CHAPITRE I
LES ANCIENNES DESCRIPTIONS
En publiant le Cartulaire de la Couture et de Solesmes, en 1881, dom Rigault eut le premier la pensée de réunir, sous forme d’extraits collationnés, les passages des quatre manuscrits qui concernent nos Saints. (Op. cit. p. 434.) Sans valeur aucune pour la critique d’art, ces textes ont leur intérêt au point de vue historique et descriptif; ils donnent, si peu quelle vaille, la tradition locale ancienne, ils montrent aussi ce que les Mauristes pensaient de leurs monuments. Nous avons cru que ces documents devaient être conservés, et nous y avons joint, au même titre, une autre description, d’une rhétorique un peu différente, celle que le citoyen Renouard, bibliothécaire et délégué préfectoral, se mit en frais d’esquisser quand il vint le 24 novembre à Solesmes, pour préparer à sa façon le transport de nos statues au chef-lieu.
On possède assez l’enchaînement des faits pour savoir à quels points de l’histoire de Solesmes ces quatre documents se rattachent. Il suffit donc, pour l’instant, de les reproduire dans leur intégrité.
La plus ancienne description est de 1676; la voici : « Sous le règne de Charles VIII, le prieur Guillaume Cheminart fit faire à neuf l’autel de Notre-Dame de Pitié, avec le riche et élégant tombeau de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L’œuvre fut achevée en 1498; on y grava les armes de France, celles de Bretagne (à cause d’Anne de Bretagne, femme du roi Charles), et celles du Dauphin; un peu au-dessous, au milieu, dans l’axe du monument, on ajouta les armes de Cheminart, avec deux lions debout pour supports. » — « Vers 1535, J. Bougler voûta la croisée de l’église; puis, en face du tombeau de Notre-Seigneur, du côté de l’évangile, il érigea la chapelle de Notre-Dame, la Belle Chapelle, comme disent les gens du pays(i); il y a là tant d’art, tant de magnificence, un travail si merveilleux, qu’on croirait volontiers que ce sont des anges et non des hommes qui ont exercé leur talent en
(1) Le même chroniqueur confirme ce vocable populaire dans un autre passage (f. 199 v); le voici : « Aliæ autem (imagines), in sacello opposito, sanftissimæ ejusdem Virginis Pulcbra Capella, la Belle Chapelle vulgo nuncupato, perspiciuntur. » 11 ajoute son appréciation personnelle :« Si hoc opus alteri antiquitate cedit, cum ei anno tantum 1555, Gallias modérante Henrico secundo, manus suprema imposita fuerit, perfeétione & elegantia multo profeéto antecellit. »
LES SCULPTURES DE SOLESMES
cet endroit. Tout un monde de statues de pierre, de grandeur naturelle, est groupé là dans un ordre voulu. Du côté où est l’autel, sous une voûte élégante, des apôtres et des saintes femmes entourent la très sainte Vierge prête à mourir d’amour; avant son bienheureux trépas, son très doux Fils lui apparaît et lui donne le sacré viatique de son corps précieux et de son sang; la Vierge, à deux genoux, soutenue par les apôtres Pierre et Paul, ne quitte pas son unique Fils de ses yeux embrasés d’amour. — Au-dessus de l’autel, ce sont d’autres figures; les vertus cardinales et théologales, représentées par des femmes, semblent féliciter la bienheureuse Vierge Marie couronnée par les anges au plus haut du ciel, et écrasant les sept têtes de l’hydre symbolique. — Deux autres voûtes sont disposées dans la paroi de ladite chapelle, du côté de l’évangile. En bas, la bienheureuse Vierge est étendue comme morte sur un suaire ; les apôtres vont la descendre dans le tombeau, des saintes femmes assistent à la scène. — Sous le portique du haut, Marie, quittant le sépulcre pour le ciel, monte appuyée sur son Fils bien-aimé; les saints apôtres, à genoux, la tête levée, contemplent l'admirable assomption de leur très glorieuse Dame. — Dans l’autre mur de la même chapelle, on voit le Christ, à douze ans, au milieu des docteurs de la loi judaïque, disputant et enseignant, au moment où sa mère, avec Joseph, lui adresse la parole. — Du côté de l’épître, ladite chapelle est fermée par une clôture en marbre, sur laquelle reposent des colonnes de pierre, en bel ordre, sculptées de première main. — C’est là une œuvre vraiment royale, dont les sculpteurs ont été (je l’ai appris d’un homme très habile en cet art de sculpture, Michel Plouvier d’Angers) (1) : i° Germain Pilon, justement réputé parmi les artistes célèbres; 20 un compagnon du fameux Michel- Ange; 3° un autre artiste très habile. Chose digne de remarque, ces trois hommes n’étaient pas moins forts en peinture qu’en sculpture ; une pareille œuvre leur coûta beaucoup de temps et de travail (2). » — Et
(1) « Plouvier, famille de maîtres archite&es & sculpteurs en grand renom à Angers, durant les xvie & xvne siècles. » 11 s'agit probablement ici d ' Antoine-Léger Plouvier, fils de Bon Plouvier, marié à Marguerite Thomas, fille d’un maître de pierre (29 juin 1643), qui fut inhumé aux Carmes d’Angers, le 28 juillet 1683. On cite de lui de belles figures en bosse, représentant l 'Adoration des Rois, qui étaient derrière le tabernacle de Notre-Dame de Sous-Terre; une statue de Notre-Dame (1672) & un calvaire en bois peint (1675), pour l’abbé de Saint-Maur ; le tombeau du fils du maréchal d'Hocquincourt, à Saint-Augustin-lez- Angers; saint Sébastien & saint Roch, pour l’abbaye de Saint-Serge, &c. — Ses fils : Denis, mort en 1699 ; Pierre-Philippe, mort vers \7\2\ Jean-Baptiste, mort en 1726 ; Jacques, mort en 1705. — Un autre Plouvier, Philippe-René, 1703-1758. — Renée, fille ou petite-fille d’Antoine ( Michel ?) Plouvier, épousa Pierre Baudriller, architecte, qui restaura Solesmes en 1723 & mourut avant 1753. (Cf. C. Port, DiStionn. de Maine-et-Loire.)
(2) « Guillelmus Cheminartus, prior,... altare quoque Dominæ nostræ de Pietate, cum magnifico & eleganti Domini nostri Jesu Christi mausoleo, Carolo régnante oétavo, de novo construxit. Hoc opus construétum fuit anno 1498, ac insignibus Gallicis, Britannicis (propter Annam de Britannia Caroli conjugem), nec non & Delphinicis cælatum fuit, additis perpendiculariter, in infima sed media parte, Cheminarticis, quæ a duobus leonibus ereCtis ex utraque parte fulciuntur. » — « Cruciatam ecclesiæ annum circa 1535... Joannes [Bouglerus] concameravit , & ad oppositum tumuli Domini, in parte Evangelii, sacellum beatæ Mariæ, Pulchrce Capellœ nomine ab incolis decoratum, erexit, sed tanto ingenio, tanta magnificentia, & opéré tam præcellenti ut angelicum non humanum tyrocinium esse facile crederes. Ibi, multo numéro, ordine suo stant justæ proceritatis figuras lapideæ, quarum alias, in facie altaris artificiose concameratas, Apostolos & sanftas mulieres sacratissimam Virginem amore languentem simul & morientem comitantes exhibent, ante cujus felicem decessum ejus amantissimus Filius ibi etiam exprimitur ei apparens & sacratissimum ei sui pretiosi corporis & sanguinis viaticum præbens, ea intérim, utroque genu flexo, ac super Petrum & Joannem Apostolos innixa, ipsum unicum Filium suum oculis amore accensis constanter intuente. In parte altaris superiore, figuras alias intuentur, cardinales & theologicas virtutes sub specie mulierum désignantes, quas beatæ Mariæ ab Angelis apud superos coronatæ & hydri septem capita conterenti gratulari videntur. In duabus adhuc concamerationibus in pariete diéti sacelli ex parte Evangelii construis, in inferiori, beatissima Virgo tamquam exanimis super sindonem extensa & ab Apostolis in sepulcrum fere depressa, adstantibus devotis mulieribus, repræsentatur. In superiori vero concameratione , figuras aliæ beatæ Mariæ Virginis, e sepulcro ad æthera, innixæ super dileétum suum Filium ascendentis, sanétorumque Apostolorum genibus flexis & capite erefto, gloriosissimæ Dominæ mirabilem assumptionem intuentium effigies offendunt. In hujusce sacelli inferiori parte, detegitur in pariete sculpta figura Christi duodennis, in medio doCtorum legis judaicæ disputantis ac docentis, matre intérim cum Josepho ilium alloquente. A parte vero Epistolæ diéti sacelli, clathri sunt marmorei, columnis lapideis apprime sculptis pulchro ordine
LES ANCIENNES DESCRIPTIONS
parce quil faut une raison mystique à cette légende, le digne chroniqueur ajoute : « Et comme le nombre trois, entre tous, est supérieur et vraiment mystérieux en soi et en ses effets, nul ne l’ignore, il n’est pas surprenant que ces trois artistes très excellents aient produit un merveilleux chef-d’œuvre. — Dom Bougler fit faire aussi dans cette chapelle une voûte construite avec beaucoup d’art, un pavement en pierre blanche polie et une clôture en marbre, dont nous avons déjà parlé, avec une ornementation sculpturale des plus recherchées (i). »
Notons les points intéressants : description des armoiries qui figuraient au tombeau du Christ, attribution de la Belle Chapelle à Germain Pilon et à deux Italiens, séparation de cette même chapelle d’avec le chœur par une clôture en marbre, sur laquelle posait une colonnade richement sculptée. Le ms A, dont ce texte fait partie, n’était pas connu de dom Guéranger quand il rédigea son Essai historique & sa Description. C’est dom Piolin qui le mit en lumière plus tard.
L’auteur du second ms (B, année 1684), s’est mieux tiré de la difficulté de bien dire en latin les choses malaisées. Il est plus bref & aussi plus clair. Il se plaît à montrer le concours du peuple qui vient admirer les deux chapelles. Pour lui, ce qu’il aime le mieux dans ces groupes, c’est l’Assomption de la Vierge, avec ces deux chœurs de témoins qui jouent de leurs célestes instruments. Voici son texte (B 226 v) : « Guillaume Cheminart fit faire l’autel de Notre-Dame de Pitié et le sépulcre de Notre-Seigneur, si riche et si élégant. — Vers l’an 1532, Jean Bougler, homme de science, docteur en la sacrée théologie, professeur des lettres sacrées en ce monastère, et prédicateur zélé de la parole divine, fit ériger, dans le transept de l’église, du côté de l’évangile, une chapelle en l’honneur de la bienheureuse Marie Mère de Dieu. Il la décora d’innombrables figures en pierre blanche, travaillées avec un art si merveilleux qu’aujourd’hui encore, une foule de gens de toute condition affluent de tous côtés au monastère pour les voir et les admirer. Cinq mystères sont représentés ad vivum par ces figures : i° les derniers instants de la vie temporelle de la Vierge Mère de Dieu; à l’heure suprême, son Fils très aimant, Jésus-Christ, lui apparaît et lui administre le sacré viatique de son corps et de son sang ; des apôtres et deux saintes femmes assistent à cette scène ; — 20 l’ensevelissement de la Mère de Dieu, en présence des mêmes personnages; — j° l’assomption de la Vierge, enlevée par les anges; les vertus cardinales et théologales lui font cortège, sous les traits d’autant de femmes, qui semblent la féliciter de sa victoire sur l’hydre, dont elle foule aux pieds les sept têtes ; — 40 le couronnement de la Mère de Dieu dans le ciel, où le Seigneur Christ la reçoit, pour la faire asseoir sur un trône à sa droite, aux yeux charmés des anges, des patriarches, et autres bienheureux, qui tiennent en main toute espèce d’instruments de musique, & qui sont si bien pris sur le vif dans leur joie, qu’ils semblent applaudir ; — 50 l’enfant Jésus, âgé de douze ans, discutant au milieu des docteurs, stupéfaits de ses réponses. — Toutes ces figures, je l’ai dit, ont une expression si vivante, que, de toute part, le peuple accourt
onusti. Hoc opus est sane regium, cujus sculptores fuere (ut a quodam in hac arte sculpturæ scientissimo viro urbis Andecavi, Michaele Pluviero didici) : i° magister Germanus Pilonius, inter viros in artibus illustres merito connumeratus ; 2° socius quidam famosi Michaelis Angeli ; 3° quidam etiam peritissimus vir, ubi notatu dignum quod duas artes sculpturæ simul & piéturæ callebant perfeftissime ; per multum tempus tanto operi insudarunt. »
(1) « Et cum numerus ternarius omnium ab omnibus præstantior reputetur & sane mysteriosus in se ac suis effe&ibus, non mirum quod très illi artifices excellentissimi opus mirabile produxerint. — Diétus Bouglerus sacello fornicem arte elaboratum multa, cum pavimento ex lapide albo polito, & clausura, ut jamjam diximus, marmorea, cum exquisitissimis sculpturæ ornamentis addixit. »
LES SCULPTURES DE SOLESMES
les visiter. Bien plus... (i) » Il est bien possible qu’en écrivant le mot mysteria, l’auteur n’ait fait qu’employer une expression impropre, car les cinq tableaux qu’il énumère ne sont pas des mystères au sens théologique du mot ; mais il n’est pas impossible non plus qu'il ait eu en vue un autre sens plus conforme à son objet, celui qui désignait les scènes figurées de l’Écriture, de l’Histoire sainte ou de l’hagiographie qu’on présentait « ad vivum » à l’intérêt populaire, scènes dont le succès fut grand au xve et au xvie siècle, et dont le xvne siècle luimême eut encore dans les provinces les échos affaiblis (2). On doit rectifier ici la confusion introduite par l’auteur dans la nomenclature de ses mystères : le groupe quil décrit avec tant de complaisance au n° 4, sous le nom de couronnement de la Vierge, représente l’assomption, et c’est le couronnement apocalyptique qui répond à son n° y — Pas plus que le précédent, ce manuscrit n’était connu de dom Guéranger quand il publia Y Essai historique & la Description.
Le texte de dom Germain (j) est inspiré des deux autres ; le latin en est meilleur ; comme le ms A, il marque la vraie place de la colonnade qui fermait la Belle Chapelle ; il ajoute, au sujet de la Madeleine, un épisode attribué au cardinal de Richelieu, dont l’authenticité pourra exercer d’autres critiques ; enfin , il parle , lui aussi , de Germain Pilon et de deux élèves de Michel- Ange. Cette description n’est, à vrai dire, qu’une copie retouchée de la première, et dom Guéranger y a puisé largement pour son travail de 1846; nous nous contenterons donc de reproduire les passages qui sont de quelque intérêt : « Tout ce qu’on peut admirer n’est rien auprès des figures du sépulcre du Christ, surtout de la Madeleine, si vivante, que le cardinal Richelieu s’était mis dans l’esprit de l’emporter à Paris. — Prieur de Solesmes en 1532, Jean Bougler fit venir, dit-on, Germain Pilon et deux autres sculpteurs qui avaient étudié à l’école de Michel-Ange. La chapelle de la Vierge (la Belle Chapelle, comme on la nomme pour la distinguer de l’autre) sortit de leurs mains, avec toutes ses figures en pierre blanche, disposées en si bel ordre pour la décoration, que pour les voir et les admirer, on vient de partout à Solesmes, hommes de marque & de toute condition. — Le côté droit de la chapelle est clos par une barrière de marbre, qui supporte des colonnes de pierre, habilement sculptées et disposées avec art (4). »
(1) B 226 v. « Idem Guillelmus Cheminart, altare Dominas nostræ de Pietate cum magnifico & eleganti Domini nostri Jesu Christi sepulcro construxit. » — Johannes Bougler, vir eruditissimus ac sacras theologiæ dofloratus titulo insignitus, sacrarumque litterarum in hocce cœnobio professor studiosissimus, .necnon verbi divini prasco zelantissimus , circa annum 1532 in collaterali basilicæ, a parte Evangelii, capellam in honorem beatissimas Virginis Deiparas innumeris figuris ex lapide candido tam mire ac affabre elaboratis collustravit, ut hucusque nunc undique confluant innumerabiles ex omnibus statibus homines invisendi causa & admirandi. Non solum quinque mysteria ad vivum hujuscemodi figuris reprassentata, scilicet : i° clausuram vitas temporalis Deiparæ Virginis, cui extremum agenti diem Filius amantissimus Jésus Christus apparet, sacrum sui corporis & sanguinis viaticum ministrans, speftantibus Apostolis duabusque mulieribus; 2° sepulcrum ejusdem Deiparæ, circumstantibus iisdem Apostolis & mulieribus ; 30 Assumptionem ejusdem Virginis ab Angelis, cui comitantes cardinales necnon theologicæ virtutes sub specie mulierum designatæ, septem capita hydras conterenti gratulari videntur ; 40 coronationem ejusdem Deiparæ in cœlo, ubi Christus Dominus eam in throno a dextris consessuram suscipit, speftantibus simulque mirantibus Angelis, patriarchis, aliisque beatis, omnium musicorum instrumenta tenentibus, ad vivum ita reprassentatis ut plaudere pras gaudio videantur ; 50 disputationem pueri Jesu duodennis in medio doftorum, stupentium super responsis ejus. Non solum, inquam, innumeræ hæ figuras, ad vivum expressas, populos undique confluentes invisendi causa attrahunt, verum etiam... » &c.
(2) Cf. Recherches sur les mystères qui ont été représentés dans le Maine, par dom Piolin, p. 72 du tirage à part.
(3) S. Pétri Solesmensis Cella, ms C 468 v; entre 1684 & 1693.
(4) «... Omnem superant admirationem icônes Christi mortui sepulcro conjacentis, maxime vero Magdalenes statua, quam vivas persimilem Parisios deferre Richelius cardinalis animo destinarat. » — « Qui vero Solemnenses anno 1 532 regebat Joannes Buglerus, accitis, ut quidam ferunt, Germano Pillonio, nec non aliis duobus qui sub Michaele Archangelo tirocinium posuerant sculptoribus, Marianum sacellum (ad distin&ionem alterius, Pulchrum vocant), excitavit, plurimisque figuris ex lapide candido, tam præcellenti schemate decoravit, ut, invisendi demirandique gratia, Solemnas omnium ordinum viri speétatissimi trahantur. » — « Latiis dextrum claudunt marmorei clathri, lapideis innixi columnis, affabre sculptis, pulchroque ordine dispositis. »
LES ANCIENNES DESCRIPTIONS
Le Mémoire envoyé à dom Mabillon le 15 février 1802 par dom François Riant (ms C) est une description proprement dite ; il doit, à plusieurs titres , nous arrêter plus longtemps. Il s’en faut, d’ailleurs, que nous soyons les premiers à signaler l’intérêt qu’il présente. A peine dom Piolin l’eut-il fait connaître à Solesmes, longtemps après 1846, qu’on l’utilisa, concurremment avec le ms A, pour restituer les quatre écussons du tombeau de Notre-Seigneur, grattés pendant la Révolution. En 1881, dom Rigault le reproduisit en entier, avec la lettre d’envoi ( Cartulaire , p. 596 & suivantes); enfin, en 1887, lettre et mémoire trouvèrent encore place dans le tome I des Mélanges (p. 5 5 5), imprimé à Solesmes, dont nous parlons ailleurs. Cette description fidèle est écrite sur le ton d’une modeste gravité ; l’ancien prieur regrette, avec une sincérité bien vraie, le malheureux état de choses qui prive ce monument de l’attention dont il le juge digne ; sa lettre, où la tristesse n’est pas dissimulée, montre bien qu’il apprécie les statues à leur valeur et qu’il voudrait faire mieux pour elles. Nous lui devons de rapprocher son témoignage des monuments qu’il aimait. Aussi bien, si nous avons dû prendre à partie les Mauristes pour quelques méfaits de leur badigeonnage, s’ils ont encouru des reproches autrement graves pour leur vandalisme à Saint-Bénigne, à Fontenelle, en vingt autres lieux, c’est justice de montrer qu’un d’entre eux appréciait les monuments de Solesmes, comme ce serait justice de rappeler quelquefois le chapitre général de 1678, qui déposa le prieur de Fontenelle et défendit sévèrement de toucher à aucun souvenir antique sans la permission du général. — Voici le Mémoire, précédé de la lettre d’envoi.
Mon Révérend Père,
Tout pauvre et désolé que soit le monastère et prieuré de Solesmes, par le malheur qu’il a d’avoir un faux frère pour titulaire (1), il ne laissera pas de fournir à Votre Révérence quelque matière qui ne sera pas indigne d’avoir place dans son ouvrage, car peut-être ne trouvera- t-elle pas en tout l’Ordre de Saint-Benoist qu’il y ait des tombeaux de Notre- Seigneur et de la Très Sainte Vierge plus riches en figures, plus magnifiques et plus accomplis que ceux dont je lui ai fait une peinture grossière, et qui ne peut avoir que très peu de rapport et de ressemblance avec son original. Mon embarras, en voulant satisfaire à ce que Votre Révérence souhaite de nous, vient de ce que tout ce que l’on en peut dire et écrire n’est presque rien, ou c’est si peu de chose, qu’on ne peut en donner que des idées confuses et bien différentes de celles que pourraient avoir des personnes qui les auraient veues et bien considérées, plusieurs m’ayant avoué qu’ils ne s’attendaient pas, après le récit qu’on leur en avait fait, à voir tant de beauté, tant de délicatesse et tant de merveilles dans tous ces ouvrages, mais particulièrement dans la Belle Chapelle. Un mien souhait serait que V. R. les eût veues ou qu’il lui prist envie de les venir voir, pour remarquer tout ce qui serait à son goût et qui mériterait d’avoir rang dans ses Annales. Faute de moyens nous
(1) Dom de Noyelles. Nous en avons parlé plus haut, à propos du point de repère que son priorat marque dans la chronologie du prieuré.
LES SCULPTURES DE SOLESMES
n’avons pas la satisfaction de bien vivre, j’en suis mortifié autant que l’on peut estre : je ne le suis pas moins de voir que notre titulaire ne donne pas la moindre espérance de retour.
Je suis avec bien du respect, mon Révérend Père,
Votre très humble et très obéissant serviteur
Fr. François RIANT, m. b.
A Solesme, ce 13 février 1702.
Cette lettre semble autographe et de la même écriture que le mémoire; on peut se reporter à ce que nous avons dit plus haut de ce manuscrit. Inutile de reproduire ici ce que nous en avons extrait déjà touchant le tombeau de Geoffroy, par lequel la description commence, et touchant les stalles du chœur, par lesquelles elle finit.