‹ Solesmes, les sculptures de l'église abbatiale, 1496-1553Chapitre 5 sur 39 · LA CHRONOLOGIE D’APRÈS LES MANUSCRITS ET AUTRES SOURCES · texte numérisé non relu

LA CHRONOLOGIE D’APRÈS LES MANUSCRITS ET AUTRES SOURCES

Voici la chronologie qui doit encadrer le présent travail, telle que les quatre manuscrits, Y Essai et d’autres documents permettent de l’établir.

Le prieuré aurait été fondé en 1010; cette date est discutée; on propose de la rapprocher d’une trentaine d’années. Ce n’est pas ici le lieu d’exposer ce débat.

Des constructions primitives, il ne reste presque rien. (A 202 v)

Nous faisons mention dans notre Nécrologe du passage d’Urbain II à Solesmes, le 14 février 1096. (Essai, p. 22.) Les manuscrits ne disent rien de cet événement, dont il n’existe pas de preuve absolue; mais on ne peut guère tirer argument de leur silence, parce qu’ils ne disent rien non plus des faits beaucoup plus caractérisés et moins anciens qui ont marqué les différents séjours de Charles VIII à Solesmes, et dont la preuve a été récemment établie par d’incontestables documents. Les manuscrits sont du xvne siècle, et les archives du prieuré furent détruites dans la première moitié du xve, nous le verrons à l’instant. On peut donc s’en tenir à la grande vraisemblance que la chronologie historique des papes donne au passage d’Urbain II dans notre prieuré, quand elle nous montre le souverain pontife venant d’Angers, où il était les 6, 10, 11 et 12 février, s’arrêtant à Sablé le 14 et arrivant au Mans peu de jours après. Solesmes était sur son trajet direct.

Vers le milieu du xme siècle, le ms A (205 v) signale « la restauration des principaux édifices » .

De ij 00 à 1 365 environ, diverses donations enrichissent le prieuré, particulièrement celles de Pierre Poncin, seigneur de Juigné, Jean de Manette, prêtre de Sablé, Thomas de l’Abbaye, aussi de Sablé. (A 218 et suiv.; B 227 v; C 476 v; Essai, p. 30-32.)

1370. Guillaume Patry, prieur, fait la grande chaussée de la Sarthe. (A 205 v, 219; C 470; Essai, p. j 2.)

Vers le xive siècle, « circa decimum quartum sæculum », construction de la sacristie et de l’aumônerie. (A 207)

Vers 1425-1432, pavages des Anglais, qui incendient le prieuré. Le mobilier et les archives mêmes sont détruits. (A 203 ; C 496 v; Essai, p. 34.) U Essai’ seul donne des dates.

Les prédécesseurs de Philibert de la Croix commencent les reconstructions. (C 470, sans date.)

Vers 1470, Philibert de la Croix, prieur, pousse activement les travaux. « Il construisit sur l’église une voûte élégante, et agrandit ainsi ce qu’on appelle le presbyterium, où est le maître autel. Ses armes, la croix de la passion du Seigneur, se voient sur la clef de cette voûte et aussi sur le logis du prieur (1). » Une voûte, l’élargissement de l’abside, des

(1) « Ecclesiam fornice concirmo circa annum 1470, prior Philebertus de Cruce instruxit, necnon hanc, ilia superiori parte quæ vocatur presbyterium, ubi est majus altare, adauxit, cujus insignia, crux nempe passionis Domini, in diéto fornice perpendiculariter apparent, ac etiam in ædibus prioris... » &c. (A 205 v) — « (Basilicam) adauxit ac fornice concinno instruxit. » (B 226 v) — « Ecclesiam... concinno fornice adornavit, superiorem chori partem (sanftuarium vocant, ubi majus altare) perfecit, prioris ædes vel condidit ipse, vel exstruftis novum decorem conciliavit. » (C 47c}) — « Templi fornicem & absidam perfecit, prioris ædibus caméras addidit. » (C 471 v) — Essai, p. 37.

LES SCULPTURES DE SOLESMES

réparations au logis du prieur : telle est la part de Philibert de la Croix. Les trois manuscrits sont d’accord pour la date approximative, « circa annum 1470 ». Le prieur Philibert vivait encore en 1479. (C 471 v; Essai , p. 38.)

Entre 1479 environ et i486, le prieur Matthieu de la Motte, « homme pieux, aimant ce

qui est du ciel, . . . donna aussi ses soins aux biens de la communauté ; il s’occupa surtout

des étangs (1) ». Ses travaux d’endiguement et d’irrigation sont détaillés quatre pages plus haut par ce même manuscrit. (C 470) Il ne paraît pas qu’il ait rien fait pour les bâtiments ou l’église du prieuré. Le ms B fixe plus affirmativement le temps de son régime de 1479 à i486, et la dernière date est certaine, c’est celle de son élection comme abbé de la Couture, ou tout au moins de sa confirmation par Philippe de Luxembourg, évêque du Mans, 26 avril i486. [Essai, p. 38.) Matthieu de la Motte fut donc le prédécesseur immédiat de Guillaume Cheminart, prieur en i486.

1488. 25 août, Ier septembre, le roi Charles VIII est à Solesmes, il y tient le grand

conseil (2) : il date de Solesmes, à ces deux jours, six lettres de rémission (3), dont nous

parlerons plus loin.

1491. 2 mai, Jean d’ Armagnac, duc de Nemours, seigneur de Sablé, confère au prieuré d’importants privilèges (4). Les trois manuscrits placent la confirmation de ces privilèges par le roi Charles VIII en 1492. Jean d’ Armagnac tenait de Charles VIII la seigneurie de Sablé depuis 1484; l’Anjou avait fait retour à la couronne sous Louis XI, par la mort du bon Roi René, arrivée le 10 juillet 1480.

1491. 31 août, le roi Charles VIII, venant du château de la Roche-Talbot, où il était le 30, tient à Solesmes une séance du grand conseil (3). Son passage à Sablé est signalé, d’après les archives municipales, dans une Histoire manuscrite de Sablé, par M. Pillereau (6).

« Vers i4g4 », les trois manuscrits A, B, C, à l’unanimité, placent l’œuvre de Guillaume Cheminart ; elle a été considérable, et comme sa délimitation donne lieu à certaines difficultés, il faut serrer de près les. manuscrits. A Guillaume Chemirfart, le ms A attribue : « le maître autel, la chapelle du vénérable pontife de Tours saint Martin,... le clocher, tel qu’on le voit maintenant (1676),... l’autel de Notre-Dame de Pitié, avec le riche et élégant tombeau de Notre-Seigneur Jésus-Christ, élevé sous le règne de Charles VIII. Cette œuvre fut achevée l’an 1498 ( sic ) ; on y grava les armes de France, celles de Bretagne (à cause d’Anne de Bretagne, femme du roi Charles), et celles du Dauphin. Au-dessous de ces trois écussons, dans l’axe du monument, on ajouta les armes de Cheminart, avec leurs supports, deux lions dressés. Ledit prieur compléta la décoration du chœur par des travaux dignes d’admiration, et fit exécuter des sculptures très parfaites. Il commença l’œuvre à ses frais et l’acheva heureusement. Il agrandit aussi d’un bâtiment le logis du prieur (7). » Le reste ne

(1) « Vir pius, amator cælestium,... rei familiaris, maxime stagnorum, curam egit. » (C 471 v)

(2) Ménage, Histoire de Sable, 2e partie, p. 52.

(3) Arch. Hat., JJ, 219.

(4) A 218, 202 v; B 227 v; C 469 v; Essai, p. 39; la pièce, Cartul., p. 373.

(5) Arch. Nat., V, 5, 1041.

(6) Cette Histoire manuscrite de Sablé appartient à Mmc Soudée, à Solesmes. Cf. Cartier, Les Sculptures de Solesmes, p. 33 , note 2.

(7) « Majus altare, cum venerandi ponlifflcis sancti Martini Turonensis sacello,... cum campant li eo modo quo nunc (1676) videtur,... altare quoque Domina nostræ de Pietate, cum magnifia et eleganli Domini nostri Jesu Christi mausoleo, Carolo régnante octavo... Hoc opus perfeétum fuit anno 1498 (sic). Ac insignibus Gallicis, Britannicis (propter Annam de Britannia, Caroli conjugem), necnon & Delphinicis cælatum fuit, additis perpendiculariter in infima , sed media parte, Cheminarticis, quce a duobus leonibus erectis, ex utraque parte, fulciuntur. Præfatus prior insuper chori structurant opéré mirabili cum perfe&issimis sculpturis... propriis sumptibus incepit ac féliciter adimplevit. Domum prioris ædifficio auxit, » &c. (A 206)

LA CHRONOLOGIE

nous intéresse pas pour le moment; ajoutons cependant la librairie, dont la construction est attribuée au même prieur, non sans réserve, « ut putatur ». (A 207) Voici maintenant le ms B : « Guillaume Cheminart éleva la tour, avec un campanile haut de 220 pieds, si habilement travaillé qu’il force l’admiration de ceux qui le voient... Le même prieur construisit l’autel de Notre-Dame de Pitié et le riche et élégant sépulcre de Notre-Seigneur Jésus- Christ (1). » Le ms C, parlant des statues de ce même sépulcre, ajoute : « C’est le prieur Guillaume qui les fit faire vers 1494, certainement sous le règne de Charles VIII, roi de France (2). » Et plus loin : « Un maître autel fort élégant, la chapelle Saint-Martin, le campanile,... l’autel de la chapelle de Notre-Dame de Pitié, le sépulcre du Christ, l’arrangement du chœur, toutes ces figures si dignes d’admiration, quelques constructions dans le logis du prieur, telle est l’œuvre accomplie par Guillaume Cheminart depuis 1494 (3). » C’est, en d’autres termes, l’énumération donnée par le manuscrit A. Enfin, D, f. 224 bis : « Ce fut frère Guillaume Cheminart, prieur régulier de Solesmes, qui fist faire ce tombeau (de N. -S.). Ses armoiries sont au-dessus du sépulcre, avec celles du roy Charles huitiesme, d’Anne de Bretagne et du Dauphin... » L’affirmation unanime des textes et la présence des armoiries de Guillaume Cheminart sur le monument semblent mettre hors de doute le fait que le tombeau du Christ fut commandé par ce prieur. Comment Y Essai historique (p. 40) lui enlève-t-il le tombeau et le reste pour attribuer tout à Philippe Moreau de Saint-Hilaire, son successeur (1495-1505)? L’erreur est facile à comprendre et à corriger. En 1846, dom Guéranger n’avait sous la main que le ms C, où il n’est pas question des armes de Guillaume Cheminart, effacées du monument à la Révolution comme les trois autres écussons, et restituées seulement depuis, après que dom Piolin eut pris connaissance des mss A et B. De plus, le texte suivi par dom Guéranger fait finir en 1495 le régime de dom Cheminart : « Le prieur Guillaume Cheminart, homme du plus grand mérite, se dépensa sans compter pour le bien de ses moines, pour l’honneur de son église et pour le culte de Dieu, comme nous l’avons dit, jusqu’en l’année 1495, où, brisé par le travail et par l’âge, il remit le gouvernement du monastère au prieur suivant. Sa vie se prolongea encore, consacrée tout entière à Dieu ; de graves infirmités l’achevèrent; il s’éteignit en 1550(4). » Or le monument porte gravée sur les pilastres la date de 1496. C’est pour cette raison, sans aucun doute, que le père abbé, préférant le témoignage de la pierre à celui du manuscrit, s’est trouvé conduit à mettre le sépulcre du Christ et le reste au nom du successeur immédiat de dom Cheminart. La présence des armes de celui-ci a changé la thèse, mais il est facile de tout concilier. La date de 1496, gravée sur les dernières ornementations extérieures du sépulcre, est une date d’achèvement ; cet achèvement eut bien lieu sous le priorat de Philippe Moreau de Saint-Hilaire, puisque le ms A (f. 210), confirmant le témoignage de C, place également en 1495 la démission de dom Cheminart. Mais les travaux dont nous avons vu l’énumération au nom de dom Cheminart commencèrent « circa annum i4g4 », « ab anno i4g4 ». Ils ont bien pu durer

(1) « Guillelmus Cheminart turrim erexit, cum campanili ducentis viginti pedibus elevato, ac tam affabre elaborato, ut omnes speftantes in admirationem raperet... Idem Guillelmus Cheminart altare Domina nostrce de Pietate, cum magnifico et eleganti Domini nostri Jesu Chrisli sepulcro construxit. » (B 226 v)

(2) « Qyas circiter annum 1794, certe Carolo VIII Francorum Rege, Guillelmus prior erexit. » (C 468 v)

(3) « Altare majus elegantis formæ, sancti Martini sacellum, campanile,... altare Mariani (quod de Pietate ■vocant) sacelli, cum Cbristi sepulcro, cbori structuram, icônes omnium admiratione dignas, prions aliquot cédés construxit, ab anno 1494, Guillelmus Cheminartus prior... » (C 470 v)

(4) « Guillelmus Cheminart, insignis meriti prior, suorum in commoda basilicæque decorem ac Dei cultum, superius expressum, impigre laboravit in annum 1495, quo laboribus & senio fraftus, cellæ præfe&uram sequenti commisit. Superstes ipse soli Deo vacavit, ac demum gravissimis excoétus malis, anno 1550 consumptus est. » (C 471 v; Essai, p. 40.)

LES SCULPTURES DE SOLESMES

deux ans, et lorsque Moreau de Saint-Hilaire, qui devait sa charge à la bienveillance de son prédécesseur (i), fit sculpter à une place d’honneur les armes de celui-ci, il rendit simplement un hommage nécessaire au véritable créateur de l’œuvre, à celui qui l’avait conçue et dirigée, au prieur de Solesmes qui, ayant reçu le roi de France (1491), avait voulu fixer le souvenir de son passage, enfin au généreux donateur de ce monument magnifique, s’il faut en croire le texte précité : propriis sumptibus incepit ac féliciter adimplevit. Après sa démission en 1495, dom Cheminart vécut encore longtemps à Solesmes (2). Pourquoi n’admettrait-on pas qu’il conserva la direction de son œuvre jusqu’à son plein achèvement, comme ce texte semble l’indiquer?

En 1497, 2 juin, nouveaux privilèges concédés par Jean d’ Armagnac, sur « l’humble supplication de nos chers et bien amez les religieux, prieur et convent du prieuré conventuel de Solesmes ». (Essai, p. 41 ; Carlulaire, p. 376.)

1530. Le prieur Jean Bougler (1505-1556) fait faire les vitraux de l’église ; celui qui était au-dessus du maître autel est spécialement désigné. (A 206 v) Le ms C (f. 470) fournit la même indication, mais sans donner de date. Ce vitrail principal, placé au-dessus du maître autel, malheureusement brisé lors des réparations modernes, portait la date d’achèvement : 1552(5). C’est le commencement d’une période de vingt-trois ans, durant laquelle dom Bougler n’a pas cessé d’embellir son prieuré & surtout son église.

« Vers 1555 » (A), « vers 1552 » (B, C), il fait faire successivement : la voûte de la croisée de l’église, cruciatam ecclesiæ... concameravit (A 206 v); la voûte de la chapelle de la Vierge, « la Belle Chapelle », comme on l’appelait alors dans le pays ; toutes les statues & sculptures qui sont dans cette chapelle, y compris la colonnade transférée plus tard dans le côté opposé du transept , & sans excepter le groupe de Jésus au milieu des docteurs (4) 5 le pavage de la Belle Chapelle en pierre blanche polie, cum pavimento ex lapide albo polito (A 206 v, 207; B 226 v; C 468 V; Essai, p. 48 et suiv.); le cloître (A 1. c. ; C 470; Essai, p. 45); les réparations à la librairie, qu’il voûte (en bois probablement) et qu’il enrichit de meubles et de livres. (A 1. c. et f. 217; C 470; Essai, p. 45.) Le ms C lui attribue encore d autres voûtes dans l’église : « Il voûta le narthex(J) et les deux côtés (5). » Il termine ainsi :

« Par les soins de Jean Bougler ou de ses prédécesseurs, on vit s’élever les bâtiments de 1 aumônerie (6). » L'Essai ajoute, avec beaucoup de vraisemblance, la voûte de la chapelle de droite, qui porte la date de 1558. J’ignore pour quelles raisons il met encore parmi les œuvres

(1) « Anno 1495 prioratui cedens (G. Cheminart) in gratiam Philippi Morelli de Sanfto Hilario... » &c. (A 210)

(2) Malgré l’autorité de dom Germain, on ne peut admettre que Guillaume Cheminart, prieur depuis i486, démissionnaire en 1495, parce qu'il était « brisé de travaux et de vieillesse » (C 471 v), ait vécu encore 55 ans. {Ibid. & Essai, p. 40.) Il est plus sûr de penser, avec les autres mss, qu’il mourut vers 1500 : « Annum circa 1500 e vivis decessit. » (A 210) — « Sub tymbo, prope cancellos majoris altaris, intra presbiterium, annum circa 1499 sepultus est. » (A 220) C’est lui-même qui avait fait embellirce presbyterium. — Le ms B dit simplement, à la liste des prieurs : « G. Cheminarthus ab anno i486 adannum 1499. » (228 v) — Sur le lieu de sa sépulture, cf. C 474, & Essai, p. 40, qui sont d’accord avec le ms A. — Comme confirmation à ce que nous disons du temps où dut mourir dom Guillaume Cheminart, on peut ajouter une autre conjeéture. Son nom, avec le prénom, figure parmi ceux des nobles personnages du Craonnais qui paraissent dans un accord avec Georges de la Trémoille, le 14 mai 1428. {Chartrier de Thouars, p. 16.) Si c’est bien de notre prieur qu’il s’agit, on comprend qu’il fût en 1405 senio fraâtus.

(3) Il est assez logique d’admettre que les Mémoires, rédigés vraisemblablement sur des notes locales, aient donné les dates auxquelles on avait vu les travaux commencer, surtout quand tout le monde pouvait voir, sur les monuments eux-mêmes, d’autres dates qui ne peuvent guère être que celles d’achèvement ou d’inauguration.

(4) Ce groupe n’est certainement pas des mêmes artistes que les autres ; personne ne l’ignore. Je signale seulement ici ce fait que les Mauristes, peu experts en matière d’art, ne l’ont pas distingué des œuvres de dom Bougler.

(3) « Nartbecem et utrumque latus concameravit. » (C 470)

(6) « Ejusdem, aut modo laudatorum Jobannis prcecessorum opéré, sacristice nec non eleemosynes députâtes cédés surrexere. »

LA CHRONOLOGIE

de dom Bougler la réfection de la tour, ses baies, sa ceinture trilobée et la fameuse flèche {Essai, p. 48), que nous avons vu attribuer par tous les manuscrits à Guillaume Cheminart. Les groupes et sculptures en l’honneur de la Vierge portent la date de 1553, gravée sur la colonnade qui fermait la Belle Chapelle du côté du chœur. A cause de sa position, cette colonnade fut nécessairement le dernier ouvrage mis en place ; c’est donc bien encore une date d’achèvement qu’elle nous fournit, et c’est cette date que le ms a donnée (f. 224 bis), en ajoutant au compte de dom Bougler « le chœur », c’est-à-dire probablement la croisée de l’église, et les stalles, qu’on attribue aux artistes du groupe Jésus au milieu des docteurs. Jean Bougler mourut en 1556, tertia Aprilis, suivant A (f. 211), tertio Nouas Aprilis (11 avril), suivant C (f. 472; Essai, p. 52); B donne simplement l’année, 1556 (f. 228 v). Il fut enseveli sous le marchepied de l’autel de la Belle Chapelle, & non sous l’autel lui-même, sub altaris Beatœ Marice... suppedaneo. (A 220; C 474) Son corps a été relevé depuis.

1550 à 1563. Le marquisat de Sablé, possédé par Claude de Lorraine, duc d’Aumale, qui meurt en 1550, passe à son fils François de Lorraine, le Magnanime, duc de Guise, assassiné en 1563. {Essai, p. 52.)

Vers 1567 {Essai, p. 54), attaque des calvinistes contre le prieuré, racontée avec détails par A et C ; grâce à l’énergique résistance des moines, aidés de leurs familiers et soutenus par les habitants, l’assaut des iconoclastes est repoussé et leur inutile essai d’incendie ne laisse de traces que sur l’une des portes de l’église. (A 203 v, 204; C 270, avec les mêmes détails.) Aucun des manuscrits ne donne la date de cet événement.

Vers 1586, Nicolas Fumée, évêque de Beauvais, commendataire, refait le logis prioral et le bâtiment appelé le pont qui tremble, près l’église (A 207 V); en même temps, il fortifie le prieuré « au temps de la guerre des calvinistes, pour qu’il soit plus à l’abri des incursions des hérétiques (1) ». Nicolas Fumée obtint le prieuré en 1583 ; il paraît sur les chartes de Solesmes jusqu’en 1391 et meurt en 1592. C’est donc entre 1583 et 1592 qu’on pourrait placer l’attaque de Solesmes, plutôt qu’en 1567, date que V Essai attribue d’ailleurs à la prise de Sablé par les huguenots & à leurs mouvements dans le pays en général (2).

1589-1593. Violences de Landry, commandant pour les réformés à Sablé. {Essai, p. 55.) Les mss A et B les mentionnent sans leur assigner de date.

A la suite, longue période de décadence complète au spirituel & au temporel, jusqu’à l’introduction de la réforme de Saint-Maur.

On pourrait arrêter ici ce résumé chronologique déjà long. S’il n’a pas toute la précision désirable, il réunit du moins, avec leurs preuves, les notions historiques les plus sûres que nous ayons pu trouver, et il resserre à l’avance le champ des hypothèses gratuites, qui s’ouvrira toujours assez. Ceux de nos lecteurs qui connaissent les difficultés soulevées par l’étude des statues de Solesmes ont pu pressentir déjà que cet essai de chronologie ne sera pas inutile; nous y reviendrons plus d’une fois. Qu’on veuille bien nous permettre de pousser un peu plus loin encore cet aride exposé.

1664. Introduction de la réforme de Saint-Maur (3). (A 208; C 470 v) Le prieuré est mentionné pour la première fois au chapitre général en 1666. {Essai, p. 70.)

(1) « Tempore belli calvinistici ad majorem contra hæreticorum incursiones cautelam. » (A 21 1 v)

(2) Cf. Ménage, 2' partie, dans l'Annuaire de la Sartbe, 1844, p. 56. En 1589, Sablé se rend à Henri IV; en 1590, la ville est reprise par les Ligueurs, qui sont aussitôt chassés.

(3) Le 6 décembre 1664, Gabriel de Chourses, commendataire, traite de la réforme de son prieuré. (Original en parchemin scellé, du 19 janvier 1665, sceau détruit, aux archives de Solesmes. Cf. Cartul., p. 392.)

LES SCULPTURES DE SOLESMES

Vers le même temps, incendie à l’intérieur du prieuré, mais sans gravité. (A 205)

Un peu après, la foudre tombe sur la flèche en bois de l’église et brûle seulement la pointe, « apicem devorabat » ; la flamme céda devant l’eau bénite ; « il y eut plus de peur que de mal(i) ».

« Vers 1670 », incendie du four banal, « sans dommage pour le monastère (2) ».

1670. Gabriel de Chourses de Beauregard, commendataire , cède le prieuré à dom Joseph des Ormes, mauriste. (A 215 ; Essai, p. 71.) Le ms B (227 V) place ce fait en 1669. C’est la date de 1670 que M. Cartier a donnée pour celle de l’introduction de la réforme. ( Op . cit. p. 141.)

1670-1672, 1 675. Réparations par les Mauristes. « L’année 1670 et les deux suivantes, on répara et on agrandit les bâtiments que le temps et l’incurie des prieurs commendataires avaient laissés en état de ruine; entre autres, le dortoir, l’infirmerie, la maison des hôtes, le cloître; on construisit le réfectoire, la porte du monastère, le logement du portier; on fit une cour d’entrée convenable ; . . . deux autels ou grands oratoires dans le haut de la nef, avec une grande porte en bois ouvragé pour le chœur;... on restaura la chapelle du fondateur (j);... enfin, l’an 1675, on fit un vivier ou réservoir en pierre, près du monastère, pour conserver le poisson. Toutes ces constructions et beaucoup d’autres furent faites et finies aux frais de la communauté (4). » Le ms C reproduit la même énumération sous les mêmes dates, (f. 470 v; cf. Essai, p. 72.)

1675. Le ms A est rédigé à Solesmes.

1682, 16 juillet. Destruction de la flèche par une tempête qui dévasta* le pays, « sans que l’église ait eu pourtant à en souffrir (5) ».

1684. Composition du ms B, à Solesmes.

1684-1695. Rédaction par dom Germain du ms C.

1702, 15 février. Dom Riant, prieur, envoie son Mémoire à Mabillon. Ici les mss font défaut; nous complétons brièvement par l'Essai et le Cartulaire.

1706. Mort de dom Étienne de Noyelles, prieur commendataire depuis 1672. Sauf les premières années, tout son priorat n’est qu’une longue période de vexations contre Solesmes et la Congrégation de Saint-Maur.

1706-1708. Dom Charles- Joseph de Clermont, son successeur, marche sur ses traces.

1720-1725. Sous dom Gatien Maultrot, prieur pour la troisième fois, construction des lieux réguliers actuels (6), avec l’aide de J. -B. Colbert, marquis de Torcy et seigneur de Sablé (7), qui pose la première pierre du nouvel autel en marbre.

(1) « Ubi magis terruit quam nocuit. » (A 205 v; C 470 v; Essai, p. 75.)

(2) « Cœnobio ml lœso. » (A 205) « Nil Itzsœ monachorum cédés. » (C 470 v)

(3) Nous verrons plus loin que cette chapelle contenait le corps, non de Geoffroy de Sablé, le fondateur, mais d’un autre Geoffroy, frère de Robert IV, & bienfaiteur du prieuré, mort en 1170. {Essai, p. 24; Description, p. 131.)

(4) « Anno 1670 & sequentibus duobus, vetustate & incuria priorum commendatariorum collabentia ædifficia, dormitorium nempe, infirmarii & bospitum œdes, claustrum aliaque loca reparata sunt & auda ; reffeSlorium fadum, janua monasterii cum atrio decenti & janitoris cubiculo, construda fuit;... duo altaria sive magna oratoria in suprema navis parte, una cum chori majori janua, opéré hgnario ereda fundatoris sacelhm restauratum ; . . . ac tandem, anno 1675, stagnum sive seclusorium pro piscibus servandis, ex lapide, prope monasterium construdum est. Qu* omnia aliaque permulta fratrum expensis construda & adimpleta fuere. » (A 207 v)

(5) « Absque tamen ulla ejusdem ecclesice lœsione. » (B 226 v ; C 470 v; Essai, p. 75.)

(6) Voici le texte qu on lit après les ades de baptême de la paroisse de Sablé pour 1722 : « Cette bénédidion (de cloches),

a été faite dans le temps que 1 on édifiait le château de Sablé, le pont de marbre, & le prieuré conventuel de Solesmes. » (Note du

Cartul., p. 440.)

(7) Ministre de Louis XV, neveu du grand Colbert & gendre de Pomponne. {Cartul., p. 440, note.) La pierre dont il s’agit ici a été découverte quand on a déplacé l’autre. {Essai, p. 80.)

LES PLANS

i73i 2 3 4j T7 avril- Dom Lalloué, prieur, pose la première pierre du dôme à lanterne qui surmonte la tour; entrepreneur, Baudriller(i).

1791. Dispersion des moines.

4 avril iygi . Achat du prieuré par Henri-François-Louis Lenoir de Chantelou, homme honorable et d un caractère élevé, dont la fermeté devait sauver les monuments de Solesmes.

1807. Prétentions du préfet de la Sarthe, qui veut, d'autorité, transférer au Mans les statues; 24 et 2 f novembre, mission à Solesmes et procès-verbal de Renouard, prêtre sécularisé, commissaire du département en cette circonstance, bibliothécaire de la Sarthe.

11 juillet 1812, fête de la Translation de saint Benoît. Napoléon Ier, en son quartier général de Wilna, annule l’arrêté du conseil de préfecture et confirme les droits de M. Lenoir de Chantelou.

11 juillet 1835. Installation, dans le prieuré, de dom Guéranger et de ses compagnons.

Dom Guéranger était né le 4 avril 1805.

Il est permis de remarquer l’harmonie de certaines dates, même quand on fait de la chronologie. A quatorze ans d’intervalle, la Providence avait marqué au 4 avril le salut et les espérances de Solesmes. C’est le hasard, dira-t-on. Il faut avouer alors que le hasard était souvent heureux en ces temps-là, et qu’il donna encore une grande preuve de délicatesse lorsqu’il sauva nos monuments en la fête même de saint Benoît, dont Napoléon ne s’inquiétait guère à Wilna.

LES PLANS

La bibliothèque de Meaux possède une série de douze croquis ou projets de reconstruction pour notre prieuré (2). Ils sont signés ainsi : « Fait à Solesmes, 23 avril 1684, fr. Thomas Jouneaux », et n’ont jamais été exécutés.

Il existe aux Archives Nationales un Plan du monastère de Soulesmeÿ ) qui diffère des précédents et que le Cartulaire a reproduit (p. 392). Nous le donnons à nouveau parce qu’il aura son importance pour l’étude de l’église et de la Belle Chapelle. (PI. I.) On trouve aussi, sous la même cote, plusieurs projets non exécutés; l’un d’eux, qui donne le plan des deux étages, est la reproduction du n° 1 de la série conservée à Meaux. Il marque en rouge les parties anciennes, et en noir celles qu’il propose d’ajouter. Nous en possédons une copie.

Quant au plan qu’on a signalé (4) sous la rubrique D 155 de V Inventaire abrégé , c’està-dire dans le ms latin 11821, f. 153, on sait qu'il se rapporte à Solignac, non à Solesmes, et cette erreur s’explique bien aisément par la ressemblance du nom Solemniacense , employé

(1) D’après cette inscription qui se voit à l’intérieur de la tour, du côté sud : « En 1731, le 17 avril, sous le règne de Louis Xy. Cette pierre a été posée par le Révérend Père Dom A. T. Laloüé, prieur. Jean Dubois , procureur cellérier. Entrepreneur , Bodriller. » (Cf. C. Port, Diüionn. de Maine-et-Loire , au mot Baudriller. Pierre Baudriller, maître architeéte, marié à Renée Plouvier, mort avant 1753. On lui attribue le prieuré de Solesmes (1720-31), l’abbaye de Saint-Nicolas (1725), l’abbaye de Saint- Aubin (1724), le grand escalier de Saint-Serge, le collège d’Anjou, l’hôtel de la Selle à Angers, le château de Sablé, &c. (Op. cit.)

(2) N° 44 (39), Portefeuille d'arcbiteüe, ff. 72-84.

(3) Arch. Nat., Plans & Cartes, Sarthe, Solesmes.

(4) Mélanges, p. 534, note 1 .

LES SCULPTURES DE SOLESMES

plus d’une fois pour les deux monastères. Solemnæ (Solesmes) et Solemniacus (Solignac) sont classés l’un près de l’autre dans le Monasticon Benedictinum, comme dans le Gallicanum, ce qui facilite encore la confusion.

A quels points de notre chronologie doivent se rattacher les projets et le plan ?

Pour les premiers, le doute n’est pas possible, vu leur date (1684), qui est postérieure d’une dizaine d’années aux premiers travaux d’appropriation exécutés par les Mauristes (1670- 1675). Ce sont des projets d’agrandissement, car ils débordent les constructions anciennes, marquées en rouge, et leur légende ne parle de rien moins que de jeter presque tout par terre, afin de faire mieux. On comprend aisément qu’ils n’aient pas été exécutés. En 1684, Solesmes n’était plus au bon temps de dom Joseph des Ormes, ni aux beaux débuts de dom de Noyelles ; trente ans au moins allaient s’écouler avant que la paix et la prospérité revinssent au prieuré (1). Et, quand elles revinrent, la Congrégation de Saint-Maur avait adopté pour ses maisons, grandes ou petites, un plan de construction presque invariable et un type uniforme d’architecture, ceux qu’on appliqua à Solesmes en 1720, et que nous voyons encore aujourd’hui. Ces projets, qui intéresseraient une monographie de Solesmes, ont donc peu de valeur pour nous.

Le plan que nous aurons à étudier ne serait-il qu’un de ces projets ? Je ne le crois pas, parce qu’il n’est pas à la même échelle, parce qu’il n’a pas pour titre, comme les autres, Plan pour la reconstruction , etc., ou Projet de reconstruction, mais : Plan du monastère de Solesmes; parce qu’il donne l’église dans le plus grand détail, tandis que les autres la supposent seulement, comme un point invariable qui n’est pas en question; enfin parce qu’il ne semble pas indiquer d’agrandissements. Si c’est un plan réel, quel est l’état de lieux qu’il représente? Celui de 1720 & années suivantes? C’est impossible. Le maître autel posé en 1723 se trouvait encore en 1835 sous la voûte du transept; tandis que, dans notre plan, le maître autel est au fond de l’abside. Mais voici une autre impossibilité plus générale et plus probante encore. Il n’y a pas eu à Solesmes de reconstructions depuis la période de 1720 à 1731; les bâtiments construits alors sont ceux que nous voyons aujourd’hui. Or, un coup d’œil jeté sur la planche I fera voir (lignes ponctuées) ces bâtiments débordant notre plan presque sur toute la ligne : la façade nord est poussée jusqu’à l’aplomb du rocher (2) ; la façade ouest vient flanquer de toute son épaisseur la galerie occidentale du cloître, elle-même reculée; au sud, un mur nouveau masque les contreforts et les irrégularités de la face latérale de l’église ; la galerie sud du cloître est créée le long de ce mur et prend sa largeur sur le préau; par suite, le puits, qu’on n’a pu changer de place, se trouve non plus vers l’angle nord du carré intérieur, mais vers l’angle est-sudest, comme il est aujourd’hui (3). Notre plan ne représente donc ni l’un des projets de 1684, ni les constructions de 1720. Donnerait-il l’état de lieux trouvé par les Mauristes à leur arrivée en 1664? Cela n’est pas impossible. J’avoue cependant ne pas retrouver suffisamment la façade nord dans les parties anciennes qu’indique le projet en rouge et noir. Et je crois plus sûr d’admettre qu’il figure les constructions et réparations faites par les Mau-

(1) Dom Riant, dans la lettre d’envoi de son mémoire (1702), peint le monastère comme « pauvre et désolé » ; « faute de tnoiens », les moines du prieuré n’ont pas la satisfaction de lire les Annales de dom Mabillon. (D 225 bis)

(2) La terrasse qui cache maintenant le rocher, au pied de la façade nord, a été construite sous l’abbatiat de dom Guéranger.

(3) J’ai fait reporter en ponCtué sur cette planche l’emplacement des constructions de 1720-31, telles qu’on les voit aujourd’hui. La comparaison ne peut être qu’approximative, puisque le plan reproduit n’a pas d’échelle; mais on voudra bien remarquer que la face latérale nord de l'église, l’alignement de sa façade, la position de la chapelle des merveilles & du puits, sont des points fixes indiscutables. Malgré l’approximation, la comparaison reste donc ayant valeur.

LES PLANS

ristes en 1670-1675, d’autant que sa légende est la nomenclature presque identique de la série de travaux que les manuscrits, rédigés par des Mauristes, attribuent à la Congrégation de Saint-Maur en ces mêmes années, comme nous l’avons vu plus haut. Voici la légende telle qu’elle est lue dans le Cartulaire (p. xiv) : « ... Infirmerie sur une cuisine. — Cellules. — Allée du dortoir. — Réfectoire sur la cuisine. — Salle sur un bûcher. — Fruitier et grande galerie. — Logement de M. le prieur commendataire. — Allée du cloître. — Grenier sur le chapitre. — Puits. — Chapelle de Notre-Dame des Merveilles. — Cour. — Nef de l’église. — Chœur. — Chapelle de Notre-Dame de Pitié. — Chapelle de Saint-Martin. — Sacristie. — ... Bibliothèque. — Galerie couverte. — ... Four à ban. — Église de la paroisse. » Si l’on admet, suivant toute vraisemblance, que les constructions marquées sans nom, dans la cour, à droite en entrant par la grande porte, sont le logis du portier et V hôtellerie, on aura à peu près le compte de ce que les Mauristes affirment avoir fait. Je crois donc, presque avec certitude, que notre plan représente les travaux exécutés en 1670-1675 , c’est-à-dire justement l’état des lieux dont nos manuscrits nous entretiennent, puisqu’ils ont été composés après 1675 et avant ^a reconstruction totale de 1720 (1676, 1684, 1684- 1693, I702)- Nous laisserons de côté tout ce que ce plan donne d’intéressant- sur les anciens bâtiments du prieuré et leurs métamorphoses, pour nous en tenir au cadre naturel de nos sculptures, à l’église, qu’il est nécessaire d’étudier.

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