‹ Solesmes, les sculptures de l'église abbatiale, 1496-1553Chapitre 17 sur 39 · MÉMOIRE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE

DE CE QU’IL Y A DE PLUS REMARQUABLE DANS l’ÉGLISE DU PRIEURÉ DE SAINT-PIERRE DE SOLESME.

Outre ce tombeau il y en a deux autres, l’un de Notre Seigneur et l’autre de la Très Sainte Vierge. Le premier est de 1496, il est dans la croisée du costé de l’Épître et remplit toute l’estendue de la muraille depuis le hault jusqu’en bas. Le corps de Notre Seigneur descendu de la Croix y est représenté en sa grandeur : il est estendu sur un drap soutenu par Nicodesme et Joseph d’Arimathye qui le descendent dans le sépulchre. La Sainte Vierge paroist debout très affligée et soutenue par saint Jean l’Évangéliste, et à ses costés, vers le bas du sépulchre, les trois Maries, et du mesme costé, vers la teste de Notre Seigneur, un personnage qui tient une bourse. Toutes ces figures sont de grandeur naturelle. Au pied du mesme sépulchre est la figure de la Magdelaine, qui passe pour très excellente. Il y a de plus aux deux costés du sépulchre deux soldats armés. Tout cet ouvrage est sous une voûte très délicatement travaillée. L’ouverture par le hault est bordée de feuillages enlacés les uns dans les autres, travaillés dans la pierre et percés à jour. Les deux costés de l’ouverture sont ornés de deux pilastres enrichis de très belles figures. Au dessus de cest ouvrage Moyse et Élie y paroissent à my corps, l’on y voit aussi des anges qui portent des instrumens de la passion, et au dessus de tout cela, on voyt la croix de N. S. dans sa hauteur, elle est de bois aussi bien que celles des deux larrons. Tout cet ouvrage est gothique, d’une pierre très blanche et sonnante que l’on appelle de la pierre de lyt. Ce fut frère Guillaume Cheminard, prieur régulier de Solesme, qui fit faire ce tombeau. Ses armoiries sont au dessus du sépulchre, avec celles du roi Charles huitiesme, d’Anne de Bretagne et du Dauphin. Au pied du pilastre on voyt les chiffres et paroles suivantes gravées :

MCCCCIIIIxxXVI Charolo VIII0 régnante

LES ANCIENNES DESCRIPTIONS

Le tombeau de la Très Sainte Vierge est de l’autre costé de la croisée; frère Jean Bougler, prieur régulier de Solesme, le fit faire en 1553. Il estoit docteur de Sorbonne, et ce fut lui qui donna le dessin de la Belle Chapelle où il fit représenter l’agonie de la Très Sainte Vierge, sa sépulture, son assomption et son couronnement par J.-C. dans le ciel.

Son agonie est représentée dans un enfoncement et sous une voûte très bien travaillée qui fait la face de l’autel. La Sainte Vierge y paroist à genoux preste à expirer, accompagnée de deux apostres et soutenue par saint Pierre et saint Jean. J.-C. descend pour la consoler. On y voyt encore les Maries et les figures de saint Denys l’Aréopagite et de Michel Bureau, dernier abbé régulier de la Couture. Toutes ces figures sont sans confusion et de hauteur d’homme. — La sépulture de la sacrée Vierge est dans une autre voûte qui contient toute la largeur de la muraille de la chapelle. Au milieu de cette voûte est la représentation de la Sainte Vierge, estendue morte dessus un drap avec lequel trois apostres, avec le mesme Jean Bougler qui est représenté avec la tonsure et l’habit religieux, la descendent dans le sépulchre. Tous les apostres parlent avec deux femmes, et tous font très bien leur personnage chacun en sa manière. Tout paroist achevé dans ces figures, leurs visages y sont au naturel, leur posture point forcée et leurs passions très bien exprimées. Au pied du sépulchre est la figure de frère Marc Bougler, sacriste de Solesme et neveu de Jean Bougler prieur. — L’assomption de la Sainte Vierge y est représentée au dessus de quatre bustes qui sont les quatre chappelains de la Sainte Vierge. C’est au dessus de ces figures que l’on voyt, sous une grande niche, Nostre-Seigneur & la Sainte Vierge paroissans monter au ciel, pendant que les apostres, qui sont encore là représentés avec Jean Bougler, sont à genoux, leurs yeux et leurs mains élevés vers le ciel. — La couronne de la Sainte Vierge paroist au dessus de la représentation de son agonie, à la face de l’autel. La Sainte Vierge est couronnée par les Anges, ayant sur deux costés des figures qui représentent l’humilité et la foi, et un peu plus loin de chaque costé les quatre vertus cardinales sous la forme de femmes. — Dans l’estendue de la muraille qui fait le bas de la chapelle, Nostre-Seigneur y paroist au milieu des docteurs, ou la Sainte Vierge et saint Joseph le viennent trouver. — Saint Denys l’Aréopagite et saint Timothée ont aussy leur place dans cette chapelle, estans debout dans des niches à l’opposite l’un de l’autre : toutes figures au naturel et d’une délicatesse admirable. — Le costé de la chapelle qui regarde le corps de l’église, est composé d’un balustre de marbre de quatre pieds de hault, au dessus duquel il y a des colonnes ou pilliers de pierre dure, tous délicatement travaillés. Ils soutiennent une frise et un couronnement d’un grand artifice, sur quoy on voyt comme des triangles en façons d’urnes avec quelques bustes qui représentent des anciens prophètes. Sur ces triangles on y voyt écris des lettres anciennes, des passages de l’Écriture et des saints Pères, en l’honneur de la Sainte Vierge. — Dans l’endroit où elle paroist couronnée des anges, elle a au dessoüs d’elle un serpent à sept testes... »

Dom Riant est le premier qui reproduise les dates de 1496 et 1553, gravées sur les deux monuments. Il est aussi le premier à mettre des noms sur les quatre figures de moines représentées dans la Belle Chapelle; c’est Jean Bougler qui assiste à l’ensevelissement, où il tient un coin du suaire, et à l’assomption où on le voit à genoux ; son neveu, Marc Bougler, est assis près de lui, devant le tombeau de la Vierge, dans la scène de l’ensevelissement ; Michel Bureau, abbé de la Couture, est présent à la pâmoison. — La colonnade qui fermait la Belle Chapelle est décrite avec une netteté qui nous sera précieuse. — Les deux personnages à mi-corps, qui déroulent chacun un texte, au-dessus du tombeau du Christ,

LES SCULPTURES DE SOLESMES

sont nommés ici Moyse et Élie. Cette particularité ferait croire que l’écriture de leurs banderoles était déjà peu lisible en 1702; on eut beaucoup de peine, après 1833, à déchiffrer la plus abîmée, et les textes qu’ont put ainsi restituer sont de David et d'Isaïe; ils s’appliquent parfaitement à la mise au tombeau.

Nous avons vu, en établissant notre chronologie, que, le £4 et le 25 novembre 1807, Renouard, prêtre sécularisé, puis bibliothécaire de la Sarthe (1), était venu, par commission du préfet Auvray, inventorier à sa façon les statues de Solesmes. On peut lire dans Y Essai les charges qui pèsent sur lui, d’après les doléances du propriétaire, que dom Guéranger put voir aux Archives départementales, ainsi que le procès-verbal manuscrit de cet ami des arts. Avec une barbarie qui serait incroyable, « si elle n’était attestée par le témoignage des assistants et les réclamations de M. Lenoir de Chantelou », Renouard « et les ouvriers qu’il avait amenés firent jouer la scie et la tarière sur plusieurs des statues, à l’effet de s’assurer du degré de solidité quelles pourraient présenter ». ( Essai , p. 93.) Il ne s’agissait de rien moins que de les transporter au Mans. Les débats, qui duraient depuis trois ans, s’envenimèrent; M. Lenoir de Chantelou, dans sa lettre du 4 janvier 1811 au conseiller d’État, comte d’Empire, chargé des domaines nationaux, se plaignit de ce que le sieur Renouard avait « lui-même touché les statues avec des instrumens de fer ». Il fallut le décret impérial de Wilna, du n juillet 1812, pour trancher l’affaire et sauver les statues. Les pièces analysées par le père abbé, pour établir ce triste épisode, sont : l’arrêté préfectoral du 6 brumaire an XII, décidant le transfert des statues au Mans ; l’acte de vente du 4 avril 1791; le compterendu de Renouard, alors aux Archives départementales (24 et 25 novembre 1807); la lettre de M. Lenoir, du 4 janvier 1811 ; l’arrêté du conseil de préfecture, du 30 août 1 81 1 , jugeant contre le propriétaire ; enfin le décret impérial du 11 juillet 1812, annulant le précédent arrêté. Le décret de Wilna a été imprimé plusieurs fois déjà, notamment dans le Cartulaire, p. 402; il vise le procès-verbal d’expertise du 23 novembre 1807, œuvre du citoyen Renouard. De toutes ces pièces, y compris le curieux procès-verbal, on trouvera des extraits dans Y Essai historique, p. 91-95. J’indique les originaux, afin que ceux qui ont douté (2) puissent se convaincre, et que chacun tire la moralité de cette curieuse histoire, qui serait à peine croyable si les preuves n’étaient là (3). On peut penser, sans jugement trop téméraire, que Renouard ne fut pas étranger au désir soudain de posséder nos statues dans son musée du Mans, que le préfet Auvray exprimait si inconsidérément en l’année 1804. Dès 1802, en effet, le trop zélé bibliothécaire dénonce à ses concitoyens

(1) Il s’intitule encore, en 1812, « ancien curé d’Izé, dans le bas Maine, bibliothécaire du département de la Sarthe ». ( Annuaire de 181 5, p. 47.)

(2) Cf. Verger , Jublains, p. 165, note 1. — Souhaut, Les Ricbier et leurs œuvres, p. 191.

(3) Aux Archives de la Sarthe, aéte de vente du 4 avril 1791 (original), série CL9/3.

Arrêté préfeétoral du 6 brumaire an XII (original), registre des arrêtés préfeétoraux, série K 2/10.

Domaines, Contentieux, CL27/5 n° 103. Statues de l'église abbatiale de Solesmes ; l’administration contre le sieur Lenoir de Chantelou :

i° Arrêté préfeétoral du 6 brumaire an XII, ordonnant la translation des statues au chef-lieu.

20 Lettre du préfet au maire de Solesmes, notifiant la translation.

30 Lettre du préfet au sieur Renouard, le chargeant de procéder à la translation.

4° Arrêté préfeétoral du 27 août 1807, chargeant le sieur Renouard de faire un inventaire descriptif des statues.

50 Arrêté préfeétoral du 10 oétobre 1807, notifiant le précédent au sieur Lenoir de Chantelou, alors à Saint-Germain-en-Laye, l’invitant à se trouver à Solesmes au jour dit, pour ouvrir l'église au sieur Renouard ; en cas de défaut, le maire de Solesmes fera faire l’ouverture par le juge de paix.

6° Signification par huissier au sieur Lenoir.

70 M. Lenoir fait signifier par huissier défense au sieur Renouard de dresser l’inventaire des statues de Solesmes.

8° 24 novembre 1807. Procès-verbal descriptif dressé par le sieur Renouard (en double).

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le « particulier » à qui ces statues ont été « illégalement vendues » et « qui les tient en chartre privée », de telle sorte que « curieux, amateurs, connaisseurs », ne peuvent plus rien visiter, choses d’ailleurs inexactes de point en point. Ce qui étonne plus, c’est d’apprendre que « l’évêque du Mans, Michel- Joseph de Pidoll, partagea sur ce point les désirs et les espérances du préfet ». (Essai, p. 92.)

Quoi qu’il en soit, le procès-verbal d’expertise, qui n’est point d’ailleurs le seul titre de gloire de son auteur, est la dernière et certainement la plus bizarre tentative de description qui ait été faite, jusqu’au premier travail sérieux en ce genre, celui de dom Guéranger. Nous en reproduisons ce que Renouard en a imprimé lui-même dans Y Annuaire de la Sarthe de 1815(1); nous retrouverons plus loin ses déclarations de 1802, quand nous étudierons la filière des systèmes qui ont été émis sur noS Saints ; pour l’instant, il ne s’agit pas de critique d’art, mais de description. Celle-ci possède le double avantage de procurer au lecteur un divertissement littéraire et de signaler la première quelques points intéressants.

Maison des Bénédictins de Solême, près Sablé.

« Il y a dans l’église de Solême, près Sablé, plusieurs monuments de sculpture qui demandent une notice détaillée.

« Chapelle à droite en entrant dans l’église.

« Le Sépulcre de Jésus-Christ présente d’abord, d’une manière assez frappante, Joseph d’Arimathie, en costume oriental, figure un peu colossale, de 2 mètres de hauteur, habillement parfaitement et richement sculpté pour le temps; Joseph d’Arimathie tient un coin du

90 6 septembre 1810. Arrêté préfectoral, prescrivant la communication des pièces du dossier au directeur des domaines.

io° Observations du directeur.

ii° Quatre lettres de l’évêque du Mans (Mgr de Pidoll) au préfet Auvray, relatives à l’affaire des Saints de Solesmes (14 novembre 1807, 29 août 1808, 2 & 28 mars 1810).

12° Quinze lettres ministérielles adressées à M. le préfet de la Sarthe, relatives à la même affaire.

(Ce dossier contient copies de l'aéte de vente du 4 avril 1791, du procès-verbal d’estimation de la maison conventuelle de Solesmes du 14 janvier 1791, de la décision du conseil de préfecture du 30 août 1811, &c.)

130 Lettre du fondé de pouvoirs de M. Lenoir au préfet, 5 juillet 1810.

140 Autre lettre du même au même.

1 50 Lettre de M. Lenoir de Chantelou à M. le conseiller d’Etat, comte d’Empire, ayant le département des domaines nationaux, 4 janvier 1811.

1 6° Expédition de l’aéte de vente du 4 avril 1791.

170 Lettres de M. Lenoir à M. Pasquier, sous-préfet de la Flèche.

180 Lettres du sous-préfet au préfet.

190 Rapport de ce qui a été fait par la préfeéture de la Sarthe relativement aux statues de l’église de Solesme.

20° Mémoire au conseil de préfeéture de la Sarthe, 28 septembre 1809.

2i° Lettres diverses du représentant de M. Lenoir (M. de Saint-Germain), relativement à l’appel porté au Conseil d’État.

220 Rapport au conseil de préfeéture, 21 septembre 1810.

230 Décret du 11 juillet 1812, au quartier général de Wilna, annulant l’arrêté du conseil de préfeéture de la Sarthe du 30 août 1 8 1 1 .

240 Lettre d’envoi du précédent décret, du ministre de l’intérieur au préfet de la Sarthe, 15 septembre 1812.

250 Lettre de l’évêque du Mans au préfet, le remerciant & exprimant le regret « que le succès n’ait pas répondu à son désir de décorer sa cathédrale en obtenant les statues de l’église de Solesme ». En date du 26 septembre 1812.

26° Département de la Sarthe. Antiquités. Note sur les Saints de Solesme, non signée.

270 Lettre du préfet de la Sarthe, demandant l'avis du ministre de l’intérieur sur le point de savoir si on pourrait faire révoquer le décret du 11 juillet 1812.

28° Avis négatif du comité de l’intérieur du Conseil d’Etat.

(Je dois l’analyse de ce dossier à l’obligeance de MM. Triger & Brindeau.)

(1) Annuaire du Département de la Sarthe pour 1815, le Mans, 1815, chez Monnoyer, imprimeur du Roi & de M. le Préfet, in-32 de 230 p., page 5.

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linceul; et, par un contraste singulier, Nicodème, également d’une grande taille, tenant l’autre bout du linceul, mais costumé comme on l’était dans le xve siècle, est décoré d’un cordon qui nous a paru, au travers d’une grille de fer, être du temps de Louis XI ou de Charles VIII. Cette figure n’a rien de marquant que sa singularité, en représentant peutêtre un seigneur de Sablé, qui, vers la fin du xve siècle, figurait, malgré un anachronisme de 1500 ans, avec le Juif Joseph d’Arimathie.

« Cinq autres statues font partie et accompagnement de ce groupe : deux soldats, beaucoup mutilés , sont à l’entrée du sépulcre, à droite et à gauche, en costume à la romaine, bien sculptés. Le corps de Jésus-Christ sur le linceul et les autres statues précitées n’ont rien de remarquable; mais ce qui l’est beaucoup, c’est cel,le de la Magdeleine, qui, isolée au pied du sépulcre et assise les mains sur ses genoux dans l’attitude de la douleur quelle semble communiquer à ceux qui la regardent, présente une statue étonnante pour le temps où elle a été travaillée ; son costume, plus européen qu’oriental, nous a paru un défaut. La draperie n’a pas tout le moelleux et les ondulations quelle pourrait avoir, quoiqu’elle soit bien sculptée. »

A comparer cette description de la Madeleine avec celle que cite dom Guéranger, on peut voir que Renouard, en 1815, a émondé son factum de 1807. Cependant il est resté lui-même, et la critique, facile d’ailleurs, ne se trompe pas d’adresse : « Aussi, cette statue qui, les mains sur les genoux , présente une statue , communiqua-t-elle si bien l’attitude de la douleur à M. Renouard, et sa draperie européenne lui sembla- t-elle si bien sculptée, qu’il crut devoir lui épargner les désagréments de la scie et de la tarière. » [Essai, p. 94.)

« La Vierge et saint Jean qui la soutient, paraissent avoir été taillés dans le même bloc de pierre de liais. Ces deux statues font partie de cet ancien monument et n’ont rien de bien intéressant que l’époque où elles ont été faites, 1496. Ce groupe est sorti du ciseau du père de Germain Pilon, né à Loué, lequel, dans l’enfance de l’art, et lorsque l’art de la sculpture était à peine connu en France, trouva, quoique sculpteur de village, dans son propre génie, les ressources et les moyens que l’art et le temps perfectionnent, à la vérité, mais ne donnent pas toujours. »

On a ici Renouard par son plus beau côté; 1815, c’est la Restauration, c’est-à-dire, pour un homme d’esprit, le retour aux bonnes manières, à des formes quasi académiques, à la gravité modérée du bon ton. C’est la troisième manière de l’auteur; la première que nous connaissions date du Consulat et se ressent encore du Directoire, nous la retrouverons plus loin.

« Les ornements, pour ne rien omettre, et les figures qui sont à la hauteur de deux ou trois mètres au-dessus du sépulcre, et qui représentent le crucifiement, n’ont pas même le mérite des statues ci-dessus décrites. Plusieurs morceaux sont d’un style un peu gothique; exceptons cependant deux pilastres ornés de fleurs, et un autre morceau dont les feuillages décèlent le talent naissant et extraordinaire de l’artiste qui les a faits en 1496. »

La remarque qu’on fait ici du caractère particulier des pilastres mérite une mention honorable ; mais elle est gâtée par l’assimilation de ces pilastres au morceau dont les feuillages (le rinceau de l’arc surbaissé) décèlent non pas un talent naissant, mais une main longuement exercée et le dernier mot de cet art français du xve siècle, auquel la pierre ne refusait aucun tour de force, et qui se dérobait malheureusement lui-même aux grandes et simples traditions. D’ailleurs, sans y voir tout à fait clair, Renouard sent bien qu’il y a là quelque chose comme une transition tendant à la Renaissance ; d’où vient-elle ? Il ne s’en

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inquiète guère, car si le moyen âge n’est plus pour lui un ci-devant, il reste toujours dans sa pensée un barbare et un ignorantin.

« Ce premier monument, avec tous ses accessoires, nous a paru très utile pour l’art de la sculpture en France, lorsqu’il commença à sortir des langes où la barbarie gothique et le mauvais goût l’avaient pour ainsi dire emmaillotté pendant bien des siècles d’ignorance et de ténèbres.

« Chapelle à gauche.

« On voit, en entrant par une petite porte (1), trois groupes qui, en annonçant les progrès de l’art, semblent, dans plusieurs parties, en avoir fixé les beautés à peu près à sa naissance même.

« Le premier, un peu moins intéressant que les deux autres, est placé au-dessus de ladite porte par laquelle on entre. C’est Jésus au milieu des docteurs de la loi. Ce groupe, sur une longueur de trois mètres et demi, et une largeur d’un mètre, présente douze statues, chacune d’un mètre trente-cinq centimètres de hauteur; elles sont remarquables par la beauté d’exécution, la variété des attitudes, et les expressions de la surprise ; il est étonnant que l’artiste ait si bien groupé ces douze statues dans un si petit espace. Ce monument, un peu plus élevé que les autres, est orné et soutenu par quatre colonnes cannelées, d’ordre ionique, et le fond du groupe est décoré de corniches, pilastres, etc. Au-dessus, sont divers ornemens qui s’élèvent de quatre à cinq mètres environ jusqu’à la voûte. »

Au-dessus, c’est la fenêtre, dont l’ébrasement inférieur vient affleurer par le haut la corniche du monument. S’il y avait, comme c’est probable, « divers ornemens » sur cette corniche, ils ne pouvaient donc monter jusqu’à la voûte. A supposer qu’ils aient vraiment existé, ces ornements ne se sont pas conservés jusqu’à nos jours.

« A côté se présente un second monument dont le fond et les ornemens sont d’un grand intérêt. Elevé à la hauteur de sept à huit mètres, sur une longueur de neuf mètres et demi, sur une profondeur de deux et demi, on voit le sépulcre de la Vierge qui vient d’expirer. » — (On pourrait croire que ce sont là les dimensions du sépulcre; il n’en est rien. Ce seraient plutôt celles de la face nord tout entière, mais elles n’ont pas la moindre exactitude.) — « Elle [la Vierge] est assistée de ses sœurs, des apôtres, d’un prieur de Solesmes, et d’un père bénédictin dont la figure est mutilée. Ce groupe est composé de quatorze figures de grandeur naturelle, bien consèrvées, excepté la dernière. Plusieurs de ces statues, et c’est le plus grand nombre, sont admirables par la vérité de l’expression, les différentes nuances de la douleur (dont Renouard connaît si bien l’attitude), et par l’élégance des formes. Autour du sépulcre, on voit en bas-relief Judith coupant la tête à Holopherne, Esther suppliant Assuérus en faveur de la nation juive, et Aman suspendu sur une croix; deux ou trois noms sculptés en lettres gothiques nous ont paru gâter ce beau relief.

« Au-dessus de ce monument, six bustes d’évêques et de docteurs de l’Église (l’auteur en a vu deux de trop) qui ont écrit en faveur de la Mère de Dieu, ce qui est annoncé par des rouleaux artistement faits, mais défigurés par des caractères gothiques qui nous ont paru produire un mauvais effet. S’élève ensuite jusqu’à la hauteur de la voûte, l’Assomption de la Vierge, accompagnée de Jésus, etc. Ces statues sont d’un mauvais goût et ne sont pas sorties du ciseau qui a créé les quatorze statues précédentes. » — D’autres critiques

(1) L’ancienne porte d’entrée, qui était ornée à l’extérieur de l’édicule reporté depuis à la porte de la sacristie.

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ont eu sur ce point la même impression que Renouard ; seulement ils ont restreint avec raison leur appréciation défavorable aux deux statues du Christ et de la Vierge. Que l’ensemble de l’Assomption soit d’un autre ciseau que l’Ensevelissement, c’est de toute vraisemblance ; mais qu'il soit d’un autre atelier, c’est chose fort différente, nous en parlerons plus loin. On voit du moins que toutes les observations de Renouard ne sont pas dénuées de bon sens.

« Parmi les ornemens trop nombreux, on en distingue quelques-uns artistement faits. Les colonnes surtout, de diverses proportions, suivant leurs emplacemens, sont agréablement décorées de festons, etc.

« Le troisième monument, placé derrière V autel à la romaine (?) de cette chapelle à droite , présente la sainte Vierge mourante, assistée de ses sœurs, de tous les apôtres et d’un moine bénédictin. La Vierge mourante et saint Pierre qui la soutient, paraissent avoir été sculptés dans le même bloc. Jésus-Christ, à côté de la Vierge, lui présentait une hostie. Un religieux bénédictin de Solême, frappé de cette discordance avec l’histoire, cassa le bras du fils qui voulait communier sa mère. » (Cf. Description, par dom Guéranger.) Ce fait vraiment barbare, plus grave que tous les badigeonnages, est du xvme siècle; on n’ose prononcer un nom, mais on pense malgré soi à ce titulaire du prieuré vers 1730, janséniste militant, par suite ennemi déterminé de la fréquente communion et du saint viatique. — « Ce groupe, composé de quatorze statues, est de la plus grande beauté. Ceux qui ont admiré, dans les musées français à Paris, les nombreux ouvrages sortis du ciseau créateur de Germain Pilon, n’auraient pas, je crois, de peine à reconnaître en partie dans chacune de ces quatorze statues, le style sévère, correct et gracieux tout à la fois de ce célèbre artiste, un des principaux fondateurs de l’école française, et fils de Germain Pilon, né à Loué, à trois lieues de Solême, quoique cependant ces statues ne soient que l’ouvrage de la jeunesse de ce célèbre sculpteur. »

La difficulté, c’est qu’on a justement beaucoup de peine à reconnaître, même en partie, dans ces statues, le style de Germain Pilon, fut-il aussi sévère que Renouard veut bien le dire. Mais ce n’est pas le lieu de combattre son opinion.

« Au-dessus de ce beau groupe, on voit sept animaux allégoriques de l’Apocalypse, qui, je crois, représentent les différens royaumes qui ont précédé le règne de Jésus-Christ et aussi quatre vertus personnifiées, la prudence, la charité, la force, etc. » — Pour les statues des vertus, l’erreur est, cette fois, par déficit : elles sont au nombre de six.

« Au-dessus, le triomphe au ciel de la sainte Vierge, accompagnée d’une troupe d’anges.

« Au-dessus encore, différentes figures de monstres de la prophétie de Daniel. » — La science scripturaire de l’ancien curé d’Izé semble être allée, cette fois, chercher trop loin; il n’y a là que des oiseaux fantastiques auxquels il serait difficile de trouver un sens. L’appréciation qui suit paraît aussi trop avancée, nous aurons à la discuter quand nous étudierons les groupes de plus près.

« Toutes les parties de ce monument, qui s’élèvent graduellement au-dessus du beau groupe dont nous venons de parler (lisez la Pâmoison) et qui le décorent avec plus de profusion que de goût, ne sont point sorties du même ciseau que les statues précitées. Presque toutes ces statues sont d’un seul bloc, sans assises, sans lien de fer. »

La notice de Renouard finit par un mot sur Germain Pilon et une énumération de ses œuvres.

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En somme, malgré sa saveur particulière, ce morceau est la première description un peu détaillée qu’on ait écrite sur nos statues. Nous avons signalé, avec ses bizarreries et ses erreurs, les quelques remarques intéressantes qui s’y trouvent. Elle était à conserver comme document; elle serait ridiculement insuffisante pour donner une connaissance exacte et complète des deux chapelles. Rien de ce que nous pourrions tenter d’écrire ne comblerait aussi parfaitement cette lacune que la description faite par dom Guéranger lui-même et annexée à Y Essai historique de 1846. Nous avons rappelé, au chapitre de l’église, combien justement sa tombe est placée entre ces deux chapelles qu’il aimait tant à visiter tout enfant; il a possession après sa mort comme durant sa vie, par sa tombe comme par ses écrits : à lui donc de décrire ce qu’il connaissait si bien, ce qu’il savait si bien faire connaître, quand le désir de voir « Solesmes et dom Guéranger », comme on disait alors, amenait près de lui quelqu’un de cette élite qui le comprit et s’attacha à lui. Nous avons annexé ses pages à nos derniers chapitres, consacrés à l’étude spéciale de chacune des deux chapelles.

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