il fallut l'arrivée de Sieyès au pouvoir, le 27 floréal an VIII (IG mai 1799), en rem-

(1) ïruguet au Biicctoirc. 24 brumaire an VII (14 noveinbi-e). (Arcli. F. Rousselot.)

(2) Le secrétaire de l'amiral, Bottu, comjtris lui aussi sur la liste des émigi-és du département de la Seine, avait suivi Truguet en Hollande. Il avait été attaché à la personne de l'ambassadeur, n'était pus fonctionnaire et on ne pouvait donc lui rcpioclier d'être resté trop longtcmp.s hors de France après avoir cessé dos lonctions officielles. lîottu l'éclama énergiqucment, mais sans succès. Mme Bottu, rpielques mois plus tard, fit apostillcr une nouvelle requête jjar le général Marbot (pérc du fameux conteur) qui était alors membre du Conseil d(\s Anciens et commandant de la 17° division militaire à l'aris. Malgré cela, le malheureux Bottu dut rester en Hollande avec l'amiral. (A. E. Espagne, 654- 375 et 655-10.)

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placement de Rewbell pour que celte question de radiation pût être utilement discutée.

Truguet avait beaucoup connu le nouveau directeur. Maintes fois, depuis fructidor, avant de partir pour Madrid, il lui avait exposé ses plans maritimes et politiques. Il écrivit donc le 18 prairial une longue lettre oii, après avoir complimenté Sieyès sur son élection, il lui rappelait leurs souvenirs communs et les espoirs qu'ils avaient partagés : « Auriez-vous pensé, mon cher Sieyès, que ce bon citoyen que vous vîtes patriote depuis 1789, qui mérita depuis cette époque et dans toutes les occasions la haine des factieux, des royalistes, des émigrés, qui s'enorgueillit de la haine des contre-révolutionnaires déboutés après fructidor, auriez-vous jamais pensé que celui qui s'attira la haine des aristocrates et mérita l'estime des patriotes comme amiral, ministre et ambassadeur, fût appelé et traité comme émigré!... Moi, émigré! Vous m'avez connu, et si vous consultez des républicains irréprochables et sans prévention, ceux qui vivent loin de l'atmosphère de l'intrigue et de la corruption, ils vous diront que je n'ai jamais changé et que je ne serais pas proscrit si j'avais combattu avec moins d'énergie des hommes vicieux, des agents secrets et corrompus, qui sont parvenus à tromper le Directoire (1). »

Cinq semaines après l'élection de Sieyès, à la suite des événements du 30 prairial, trois nouveaux directeurs, Gohier, Roger-Ducos et Moulin étaient

(1) Lettre du 18 prairial (6 juin), datée d'Amsterdam. (Arcli. F. Rousselot.)

nommés en remplacement de- Treilhard, de La Revellière et de Merlin. De ceux qui, au mois de septembre précédent, avaient décidé la proscription. Barras restait donc seul au pouvoir et les circonstances devenaient favorables pour l'amiral. Barras et Gohier se vantent tous deux dans leurs Mémoires respectifs d'avoir proposé ou appuyé la radiation. « Je fus assez heureux — dit Gohier — pour concourir à faire réparer cette erreur monstrueuse (1). » Cette version de l'intervention de Gohier a été accueillie par les biographes de l'amiral, spécialement par M. de Martineng (2). Mais Gohier ajoute que la radiation fut prononcée sur le rapport de Bourguignon-Dumolard, ministre de la Police, et sur la demande de Talleyrand lui-même. L'intervention de Bourguignon-Dumolard est certaine (3), mais celle de Talleyrand paraît plus problématique. Aucune trace n'existe de cette belle générosité.

Quant à Barras, pour une fois, rendons-lui justice. C'est avec raison qu'il raconte avoir proposé à ses collègues la révocation de la mesure prise (4).

L'acte de radiation porte la date du 9 messidor an VIII (27 juin) . Il est ainsi conçu :

« Le Directoire exécutif, vu la réclamation et les

(1) Mémoires de Goiiieu, I, 51.

(2) Notice dûjà citée sur l'amiral.

(3) Ce miniïstre figure sur l'aiTêté de radiation comme « ayant été entendu par le Directoire » sur l'affaire. Boui^guignon était ministre depuis le 4 messidor (2:2 juin) et ne resta que vingt-sept joins à son poste.

(4) Mémoires, III, 374. — Voir plus loin la lettre de Truguet à Barras.

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pièces à l'appui produites par... Truguet (i), cidevant ambassadeur de la République française à Madrid, à l'effet d'obtenir la radiation définitive de son nom sur la liste des émigrés; après avoir entendu le ministre de la Police générale, arrête :

Article I" : Le nom de... Truguet, ci-devant ambassadeur de la République française à Madrid, est définitivement rayé de toutes listes d'émigrés oii il aurait pu être inscrit. Article II : Le séquestre apposé sur ses biens sera levé s'il n'est père d'émigré : il sera remis en possession desdits biens et les revenus lui en seront restitués. Article III : Dans le cas où tout ou partie aurait été vendu en exécution des lois, le montant lui en sera remis, à la charge par lui de payer tant les frais du séquestre que ceux de la vente. Article IV : Le présent arrêté ne sera pas imprimé. Les ministres de la police générale et des finances sont chargés de son exécution, chacun en ce qui le concerne. — Le président du Directoire exécutif : (signé) Sieyès (2). »

Pour terminer, voici les deux lettres de remerciements envoyées par l'amiral Truguet en apprenant sa radiation. La première, datée du 22 messidor- 10 juillet est adressée à Barras : « Je te remercie bien, mon cher Barras, du zèle que tu as mis à m'obtenir du Directoire la justice que je réclamais. J'ai su que tu avais voulu te charger toi-même de cette affaire et que tu avais été empressé de me

(1) Il n'était même plus qualifié citoyen!

(2) Extrait des registres des délibérations du Directoire. (Arch. F. Rousselot.)

donner cette nouvelle preuve de ton amitié. Quand ma tête sera un peu reposée, j'irai te voir et te témoigner moi-même ma reconnaissance. Je t'embrasse (1). »

La seconde lettre, écrite un peu plus tard, le 30 messidor, portait au Directoire lui-même les remerciements du proscrit (2) : « Citoyens directeurs, veuillez bien recevoir l'expression de toute ma reconnaissance sur la justice que vous m'avez rendue. Un zèle ardent pour les intérêts et la gloire de ma patrie m'avait fait persécuter et exiler. Il était digne d'un nouveau Directoire si justement estimé de délivrer de l'oppression les républicains purs, sans cesse méconnus, sans cesse outragés par des magistrats qui ont malheureusement conservé trop longtemps le pouvoir. Vous allez, citoyens directeurs, réparer tous les maux qu'ils ont fait à la République. Ah! combien sont effrayants les effets de leur ignorance, de leur présomption, de leurs petites et viles passions! Je connais mieux qu'un autre peut-être combien cette tâche est grande pour le nouveau Directoire, mais je sais aussi que rien n'est impossible à un gouvernement énergique, éclairé, et qui ne cherche, qui ne voit que la gloire de la République. Celte certitude, citoyens directeurs, ajoute au bonheur que je vous dois de me retrouver dans ma patrie, prêt à lui offrir un dévouement qui désormais, j'espère, ne sera plus sans fruit. »

(1) Lettre citée par Barras, III, 374.

(2) Arcli. F. Roussclot.

Le 18 Brumaire. — Truguet conseiller d'État et amiral en chef. — Son opposition à l'Empire. — Sa disgrâce. — Nouvelles missions. — 1814. — Le comte Truguet. — Pair de France. — La Révolution de 1830. — La dignitù d'amiral de France. — Dernières années.

Quelques jours après la rentrée de l'amiral à Paris, Talleyrand usé et discrédité, se retirait des affaires (1), laissant à Reinhard, son successeur, une lourde tâche. Les conquêtes d'Italie étaient presque perdues, l'agonie du Directoire commençait. Malgré la « reconnaissance » qu'il avait témoignée à Barras et aux directeurs en fonctions, Truguet ne voulait pas lier son sort à celui d'un gouvernement en ruines. Il se tint absolument à Técart pendant les derniers mois de l'an VII, puis applaudit très sincèrement aux événements du 18 brumaire.

Cette adhésion, envoyée dès le 22 brumaire, était fort naturelle. Nous avons vu en effet que de très anciennes relations existaient entre l'ex-ambassadeur et le général Bonaparte. Le Premier consul

(1) Le 2 thermidor (^0 juillet 1799).

fit bon accueil à celui qui avait dirigé ses premières armes en Sardaigne et lui offrit même le ministère de la Marine.

Mais l'amiral Truguet n'était pas corrigé par ses aventures. En novembre 1799 comme en juillet 1797 il continuait à se croire indispensable. Il posa ses conditions, demandant par avance l'adoption sans discussion de ses idées personnelles sur la marine et sur la manière de conduire la guerre contre l'Angleterre. En présence de ces exigences, Bonaparte renonça à lui confier un portefeuille. Ayant cependant en grande estime la valeur technique de l'amiral et grande confiance dans son dévouement, il lui donnait, quelques mois plus tard, le plus beau des commandements à la mer : celui des escadres combinées de France et d'Espagne.

Il s'agissait alors de reprendre sur mer la situation perdue depuis la néfaste bataille d'Aboukir et de chercher à garder l'Egypte. Après la courte campagne d'Italie, si brillamment terminée le 14 juin à Marengo, le Premier Consul avait résolu de réunir à Cadix les trois escadres françaises commandées par les contre-amiraux Ganteaume, de Linois et Decrès. Ces trois escadres, unies à celles d'Espagne, devaient former une force navale très puissante destinée à agir en Méditerranée.

L'ancien ambassadeur partit pour l'Espagne au mois de juillet et eut la grande joie de reparaître à Cadix en qualité d'amiral en chef. Deux ans auparavant, il avait dû, dans cette même ville de Cadix, s'embarquer pour la France après sa disgrâce. La capitulation conclue en Egypte ne permit

cependant pas à Bonaparte de poursuivre ses vastes projets de guerre maritime. La présence d'un amiral en chef devenait dès lors inutile. Truguet rentra à Paris à la fin de 1800, fut nomme au Conseil d'État le 20 septembre 1801, puis fait grand officier de la Légion d'honneur le 29 octobre 1802.

Malheureusement, sous le Consulat comme du temps du Directoire, Truguet était resté un incorrigible frondeur. Bien que membre du Conseil d'Etat, il fréquentait surtout les ennemis du nouveau régime et sa manie d'opposition quand même faillit, plusieurs fois, le brouiller avec le Premier Consul. En sa qualité d'ancien pourchasseur d'émigrés, il s'obstinait à voir uniquement le péril à droite, alors que Bonaparte semblait, à partir de 1802, craindre surtout ceux qu'il appelait les vieux « septembriseurs » . Un jour que le Conseil d'État, était saisi d'un projet de loi d'exception visant certains révolutionnaires impénitents, « quatre à cinq cents individus couverts de crimes, sans asile, sans occupations et sans ressources, » l'amiral prit la parole et soutint que les émigrés et les prêtres n'étaient pas des ennemis moins dangereux. Très dépité, le Premier Consul répliqua violemment : « Allons, citoyen Truguet,. on ne me fera pas prendre le change. Il n'y a de menaçant pour notre repos que les septembtiseurs.lhne vous épargneront pas vous-même et vous auriez beau leur dire que vous les avez défendus aujourd'hui au Conseil d'Etat, ils vous immoleraient comme moi, comme tous vos collègues... Quel est le citoyen Truguet?

diront-ils. Un noble, un amiral, un conseiller d'État I Point de grâce (1) ! »

A la suite de cette chaude discussion, le projet fut retiré au Conseil d'État et le Sénat fut désormais chargé de statuer sur les lois exceptionnelles de conservation sociale. Le désaccord politique avec Bonaparte ne devait d'ailleurs pas nuire à l'amiral. Quelques mois plus tard, la situation militaire s'était de nouveau tendue. Bien que la paix avec l'Angleterre eût été signée en mars 1802, on pouvait prévoir, au commencement de 1803, une prochaine reprise des hostilités. Afin d'être prêt à tout événement, le Premier Consul décida, le 13 mai, qu'une flottille serait réunie à Boulogne et qu'une puissante armée navale se concentrerait à Brest. Celle-ci devait servir, le cas échéant, à une diversion en Irlande et escorter un corps de débarquement placé sous les ordres du général Augereau. Truguet fut mis à la tête de cette armée navale au mois d'août.

C'était un poste d'honneur. Pendant son ministère sous le Directoire, l'amiral s'était particulièrement occupé des questions de débarquement aux Iles britanniques (2). Le commandement de l'armée navale de Brest ne pouvait être mis en de meilleures mains.

Parti pour la Bretagne en septembre, Truguet se

(1) Mémoires de Miot de Melito, I, 356, et Gaffarel. « L'opposition républicaine sous le Consulat » dans la Revue historique,

(2) Cf, à ce sujet le livre si complet et si intéressant du commandant Desbrières, Projets de débarquement aux Iles britan- 7iiques.

consacra d'abord tout entier à la tâche qu'il avait acceptée et réorganisa rapidement les escadres. Mais il ne se désintéressait pas de la politique. Il n'avait pas été partisan du consulat à vie. Lorsqu'au commencement de 1804, à la suite de conspirations fameuses, Bonaparte crut le moment venu de répondre aux vœux presque unanimes de la nation en transformant le consulat à vie en empire héréditaire, Truguet n'approuva pas davantage ce nouveau projet. Se souvenant de ses campagnes de jeunesse en Amérique, il rêvait uniquement pour le Premier Consul le rôle de Washington aux États- Unis.

Comme citoyen, c'était parfaitement son droit. Mais il était aussi amiral en chef, pourvu d'un important commandement. En cette qualité, si le plébiscite du 18 mai 1804 était favorable aux désirs de Bonaparte, Truguet, semble-t-il, n'avait qu'à s'incliner, ou à se démettre.

Au lieu d'attendre le résultat de la consultation nationale, l'ancien ministre de la Marine, qui se rendait imparfaitement compte des événements de Paris, crut pouvoir conseiller le Premier Consul comme il avait conseillé Barras en 1797. Le 28 floréal (17 mai), la veille du plébiscite, il écrivit, à bord du Vengeur, une lettre dans laquelle il suppliait Bonaparte d'être assez généreux et assez grand pour s'opposer à l'enthousiasme de la France. « ...Vous êtes la gloire du peuple français, vous voulez son bonheur; soyez vous-même, contre lui, le défenseur des droits qu'il veut abdiquer... Conservez le titre de Premier Consul, titre bien supé-

rieur, par l'éclat que vous lui' avez donné, à ceux de roi et d'empereur. Qu'il soit environné de toute la splendeur que la reconnaissance nationale peut lui décerner et qu'enfin ce titre, chargé de tant de souvenirs mémorables, demeure et vive, pour être illustré aux yeux de la nation à venir, comme il l'est aux yeux de la nation présente, par tant de triomphes, de lois sages et de glorieux actes d'administration... Tels sont les sentiments de l'amiral qui vous aime plus qu'il ne peut vous l'exprimer et qui n'attend que votre signal pour se dévouer aux succès des entreprises que vous avez combinées et qui donnerait sa vie même pour la durée et le bonheur de la vôtre. »

Malgré ces dernières protestations de dévouement, Truguet, se croyant tout permis, avait voulu donner une legon à Bonaparte ! Et cette malencontreuse Icgon arrivait à 'Paris deux jours après le plébiscite du 18 mai !

La réponse ne se fit pas attendre. Le nouvel empereur se montra, d'autant plus irrité qu'il avait jusque-là considéré Truguet comme un de ceux qui lui étaient personnellement le plus attachés. L'amiral dut renoncer à son commandement et cessa de faire partie du Conseil d'État; rayé de la liste des grands officiers de la Légion d'honneur il ne conserva que son rang de chevalier.

Malgré sa très grande rigueur, cette nouvelle disgrâce fut très dignement et très philosophiquement supportée. Truguet s'installa à Paris et y vécut

dans la retraite sans faire d'opposition inutile et sans bouder le monde officiel. Attendant une réparation prochaine, il continua à fréquenter les salons de Joseph Bonaparte, qui avait été son collègue au Conseil d'État et était resté son ami (1). Les familles Clary et Truguet, toutes deux provençales, étaient d'ailleurs en relations suivies depuis longtemps. C'est dans la maison de Joseph que l'amiral se lia avec le maréchal Bernadotte, autre frondeur alors uniquement mené par son orgueil et sa jalousie.

Est-ce à l'influence des Clary que Truguet dut sa rentrée en grâce en 1809? Las de la retraite, fit-il personnellement des démarches auprès de Napoléon? Ou bien, le nouvel emploi obtenu fut-il tout simplement donné parce que l'empereur comprit que l'amiral pouvait rendre encore de grands services au pays? Toujours est-il qu'après la déplorable affaire dite des brûlots de l'île d'Aix, la préfecture maritime de Rochefort fut confiée à l'ancien ambassadeur, dans le courant de 1809. Satisfait des résultats obtenus par Truguet, Napoléon oublia tous ses griefs. L'année suivante, après la réunion du royaume de Louis Bonaparte à l'empire, il plaçait l'amiral à la tête de l'administration maritime de la Hollande et le réintégrait comme grand officier de la Légion d'honneur le 23 octobre 1811. La réparation se trouvait donc complète et la disgrâce de 1804 absolument effacée.

(1) Josepli ne partit pour Naples que dans le courant de 1806. I. 82

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Truguet s'acquitta très habilement de ses nouvelles fonctions et seconda avec intelligence le gouverneur général Lebrun récemment créé duc de Plaisance. Lorsqu'en i813 les alliés commencèrent leur marche de concentration vers les frontières françaises, le corps russo-prussien de Bulow, détaché de l'armée de Bernadotte, envahit la Hollande. La ville d'Amsterdam s'insurgea en faveur de la maison d'Orange et Lebrun dut quitter le pays. Mais Truguet resta à son poste jusqu'au dernier moment, continuant à remplir courageusement sa mission. Ce ne fut qu'en apprenant l'entrée du prince d'Orange à la Haye et après avoir sauvé de la destruction la flotte de l'amiral Verhuel, qu'il se décida à partir et à demander un sauf-conduit. Attiré alors dans un guet-apens à Rotterdam, il fut retenu prisonnier à la Haye jusqu'à la fin de la campagne.

En revenant à Paris après la signature de la paix de 1814, Truguet avait soixante-trois ans et aspirait au repos. Ses idées étaient restées libérales, mais ses ardeurs démocratiques étaient bien calmées. En vieillissant, le diable ne demandait qu'à se faire ermite. Il eut l'illusion de croire que la monarchie légitime allait permettre à la France épuisée de refaire ses forces après l'invasion. Par raison beaucoup plus que par conviction et sans arrière-pensée' politique bien définie, il offrit donc ses services au nouveau pouvoir.

Louis XVIII eut la coquetterie de faire le meilleur accueil au ministre du Directoire, au fougueux républicain de 1797. La disgrâce subie en 1804 pour un excès de franchise était d'ailleurs le meilleur des titres à la protection royale. Truguet avait déconseillé l'Empire, avait été, pendant cinq ans, classé parmi les mécontents et les réparations obtenues à partir de 1809 avaient été bien tardives ! Aussi l'ancien ambassadeur — dont le ralliement était considéré comme important, — reçut-il immédiatement la récompense de son attitude. Dès le 2 septembre 1814 il obtenait le grand cordon de la Légion d'honneur et, quelques jours plus tard (1), le titre de comte.

L'amiral ne joua aucun rôle pendant la période des Cent jours. Aucun poste de combat ne fut demandé par lui. Ce ne fut qu'un mois après Waterloo qu'il rentra en scène. A ce moment, cinquantehuit départements étaient envahis et les alliés se dirigeaient sur la Bretagne avec l'espoir de s'emparer de l'arsenal de Brest. Il était donc urgent de mettre en état de défense notre grand port militaire de rOcéan. Truguet se rendit à Brest et dirigea les travaux avec compétence et activité. Apprenant les mesures prises, les alliés n'osèrent pas attaquer Ja ville.

Revenu en janvier 1816, l'amiral parut à la cour mais sans renoncer à critiquer le gouvernement. Un peu tenu à l'écart pour ce fait par les ministres,

(1) Le 24 septembre.

il n'obtint qu'en 1818 le brevet de commandeur de Saint-Louis et ce ne fut que le- 5 mai 1819 qu'il entra à la Chambre des Pairs, à soixante-sept ans.

Le comte Truguet songea alors à se marier. A la fin de cette même année 1819 il épousait une toute jeune fille, Mlle Serrau de Lafitau, et malgré la disproportion d'âge des deux époux, le ciel bénissait cette union tardive. Un fils, Gustave, naquit en 1821 (1).

Pair de France, l'amiral ne paraît pas s'être beaucoup intéressé à la politique royale si différente de ce qu'il avait rêvé toute sa vie. Aussi eut-il le bon goût de se spécialiser dans les questions concernant la marine, pour lesquelles sa grande expérience pouvait encore être utile.

Arrivent les journées de 1830. Cette fois, beaucoup des amis de Truguet, beaucoup d'anciens frondeurs du temps de l'Empire marchent avec les vainqueurs de Juillet. Le drapeau tricolore flotte de

(1) La comte.sse Truguet, femme de l'amiral, n'est morte qu'en janvier 1865. — Gustave entra de bonne heure dans la diplomatie. A vingt ans, il était attaché d'ambassade à Vienne, et à vingt-deux ans à Londres. Il épousa alors (1843) une Anglaise, Mlle Louisa Campbell, décodée sans enfants en 1856. — Gustave Truguet est mort lui-même en 1873. Aucune descendance directe de l'amiral n'existe donc aujourd'hui.

Son souvenir a été à peu près perdu dans son pays d'origine, Toulon. Après la Révolution, Truguet s'était brouillé avec sa mère, restée royaliste, et il ('vita longtemps de retourner en Provence. Mme Truguet mère mourut en 1803 et la petite propriété de famille fut alors vendue. L'amiral fît cependant, en 1819, un dernier voyage en Provence à l'époque de son mariage. (Arch. et notice de M. de Martineng. — La famille de ce petit-neveu de Truguet habite encore dans le Var.)

nouveau sur les Tuileries et Lafayette salue le nouveau règne en l'appelant la meilleure des Républiques.

Le vieux marin a du reste personnellement connu Louis-Philippe au début de la Révolution et a même passé — en 1795 — pour un des partisans du duc d'Orléans (1). Trente-cinq ans se sont écoulés depuis lors, mais Truguet, comme tous les vieillards, s'attendrit aux souvenirs de sa jeunesse. II se rallie donc, une dernière fois, très sincèrement, semble-t-il. Le nouveau roi des Français l'accueille avec distinction^ et le 19 octobre 1831, le titre d'Amiral de France honoraire est conféré au doyen des vice-amiraux.

L'année suivante, cet honorariat se transformait en dignité effective. Le comte de Rigny, ministre de la marine et des colonies, écrivait au roi le 31 décembre 1832 : « En apprenant la nomination de M. le comte de Truguet comme amiral honoraire, la Chambre des députés parut désirer que le doyen des vice-amiraux fût admis à jouir de tous les avantages attachés à la dignité d'amiral. Votre Majesté s'est empressée d'adhérer à ce vœu et Elle m'a prescrit de faire porter cet officier général à la seconde place d'amiral sur les contrôles et les matricules du corps royal de la marine à dater du l''"' janvier 1833. Je la prie, en conséquence, de vouloir bien, pour régulariser cette disposition, approuver le présent rapport. »

Le roi approuva naturellement les conclusion^

(1) Voir le chapitre premier de cette étude.

d'un rapport qui répondait si bien au vœu de la Chambre des députés. Truguet fut donc véritablement Amiral de France à partir du 1" janvier 1833. Il avait quatre-vingt-un ans et servait dans la marine française depuis 1765, c'est-à-dire depuis soixantehuit ans !

Le vieillard ne quitta plus guère Paris. Installé rue d'Anjou, il continuait à voir les rares amis de sa jeunesse qui vivaient encore et demeurait fidèle à ses affections. C'est ainsi qu'il était resté en relations constantes avec Joseph Bonaparte. Pendant l'hiver de 1838-1839, une des filles de l'ancien roi d'Espagne (qui vivait alors en Angleterre sous le nom de comte de Survilliers) vint à Paris et descendit rue d'Anjou. C'était la veuve du prince Charles Bonaparte, frère aîné de celui qui devait régner sous le nom de Napoléon III, La princesse, malade, voyageait incognito, pour consulter un médecin. Mais la police s'émut. Truguet dut agir personnellement auprès du roi Louis-Pliilippe, pour que la voyageuse ne fût pas inquiétée (1).

Les dernières années de l'amiral furent, en somme, particulièrement heureuses. Aucune des infirmités de la vieillesse ne l'avait atteint. Il gardait toute la lucidité de son esprit, resté caustique et charmant. Son fils, Gustave, donnait déjà les plus

(1) Communication de M. Martiiieng,

belles espérances. Après une courte maladie, le vieux marin s'éteignit chrétiennement et sans souffrance le 26 décembre 1839 (1).

Après avoir esquissé les étapes de cette longue vie, il faut conclure. Malgré ses défauts, Truguet reste un sympathique. Comme tant d'autres soldats parvenus de bonne heure au premier rang, il n'a pas joué, après de si brillants débuts, le rôle auquel il pouvait prétendre. Orgueilleux avec raison de sa valeur personnelle, mais vaniteux à l'excès, entier et cassant, il a successivement lassé la bonne volonté de tous ses amis et compromis par ses prétentions et ses maladresses l'admirable carrière qu'il aurait pu poursuivre. Du moins, — comme soldat, ministre, ambassadeur, amiral en chef — ■ a-t-il fidèlement et exclusivement aimé son pays. Truguet fut un homme vaillant et un honnête homme. Avec un peu plus de modestie et de pondération, il eût pu devenir le grand chef d'escadres qui a manqué à Napoléon.

(1) Son liloge fut prononce par l'amiral Roussin à la Chambre des Pairs dans la séance du 3 juillet 1844,

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