CHAPITRE VIII
LA CHAPELLE DE LA VIERGE (Suite) — QUESTION D’ORIGINE
Dans l’incertitude forcée où nous laisse l’absence d’un document péremptoire, on a vu des hypothèses nombreuses et plus ou moins bien conduites prendre rang et faire tour à tour le siège de la Belle Chapelle pour y arborer le nom d’un maître préféré parce qu’on le croyait plus facile à soutenir.
La critique a cherché loin d’abord, puis elle a resserré sagement le cercle de ses recherches, à mesure que la vie artistique locale se révélait ; nous avons suivi cette évolution pas à pas ; il nous reste à présenter les conclusions successives en face du monument qui en a été l’objet. Si les vraisemblances qui sortiront intactes de cette confrontation n’équivalent pas à des certitudes, elles resteront du moins comme des jalons bien posés ; l’invraisemblable s’éliminera de lui-même et n’encombrera plus le chemin.
Les hommes compétents hésitent sur ces matières ; ce n’est pas à nous d’affirmer sans restriction ; c’est donc sous toutes réserves que nous soumettons la remarque suivante. Des trois éléments constitutifs de nos sculptures, statuaire, architecture, ornement, c’est, croyons-nous, la statuaire qui aidera le plus à reconnaître les sculpteurs, au moins dans leurs traits généraux.
Un nom, du moins, s’attache avec certitude à notre monument du xvie siècle, celui de dom Jean Bougler; il ne saurait passer inaperçu dans cette étude, pas plus que celui de dom Guillaume Cheminart, dont nous avons longuement parlé. Dom Guéranger a tracé du premier un portrait qui restera et pour lequel il a tiré le meilleur parti possible des documents connus. Il nous faut l’abréger. « Jean Bougler était né au Mans et avait fait profession à la Couture. Il fut envoyé à Paris pour y compléter ses études ecclésiastiques et y prendre les grades. Ayant reçu le bonnet de docteur, et étant rentré dans son monastère, l'abbé de la Couture lui donna successivement à gouverner les prieurés de Conlie, de Prezen-Pail et de Tennie... Après la mort de Philippe Moreau de Saint-Hilaire, Michel Bureau pourvut Jean Bougler du prieuré de Solesmes (1505). » Suit l’énumération des travaux matériels que le nouveau prieur fit exécuter dans son monastère, l’impulsion qu’il donna aux
LA CHAPELLE DE LA VIERGE
études, la prospérité qui vint à propos. (Essai, p. 45 et 35.) On peut se référer pour ces points à notre chronologie et à ce que nous avons dit de l’état de l’église au xvie siècle, après les réparations de dom Bougler. « Son administration habile et son dévouement pour ses frères produisirent d’heureux effets dans le temporel du prieuré. Il racheta plusieurs des fermes et en dégagea d’autres qu’on avait été contraint d’engager; il fonda le registre des revenus, rentes et droits du monastère, qu’il laissa, à sa mort, libéré de toutes dettes. Plus d’une fois, en défendant les droits de son prieuré, il encourut la disgrâce des puissants du voisinage, et quelquefois avec un certain péril. Le manuscrit de la Bibliothèque Royale raconte qu’un jour le courageux prieur, passant sur le pont de Sablé, rencontra le seigneur de cette ville, contre lequel il avait plus d’une fois été contraint de soutenir les privilèges de son prieuré. Sa vue ayant réveillé dans le puissant châtelain les ressentiments qu’une telle opposition lui avait inspirés : « Moine, dit-il à Jean Bougler, si je ne craignais Dieu, je te jetterais dans la Sarthe. — Seigneur, repartit Jean Bougler, si vous craignez « Dieu, je n’ai rien à craindre. » Cette réponse calme et ferme apaisa l’émotion du seigneur. » Pas plus que dom Guéranger , nous ne garantissons l’authenticité de cette anecdote ; elle est rapportée d’après le ms A (f. 210 v), et dom Germain l’a reproduite dans les mêmes termes (C, f. 472) (1). « Cependant, les moines de la Couture [alors en décadence] tentèrent un dernier effort pour sauver l’honneur et même l’existence de leur abbaye. Réunis en chapitre pour une élection, ils élurent Jean Bougler (1518). Notre prieur eut le courage d’accepter ce périlleux honneur; mais dans une lutte aussi inégale, il devait succomber. Après diverses tribulations qu’il supporta avec patience et qui allèrent même jusqu’à l’emprisonnement, il rentra dans son prieuré de Solesmes, qu’il devait gouverner près de quarante ans encore... Jean Bougler devait être le dernier prieur régulier de Solesmes, comme Michel Bureau avait été le dernier abbé régulier de la Couture... De retour dans son humble monastère, le pieux et docte prieur s’occupa de l’embellissement de l’église. » Nous avons vu comment il s’acquitta de ce soin. Dom Bougler mourut dans sa soixantequinzième année, le 11 avril 1556. On sait que nous avons son portrait dans la scène de l’Ensevelissement. On trouvera dans le Cartulaire, p. 417, l’inventaire abrégé des dix-sept pièces conservées dans notre archive qui se réfèrent au priorat de dom Bougler; aucune n’a trait aux travaux artistiques (2).
Les frais de la Belle Chapelle durent être considérables ; ils s’ajoutaient à ceux de la construction des voûtes et des autres réparations ; tout habile administrateur qu’il était, dom Bougler n’aurait pu vraisemblablement faire face à de pareils déboursés avec ses ressources personnelles et celles du prieuré. Il a dû être aidé ; le manuscrit A n’exclut point cette hypothèse quand il dit : « munificentia siquidem regia basïlicam... ditavit et decoravit » (f. 210 v); et la tradition met cette générosité au compte de Claude de Lorraine, qui possédait alors Sablé (3). Quant à évaluer comme on l’a fait le coût de toutes ces merveilles , c’est là un calcul où nous nous garderons bien de nous aventurer ; le problème a déjà trop d’inconnues, et nous avons assez de solutions approximatives à éliminer.
(1) Nous n’avons pas cherché très soigneusement à qui l’on peut attribuer cette boutade un peu sauvage. Vers la fin des travaux exécutés dans la Belle Chapelle, la seigneufie de Sablé était tenue par les Guise, & tout donne à croire que les relations étaient redevenues ce qu'elles devaient être entre le monastère & le château.
(2) Le nom de Bougler ne s'est pas éteint, il a paru naguère encore avec honneur dans le Maine & l’Anjou. Le moine de 16 ç6 a connu des neveux de notre prieur : « Ex Cenoinania oriundus, gente non humili, cujus adhuc supersunt notabiles viri, ejusdem & nominis & sanguinis, quorum aliquos vidi, qui se illius pronepotes esse mihi affirmaverunt. » (A, 210)
(3) Essai historique, p. 51.
LES SCULPTURES DE SOLESMES
Dans la longue filière de recherches qui ont passé sous nos yeux, le premier nom d'artiste qu’on ait mis en avant est celui de Germain Pilon. Cette tradition est antérieure à Ménage (1685), puisqu'elle est rapportée par notre chroniqueur de 1676, d’après le sculpteur angevin [Michel] Plouvier; dom Germain l'a reproduite; plus tard, sur nouveaux frais, sans doute, l’actif Renouard a contribué à sa fortune; elle a pénétré dans le Musée des Monuments français, dans le Dictionnaire historique de Lalanne, dans celui de du Sommet ard, un peu partout. En 1846, dom Guéranger la repousse « invinciblement », en vertu du caractère même des chefs-d’œuvre de Germain Pilon, « tout aussi classique que la statuaire de Solesmes l'est peu. » (Cf. p. 81.) En 1858, c’est M. de Fontaine : « Les sculptures de Solesmes n’ont même aucune ressemblance avec la sculpture élégante et fine de Germain Pilon, si ce n’est dans la perfection du travail. » — Dès 1836, M. Pichon (1) avait publié des documents authentiques par lesquels la naissance de cet artiste est fixée a Paris, faubourg Saint-Jacques, en 1535; ce qui détruit la raison de voisinage que les manuscrits, Ménage, Renouard et les autres mettaient en avant ; Germain Pilon avait dix-huit ans quand on terminait la Belle Chapelle. Nous ne croyons pas que sa cause se soit relevée depuis lors. En 1877, M. Cartier (p. 84) met encore le lieu de naissance « à Loué, dans le Maine, en 1515 » ; dom Piolin a relevé cette erreur dans ses Recherches (p. 11 du tiré à part). Inutile d’insister davantage ; la manière de Germain Pilon est connue ; ajoutons seulement à ce qu’on en disait plus haut que ses draperies légères, habilement chiffonnées, 11’ont rien de commun avec celles de nos personnages ; ses types sont fins, les proportions élancées : rien de pareil chez nous. Nous ne jugeons assurément pas sa draperie d’après les trois Grâces, mais d’après la Vierge de la Couture, en marbre blanc, qui est bien son œuvre (2).
En rejetant l’hypothèse précédente, dom Guéranger préfère attribuer la chapelle de la Vierge à des sculpteurs italiens ; nous avons expliqué ses raisons ; on les comprend, vu le moment où il écrivait. Nous ne croyons pas que les caractères généraux de la statuaire et même de l’ornement puissent permettre aujourd’hui d’accepter cette opinion. Si les motifs d'ornement sont italiens, on n’en saurait dire autant de leur exécution. Pour la statuaire, il nous semble que des Italiens en 1553 l’auraient faite moins pieuse, plus artistique, plus imitée de l’antiquité (3).
(1) Mélanges de littérature et d'histoire, ire partie, p, 173-176. M. Palustre a prouvé d’après ces documents qu’André Pilon, père de Germain, a dû quitter de bonne heure le Maine, & qu’il ne peut avoir travaillé au Tombeau du Christ. (La Renaissance en France, 13e livraison, p. 118.)
(2) Voir, dans l’ouvrage précédemment cité, le contrat par lequel Nicolas Fumée, abbé de la Couture, garantit à Germain Pilon la somme de « XXXV escus d’or soleil, sur & tant moins de laquelle ledit Pierre Vincent [moine de la Couture] a pu paié & baillé XXV livres tournois... pour une imaige de Nostre Dame de pierre de marbre qu’il est tenu Iuy bailler » (2 juin 1570). (Op. cit. p. 149.) Pierre Vincent a donné cette statue « par la permission & au consentement dudit sieur abbé» ; celui-ci donne garantie sur les meubles de son religieux, pour le cas où il mourrait avant d’avoir acquitté les « XXXV escus d’or soleil ». (Cf. Une Vierge de Germain Pilon à l'église de la Couture au Mans, par R. de Lasteyrie, de l’Institut, dans la Revue de l'Art chrétien, janvier 1890; tiré à part, in-40, 7 p. & planches, Lille, Desclée, 1890.)
(3) On a discuté sans succès pour savoir si Primatice eut vraiment un rôle plus ou moins immédiat dans la composition du Sépulcre de Bondésir, présentement à Saint-Denis d’Amboise. Sans entrer dans le débat, on peut comparer ce groupe à celui de l’Ensevelissement de la Vierge, par exemple (planches XVIII , XIX). S’ils sont tous deux œuvre française, ne semble-t-il pas que les statues d’Amboise accusent plus fortement l’influence italienne, & que celles de Solesmes ont un cachet bien différent ? Le groupe d’Amboise compte, dit-on, beaucoup de portraits ; nous ne jugeons pas, mais en fait, un de ses caractères paraît bien être la manière habile & charmante, si l’on veut, mais très réaliste, dont la nature est imitée par ce modelage soigné. Rien de semblable chez nous. (Le sépulcre dit de Saint-Denis a été exécuté pour la chapelle Notre-Dame de Bondésir, qui fut fondée par aftes du 15 mai & du 3 juillet 1544, pour être la sépulture ordinaire des seigneurs de la Bourdaisière. Voir Chalmel, Histoire de Touraine, t. III, p. 17; E. Razy, Le Christ au tombeau, &c., Paris, Claye; A. Rouillet, Michel Colombe et son œuvre, 1884; ces deux derniers auteurs sont tombés dans de réelles contradictions, pour avoir voulu attribuer le Sépulcre d’Amboise à Michel Colombe; cf. Chardon, Le Sépulcre de la Cathédrale du Mans, p. 6, note, & Notice sur le château de la Bourdaisière, petit in-12,