‹ Solesmes, les sculptures de l'église abbatiale, 1496-1553Chapitre 25 sur 39 · PL. XX · texte numérisé non relu

PL. XX

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LE TOMBEAU DU CHRIST

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inscriptions, qui le relient doctement à la Pietà ? Nous croirions plutôt le Massacre des Innocents postérieur à son œuvre. Cependant il n’est pas impossible qu’il ait eu pour auteur quelqu’un des artistes qui travaillèrent à la chapelle de la Vierge. Ce n’est là qu’une hypothèse, et la comparaison qu’on peut établir entre ce morceau et les bas-reliefs qui ornent le tombeau de la Vierge ne suffit pas à trancher la question ; ceux-ci sembleraient plus classiques, si le mot n’est pas prétentieux, ou tout au moins mieux exécutés ; mais l’atelier de 1555 devait être nombreux ; il comptait certainement des artistes de valeur inégale ; on ne peut donc rien conclure de ce côté. M. Cartier termine par ces lignes, dont nous n’avons pu contrôler l’exactitude ni par nous-même ni par d’autres qui aient vu : « Le bas-relief et les inscriptions étaient encadrés par un motif d’architecture formant retable, dont on retrouve les restes au-dessous des colonnes transportées en cet endroit. Ces doubles pilastres, en pierre tendre et ornés de très délicates sculptures, n’étaient pas destinés à être placés si bas. Ils ont été enlevés et ainsi utilisés lorsqu’on mit la colonnade au-dessus de l’autel. Leur grandeur s’accorde très bien avec notre explication, et il serait facile de restituer ce retable dont Jean Bougler orna la chapelle de Guillaume Cheminart. » (Op. cit. p. 73.) Ce sont sans doute ces traces de l’intervention de Jean Bougler dans la chapelle de droite, tout auprès de la colonnade, qui ont fait croire à dom Guéranger qu’un travail analogue aux scènes de gauche avait été commencé là, puis laissé inachevé.

Ce serait peut-être ici le lieu de parler de la statue de saint Pierre, dont il a été question déjà dans ce chapitre, et plus haut, quand nous avons décrit l’état actuel de l’église. C’est, en effet, sous l’une des arcades de la colonnade que cette belle statue fut trouvée en 1833, faisant pendant à un saint Paul d’occasion; elle occupait cette place depuis que la colonnade elle-même y avait été transportée, c’est-à-dire depuis les derniers travaux des Mauristes, de 1720 à 1731. Il est bien certain que ces deux morceaux n’ont pas été faits l’un pour l’autre ; mais on ignore absolument quelle autre place le saint Pierre a pu occuper avant 1720. Nous ne l’étudierons donc en détail qu’au chapitre suivant, à propos de la question d’origine, dans laquelle il a été justement allégué.

Pour une raison analogue, nous renvoyons au même chapitre l’examen des caractères brodés sur les voiles de la ‘Vierge; on n’a pas oublié qu’ils ont fourni à M. Hucher d’ingénieuses conjectures sur les noms des sculpteurs.

Reste enfin Jean d’ Armagnac, ou Joseph d’Arimathie, le personnage placé aux pieds du Christ (1). Cette statue aussi intéresse la question d’origine, mais beaucoup moins directement. La thèse de M. Cartier, favorable à Michel Colombe, est appuyée sur les relations du seigneur de Sablé avec le prieuré de Solesmes et avec la cour du roi Charles VIII, pour laquelle le maître tourangeau a dû travailler. Que Jean d’ Armagnac soit représenté en Joseph d’Arimathie dans le monument de Solesmes, c’est une vraisemblance de plus, mais elle n’est pas nécessaire à la thèse ; nous pouvons donc en parler ici.

Joseph d’Arimathie est un portrait : nous n’en avons aucune preuve absolue ; les manuscrits, qui nomment plusieurs portraits dans la chapelle de gauche, sont muets là-dessus; mais la plupart des auteurs sont d’accord sur ce point, & l’examen de la statue fait comprendre cette unanimité si rare. Joseph d’Arimathie tranche singulièrement sur les autres personnages du Sépulcre ; il a toutes les apparences d’une étude faite d’après nature. Cette charpente robuste, cette campe solide, que n’alourdit pas trop une respectable

(1) Voir les planches V, VI, VII.

LES SCULPTURES DE SOLESMES

obésité, n’appartiennent pas à tout le monde; les traits du visage, surtout, sont trop accentués, irréguliers même, avec leur expression énergique et originale, pour qu’on ne croie pas au portrait. Aucun type de convention ne ressemble à celui-là. En face de Nicodème, le contraste est frappant. Au point de vue artistique, ce personnage est si bien traité qu’on lui donnerait la palme sur les autres et qu’on croirait y voir une des œuvres du maître ou du meilleur ouvrier. Le costume est riche, aucun détail n’est négligé. Quel qu’il soit, l’artiste a voulu faire honneur à son sujet, et s’il n’a pas gratifié Joseph d’Arimathie d’une régularité de traits à la Nicodème et d’une belle barbe de Juif, c’est qu’il avait ses raisons de le traiter autrement. Nous le croyons comme tout le monde : c’est un portrait. Malheureusement, le nom n’est pas facile à mettre. C’est un seigneur de haut parage, puisqu’on lui donne un poste d’honneur, celui, du moins, que les grands de ce temps-là aimaient à prendre, aux pieds du Sauveur. Il porte aussi un signe honorifique, le collier d’un ordre de chevalerie, dont l’emblème est malheureusement brisé. Rien de plus naturel que de songer tout d’abord au seigneur du lieu, qui a contribué de ses deniers, peut-être, à l’érection du monument ; nous avons vu, dans notre analyse des recherches et des systèmes, que cette pensée a fait nommer successivement le roi René d’Anjou, René II de Lorraine son petit-fils, et enfin Jean d’ Armagnac. La valeur relative des trois candidatures est très bien résumée par ce passage de YEssaï historique de dom Guéranger : « On pourrait peut-être reconnaître [dans ce portrait] Jean de Nemours, dont nous avons déjà parlé, plutôt que René II duc de Lorraine, et que le bon roi René lui-même, comme nous l’avions d’abord pensé. Ces deux derniers seigneurs ne paraissent pas avoir rien fait en faveur du monastère de Solesmes, et d’ailleurs, en 1496, date précise de la construction de ce monument, Jean de Nemours se maintenait en possession de la seigneurie de Sablé, malgré l’arrêt du Parlement de Paris, qui avait adjugé cette seigneurie à René II, duc de Lorraine, dès l’année i486. » (Op. cit. p. 41.)

L’usage de représenter un bienfaiteur insigne ou le donateur lui-même dans les sculptures, tableaux ou enluminures, est trop ancien et trop général pour que la préférence ne soit pas ici donnée à celui des trois princes qui justifie d’un titre pareil. Il est de fait que les deux premiers n’ont pas laissé de traces dans l’histoire de Solesmes, tandis que le dernier en a laissé plusieurs, nous le savons déjà (p. 18). Le bon René avait assez de moutiers à enrichir dans sa bonne ville et ailleurs; son petit-fils, tout en défendant ses droits sur Sablé, n en usa guère ; Jean d Armagnac tenait la place, et son royal protecteur n’était pas loin. Dès l’abord, tout semble donc favorable à Jean d’ Armagnac, et M. Cartier a usé de ses avantages en répondant à M. Lachèse, qui tenait encore en 186? pour le roi René(i).

(1) Voici les arguments de M. Lachese : Le bon roi René a pu être placé dans le monument de Solesmes assez longtemps apres sa mort; il aimait beaucoup les arts; il a donc pu donner l’idée du monument longtemps avant son exécution. « Cette raison dit M. Cartier, est trop invraisemblable pour la réfuter. » ( Op . cit. p. 19.) C’est aussi notre avis. On doit le remarquer cependant, ce n est pas « vingt-six ans après sa mort » (Cartier, loc. cit.) que René d’Anjou aurait été représenté à Solesmes, puisqu .1 est mort le 10 juillet 1480, & que notre Sépulcre se terminait en .496. - Second argument de M. Lachèse : Le collier d ordre qui orne la poitrine de Joseph d’Arimathie serait le collier de l’ordre du Croissant, fondé par le duc d'Anjou & supprimé en 1460 par le pape Jules IL II nous semble que le roi René pouvait facilement mieux faire que de se transmettre à la postérité avec les insignes d un ordre déjà supprimé. Quoi qu'il en soit, la réponse de M. Cartier est excellente : « La chaîne n'offre aucun signe dist.nétif, & l’objet qui pendait à l’extrémité étant complètement détruit, il est impossible de le déterminer. » {Up. cit. p. 18.) Nous laisserons même l’habile critique en face de sa réponse, quand il proposera, quelques lignes plus loin, de substituer 1 ordre de Saint-Michel à celui du Croissant. — Troisième & dernier argument de M. Lachèse : On trouve dans le Joseph d Arimathie le portrait fidèle du roi René. Son contradiaeur répond sans hésiter & sans énoncer aucun exemple : « Ce portrait est assez connu par les monuments pour affirmer le contraire. » (Ibid.)

LE TOMBEAU DU CHRIST

Toutefois la thèse de celui-ci, mal servie par l’histoire, doit être examinée d’un peu plus près, parce que le type connu du bon René n’est pas sans prêter à quelque confusion.

L Iconographie du roi René est déjà faite et bien faite; nous renvoyons à l’intéressant travail publié par M. Hucher, sous ce titre, dans la Revue historique et archéologique du Maine (i). On y trouvera de nombreuses gravures. Si l’on veut bien, examiner aussi les portraits fournis par M. Lecoy de la Marche dans son bel ouvrage sur le roi René, la médaille attribuée à Pierre de Milan, reproduite par M. Delaborde(2), enfin la terre cuite, le tableau, la gravure du musée d’Angers (3), on se fera une idée au moins approchante du type vraisemblable du roi René, et l’on pourra comparer au Joseph d’Arimathie, qile nous donnons de profil (pl. VII), et de trois quarts (pl. VI). Cette étude d’un détail est peut-être trop secondaire pour qu’on veuille la pousser si loin; aussi nous prenons dans le texte de M. Hucher les traits généraux de cette physionomie ; quelques-uns d’entre eux sont bien fixés, d’autres permettent le doute; il sera facile cependant de se former une opinion. La médaille de Pierre de Milan (1461) « est d’un caractère réaliste, qui ne dissimule ni le nez camard du roi René, ni la lourdeur de sa mâchoire inférieure ». (Op. cit. p. 133.) La médaille du même, aux bustes conjugués de René et de Jeanne de Laval (1462), accuse « le profil un peu boudeur de René », qui « rappelle bien l’excellent galbe de la médaille... de 1461 » (4). Sur la médaille de Laurana, aux deux mêmes bustes conjugués (1463), « la tête de René a bien le caractère boudeur de celle de Pietro, mais elle est plus noble; c’est toujours le même nez un peu camard, la bouche avancée, le menton très développé, ce dernier caractère est bien certainement particulier à René, il est accusé très nettement par le portrait de M. Chazaud et celui du triptyque d’Aix, tous deux très postérieurs probablement aux trois médailles de 1461, 1462 et 1463 ». (Op. cit. p. 138.) — Sur le diptyque de M. Chazaud (3), que l’on croit peint par le roi René lui-même, et qu’il donna à Jean de Matheron, sieur de Salignac, son ami et son ambassadeur, les traits sont analogues : « ... les yeux grands, le nez asse% petit, un peu camard et terminé en globule, la mâchoire est très forte, les lèvres sont petites ; en résumé, l’ensemble est assez puissant et donne à penser que le prince était d’une vigoureuse nature ». (Op. cit. p. 143.) Le triptyque d’Aix accuse encore plus l’importance du maxillaire inférieur. Par ailleurs, on constate « l’accord unanime des graveurs... et des peintres... à représenter le nez de René creusé à sa base, bien loin d’être aquilin, et se terminant par une grosseur un peu globuleuse... » (p. 142) D’aucuns lui ont cependant fait un nez aquilin (p. 150); quelques Italiens, même, l’ont « fortement bossué », « comme à plaisir » (p. 141) ; mais M. Hucher croit, pour sa part, « que René avait réellement le nez un peu relevé ». (p. 131) — De tout cela il ressort que la solide carrure du Joseph d’Arimathie, sa mâchoire fortement établie, sa bouche un peu contractée répondraient assez bien au physique du roi René;

(1) Tome VI, année 1879, semestre, p. 125-162.

(2) L Expédition de Charles PII/ en Italie, par François Delaborde, in-40, Paris, Firmin-Didot, 1888, p. 14 1.

(3) Nous devons exprimer ici toute notre reconnaissance à M. Michel, conservateur adjoint, qui nous a largement facilité l’étude du musée Saint-Jean. La terre cuite seule offre un véritable intérêt ; c'est un moulage de celle qu’on a trouvée à Aix. Le tableau représente René plus jeune ; il est postérieur ; on y retrouve les mêmes traits. La gravure (cuivre) est du xvn® siècle au plus tard ; c’est un portrait de fantaisie qui ressemble assez en effet à notre Jean d’Armagnac. Elle a été probablement la cause de l’erreur dans laquelle M. Lachèse est tombé. Ces trois objets portent, au Catalogue, les n°1 2 3 4 5 2752, 2820, 1986.

(4) L’auteur ajoute en note : « Peut-être cet air boudeur, provenant de la saillie des lèvres, doit-il être attribué aux stigmates que laissèrent sur le visage de René les deux blessures qu’il reçut à la bataille de Bulgnéville en 1431, l’une sous le nez, l’autre à la lèvre. » (Op. cit. p. 136, note 1.)

(5) Le bon Roi René, par M. Chazaud, br., Paris, Qyantin, 1877.

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là-dessus tous les portraits sont unanimes, et nous comprendrions l’erreur de M. Lachèse. Mais la difficulté grave, c’est le milieu du visage ; si la ligne qui naît entre les deux sourcils doit se creuser d’abord pour se relever ensuite en dessinant quelque chose de « globuleux », comme on dit, l’identification est loin de compte, d’autant que le tout n’est point « assez petit » chez Joseph d’Arimathie. Le profil inverse irait bien mieux. Joseph d’Arimathie n’est donc pas le roi René, et l’on peut croire, sans certitude, qu’il représente Jean d’Armagnac.

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