ÉVOLUTIONS SUCCESSIVES JUSQU’A DOM GUÉRANGER
Nous n’avons pas l’intention d’exposer ici en détail les différentes opinions qui ont été émises; nous les retrouverons en face des monuments qui en ont été l’objet ; si elles doivent être réfutées, elles le seront ainsi d’une façon moins aride, plus solide et plus brève. C’est assez pour l’instant de donner la filière des travaux qui ont successivement vu le jour et d’indiquer sommairement, par ces jalons bibliographiques, les évolutions de l’histoire ou de la critique d’art s’exerçant sur nos Saints. Être complet, en bibliographie, c’est impossible ; nous n’y prétendons point.
Les plus anciennes descriptions des Saints de Solesmes sont, croyons-nous, celles que nous avons reproduites au chapitre précédent. Ce n’est pas là qu’il faut chercher la critique d’art. La première en date est de 1676 : avant Ménage, elle nomme Germain Pilon comme auteur de la Belle Chapelle, et suppose qu’il fut aidé par deux Italiens. Les autres ont reproduit plus ou moins ces données.
En 1685, Ménage, dans son Histoire de Sablé (p. 28), s’exprime ainsi : « Ce couvent de Soulesmes, au reste, est célèbre par des statues admirables, appelées vulgairement les Saints de Soulesmes. Le nom du statuaire qui les a faites n’est pas venu à ma connoissance. Du tans quelles ont esté faites, il y avoit en France un excellent statuaire, nommé Germain Pillon, né à Paris, mais originaire du Maine, et d’un lieu qui n’est pas fort éloigné de Soulesmes ; car son père estoit de Loué. Voyez La Croix du Maine, dans sa Bibliothèque. Ne serait-ce point ce Germain Pillon qui les auroit faites ? Quoy qu’il en soit, c’est Jan Bougler, dernier Prieur régulier du couvent de Soulesmes, qui les a fait faire. Ce Jan Bougler estoit de la ville du Mans. Il mourut en 1553, qui est l’année en laquelle la chapelle où sont ces statues fut achevée; à la réserve des voûtes, qui ne furent faites qu’en 1554. Il y a de l’autre costé de cette chapelle plusieurs autres statues qui représentent le sépulchre de Nostre-Seigneur, qui sont aussi très-bien faites : mais ces statues furent faites en 1496, sous le règne de Charles VIII. » L attribution à Germain Pilon n’est pas proposée sans
RECHERCHES ET SYSTÈMES
réserves ; les dates sont bien celles que porte le monument, sauf pour les voûtes, dont lune est datée de 1538; les autres sont probablement antérieures à 1554.
Nous connaissons déjà un peu le sieur Renouard, son procès-verbal de 1807 et ce quil en a imprimé sous une forme mitigée en 1815, dans l’Annuaire du département. Le texte qu’il donna dès 1802, dans le même Annuaire, est extrait d’un mémoire étendu ; il montre qu’avant 1807 le « citoyen Renouard » avait ses idées sur cette matière en particulier, sur l’art en général, comme sur toute espèce d’autres choses; et ses idées sont bien de leur temps. Ce n’est pas, à coup sûr, l’âge d’or de l’esthétique, c’est plutôt l’âge de fer. Par rapport au temps qui précède, c’est assurément quelque, chose de nouveau, si ce n’est pas quelque chose de meilleur. Dans la forme, il y a loin des Aristarques policés du xviie siècle au critique broussailleux, vulgaire et tapageur de l’an X; dans le fond, ceux-là valent celui-ci pour l’appréciation des arts au moyen âge ; les uns n’en connaissent que ce que le « Roi soleil » a fait éclore; l’autre est de cette génération qui, s’éveillant comme à l’état d’enfance, après avoir fait table rase du passé, fut presque aussitôt éblouie et saisie par l’astre nouveau du « grand Empereur ». Le « citoyen Renouard » est bien l’adorateur emphatique de ce soleil levant ; son chauvinisme civil le pousse à chercher en France les artistes qui ont embelli le sol français. Mais on sent encore en lui l'homme de 92, qui croit, comme ses contemporains, avoir fait, lui aussi, une Renaissance, parce qu’il a aidé à faire une Révolution. Ses sympathies sont acquises à l’art du xvie siècle, un esclave affranchi de ses fers. La Renaissance française mérite une autre admiration ; la critique d’art, fondée sur de pareilles bases, peut déployer une activité nouvelle et rencontrer juste quelquefois, mais elle ne saurait encore aller bien loin. Même ce n’est pas de la critique d’art.
Voici, avec les réductions nécessaires, ces pages, devenues assez rares ; elles égaieront un peu l’aridité des notes que nous avons à fournir.