LE GENERAL AUBERT-DUB AYET
D'après un portrait appartenant à M. le comte de Fazi du Bayet.
Origines et carrière d'Annibal Aubert du Bayet. — Assemblée lôgislative. — Mayence. — En Bretagne et à l'Abbaye. — Le 13 vendémiaire. — Projets et illusions au ministère de la guerre. — Dubayet est nommé ambassadeur. — Portraits par La Révelli're, Mailet du Pan et Barras.
Le 12 brumaire an IV (2 novembre 1795), à dix heures du soir, Barras, nommé membre du Directoire exécutif depuis quelques jours, écrivait au général Aubert-Dubayet, commandant en chef de l'armée des côtes de Cherbourg : « Je t'envoie ta nomination au ministère de la guerre, mon cher Dubayet, arrive vite ici, nous faisons de la bonne besogne parce que nous aimons tous avec chaleur la République. Je t'embrasse et t'attends. »
Le nom d'Aubert-Dubayet, un peu oublié aujourd'hui, jouissait, à la fin de 1795, d'une notoriété très grande. La manière dont ce général avait rempli son mandat à l'Assemblée législative l'avait mis en lumière dans les milieux politiques et sa carrière militaire venait d'être particulièrement brillante.
Rewbell, qui l'avait connu à Mayence, Garnot qui lui avait fait confier un commandement en chef, Letourneur et Barras qui avaient été ses camarades, l'appréciaient et l'aimaient. Son entrée au ministère apportait une force au nouveau gouvernement et était donc habile.
Jean-Baptiste Annibal Aubert du Bayet avait trente-imit ans. Il était né le 19 août 1757, à la Nouvelle-Orléans, où son père, de petite noblesse du Dauphiné, était alors lieutenant-major de la place (1). L'enfance du jeune Annibal se passa en Louisiane, mais lorsque cette colonie lut cédée par Louis XV en 1763, toute la famille vint se fixer à Grenoble et c'est là que le futur ministre, au dire d'un de ses biographes, reçut « une éducation mâle et soignée qui ajouta aux dons de la nature (2) » .
M. du Bayet le père (Jean-Baptiste) devint maréchal de camp en 1768. Un de ses frères obtint le même grade en 1770 (3). Élevé dans un miheu militaire, le jeune Annibal, dès qu'il eut dix-sept ans, entra dans l'armée royale comme son père et comme son oncle et se fit rapidement donner une souslieutenance au régiment de Bourbonnais, en 1775. Puis, sur sa demande, il fut employé en Amérique
(1) Sa mère s'appelait Louise-Marguerite Bernaudi. Annibal eut pour parrain M. Pierre-Anniijal de Ville, chevalier de Saint-Louis, commandant le département de la Louisiane et, pour marraine, Mme Marguerite Bclzague, veuve de M. Bernaudi, garde-magasins pour le roi. (Arcli. Adm. Gucrj-e. Dossier Dubayet.)
(2) Galerie de BABui et Beaumont publiée en l'an XIII, t. I«^
(3) Celui-ci était célibataire et avait une grande tendresse pom' son neveu Anniital.
pendant la guerre de l'indépendance et s'y distingua sous les ordres de Lafayette.
Son père était mort en 1779, sans aucune fortune. En rentrant en France, en 1782, Annibal fut mis en possession d'une pension de trois cents livres « en considération de sa pauvreté et des services de son oncle (1) » et, sur la proposition du prince de Broglie, fut nommé capitaine en 1788, toujours au régiment de Bourbonnais.
Mais les Aubert du Bayet n'appartenaient pas à la noblesse de cour! Grâce aux fâcheuses ordonnances arrachées à lafaiblesse de Louis XVI (2) , Annibal n'était donc pas destiné à jamais dépasser ce grade de capitaine. Ses campagnes en Amérique lui avaient donné, comme à beaucoup d'hommes de sa génération, des aspirations très libérales et le jeune officier avait profité de ses séjours à Grenoble pour s'intéresser au mouvement des esprits et des idées. Les Dauphinois, d'ailleurs, il ne faut pas l'oublier, furent un peu des précurseurs. Tenté par la politique, Aubert du Bayet, suivit pendant la Constituante, l'évolution de Lafayette, son ancien général, se fit nommer, à Grenoble, président du collège électoral et se lia avec tous les hommes marquants de la région. Il acquit rapidement par son éloquence et par la chaleur de ses convictions généreuses une réputation envial)le, et, bien que comptant toujours dans l'armée (3), fut désigné pour l'Assemblée légis-
(1) A. G. Dossier Dubayet. — Il se maria à ce moment. Voir plus loin.
(2) Voir à ce sujet : Pérignon, I.
(3) Il prêta serment, comme capitaine, le 8 juillet 1791 (A. G. Dossier Dubayet) et l'adressa au général commandant les 7« et
lative. Le capitaine du Bayet partit donc en 1791 pour Paris, comme député.
Il y emmenait, comme secrétaire particulier, le fameux Doppet, médecin savoyard fixé depuis peu à Grenoble, qui devait bientôt se faire remar- (juer par l'exaltation de ses idées jacobines (J). Évidemment, le député du Dauphiné était infiniment plus modéré que son secrétaire, dont la cbarge devait être une assez agréable sinécure. Doppet, ayant des loisirs, collaborait avec Jean- Louis Carra (2) aux Annales patriotiques . Il a écrit en racontant cette période de sa vie politique : « Le député Aubert-Dubayet avait peu besoin de secrétaire ; car j'ai connu peu d'bommes qui travaillassent autant que lui et qui eussent le travail aussi facile (3). »
8« divisions, Liickner : « Général, — écrivit Dubayet, — comme capitaine au 13' régiment d'inlanterie, je jure d'employer les armes remises en mes mains à la défense de la Patrie et de maintenir contre tous ses ennemis du dedans et du dehors la constitution décrétée par l'Assemblée nationale; de mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire français par des troupes étrangéies et de n'obéir qu'aux ordres qui seront donnés en conséquence des décrets de l'Assemblée nationale. Signé : Le président du département de l'Isère, Aubeiit-Dubayet. »
(1) Doppet, né en 1753, fut nommé, en 1792, lieutenant-colonel de la légion des Allobroges, puis brigadier et divisionnaire en 1793! Il est surtout connu par son commandement devant Lyon et son appaiition à l'armée des Pyrénées-Orientales. II fut destitue en pluviôse an III. Ai)rôs avoir tenté, en l'an VI, d'entrer au Conseil des Cinq-Cents comme député du Mont-Blanc, il mourut obscurément à Aix-les-Bains en 1800. Il a laissé de curieux Mémoires.
(2) Publiciste, né en 1742, Caria fut un des chefs de l'insurrection du 10 août. II fut ensuite nonnné par six départements à la Convention. Compromis par son amitié avec les Girondins, il fut jugé et exécuté le 31 octobre 1793.
(3) Mémoires politiques et littéraires du général Doppet, I, IV.
A l'Assemblée législative, Dubayet (1) se montra tout de suite orateur fécond et instruit. Quoique encore dévoué à l'idée d'une constitution monarchique, il acceptait très sincèrement les idées nouvelles. Entré, presque au début, au Comité militaire, il y prenait une autorité prépondérante. Un magistral rapport sur « les forces défensives de la France », lu le 27 juin 1792, le mettait décidément en vedette. Quelques jours plus tard, le représentant de l'Isère, toujours simple capitaine, était choisi, comme vingt et unième président, par l'Assemblée, en remplacement de Gérardin. Remplacé lui-même par Lafond-Ladébat, à l'expiration de ses pouvoirs, il reprenait temporairement la présidence le 25 juillet sur le désir de ses collègues (2).
Aussitôt après les événements du 10 août, sentant la guerre inévitable et prochaine, Dubayet se décidait à rentrer dans l'armée. Pendant sa présidence, il avait eu l'occasion de flétrir avec ardeur « les émigrés et tous ceux qui, démissionnaires ou déserteurs, allaient au rendez-vous de l'orgueil et tournaient les armes contre la patrie. » A la fin d'août il annonçait ainsi à Doppet ses résolutions combatives : « J'apprends qu'on a répandu le bruit à Grenoble que je n'étais pas àla fameuse journée du
(1) C'est ainsi qu'Aubert du Bayet signa constamment à partir de 1791.
(2) Mémoires de Ghoudieu, IIL
10 août. Dites, mon cher Doppet, que les procèsverbaux de l'Assemblée attestent que non seulement j'y étais toute cette journée, toute cette nuit qui l'a suivie, mais encore celle qui l'avait précédée. Je ne sais pas quitter mon poste quand il devient dangereux. Je vais quitter la toge pour ceindre l'épée et combattre en soldat pour ma patrie... Aussitôt que la Convention nationale nous aura remplacés, j'irai, au milieu de mes concitoyens, goûter pendant quelques jours le charme de l'amitié et ensuite je revole à la frontière opposée pour la défense de la Liberté et de l'Égalité (i) ».
Le 4 septembre, le député, — dont les opinions s'étaient singulièrement accentuées — montait une dernière fois à la tribune et faisait voter par acclamation une déclaration portant que « l'assemblée ne souffrirait jamais qu'aucun étranger donnât des lois à la France ». Il quittait ensuite Paris sans attendre la réunion de la Convention, passait quelques heures à Grenoble, puis sollicitait une place quelconque à l'armée. Le ministre de la guerre, Servan (2), l'affectait d'abord au régiment de Saintonge avec son grade de capitaine. Mais, à la fin de 1792, au moment de l'invasion, l'avancement n'était guère marchandé aux anciens officiers de l'armée royale (|ui reconnaissaient loyalement la République naissante. A peine le capitaine Dubayet eut-il « quitté la toge pour ceindre l'épée », que le ministre le nommait lieutenant-colonel et le dirigeait vers la région du Rhin où commandait Custine. Le 10 décembre, l'ex-
(1) Lettre citée par le général Doppet, III.
(2) Ministre du 11 août au 18 octobre 1792.
député recevait la mission de défendre la place de Worms et un secteur de la ligne du Rhin. Et, quelques semaines plus tard, très satisfait des services rendus, Custine obtenait pour lui le grade de maréchal de camp !
En cette qualité, Dubayet était alors appelé à Mayence et remplaçait le vaillant Meusnier sous le commandement supérieur du général d'Oyré. D'une bravoure extrême, d'une constante vigilance, d'une bonne humeur proverbiale, le nouveau maréchal de camp recevait bientôt de ses soldats le surnom de « brave Annibal ». Rewbell et Merlin de Thionville, commissaires de la Convention à Mayence, sellaient avec lui d'une véritable amitié.
Même au feu, le brave Annibal gardait sa gaîté native et sa faconde un peu emphatique. Un Cyrano de Bergerac ne désavouerait pas ces lignes amusantes écrites par Dubayet à son ami Kléber, dans une tranchée : « Si les boulets de canon étaient des boules de neige, si les bivouacs d'hiver étaient des bals parés où l'ambre des parfums exquis répand dans une atmosphère échauffée par le souffle de cent beautés une délicieuse chaleur, je te le demande, mon ami, quel mérite y aurait-il à faire la guerre? »
Bien que la défense de Mayence ait été un peu surfaite (1), la lutte soutenue par quelques milUers de soldats improvisés contre une armée de quatre-vingt mille hommes reste un glorieux épisode des guerres de la Révolution. La capitulation ne fut signée que
(1) Voir la belle étude sur Maijenee, par M. A. Chuquet. I. 23
le 23 juillet 1793, après épuisement complet des vivres et des munitions. La veille, Aubert-Dubayet avait offert à quelques camarades, en guise de rôli, un rat flanqué de douze souris !
Les rapports quotidiens entre Français et ennemis avaient été constamment très chevaleresques pendant le siège. Aussi les vaincus obtinrent-ils des conditions relativement avantageuses. Les chefs durent cependant promettre de ne pas servir durant un ancontreles alliés. Dubayet accepta à contre-cœur cette clause sévère. « Je m'y soumets — écrivit-il — tant que les ennemis resteront sur leur territoire. Mais, s'ils envahissent le sol de la République, je servirai contre eux au risque d'être pendu! »
D'Oyré présida d'abord au départ des premières troupes et resta provisoirement à Mayence. Mais une lettre insolente de Bouchard, saisie par un espion, fit craindre aux Prussiens la non-observation de la capitulation consentie. D'Oyré fut gardé comme otage, tandis que Kléber et Dubayet ramenaient en France, par Sarrelouis, les soldats du siège, les Mayençais.
« Il était cependant de la politique du Comité de salut public de laisser croire à la multitude qu'une place défendue par des Français était imprenable, et que si des chefs avaient capitulé, c'était à des monceaux d'or ou à de flatteuses promesses qu'ils avaient cédé et non à la force ou à l'impérieuse nécessité (1). «Aubert-Dubayet, défenseur de Mayence, fut donc accusé, arrêté et conduit à Paris.
(1) Babié et Beaumont, I, 46.
Le commissaire delaConvention, Merlin de Thionville (1), avait heureusement vu Dubayet à l'œuvre et lui même avait très courageusement partagé les fatigues et les privations du siège. A la séance du 4 août (2), il présenta chaleureusement la défense du général : « Citoyens mes collègues, je ne suis pas préparé et je ne vous présenterai que le sommaire du rapport sur la reddition de Mayence. Cette ville s'est rendue parce que trois jours plus tard on n'aurait pu sauver les patriotes et seize mille soldats qui, depuis quatre mois, combattaientcontre quatre-vingt mille hommes des meilleures troupes d'Europe, qui leur ont résisté et les ont empêchés de mettre le pied sur le territoire de la République... » Le député Thuriot (3), prenant la parole après Merlin, ajouta : « On nous a abusés dans le rapport qu'on nous a fait sur la reddition de Mayence... L'état-major de cette garnison a fait des prodiges de valeur; et, pour prix de tant de services, il serait traîné à Paris par des gendarmes ! Dubayet qui a été notre collègue au Corps législatif, quoique ses sentiments ne fussent
(1) Meiiin (de Tlnonville) avait été le collègue de Dubayet à l'Assemblée législative. A la Convention, il siégea sur les bancs de la Montagne. Après Mayence, il l'ut encore envoyé en Vendée et sur le Rhin. Ami de Danton, il combattit la politique de Robespierre et prit part à la réaction de Tliermidor. Membre du Conseil des Cinq-Cents en l'an VII, il se retira ensuite de la vie publique. En 1814, Merlin défendit vaillamment Péronne. (1762- 1833.)
(2) Merlin parut à la Convention avec son costume du siège : habit de canonnier, pantalon de daim, bottes à la hussarde, sabre à la ceinture. « Ses cheveux, ses moustaciies, sa barbe lui couvraient le visage, » dit M. A. ChuquoL
(3) Thuriot, ancien avocat à Reim.^, meiuLre de la Législative et de la Convention, montagnard et régicide. Il joua un grand rôle le 9 thermidor comme président de la Convention.
pas des plus vigoureux, a toujours fait voir une âme sensible et noble. Je demande qu'il soit décrété que la garnison de Mayence a bien mérité de la patrie; que le décret soit envoyé à tous les départements par un courrier extraordinaire, ainsi qu'à cette brave armée; que son état-major soit libre; qu'Aubert-Dubayet soit délivré de ses gendarmes et vienne à la barre donner des renseignements qui sans doute lui vaudront des couronnes civiques! »
Ces propositions furent adoptées à l'unanimité et Dubayet parut lui-même à la barre de la Convention le 7 août. Accueilli par des applaudissements, il prononça un discours ému : « Pères de la patrie, les chefs de l'état-major et moi, à la tête de plus de neuf mille gardes nationales, nous sommes revenus avec les honneurs de la guerre, nos drapeaux tricolores déployés, et nos baïonnettes, qui nous avaient si bien servis contre les ennemis de la République, étaient au bout de nos fusils; elles étaient destinées à purger le sol français des brigands qui la déchirent, et jamais nous ne les aurions déposées aux pieds des esclaves que nous avions si longtemps combattus; mais la jalousie, la calomnie nous avaient précédés dans cette patrie que nos cœurs idolâtrent, elles avaient noirci des hommes de bien qui l'avaient servie avec zèle et désintéressement et nos cœurs en étaient navrés. Mais, pères delà patrie, votre justice nous a rendu avec solennité l'estime de nos concitoyens... » Après avoir ensuite raconté les principaux épisodes du siège et les souffrances endurées, Dubayet termina ainsi : « Vous voyez, citoyens représentants, que ce qu'on vous a
dit de ces braves républicains était non seulement éloigné de la vérité, mais qu'il est impossible d'imaginer ce qu'ils ont souffert. Nous ne vous demandons qu'une faveur pour prix de nos travaux, c'est de marcher le plus tôt possible dans la Vendée; si nous ne scellons pas la liberté de notre sang, je vous en assure, citoyens représentants, vous n'aurez pas de républicains plus zélés et plus fidèles. »
Le procès-verbal de la Convention du 7 août porte les lignes suivantes : « Le général Dubayet et ses frères d'armes sont admis à la séance au milieu des applaudissements. Un membre fait la motion que le président donne l'accolade fraternelle à Aubert- Dubayet; le président l'embrasse. On décrète l'impression du discours de Dubayet et de la réponse du président. »
Les troupes ramenées du Rhin furent alors envoyées dans l'ouest et mises à la disposition du général Canclaux, qui venait de s'illustrer à la défense de Nantes. D'abord battus à Clisson, les Mayençais prirent bientôt leur revanche : leur colonne remporta sur les Vendéens un important succès.
Le premier échec, cependant, avait fait mauvaise impression. Le règne de Robespierre commençait. Accusé de modérantisme, comme Canclaux, Dubayet fut destitué par arrêté du 22 vendémiaire (13 octobre) (1), ramené à Paris, et presque aussitôt incarcéré à la prison de l'Abbaye sans avoir pu se défendre.
(1) Dubayet fut remplacé par Léchelle. Lorsque celui-ci vint passer la revue des Mayençais, il fut accueilli par les cris de :
Le malheureux général écrivitalorsàsafemme (1): «... Ah! je t'avoue, les peines et les dangers que j'ai courus à Mayence et dans la Vendée ne devaient pas me conduire à l'Abbaye, mais mon espérance est dans le peuple. C'est lui que j'ai aimé, servi, et constamment bien servi. Pourrait-il ne pas me reconnaître un jour pour l'un de ses plus ardents défenseurs... Depuis dix-huit mois, je combats et j'affronte la mort pour la cause du peuple. Lui seul est bon, lui seul est juste... Quelles paroles pourront jamais exprimer le poids de mes ennuis, comment dilater mes poumons si douloureusement comprimés ? Comment te rendre l'ingratitude des hommes à qui j'avais eu le bonheur d'être utile? Comment dire, comment dépeindre cet état d'abandon universel de l'homme de bien que l'infortune a frappé (2) ? »
Pendant celte période de sa vie, très affecté par son incarcération, le général eut la singulière idée de proposer à sa femme de divorcer (3). Il voulait
« Vive Klcberl Qu'on nous ronde DubayetI >< Klôbor parvint ;i calmer la troupe, mais Lécliellc ne put garder le commandement et, i)eu après, s'em[)oisonna à Nantes.
(1) Aubert-Duhayet avait épousé, en 1782, Jeanne-Armande Poucliot de Soliéres, originaire du Daupliiné, née à Bouillant (Oise). ])e nombi-euses lettres écrites ])ar le général à sa femme ont été récemment ])uhliécs par un de ^ ses arrière-petits-fils par alliance, le comte de Fazi, qui a relevé le nom de du Bayet. (Les fiénéraiix Anbcrt du Bai/ft, Carra Sahd-Cur et Charpentier, Cliampion, éditeur.) Quelques emprunts sei'ont laits à cette correspondance intime, très intéressante, mais qui a été malheureusement classée sans que l'ordre ciironologique ait été toujours suivi, ce qui rend sa Icctui'e dil'iicile.
(2) Lettres'du21 brumaii-ean II (11 novembre 1793); du 26 brumaire an II (16 novembre 1793) et du 13 ventôse an II (3 mars 1794).
(3) A l'Assemblée législative, Dubayct s'était montré très partisan d'un projet de divorce.
ainsi lui rendre une liberté plus complète, et surtout empêcher que les inimitiés dont il était poursuivi ne vinssent troubler la vie tranquille de Mme Dubayet en Dauphiné. Ce projet n'eut d'ailleurs aucune suite. Une fille. Constance, dont le nom reviendra souvent dans cette étude, était née deux ans avant la Révolution, en 1787, et l'union du général semble, en somme^ avoir été très heureuse.
Les portes de l'Abbaye ne s'ouvrirent pour Dubayet qu'après les événements du 9 thermidor (27 juillet 1794). Réintégré presque aussitôt dans son grade, le général recevait l'ordre, le 21 thermidor, de se rendre à Lille. Mais à peine arrivé à son poste, il apprenait que le décret de nomination était rapporté (1). Après avoir passé quelques semaines en Dauphiné, très vite lassé de son inactivité, pendant que la guerre continuait sur toutes les frontières, il partait pour Strasbourg à la fin de décembre, se proposant de rejoindre sur le Rhin, en volontaire, ses anciens camarades de Mayence, Kléber et Merlin de Thionvillc (2).
(1) Le 4 fructidor (21 août).
(2) De Strasbourg il écrivit à Klcbcr le 23 nivùse (12 janvier 1795) : « Qu'il tardait à mon impatience, brave ami, de me rapprocher de toi, de joindre mes efforts aux tiens et de servir encore, par un assentiment mutuel de principes militaires antérieurs, aux succès de la cause du peuple. Mourir pour la République ou l'affermir, voilà quels sont tous mes vœux. Brave ami, c'est sous tes ordres, simple volontaire, que je me rends à ton invitation paternelle et civique. »
Il écrivit le même jour à Merliji de Thionvillc : « As-tu pu
A ce moment, beaucoup de ses amis politiques venaient d'entrer récemment au Comité de Salut public. On songea à mieux employer les ardeurs du brillant soldat. Il fut un instant question, en février, de lui confier le commandement d'une expédition aux Indes orientales. Rappelé d'Alsace, avant d'avoir rejoint Kléber, Dubayet s'installa à Paris pour préparer l'expédition (1). Mais ce projet fut vite abandonné. Une nouvelle affectation fut donnée au général. Le Comité le désigna pour servir en qualité de divisionnaire dans les provinces de l'ouest, puis comme commandant en chef à l'armée des côtes de Cherbourg (2) .
Organisateur habile, chef plein d'entrain, Dubayet remplit sa mission à la satisfaction du Comité (3). Mais le séjour de quelques semaines
croire, brave Merlin, que je jouirais d'un repos honteux dans mes loyers, tandis que, guidant nos IVôres d'arjncs contre Mayence que tu sus si Lien dclendre, tu vas mourir sur la brèche ou l'emporter? Non, sans doute. La voix de Kléber a réveillé mon courage, je veux servir sous ses ordres comme volontaiic. Je t'en demande l'agrément, heureux, cent fois lieui'eux si, mourant pour la patrie, je termine d'une manière utile pour elle une existence trop longtemps abreuvée de iiel et d'amertume. »
(1) L'arrêté fut signé le 16 pluviôse (4 février 1794). Dubayet le reçut à Kreuznacli et accepta avec joie. Il fait allusion à ce commandement dans une lettre du 22 ventôse (12 mars), adressée de Paris à sa femune.
(2) 11 devait se concerter avec Hoche. Il était dit dans les instructions remises : « Le Comité de Salut |)ublic s'en rapporte à l'intelligence, au civisme et aux talents du général Dubayet ])om' assurer la prompte exécution des mesures qui pomiont l'établir l'ordi'e dans les départements désignés (Sartlie, Orne, Manciie, Mayenne).
(3) Le Comité était composé dans les derniers mois de l'an III de : Louvel, Boissy d'Anglas, Jean Debry, Lesage, Letournem', Merlin de Douai, Rewbell, Sieyés, Cambacérès, La Révellière-Le-
qu'il venait de faire à Paris lui avait redonné le goût de la politique, et ses opinions, depuis sa sortie de l'Abbaye, s'étaient encore accentuées. L'homme modéré qui avait siégé autrefois à la Législative avait fait place à un républicain très sincère, désireux d'éviter à l'avenir toute nouvelle réaction. Les événements de Paris le préoccupaient donc presque autant que l'armée des côtes de Cherbourg! Bien avant le 13 vendémiaire, il était très décidé à offrir son épée pour sauver la Convention et correspondait avec Rewbell, Bodin, Letourneur et Barras. Dans les derniers jours de septembre, lorsque se manifesta l'agitation des sections parisiennes après l'acceptation de la nouvelle Constitution de l'an III, Dubayet était à Alençon et se préparait à marcher, au premier appel, avec quelques régiments, sur la capitale. Dès qu'il apprit le succès de la Convention, le général en chef de l'armée des côtes de Cherbourg écrivit à son ami Letourneur : « Citoyen représentant, je ne sais pas transiger avec les principes et la fidélité des serments. Aussi, je n'ai pas balancé, aussitôt que je me suis aperçu des troubles dont Paris était menacé, de faire mon plan de campagne, pour tirer la Convention d'affaire. Par ces dispositions, en deux jours, Paris était aux abois, sans tirer un coup de fusil, et la Convention triomphante était rendue à son indépendance et faisait rentrer dans le néant les hordes scélérates des royalistes qui, depuis longtemps, feignent de proclamer la souveraineté du peuple pour mieux lui
peaux, Daunou, Berlier, Chénier, Gourdan, E.scliassenaux aîné, Thibaudeau.
donner un maître. Déjà, j'avais expédié un courrier au représentant du peuple Bodin pour l'inviter à venir me requérir de mettre en marche la colonne républicaine. Vous voyez, cher et ancien collègue, que je voulais, dans un moment décisif, donner aux fondateurs de la République des preuves non équi voques de mon inviolable attachement. »
Datée d'Alençon le 16 vendémiaire, cette lettre arriva à Paris le 17. Dans la séance de ce même jour, Letourneur la communiqua, au nom du Comité, à la Convention (1).
La personnalité d'Aubert-Dubayet venait donc d'être remise en vedette par le fait même de cette bruyante adhésion au 13 vendémiaire, docit Barras semblait partager la gloire militaire avec Bonaparte. Aussi, quelques semaines plus tard, son nom fut-il presque tout de suite prononcé pour le ministère de la Guerre.
Les nouveaux Directeurs, — Carnot, Barras, Letourneur, La Révellière, Rewbell — hésitèrent cependant assez longtemps. Carnot avait un candidat, son ami Lacuée (2). Il fut aussi question de Pérignon. Ces deux généraux ayant été écartés, Carnot, dont l'influence était alors prépondérante pour les choix militaires, parla avec éloges de Dubayet. Barras, Letourneur et Rewbell appuyèrent cette candidature du défenseur de Mayence qui venait de donner des gages politiques à la
(1) Moniteur universel du primidi 21 vendémiaire an IV.
(2) Lacuée, né en 1732, entré dans l'armée en 1770, avait été membre de la Législative et venait d'être nommé par le Lot-et- Garonne au Conseil des Cinq-Cents. Voir Canclalx, II.
République. La désignation devint officielle dans la soirée du 12 brumaire an IV (2 novembre 1795).
Il est probable qu'en faisant entrer Dubayet au ministère, Carnot comptait garder la haute main sur les opérations militaires et les choses de l'armée. De même Rewbell, en appelant Delacroix aux Relations extérieures, entendait bien diriger les affaires étrangères ! Mais Dubayet était d'un caractère trop entier pour ce rôle subalterne et nous verrons que l'entente avec Carnot fut de courte durée.
Le choix du Directoire fut parfaitement accueilli par les contemporains . « Le siège de Mayence, sa défense héroïque, et ses longues misères avaient porté le nom d'Aubert-Dubayet à la hauteur presque d'un de ces guerriers fantastiques d'Homère et du Tasse ; l'armée, la France et l'Europe le reconnaissaient pour en avoir le caractère et toute l'élévation (1). »
Voici le portrait tracé par le directeur La Révellière du nouveau ministre : « Aubert-Dubayet n'était pas sans talents militaires et sans esprit, mais il était un peu singulier. Figurez-vous un ancien preux avec le ton et la galanterie qui régnaient dans nos salons avant la Révolution, vous aurez une idée juste de la manière dont il se présentait. Il était tou-
(1) Les ministres de la guerre pent1a)it et depuis la Révolution, pai" Sainte-Chapelle, secrétaire particulier du maréclial Gouvion Saint-Cyi'.
jours en scène, et lorsqu'il quittait l'habit dramatique, c'était pour chausser le talon rouge, ou, pour mieux dire, il se parait de tout cela à la fois. On conçoit, au reste, qu'un tel homme, quoique avec beaucoup de bravoure, des talents militaires et de l'esprit, ne pouvait guère être un grand administrateur. Il était d'ailleurs fort bel homme. Seulement la petite vérole, empreinte sur son visage, si elle n'altérait pas la physionomie du guerrier, faisait beaucoup de tort à la figure de l'homme du monde (1). »
Ce portrait, qui représente Dubayet comme un général à panache, semble assez ressemblant. Méridional de gestes et d'accent, ayant pris à l'Assemblée législative l'habitude de parler en public sans embarras, peut-être un peu satisfait de soi-même, mais avant tout honnête homme et patriote, Dubayet dut étonner un peu par son allure et sa franchise les Directeurs et ses collègues. Arrivé à Paris quelques jours après sa nomination et prenant, dès lors, très au sérieux son rôle de minisire, il lança une sorte de proclamation, éloquente d'ailleurs, mais peutêtre inutile, où il traçait aux chefs de l'armée leurs devoirs civiques.
Gett€ proclamation, du 24 brumaire an IV (15 novembre 1795), disait aux officiers généraux : « Citoyens, en arrivant au poste où le Directoire exécutif l'appelle, votre frère d'armes, celui qui, comme vous, a combattu dans tous les rangs les ennemis
(1) Mémoires de La Révellière, I, 333.
de la patrie, éprouve le besoin de vous manifester ses sentiments et ses espérances. Un nouvel ordre de choses s'établit; la République s'assied enfin sur des bases sûres; c'est à l'armée française dont les travaux ont depuis six ans fatigué l'admiration de l'Europe, c'est à l'immortelle armée française à consolider l'édifice dont les législateurs viennent de jeter les fondements. . . Le courage seul ne suffit pas ; mal dirigé, il peut devenir une arme également fatale aux défenseurs et aux ennemis de la Patrie; égaré par des conseils perfides, il se tournerait contre nous-mêmes et s'userait dans des diversions utiles aux seuls étrangers. C'est à la froide sagesse à séparer ce qui est bon de ce qui peut devenir préjudiciable aux intérêts de la République... Dites à nos braves frères d'armes que l'égalité pour laquelle nous verserons la dernière goutte de notre sang est le partage de tous les Français. Dites-leur qu'on ne se bat pas, qu'on ne veille pas, qu'on ne souffre pas seulement aux frontières et dans les places fortes. Partout la liberté a trouvé des périls dignes d'elle, partout l'ouvrier, le magistrat, le législateur mème^ ont eu à défendre leur liberté et leur vie ; partout le courage est en permanence. Sans doute, la liberté triomphera de tous ses ennemis, puisqu'elle a triomphé jusqu'à présent de tous les crimes conjurés. Mais, pour assurer la victoire, il ne suffit pas que nos efforts tendent au môme but, il faut encore établir entre nous cette intelligence et cet ensemble qui doublent les moyens et sans lesquels on n'obtient guère de succès durables... L'indiscipline et le désordre nous ont quelquefois attiré de grandes
infortunes ; c'est à la discipline, C'est à l'ordre à les réparer. L'objet de la récompense de tous nos travaux — une Constitution républicaine — nous est donné. Montrons que nous savons défendre ce que nous avons su conquérir et ne laissons à nos ennemis extérieurs et intérieurs que le désespoir de ne pouvoir nous vaincre et la honte d'avoir en vain lente de nous égarer (1). »
Les illusions du ministre ne furent pas de longue durée et le vaillant général ne trouva pas au pouvoir les satisfactions qu'il avait espérées. La guerre aux abus, qu'il était décidé à faire, était difficile et devait forcément lui susciter de nombreux ennemis. « Le jour est arrivé où tous les abus doivent cesser, écrivait Dubayet le 15 nivôse an IV (5 janvier 1796). 11 faut que l'ordre et l'économie régnent exclusivement sur toutes les branches de l'administration de cette vaste République. Il faut que l'amour profond, l'amour incorruptible de la patrie brûle toutes les âmes, électrise toutes les pensées, domine sur toutes les afi'ections ; il faut que tout Français renonce à l'espoir décevant, à l'illusion dangereuse que le bien peut s'opérer sans qu'il en coûte quelque sacrifice. » Enfin, dans une de ses dernières circulaires, adressée aux agents militaires de la République, le ministre faisait appel au zèle de tous : « Que la tiédeur s'enflamme, que l'égoïsme disparaisse, que l'amour de la liberté domine! En un mot, que les enfants de la mollesse apprennent
(1) Moniteur du 25 brumaire an IV (16 novembre 1795).
qu'ils sont hommes et prouvent qu'ils sont citoyens... (1), »
C'étaient là de nobles paroles, de patriotiques exhortations. Mais, sous le règne naissant du Directoire, elles sonnaient faux. L'élan militaire de 1793- 1794 avait disparu, et, avec lui, une partie des vertus guerrières de la nation. Dubayet fut donc vite considéré par les Directeurs comme un collaborateur gênant. Constamment contrecarré dans ses projets de réforme, à peine soutenu au début par Carnot qui le trouvait peu maniable, puis ouvertement combattu par l'ancien « organisateur de la victoire )),le ministre, quelques semaines après son arrivée à Paris, était déjà las du pouvoir. A la suite d'une discussion orageuse, dans laquelle il n'avait pu faire prévaloir ses vues de réorganisation, il demandait, le 17 pluviôse an IV (5 février 1796), à être relevé de son poste. Le Directoire le remplaçait deux jours plus tard par un administrateur de carrière, Pétiet, commissaire ordonnateur, dont la personnalité ne devait gêner personne.
Cette chute fut surtout attribuée par les amis de Dubayet à l'animosité de Carnot. Celui-ci a écrit : « Aubert-Dubayet était plein de courage et d'esprit, mais il sentait lui-même qu'il n'était point propre au ministère, et il n'a cessé de me conjurer de le débarrasser de ce pesant fardeau. » Évidemment, Dubayet était plutôt un homme d'action qu'un administrateur. Et Carnot cherchait à restreindre le rôle
(1) Moniteur du 9 pluviôse an IV (29 janvier 1796).
militaire du ministre pour garder* lui-même la direction générale de l'armée. Ceci fut la principale cause du conflit.
En se séparant de Dubayet, le Directoire désira cependant lui donner une preuve d'estime. L'ambassade de Constantinople, que Pichegru venait de refuser récemment, était toujours vacante (1). Rewbell proposa de l'offrir à l'ancien ministre de la guerre qui l'accepta immédiatement. L'arrêté de nomination porte la date du 19 pluviôse an IV (2).
La Révellière dit à ce sujet : « Aubert-Dubayet se plaisait peu an ministère, et le Directoire tenait peu à lui. Son administration n'était pas bonne. Il désirait une ambassade. J'étais bien d'avis, comme tous mes collègues, de ne pas abandonner un ministre que l'on renvoie et auquel on n'a pas de graves reproches à faire, sans lui donner une autre marque de confiance qui ne permette pas de supposer que son changement est une disgrâce. En etfet, quel homme honnête et capable voudrait accepter un ministère s'il se voyait exposé à être renvoyé d'un jour à l'autre sans plus d'égards qu'on n'en montre à un fripon ou à un homme inepte? J'aurais désiré cependant qu'on donnât à Aubert-Dubayet toute autre marque d'estime que l'ambassade de Constantinople. Il n'était pas assez délié pour rivaliser avec les agents russes et anglais; ses airs de paladin et
(1) Voir à l'Introduction, III. — Picliegru refusa successivement l'ambassade de Constantinople et celle de Suède.
(2) 7 février. C'était le suilendemain de la démission. L'arrêté portait que Dubayet remplaçait le citoyen Verninac auquel le Directoire exécutif destinait une autre jffectation. {Moniteur du 20 pluviôse — 8 février.)
sa vanité devaient donner prise à ses adversaires. C'est d'ailleurs de la gravité, du caractère et du sang-froid qu'il faut pour imposer aux Turcs, et non pas un air théâtral et de la jactance. Mes collègues en jugèrent autrement. »
De leur côté, les royalistes applaudirent à la chute de Dubayet, dont ils ne pouvaient oublier la conduite à l'époque du 13 vendémiaire. Déjà, au moment de la constitution du ministère3 Mallet du Pan l'avait ainsi présenté dans une de ses correspondances à la cour de Vienne : « Gentilhomme dauphinois, ancien capitaine d'artillerie et député à la Législative de 1791, où il trahissait tour à tour' les royalistes et les républicains, homme de circons-' tance, d'un caractère lâche et versatile, aussi mauvais général que mauvais politique, dissertateur diffus et sans aucune considération publique (1) » Ce même Mallet du Pan, aveuglé par sa haine contre tous les hommes marquants de la Révolution, écrivit après la démission du ministre : « Barras a exigé la démission d'Aubert-Dubayet, ministre subalterne de la guerre, plus subalterne que sa place, lâche protée n'ayant pour tout talent que la fausseté et le babil dauphinois... (2). »
Ces appréciations sont odieuses et inexactes comme presque toutes celles de Mallet du Pan. Barras a été plus équitable : « Ce général (3) était
(1) Correspondance de Mallet du Pan, publiée par M. A. Micliel, I, 362.
(2) Ibid., II, 13.
(3) Mémoires de Barras, II, 42.
l'un des militaires les mieux élevés delà Révolution. Je n'entends pas par là que, né dans la caste nobiliaire, il eût reçu une éducation meilleure que d'autres, nés roturiers; mais il avait dans le cœur une bienveillance naturelle, une politesse francbe, sans servitude et sans détours. Son esprit était fort délié et très aimable ; quelque chose de hardi, de chevaleresque et de courtois ; un langage facile, abondant, enthousiaste, tel qu'il convient pour électriser et pour parler aux hommes dans les Révolutions. En même temps, et par le principe qui l'animait et le tenait toujours en mouvement, Aubert-Dubayet était peu propre au travail de cabinet. Il se jugea et fit fort bien de préférer au ministère l'ambassade de Gonstantinople. Elle offrait carrière à son imagination. Lui aussi croyait qu'il était possible d'opérer quelque amélioration chez les Turcs et d'implanter la civilisation en Orient. «
Préparatifs de l'ambassadeur. — Personnel militaire. — Ofïjciers instructeurs. — ■ Mission de Pampelonno. — Le général Dubnyet prend congé du Directoire. • — Arrivée à Toulon. — Croisières anglaises. — • Changement de programme. — Départ pour Gênes. — Entrevue avec Bonaparte. — Venise. — En Bosnie et en Roumélie. — Stamboul.
Nommé ambassadeur du Directoire le 7 février 1796 (19 pluviôse an IV), Aubert-Dubayel quitta Paris le 5 avril mais n'arriva à son poste que le 1" octobre (10 vendémiaire an V). Une période de huit mois s'écoula donc entre le départ du ministère et l'entrée au palais de Péra.
On ne peut cependant reprocher à l'ambassadeur d'avoir volontairement reculé l'arrivée aux rives du Bosphore ! Le voyage, que nous allons raconter, fut retardé par une suite d'événements absolument indépendants de sa volonté.
En apprenant sa nomination à Constantinople, la joie du général avait été très grande. Avec le caractère qu'on lui connaît et son goût prononcé pour le « Panache », la représentation de la République en Orient réalisait ses rêves les plus ambitieux et les
remerciements adressés au Directoire avaient laissé percer l'orgueil satisfait du nouveau diplomate. Dès le 22 pluviôse (10 février) il acceptait, « avec un dévouement sans bornes à la gloire de son pays, l'auguste et importante mission qui lui était confiée (i). » Il ajoutait, — un peu théâtralement, comme toujours — : « La franchise d'un guerrier, le caractère d'un homme libre, les vœux d'un sincère ami de Ihumanité, voilà tous les moyens, tous les ressorts que je vais employer pour maintenir cette heureuse harmonie qui doit exister à jamais entre la République française et son antique allié. Organe d'un peuple magnanime, avec quelle douce émotion je présenterai à un peuple ami les nouveaux gages d'une alliance mutuelle et indissoluble ! Ambassadeur de la République, avec quelle assurance imperturbable je développerai en même temps la dignité de son gouvernement et la majesté de sa puissance... »
Aussitôt son acceptation formulée, Dubayet s'empressa de justifier sa gestion ministérielle. Son honnêteté scrupuleuse n'était d'ailleurs pas en cause; ses comptes furent reconnus réguliers et le 15 germinal (4 avril), le ministre des finances lui adressa le satisfecit qu'il désirait (2).
(1) Moniteur du 14 février (26 jtluviôse).
(2) « Paris, le 15 germinal an IV. — Je vou.s adresse, citoyen, copie ceitifioe d'un arrêté du Directoire du 10 de ce mois par lequel il témoigne sa satisfaction sur la manière dont vous avez rempli les fonctions du ministère de la Guerre et vous autorise à vous rendre au poste qu'il vous a conGé près de la Porte ottomane. Je vous prie de croire, citoyen, au plaisir que j'éprouve en ce moment en vous transmettant cette preuve du contentement et de la confiance du Directoire. Salut et fraternité. Signé :
DE RaHELI. »
Très décidé à faire grande figure en Orient, l'ambassadeur résolut de s'entourer personnellement d'une brillante escorte militaire. En outre, il eut à s'occuper de l'organisation d'une nouvelle mission que le « Grand Seigneur », à l'instigation de nos agents, avait réclamée (1).
L'escorte militaire proprement dite fut composée de deux officiers généraux, Carra Saint-Cyr et Menant, du chef d'escadrons Caulaincourt et du capitaine Castéra.
Carra Saint-Cyr — dont nous aurons plus d'une fois l'occasion de reparler — était un très vieil ami de l'ambassadeur. Originaire de Lyon (2), il était entré à quinze ans au régiment de Bourbonnais, avait fait la campagne d'Amérique aux côtés de Dubayet et, dès lors, une très grande intimité s'était établie entre eux. Nommé commissaire des guerres en 1788, puis retraité àlafinde 1791, Carra Saint-Cyr avait repris du service actif en 1793 et avait com-
(1) Deux missions importantes avaient ctc envoyées en Turquie au dix-liuitièmc siècle : l'une sous la direction du baron de Tott, puis une autre plus récemment, pendant l'ambassade de M. de Clioiseul-Gouffîer. La plupart des Français de cette dernière mission avaient quitte Constantinople. Mais quelques oi'ficiers avaient été de nouveau envoyés pendant les derniers mois de la Convention. Voir plus loin.
(2) Claude Carra Saint-Cyr, dont nous parlons ici, était né le 28 juillet 1760. Il avait un frère aîné, né en 1756. Lorsque Claude voulut s'engager au régiment de Bourbonnais, il n'avait pas l'âge requis, et, par une supercherie, prit les noms et l'état civil de son frère Jean-François. Aussi, les dictionnaires biographiques le font-ils naître, à tort, en 1756.
Son père portait le nom de Jean Carra de Vaux de Saint-Cyr. Sa mère s'appelait Marie Régny.
(Archives de Vailly (Aisne). Jugement du tribunal de Soissons en date du 25 mars 1835 rectifiant l'acte de décès.)
battu sous les ordres de son ami, à l'armée du Rhin et dans l'Ouest. Au ministère, il venait de remplir les fonctions de directeur du personnel. C'était l'inséparable camarade du nouveau diplomate (1).
Menant était également un protégé de l'ancien ministre. Il était né, lui aussi, à Lyon, en 1762, était entré au service en 1778 au régiment Brie Infanterie et était resté dans les bas grades jusqu'en 1791. Élu alors lieutenant au bataillon deRhône-et-Loire, il avait servi en Bretagne, était devenu aide de camp du général Dubayet en 1793 (2), puis adjudant chef de bataillon en nivôse an III et adjudant chef de brigade en prairial de la même année. Pendant le passage de son protecteur au ministère, le 5 ventôse an IV, Menant venait d'être fait général de brigade (3) .
Caulaincourt — qui devint duc de Vicence, grand écuyer, ambassadeur et ministre de Napoléon — n'avait que vingt-trois ans! Fils du marquis de Caulaincourt, lieutenant général dans les armées royales, il avait été compris, en 1793, dans lapremière réquisition, et était parti comme simple soldat (4). Hoclie l'ayant distingué, s'était intéressé à lui et l'avait fait
(1) A. G. Do.'^sier Carra Saint-Cyr.
(2) Voici commont Diibayot avait demande'' cette nomination au ministre Pille, le 30 août 1793 : « Je vous réitère, citoyen ministre, la demande d'un hrevet d'aide de eaniji cliet' de liataillon pour Antoine Menant, adjudant-major, mon fidèle compagnon, — et un brevet d'adjudant-gcnéial eliet de bataillon d'armée pour Uutiet; tous deux, vrais sans-culottes. »
(3) A. G. Dossier Menant.
(4) Le général Lannes dit un jour au marquis de Caulaincoui't : « Vous avez élevé vos fils pour leur patrie, vous ne les avez pas Tendus à l'étranger, vous, comme ttint d'autres. Vous êtes un lioimête liomme. Il l'aut (pie je vous embrasse. » (Duchesse u'AuRA.Mts, I, 39G.)
rapidement nommer capitaine pour sa belle conduite à l'armée du Rhin. Dubayet l'avait pris ensuite comme aide de camp en 1795 et venait de le nommer chef d'escadrons.
Enfin Castera, jeune capitaine d'infanterie, originaire d'Arpagnon, dans les Basses-Pyrénées, avait été également attaché au général pendant ses fonctions ministérielles.
En dehors de ces officiers, personnellement très connus de l'ambassadeur, le Directoire, par arrêté du 2S ventôse an IV (15 mars 1796), désigna pour la mission militaire spéciale : Beaupoil, chef de brigade; Mario et Bertrand (1), capitaines du génie; Marchand, d'Hénin et Michal, capitaines d'infanterie; Bodin et Sommé, chirurgiens de première classe, et Le Sage, commissaire des guerres. La mission devait comprendre, en outre, six sergents instructeurs choisis par Dubayet.
Il fut aussi un instant question d'envoyer à Constantinople, comme instructeur en chef, un général d'artillerie, Lacombe Saint-Michel. Celui-ci avait siégé à la Convention et au Comité de Salut public, était membre des Anciens, et sa valeur comme organisateur était reconnue (2). Pressenti, Lacombe avait d'abord accepté. « La place où l'on me jugera le plus utile sera toujours celle que je préférerai, » disait-il en ventôse an IV. Il avait même envoyé des propositions détaillées et très complètes qui,
(1) Ce Bertrand devint général de division et grand maréclial du palai.'^ de Napoléon qu'il suivit à Sainte-Hélène.
(2) Voir l'étud» sur Lacombe Saint-Michel.
37e AUBERT-DUBAYET
sans doute, parurent trop, onéreuses. Aucune décision n'étant prise, Lacombe s'impatienta et écrivit au ministre Pétiet : « Des affaires m'appelant chez moi, je vais demander un congé. N'ayant eu de vous aucune nouvelie depuis huit jours, je présume que l'affaire pour laquelle vous m'avez envoyé chercher n'a aucune suite pour ce qui me concerne, etc. (1). »
La candidature de Lacombe Saint-Michel ayant été écartée, il fut convenu qu'en arrivant, le général Menant prendrait la haute main sur les missions militaires en partance et aussi sur les quelques officiers qui résidaient déjà à Constantinople.
Depuis longtemps, en effet, la Porte avait demandé à recevoir de nouveau à son service un certain nombre d'officiers. Dès le 11 décembre 1793, Descorches, alors chargé d'affaires, avait transmis cette demande (2) et fait connaître à Paris les conditions imposées. Le choix « devait être excellent relativement au talent, au caractère personnel et aux mœurs; les officiers seraient engagés pour trois ans avec des émoluments annuels sur un pied raisonnable et des frais de voyage; le gouvernement turc exigeait des officiers le port de l'habit du pays avec le bonnet tartare et fournirait les vêtements nécessaires; toute la mission serait logée à Péra dans le quartier de l'amirauté, etc. »
Après quelques tiraillements, une petite partie
(1) Arcliivos des Aff. Etr. Turquie, vol. 193, f» 15.
(2) La demande portait sur six officiers de marine, deux ingénieurs, deux officiers d'infanterie, deux de cavaleine, deux d'artillerie et un constru-cteur de vaisseaux de guerre.
de la mission demandée par l'intermédiaire de Descorches avait rejoint (l).Le 10 brumaire an IV (31 octobre 1795), le reïs effendi (ministre des affaires étrangères) avait alors réclamé un certain nombre d'artisans nouveaux : fondeurs de canons de bronze, ouvriers faisant des moules à canons et des moules à boulets, maîtres armuriers, charrons et constructeurs d'afiuts. Lorsque cette nouvelle demande (2) parvint au Directoire, elle fut examinée avec intérêt. Rewbell écrivit en marge, le 15 nivôse an IV (4 janvier 1796) : « Répondre au reïs effendi d'une manière amicale, lui annoncer qu'on lui enverra les
(1) Après ses démêlés avec Aubry, Bonaparte lui aussi avait songé, quelques mois plus tôt, à se rendr-e en Turquie. Le 20 août 1795 (3 fructidor an III), il écrivait à Joseph : « Je suis attaché au bureau topograpliique du Comité de Salut public, pour la direction des armées, à la place de Carnot. Si je demande, j'obtiendrai d'aller en Turquie comme général d'artillerie, envoyé par le gouvernement pour organiser l'artillerie du Grand Seigneur, avec un bon traitement et un titre d'envoyé très flatteur...»
Dix joui^ plus tard, Bonaparte, poursuivant son idée, établit ime note qui se terminait ainsi : « Le général Buonapartc, qui a acquis quelque réputation en commandant l'artillerie de nos armées en difléi-entes circonstances et spécialement au siège de Toulon, s'olfrc pour passer en Turquie avec une mission du gouvernement; il mènera avec lui six ou sept officiers, dont chacun aura une connaissance particulière des sciences relatives à l'art de la guerre. S'il peut, dans cette nouvelle carrière, rendre les armées tm-ques plus redoutables et perfectionner la défense des places fortes de cet empire, il croira avoir rendu un service signalé à la patrie et avoir, à son retour, bien mérité d'elle. » Doulcet appuya ce projet. Mais Jean Debry mit en note que le Comité de Salut public devait se refuser à éloigner, dans ce moment surtout, un officier aussi distingué. L'opinion de Debry prévalut et le jeune général dut renoncer à son projet le 5 septembre (19 fructidor). Le mois suivant Bonaparte joua le r(')le que l'on sait à la jom^née du 13 vendémiaire. {Corr. de N., I, n»* 56, 61, 64.)
(2) Arch. Nat. A F III, 75-305-
artistes qu'il demande, se concerter à cet efïet avec le ministre de la guerre. On désignera pour un de ces artistes le citoyen Pampelonne, fondeur de Lyon, ex-conslituant. »
Ministre de la guerre au moment de cette décision de Rewbell, Dubayet était fort au courant de la question. C'était lui qui avait fait préparer l'arrêté désignant définitivement Pampelonne. Soixante-dix artistes et maîtres ouvriers « nécessaires pour installer une fonderie, un atelier d'afiuts, de construction et de réparation de fusils, une poudrerie et une salpêtrière », devaient être adjoints à l'ex-constituant. Une somme de cent quarante-six mille francs était allouée à cet effet. Pampelonne devait prendre à l'arsenal de Valence les machines et outils nécessaires et les faire transporter à Arles et Toulon (1).
Pour compléter ces mesures et pour donner un plus grand éclat à l'ambassade, il fut décidé, le 28 pluviôse (16 février), qu'on enverrait en outre à Constantinople « une compagnie d'artillerie légère avec trois pièces de huit et deux obusiers munis de tout leur attirail. » Ces pièces, prises également à Valence, devaient être offertes en présent au Grand Seigneur au nom de la République (2).
Fort intelligent et intrigant, Pampelonne (3) s'ac-
(1) L'aiiêto lut i)ublic le 9 lévrier. Dubayet avait quitté le ministère quatre jours avant.
(2) Les officiers de la compagnie d'artillerie légère étaient : le ca|)ilainc Camus, les lieutenants Dumont, Vallier et Metzinger.
(3) Antoine Guyon de Geix, baron de Pampelonne, né en 1750, à Saint-Martin-l'Inlérieui' (Ardèche), de vieille l'amille noble, était arcliidia('re et lut élu à l'Assemblée constituante de 1789 connue député du clergé. Il avait abandonné ses fonctions religieuses en
quitta d'abord très bien de sa mission spéciale. Il sut prendre rapidement à Valence le matériel nécessaire, choisit son personnel et gagna Toulon, par Marseille. Mais ce n'était là qu'une faible partie de sa tâche. L'important était de faire arriver tout cela à Gonstantinople ! Un vaisseau grec, le Panana, (commandé par le capitaine Dimitri Joanny, de l'île d'Hydra), fut affrété par les soins de l'ex-constituant (1). Pour prix de son concours, le capitaine grec se fit promettre le titre de citoyen français s'il réussissait à amener les ouvriers et le matériel aux rives du Bosphore.
Malheureusement, lorsque le 10 messidor (28 juin 1796), le Panaya chercha à quitter Toulon, une escadre anglaise, composée de onze vaisseaux, se trouvait en face des îles d'Hyères (2). Dimitri Joanny put d'abord gagner le large, mais fut bientôt contraint de chercher asile au port de Gênes. Là, après une tentative inutile pour reprendre la mer vers les côtes italiennes (3), Pampelonne dut se décider à débarquer. Il se dirigea sur Bologne que les Français venaient d'occuper depuis peu, fit un assez long séjour. dans cette ville, gagna Rimini, puis se fit transporter, par un vaisseau espagnol, à Sébénico sur la côte orientale de l'Adriatique. Le petit
1793 et était devenu directeur d'une ioudcrie à Lyon, puis à Valence.
(•!) Lettre du citoyen Guyon-Pamj)elonne du 1" prairial an IV (20 mai 1796) et du 6 messidor (23 juin).
(2) Lettre du citoyen Guys, « agent des Relations extérieures » à Marseille, du 15 messidor (4 juillet). — Cette agence de Marseille a fonctionné jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle.
(3) Lettres de Faipoult du 18 messidor (6 juillet). — Faipoult venait d'être nommé ministre à Gènes.
convoi français, qui avait laissé des traînards à Gênes et à Bologne, s'engagea alors dans la péninsule balkanique par Trawnick et finit par arriver au but huit mois après son départ.
Ce long voyage avait naturellement épuisé les ressources dont Pampelonne pouvait disposer. Pendant la route, il avait déjà commencé à crier misère et adressé lettre sur lettre au Directoire pour réclamer des subsides (1). Aussitôt arrivé à Constantinople, ses lettres et ses plaintes devinrent plus nombreuses encore et sa volumineuse correspondance montre les difficultés rencontrées pour l'accomplissement de sa mission. Le pauvre homme eut aussi, d'ailleurs, de gros ennuis de famille. L'ancien archidiacre s'était marié en 1705. Sa femme, qui était sur le point de lui donner un héritier, s'embarqua à Toulon, pour rejoindre son mari. Mais le vaisseau qui l'emmenait vers l'Orient fut pris par les Anglais. La citoyenne Pampelonne fut conduite en Corse, y accoucha et ne put jamais gagner le Bosphore.
(1) Depuis le départ de Valence, une somme da 346,951 l'rancs était due à la comi)agnic d'ouvricri*. Nous avons vu ([uc le gou- ^e^tlf•meIlt avait l'ouini 146,600 lianes qui avaient été toucln's. En Italie, 24,000 francs turent fournis par le commissaire Salicetti, et à-Constantinople l'ambassade promit 12,000 francs. Mais on était loin de compte et il fallut de nombreuses démarciies poui' obtenir des Turcs ce qui était dû. (Lettres de Pampelonne du 29 fiuctidor an IV (15 septembre 1796); lettre de Zénati, consul à Sébénico du 3» complémentaire an IV (19 septembre 1796); lettre du consul à Raguse, du 23 fructidor an IV (9 scptemlire 1796); Ictti'c de Pampelonne, du 8 nivôse an V (27 décembre 1796).
Par ce récit sommaire du voyage du ci-devant baron de Pampelonne, on juge des difficultés qui attendaient aussi Dubayet pour amener à bon port les officiers et sous-officiers instructeurs et la compagnie d'artillerie légère offerte au sultan Selim !
Les préparatifs paraissant terminés à la fin de mars, l'ambassadeur annonça son départ et prit congé du Directoire en audience publique le 10 germinal (30 mars). La cérémonie fut fort solennelle. Les Directeurs devaient d'ailleurs, dans cette même audience, recevoir le marquis del Campo, représentant du roi d'Espagne, nommé depuis plusieurs mois. Del Campo était le premier envoyé d'une grande puissance arrivant à Paris avec le rang d'ambassadeur depuis la proclamation de la République. Aussi, la cérémonie du 10 germinal avaitelle attiré une foule nombreuse et brillante au Luxembourg. Une haie de grenadiers avait été disposée autour du palais. Tout le corps diplomatique avait été convié spécialement par Delacroix.
Dubayet bénéficia de la curiosité qu'avait inspirée l'ambassadeur d'Espagne. « Aussitôt après la réception du marquis del Campo — dit le compte rendu officiel, — le citoyen Aubert-Dubayet, ci-devant ministre de la guerre, nommé ambassadeur de la République française près la Porte ottomane, fut introduit pour prendre son audience de congé. Il était revêtu du costume de général et accompagné de ses secrétaires et des officiers de tout grade qui
composaient sa suite. Il adressa la parole au Directoire : « Citoyens directeurs, je prends aujourd'hui vos derniers ordres, avec une respectueuse émotion, pour aller remplir les fonctions importantes dont vous m'avez chargé. Je pars animé de l'esprit qui vous dirige, pénétré de vos sentiments de justice et de grandeur nationale. Je pars plein de la noble passion de contribuer à rendre le nom français cher et respectable aux nations amies de la République, autant que ses armes l'ont déjà rendu redoutable à ses ennemis. Puisse le succès de nos efforts, en justifiant votre choix, remplir la tâche honorable que vous avez imposée à mon zèle patriotique ! On dit que de grands dangers menacent notre course ; ils plaisent à notre courage ; nous vaincrons pour la Patrie, ou, mourant pour elle, nos derniers vœux, les dernières palpitations de nos cœurs, seront pour la prospérité et la gloire du nom français. »
Letourneur, alors président, répondit : « Citoyen général, en vous chargeant des grands intérêts de la République auprès d'une nation qui, depuis tant de siècles, s'est montrée l'amie fidèle du peuple français, le Directoire exécutif vous donne une preuve de confiance justement méritée. Déjà vous avez rempli avec un égal succès les fonctions militaires, législatives et ministérielles ; vous apporterez sans doute le même zèle dans la nouvelle carrière que vous allez parcourir. Vous connaissez les principes du gouvernement, ils sont aussi les vôtres; qu'ils soient vos guides les plus sûrs : vous ne perdrez jamais de vue, surtout, que la diplomatie
d'une nation républicaine ne doit avoir pour caractère que la franchise et la loyauté.
« Le Directoire exécutif compte sur votre énergie et votre dévouement aux intérêts de la nation puissante que vous êtes appelé à représenter : comptez dans tous les temps sur son appui (1). »
Cinq jours après cette audience solennelle, le 16 germinal (5 avril), le général Aubert-Dubayet quittait Paris, prenait la route du Dauphiné et s'arrêtait quelques jours à Grenoble pour y installer sa famille. Le l"floréal (20 avril), il écrivait au ministre des Relations extérieures : « J'ai une grâce, citoyen ministre, à réclamer de vous. Je laisse à Grenoble ma femme et ma fille unique. Ce sont des otages sacrés que je confie à ma patrie. Je dois un adoucissement à leur sort. Aussi ai-je l'intention de leur laisser 8,000 livres de pension imputables sur mon traitement, etc. (2). » Après avoir pris ses dispositions familiales, Dubayet se dirigea par Avignon et Marseille sur Toulon où il arriva le 16 floréal (5 mai).
Deux frégates avaient été mises à ses ordres pour le voyage : la Diane et ÏAlceste. Elles étaient prêtes, mais le matériel d'artillerie qu'elles devaient emmener n'était pas encore à Toulon. Canons, canonniers, habillement, étaient seulement annoncés. Pourtant, dès le 20 floréal (9 mai), une partie de ce matériel est livrée, et, le 23 floréal, la compagnie,
(1) Moniteur du 16 germinal an IV (5 avril 1796).
(2) A. E., vol. 193, i» 358.
venant d'Aix, arrive à son, tour. « La compagnie est superbe, — écrit Dubayet — je n'attends plus maintenant que les canons d'Arles et les habits de Marseille pour mettre à la voile... »
Quinze jours plus tard cependant, les préparatifs durent encore ! Les canons sont toujours à Arles et les habits à Marseille ! L'ambassadeur commence à s'irriter : « On ne saurait s'imaginer, dit-il, toutes les entraves, toutes les difficultés que j'ai rencontrées dans toutes les administrations, dont les chefs, commissaires des guerres et autres, sont autant d'aristocrates ! »
En attendant, la Diane est essayée, elle « marche parfaitement » et le général se promène, sur elle, autour de Toulon. « L'escadre anglaise nous attendait fièrement ; deux de ses vaisseaux sont venus nous lâcher leur bordée, hors de portée de canon... Nous n'avons pas été avares de riposter, mais sans leur faire plus de mal... Nous n'attendons plus qu'un coup de vent violent du nord-ouest pour appareiller définitivement (1). »
Cette présence constante des Anglais paraît inquiétante. A partir du 3 messidor (21 juin), l'ambassadeur doit envisager la nécessité du voyage par terre. « Si d'ici quinze jours je ne puis partir sur mes frégates, je m'en vais incognito par terre ou par la voie des vaisseaux neutres. Nos succès en Italie m'ouvriraient une route agréable quoique extrêmement coûteuse. Une seule considération politique bien puissante m'a retenu jusqu'à ce jour,
(1) Lettres da 17 ppairial (5 juin) et du 24 j)iaiiial (12 juin) citées dans l'ouvrage du comte de Fazi.du Bayet.
c'est le désir d'arriver à Constantinople avec tous les objets militaires qui peuvent le plus puissamment contribuer à donner du poids et de la grandeur à mon ambassade... Les Anglais croisent toujours sur Toulon avec une invincible opiniâtreté. J'en enrage (1) ! »
Dubayet enragea plus encore lorsque les commandants des frégates eurent refusé, décidément, de partir. « C'est en vain que j'ai déployé toute l'énergie de mon caractère et de mon dévouement, que j'ai dit et répété à mes capitaines que de grandes choses ne s'entreprenaient pas par des calculs timides. Je ne puis triompher de leurs appréhensions... J'ai l'intime persuasion que nous passerions, j'ai le désir d'en courir tous les hasards, de vaincre tous les obstacles, mais malgré tant d'empressement je vois avec douleur que sous quatre ou cinq jours je finirai par prendre mon parti (2). »
Avant même l'arrivée de cette lettre^ aussi impatienté que l'ambassadeur, le Directoire avait tranché la question de l'itinéraire à adopter. Sur la proposition de Delacroix, un arrêté avait été signé le 9 messidor (27 juin) : « Vu la lettre du citoyen Aubert- Dubayet, de laquelle il résulte que les Anglais ont
(1) Dubayet à Delacroix. 3 messidor (21 juin). — Le goncral mettait en post-scriptum : « Le voyage vers la Troade porte mallieur. J'attends, comme Agamemnon des vents favorables pour mettre à la voile... » (A. E. Turquie, 194-41.)
Assez découragé, il écrivit le même jour à sa femme : « Je ne trouve de bonheur que dans la perspective éloignée de la retraite. D'aillem's, dans une République, il faut qu'un citoyen sache rentrer dans l'obpcurité après avoir rempli les premiers emplois. Encore deux ans et je redeviendrai simple agriculteur. »
(2) Dubayet à la citoyenne Dubayet. 21 messidor (9 juillet 1796).
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établi différentes croisières tendant à l'arrêter lors de son passage à Cônstantinople; considérant que cette arrestation compromettrait les intérêts de la République vis-à-vis de la Porte ottomane, le Directoire arrête ce qui suit : le ministre dos Relations extérieures est chargé de transmettre sans délai au citoyen Aubert Dubayet, ambassadeur de la République française près la Porte ottomane, l'ordre de se rendre à Cônstantinople par Venise et l'Albanie. Les frégates chargées de le transporter ne mettront à la voile qu'après avoir reçu de nouveaux ordres. Il sera, sans délai, envoyé des instructions particulières au citoyen Aubert- Dubayet. »
Cette décision ne fut connue à Toulon que le 22 messidor (10 juillet) et l'ambassadeur fit aussitôt ses nouveaux préparatifs. Le capitaine Castera (1) fut désigné pour rester à Toulon ainsi que Poupinet, secrétaire particulier. Ils devaient surveiller le matériel et le personnel de l'artillerie, et les gros bagages, puis rejoindre ultérieurement, le plus tôt possible, soit sur l'une des frégates, soit même sur un bâtiment neutre. Carra Saint-Cyr, Menant et Caulaincourt accompagnaient l'ambassadeur, qui fît longuement part au Directoire de ses regrets : « Quelque puissante que soit la considération qui a déterminé votre arrêté, je vous avoue
(1) Duliayet laissa aussi à Toulon trois serviteurs qui devaient rejoindre : Denis-Théodore Buy, maître d'Iiùtel et homme de confiance, Louis M6ry, et un jeune groom, Michel Miclas.
(2) Poupinet avait servi Dubayet au ministère. Il rentra en France en vendémiaire an VI. (Lettre du 10 vendémiaire an VI- 1" octobre 1797.)
que je ne renonce pas sans un vif regret à mon voyage maritime. Il est malheureux sans doute que tant d'obstacles de mer et de guerre se soient réunis aux difficultés nombreuses que j'avais précédemment éprouvées, pour surprendre et contrarier à ce point un projet auquel je devais attacher un si grand prix puisqu'on se réalisant il eût donné un lustre de plus à la République (1). » Dubayet ajoutait qu'il espérait que les deux frégates pourraient bientôt le rejoindre et même arriver aussitôt que lui aux Dardanelles ; qu'ainsi il pourrait faire son entrée à Constantinople « avec un appareil digne de la nation française ». A Lagarde, secrétaire du Directoire, il manda tristement : « C'est en vain que j'ai prié, exhorté, stimulé par les exemples des Jean Bart et des Duguay-Trouin; je n'ai jamais pu me faire entendre. Je voulais par une manœuvre hardie relever l'honneur du pavillon et convaincre par notre audace la Porte ottomane que l'Angleterre, son insolence et ses vaisseaux n'arrêtent même pas une frégate républicaine. »
Le départ de Toulon eut lieu le 24 messidor (12 juillet). En quittant la ville, Dubayet remercia la municipalité de l'accueil reçu. «J'obéis à l'impulsion de mon cœur en vous adressant le témoignage de ma sensibilité personnelle aux procédés civiques et fraternels que je vous dois comme ambassadeur de la
(1) Dopêclie du 23 messidor an IV (11 juillet 1796).
République depuis mon arrivée dans les murs de Toulon jusqu'à l'instant de mon départ (1). »
La route se fit d'abord par terre jusqu'à Antibes. Le 27 messidor (15 juillet), les voyageurs s'y embarquaient sur une felouque des douanes, la Surveillante (2), et gagnaient Gênes. « J'ai reçu du citoyen Faipoult (ministre à Gênes) l'accueil fraternel que les républicains ont le droit d'attendre de leurs pareils. Demain, je pars pour aller joindre le général Bonaparte et de là me rendre à Venise, où je compte m'embarquer pour Raguse et achever le reste de mon trajet par la Macédoine. Si la suite de mon voyage est aussi heureuse que le principe, je n'aurai éprouvé dans ma traversée aucun autre inconvénient que celui des retards qui, jusqu'ici, ont contrarié l'espoir que j'avais de me rendre promptement à mon poste (3). »
Très désireux de rencontrer Bonaparte, Dubayet se dirigea sur Vérone, puis sur Castiglione, où le quartier général venait de s'installer depuis le 20 juillet (2 thermidor). Les deux généraux avaient eu d'excellentes relations à Paris. L'ambassadeur était encore au ministère lorsque le vainqueur de vendémiaire avait conçu et fait adopter son plan de campagne. La nomination de Bonaparte en Italie est postérieure à la démission du ministre, mais il
(1) Lettre du 24 messidor. La municipalité écrivit le même jour à Delacroix pour l'avertir du départ de Dubayet. (A. E., vol. 194, f- 119 et 120.)
(2) Lettre du 28 messidor du commissaire du pouvoir executif près l'administration municipale d'Antibes. (A. E., vol. 194, l» 125.)
(3) Dépêche du 30 rncssidor. Aubert-Dubayet à Delacroix.
est certain que Dubayet n'avait pas ménagé les encouragements à son jeune collègue (i). Aussi, les voyageurs furent-ils courtoisement reçus à Castiglione. On causa longuement de cet Orient lointain qui. depuis longtemps, attirait et fascinait Bonaparte . Pour utiliser la bonne volonté du nouveau diplomate, le général en chef le chargea de s'entendre à Venise avec Lallemant, représentant de la République. Tous deux devaient peser sur le Sénat pour que « l'armement poursuivi depuis deux ans par les Vénitiens cessât immédiatement (2). »
Très fier d'être le porte-paroles de celui dont la jeune gloire remplissait déjà l'Europe, et bien qu'il n'eût reçu qu'une mission officieuse, Dubayet résolut de faire à Venise une entrée sensationnelle. Il parut en grand uniforme, avec ses aides de camp, fit demander au gouvernement vénitien des officiers pour le guider dans la ville et trouva moyen d'inspecter la flotte et l'arsenal. Le Sénat lui fit de grandes protestations d^amitié et le chargea d'informer Bonaparte « que le gouvernement de Venise tenait à grand intérêt son alliance avec la République française (3) ».
Ces banales déclarations du Sénat n'avaient qu'une valeur relative. Mais, grâce à l'obligeance
(1) Cette nomination est du i4 ventôse an IV (4 mars 1790).
(2) Dubayet écrivit à Delaci'oi.x; ses impressions d'Italie. Le ministre lui répondit le 10 thermidor (28 juillet) : « Les deux mots que vous me dites sur la conduite de notre gcncral en chef nous assurent que nos vues seront suivies des résultats les plus avantageux. »
(3) Dépêche du 16 thermidor an IV (3 août 1796) de Venise. Dubayet à Delacroix.
intéressée du Procurateur de Saint-Marc, Pézéro, Dubayet obtint aussi, — ce qui était beaucoup plus important, - - une frégate vénitienne, destinée à escorter jusqu'à Sébénico, en Dalmatie, le léger bâtiment qu'il avait affrété. La traversée fut heureuse, bien que là encore, sur l'Adriatique, une frégate anglaise eût été rencontrée peu après le départ de Venise (1). L'ambassadeur débarqua sans encombre à Sébénico le 26 thermidor (13 août) et y séjourna jusqu'au 2 fructidor (19 août) pour organiser sa petite caravane (2). Il y reçut l'avis de nouveaux succès remportés par Bonaparte sur Wurmser et se hâta d'en prévenir le ministre de la République à Constantinople.
Grâce à l'obligeance du consul Zénati, levantin fort débrouillard (3), l'ambassade put quitter la côte dans de bonnes conditions le 2 fructidor. Dix jours plus tard, après une route assez lente (4), elle arrivait devant Trawnick, capitale de la Bosnie. Depuis la frontière bosniaque (à quatre étapes de l'Adriatique) trois cents hommes à cheval et des compa-
(i) Lettres à la citoyenne Dubayet, des 27 thermidor (14 août) et 1" friu'tidor (18 août). — La femme et la fille de l'ambassadeur, nous l'avons vu, étaient restées à Grenoble et la correspondance de Dubayet avec elles est particulièrement affectueuse. Il .s'occupe de tousjes détails de leur vie, donne des conseils, prévoit et règle les questions pécuniaires. Il se lamente constamment do la séparation forcée et annonce dans presque toutes ses missives qu'aussitôt arrivé à Constantinople il fera venir sa famille.
(2) Sébénico ai)partenait à Venise. La ville était importante et ]iossédait une enceinte fortifiée aujourd'hui en ruines. Elle ne compte plus que 6,000 habitants.
(3) Dubayet fit le plus grand éloge du zèle républicain de Zénati. Sa dépêclie à ce sujet, datée du 1-" fructidor, arriva à Paris le 7 vendémiaire, quarante-deux jours plus tard.
(4) A vol d'oiseau, la distance est d'environ 160 kilomètres.
DE PARIS A CONSTANTINOPLb: 391
gnies de pandours servaient d'escorte. A une lieue de la ville, des chevaux richement harnachés avaient été envoyés aux voyageurs (1).
Le pacha de Bosnie, résidant à Trawnick, était un personnage important, presque indépendant de fait. C'était cependant un fonctionnaire turc, puisque la Bosnie faisait partie de l'empire. Dubayet voulut déployer pour sa présentation son « caractère » d'ambassadeur. Après quelques tiraillements, de grands honneurs purent être obtenus.
Parti à cheval de l'agence de France, accompagné de ses officiers et de l'agent Bruère, et escorté d'affidés à pied, le général français se rendit au palais du pacha dans la journée du 12 fructidor. Conformément aux conventions arrêtées, Dubayet entra dans la salle d'audience « en même temps que le pacha ». Ils montèrent ensemble sur le sopha et « s'y assirent en même temps ». Ses officiers s'assirent aussi, tandis que les officiers turcs restaient debout. Puis, après avoir, suivant l'usage, pris du café, de la confiture de rose et des sorbets, Dubayet, — très bon orateur comme nous savons — plaça un long discours en italien. Ce discours fut traduit en illyrien et enfin en turc : « J'ai fait connaître les victoires de la République sur tous les ennemis intérieurs et extérieurs, leur humiliation complète et l'abaissement de beaucoup. Enfin j'ai dit que la République en comptant toute l'Europe pour
(1) Dubayet descendit chez Bruère, agent consulaire à Trawnick. L'agence était de création récente. Descorches l'avait obtenue par son insistance.
392 AUBERT-DUBÂYET
ennemie, avait vu avec une haute distinction la fidélité de son magnanime allié, le grand Seigneur, et que j'étais envoj^é près de Sa Hautesse pour resserrer encore, s'il était possible, les liens qui unissaient deux nations à qui le destin avait donné les mêmes ennemis (1). » L'entrevue se termina par un échange de cadeaux. Dubayet remit à son hôte une boîte en or et une paire de pistolets d'honneur qu'il avait reçue lui-même en Vendée. De leur côté, les officiers français acceptèrent des chevaux de prix offerts par le généreux pacha.
Cette première réception en territoire turc semble avoir ravi d'aise l'ambassadeur. La pompe orientale l'a complètement séduit. Lui-même a joué parfaitement son rôle et sait en tirer vanité dans ses dépêches. « Faites consulter vos registres de correspondance — fait-il remarquer triomphalement dans une lettre particulière à Delacroix, — et j'ose croire que vous n'y verrez nulle part un ambassadeur des anciens rois traité par les pachas avec l'égalité musulmane de titre, de dignité et de religion comme je l'ai été par celui de Bosnie... Combien je regrette de n'avoir pas emporté quelques bijoux de plus! En les ménageant avec économie, j'eusse acquis, dans ma route, beaucoup d'amis à la France (2). »
Après un arrêt de quelques jours à Trawnick,
(1) Diiijuyot au Directoire. De Trawnick, 12 fructidor (29 août).
(2) Paiiui les cadeaux confies à Dubayet, cadeaux restés à Toulon, figuraient des porcelaines de Sèvres pour 4,544 francs. (A. N. A F' m, 1717-960.) ■
pour compléter la petite caravane (1), Dubayet reprend son voyage et arrive à TalaCatchianich,en Roumélie,le 25 fructidor (11 septembre). Il y reçoit des nouvelles de Constantinople par un « Tartare » envoyé par Verninac, puis continue sa route jusqu^à Philippopoli. Là, nouvel arrêt, de quelques jours, nouvelles fêtes offertes par Hakki pacha, gouverneur de Roumélie, nouvelle satisfaction de l'ambassadeur, qui, vraiment, se laisse trop facilement impressionner par les démonstrations d'amitié prodiguées le long de la route. « Dans les trois cents lieues que j'ai parcourues, je n'ai vu que des Turcs aussi glorieux de nos succès que le meilleur républicain (2). »
Evidemment, les succès d'Italie avaient fait une profonde impression dans toute la péninsule des Balkans et n'étaient pas étrangers aux distinctions inusitées dont les autorités turques accablaient les Français. A Philippopoli, Hakki pacha compléta même la réception traditionnelle par « une fête guerrière » offerte au général. « Pendant que l'un et l'autre dînaient en tête à tête sous une tente superbe, assis sur des brocards d'or, en parité parfaite, l'école d'artillerie se faisait et l'infanterie formée à l'européenne déployait devant eux une dextérité capable de donner les plus heureuses espérances. Le citoyen Aubert-Dubayet a commu-
(1) « J'ai été obligé de prendre des domestiques nouveaux, en sorte que j'ai maintenant un Vénitien, im Dalmatien, un Bosniaque, un Arabe et deux Français. Nous sommes vraiment dans la tour de Babel. » (Lettre de Trawnick, du 12 fructidor (29 août), à la citoyenne Dubayet.
(2) Lettre du 26 fructidor (12 septembre). Dubayet à Delacroix.
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nique ses vues sur la manière de détruire les brigands qui infestent la Roumélie (1). »
A partir de Philippopoli, le voyage devient plus officiel encore. L'ambassadeur y trouve un des drogmans de la légation de France, Pousich, Ragusain connaissant bien la langue et les usages; de son côté, le reïs effendi a dépéché un mihmandar (maréchal des logis) chargé d'aplanir toutes les difficultés (2). Ainsi piloté, Dubayet continue sa route sans nouveaux incidents. Enfin, le 10 vendémiaire an V (1" octobre 1796) — près de trois mois après le départ de Toulon — il a la grande joie d'apercevoir au lointain les minarets de Stamboul.
(1) Compte rendu de la lettre du 8 vendciniaire au V (29 septembre 179G).
(2) Contrairement à certains jiréccdents, Dubayet ne fut pas délVayc par la Porte des dispenses de voyage en territoire turc. Cette manière de faire permit, l'année suivante, de traiter de même l'ambassadeur turc Esseid Aly effendi pendant son ^ oynge de Marseille à Paris.