L'ATTITUDE
On ne le sait que trop, en effet, et c'est une fatalité de notre histoire : de quelque côté que se tourne l'effort laïque, la grande ombre projetée par l'Eglise lui barre en quelque sorte la route. Presque toutes les fonctions que l'Etat d'aujourd'hui veut assumer, l'Eglise s'en acquittait nagère ; elle se réservait en particulier, comme une mission incessible, l'initiation des jeunes âmes. Obsédés de pareilles traditions, est-il étonnant que les fidèles de l'Eglise soient souvent portés, encore aujourd'hui, à considérer comme dirigée directement contre ses droits toute entreprise qui veut se développer en dehors de sa tutelle ? Inversement, pour ceux qui ont secoué le joug, est-il étonnant qu'ils admettent volontiers, contre les retours offensifs de doctrines aussi envahissantes, un système de précautions toutes spéciales? C'est de cette situation historique, de ces souvenirs toujours brûlants, qu'il renaît perpétuellement tant de fumée : de là l'obscurité et aussi l'espèce d'âcreté particulière aux débats sur « l'âme de l'école » sur la neutralité et la laïcité.
« Neutralité-nullité », on se souvient avec quelle insistance les adversaires de l'école laïque ont frappé sur ces deux termes, pour les river à jamais. Par cela même qu'elle est l'école de l'Etat, l'école de tout
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le monde, vous n'y devez rien dire qui porte atteinte, directement ou indirectement, à notre foi. Or notre foi, directement ou indirectement, ne touclie-t-elle pas à tout ? S'il est vrai, — c'est une « équation fondamentale » que l'on démontrait récemment encore ! — que toutes les questions sociales sont au fond des questions morales, n'est-il pas plus vrai que toutes les questions morales sont en leur tréfonds des questions religieuses ? L'éducateur laïque qui a promis la neutralité effective a donc, en réalité, prononcé le vomi du silence. Par cela même que l'Etat représente la toute-puissance politique, le maître accrédité par lui est réduit à l'impuissance pédagogique. En matière d'enseignement moral, la neutralité, c'est la mort.
Il y a longtemps que cette critique est répétée sur tous les tons et sous toutes les formes par les ennemis de l'école laïque : ce qui est plus nouveau, c'est que nombre de ses amis reprennent cette même critique à leur compte et s'apprêtent à en développer les conséquences. Il est vrai, disent-ils, qu'en promettant une neutralité complète et absolue, l'Etat semble s'engager à ne rien dire, dans ses écoles, qui puisse porter atteinte aux partis mêmes qui le combattent, jusque dans ses principes vitaux, avec le plus d'acbarne-
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ment. Contre lui, ils jouiront de toutes les libertés; il leur donne des verges pour le battre. Mais pour lui, il se lie les mains d'avance . En vérité, c'est trop de grandeur d'âme. L'Etat d'aujourd'hui a le droit de se souvenir des principes qui constituent en effet sa raison d'être : l'idée de laïcité possède un contenu positif qu'il appartient aux éducateurs de développe]' dans les écoles publiques. L'indépendance absolue de la société moderne à l'égard des pouvoirs spirituels, cela implique une certaine manière de comprendre, non seulement les modes de l'organisation sociale, mais le fondement des droits et des devoirs personnels. Une conception toute nouvelle de la vie est là qui sommeille. Si nous ne l'avons pas plus tôt réveillée et montrée au monde, c'est que nous manquons de courage logique. Nous avons été si longtemps immobilisés par les bandelettes sacrées que nous en gardons l'empreinte : même enlevées, nous n'osons faire les gestes de la liberté. Mais l'heure a sonné enfin. L'audace même de nos adversaires nous incite, nous oblige à passer décidément de la neutralité passive à la laïcité active, positive, militante, et à ne pas oublier qu'en effet, aujourd'hui plus que jamais, « l'instituteur français est un combattant ».
Ainsi, de ce premier contact des princi-
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pes de l'école laïque avec la tradition religieuse, il paraît résulter des conséquences assez embarrassantes : pendant que les uns répètent que la neutralité, c'est la mort, les autres laissent entendre que la laïcité, ce sera la guerre ; et il semble que nous ne puissions, en cette matière, demeurer libéraux qu'à la condition de rester inactifs, ou inversement devenir actifs qu'en cessant d'être libéraux.
Quelles lumières nous apportent, sur ce point, les règles que nous avons commencé par rappeler ? Et si nous sommes décidés fermement, d'une part à rechercher consciencieusement l'unanimité, d'autre part, à observer scrupuleusement l'impartialité , cela ne nous conduit-il pas à prendre, en matière de religion, une attitude compatible à la fois avec les nécessités de l'action morale et les exigences des principes libéraux ?
De ce point de vue il serait possible de définir dès à présent l'état d'esprit idéal, en rapprochant deux propositions qui se compensent et se contrebalancent . « Une croyance religieuse n'est nullement chose nécessaire. » — « Une croyance religieuse est chose absolument légitime. » Il nous
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semble que l'éducateur qui aurait pleine* ment compris ces deux formules et qui s'efforcerait de n'oublier jamais tout ce que l'une et l'autre impliquent, serait le mieux préparé pour concilier autant qu'il est possible, dans son enseignement moral, les réclamations de la neutralité et celles de la laïcité.
Et, en effet, si notre éducateur restait persuadé que hors la religion il n'y a point de salut, point d'unité morale pour la nation, point de dignité pour la personne humaine, il est clair qu'on pourrait difficilement prétendre que son enseignement s'ést incorporé les gains les plus manifestes de la conscience contemporaine.
Que la morale, à l'origine, ait été intimement rattachée à la religion, il n'est nullement question de le nier. Les modes de pensée et d'activité que nous distinguons aujourd'hui le plus nettement et qui vont se « différenciant » de plus en plus, nous apparaissent — au fur et à mesure que nous remontons plus haut vers le passé — étroitement soudés et comme amalgamés les uns aux autres. Et il est très vrai que dans ces amalgames c'est l'élément religieux qui prédomine et impose sa couleur à l'ensemble. Dans la vie primitive, la religion est partout présente. Par
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ses cérémonies mêlées à tous les actes, publics ou privés, c'est elle qui consacre la solidarité de l'homme avec ses ancêtres, ou avec ses contemporains ; c'est elle qui assure non seulement le respect des traditions, mais le respect des contrats. Le faisceau soc ial tout entier parait noué par les liens de la croyance collective. Et c'est pourquoi, sans doute, les plus grands crimes que l'on puisse concevoir, à ce degré de civilisation, sont les crimes de lèse-croyance. — Pour toutes ces raisons il est permis de soutenir que Ja foi religieuse a été comme la sœur aînée de la conscience morale. Pendant de longues années celle-ci s'est laissé guider par celle-là et en a accepté la tutelle.
Comment la cadette s'est émancipée, après quels débats et quelles batailles, c'est une histoire dramatique dont il serait trop long de suivre les étapes. Il nous suffira d'en marque]1 le point d'arrivée, et de constater qu'aujourd'hui, entre la morale et la religion, les liens semblent définitivement coupés ; ou du moins — ce qui est plus significatif encore — les rôles semblent définitivement renversés. Ce n'est plus, désormais, à sauvegarder avant tout les croyances traditionnelles que s'emploient toutes les puissances de la société : l'importance sociale des opinions religieuses s'est effacée
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devant celle des règles de conduite. La conscience s'est rendue indépendante, ou pour mieux dire dominante. Des deux sœurs, s'il y en a une encore aujourd'hui qui dicte son attitude à l'autre, c'est bien la morale à la religion, non plus la religion à la morale.
La preuve la plus frappante s'en découvrirait sans doute dans l'âme même des croyants d'aujourd'hui. Rien n'est plus instructif à cet égard que les variations de l'apologétique. Comment, à l'heure présente, ceux qui veulent nous convaincre de l'excellence de leur religion s'y prennent-ils le plus souvent ? Est-ce en nous démontranl par les faits ou les principes, par les documents de l'histoire ou les arguments de la philosophie, que cette religion est vraie ? C'est bien plutôt en nous démontrant qu'elle est éthique et que ses traditions répondent merveilleusement aux aspirations de notre conscience. Mais raisonner ainsi, n'est-ce pas subordonner la révélation proprement dite à cette révélation progressive qui est le développement autonome de la conscience humaine? N'est-ce pas avouer que la morale juge en dernier ressort la religion même ?
Au surplus, quand les différents croyants refuseraient de souscrire à cette consé-
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quence, un fait indéniable suffit pour nous contraindre à décliner, dans l'école publique, toute prétention des religions à l'hégémonie morale. C'est que nous nous y trouvons, en effet, en présence de croyants différents. C'est que les religions sont plusieurs, et que leur multiplicité même nous empêche de confier à aucune d'elles la' direction de notre petite troupe. Pour la conduire vers les hauteurs, plusieurs guides se disputent, offrant le piolet et la corde. Le meilleur moyen de les mettre d'accord n'est-il pas de marcher tout seuls- et de nous en tenir aux routes frayées du sens commun moral? Ainsi, nous irons moins haut peut-être ; nous resterons à mi-côte; mais au moins ne courrons-nous pas le risque d'égarer notre escouade, ni surtout de la diviser contre elle-même.
Dira-t-on que nous devrions tout au moins, laissant aux religions ce qui les divise, retenir dans notre enseignement ce qui les rapproche, dégager et comme déchausser, pour bâtir sur elles, leurs assises communes ? Il semble que telle ait été la méthode qu'on nous préconisait plus ou moins clairement il y a quelques années. Mais cette méthode même — et Jules Ferry l'avait nettement prévu — présente plus d'inconvénients que d'avantages. De
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deux choses l'une en effet : ou bien les religions, ne s'accordent que sur ces mêmes prescriptions qui font aujourd'hui partie intégrante de la conscience commune ; et alors pourquoi exprimer ces prescriptions en termes religieux? Ou bien les religions s'accordent, en outre, sur un certain nombre d'affirmations qui leur sont propres. Elles conflueraient par exemple vers un théisme vague à souhait, et qui permettrait aux enfants de confessions différentes de réciter ensemble le Pater. Mais même de ce minimum, de ce résidu de religion, il serait sans doute imprudent d'user à l'école publique, comme d'un ciment indispensable à la moralité des enfants. Le déclarer indispensable en effet n'est-ce pas jeter une suspicion injuste sur certaines manières de penser et d'agir aussi légitimes que d'autres ? En deux mots n'est-ce pas continuer, comme on le signalait récemment, de refuser son droit de cité à l'athéisme ? On sait avec quelle gravité les docteurs, pendant des siècles, ont tourné et retourné cette question : « Est-il possible qu'un athée soit honnête homme ? » Il va de soi qu'on répondait le plus souvent par la négative. Et aujourd'hui encore nombre de gens sont nourris de cette conviction : « Qui dit libre penseur dit libertin. L'incrédulité de l'esprit n'est
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qu'un paravent pour la dissolution des mœurs. » Ne déclarait-on pas hier encore à la Chambre des députés qu' « en dehors de l'idée de Dieu, il n'y a ni droit ni devoir » ? Mais en réalité, et malgré la survivance de ces protestations de principe, on peut dire qu'il y a là une question qui a été tranchée par les faits, par les actes. Personne aujourd'hui, n'oserait plus prétendre sérieusement que les libres penseurs sont a priori incapables de remplir leurs devoirs d'hommes et de citoyens. Ils ont cessé d'être des parias. Leurs convictions ont autant de droits que celles des autres au respect de l'éducateur.
Force nous est donc de chercher non seulement en dehors de ce qui met les confessions aux prises, mais même en dehors de ce qui n'accorderait qu'elles, un terrain d'entente pour l'éducation nationale. « L'histoire nous l'a trop appris, remarquait M. Buisson, la religion se distingue de la morale, précisément en ce que celle-ci rapproche autant que celle-là divise les esprits et les cœurs. » Aujourd'hui plus que jamais les questions religieuses à l'école ne seraient que des ferments de discorde. La première des règles que nous avons adoptées — la recherche consciencieuse de l'unanimité, — suffit à nous interdire de subordonner dans
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notre enseignement la morale à la religion.
D'autres considérations nous pousseraient d'ailleurs dans le même sens et décèleraient, entre les habitudes d'esprit que nous voulons acclimater à l'école et celles que les religions ont trop souvent cultivées, des incompatibilités inéluctables, un antagonisme essentiel. Nous disons que la tolérance est désormais une vertu cardinale, une condition sine qua non de la persistance des pactes sociaux. Faut-il rappeler que du haut des religions on est mal placé pour enseigner cette vertu et qu'elles tendraient bien plutôt, suivant le mot de Quinet, à constituer à l'intérieur de la nation des mondes séparés c< dont la loi est de s'exécrer mutuellement ? » En particulier n'estai! pas de notoriété que la religion qui domine dans notre pays, la religion catholique» a formellement dénoncé comme autant d'erreurs diaboliques toutes les conquêtes modernes de la liberté de penser, toutes les espèces du « latitudinarisme » ? Et nous entendons bien que la casuistique des théologiens, distinguant entre la thèse et l'hypothèse, reconnaît des accommodements avec le siècle, et autorise dans la pratique, — puisqu'il faut bien être de son temps et hurler avec les loups — certaines concessions à
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ce mauvais esprit. Mais nous conservons le droit, sans doute, de nous défier d'une conversion au libéralisme qui n'apparaît que comme une sorte de pis-aller, un compromis peut-être provisoire et toujours révocable. En réalité, la logique de la doctrine ne la ramène-t-elle pas perpétuellement sur les chemins de l'intolérance ? Et après tout peut-il en être autrement, là où règne l'idée d'une autorité indiscutable et infaillible, là même où règne l'idée d'une vérité révélée et sacrée ? C'est en ce sens qu'on a pu soutenir que le Syllabus plongeait ses racines jusqu'au cœur de l'Evangile, et que l'homme qui parle au nom de Dieu, celui qui pense avoir reçu de Lui, directement ou par intermédiaire, la vérité de vie, celui-là aura toujours de la peine à respecter pleinement quiconque s'obstine à chercher par lui-même, et ne veut se fier qu'aux lumières de l'humaine raison.
En ce sens, ce n'est pas seulement de l'esprit de tolérance, c'est de l'esprit de sincérité tel que nous voulons l'enseigner que s'accommoderaient diffi vilement certaines manières d'entendre la religion. Par la sincérité nous ne comprenons pas seulement l'habitude d'exprimer franchement ses opinions aux autres, mais l'effort pour se faire personnellement ses opinions, le souci
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d'éprouver ses idées, l'exigence de la réflexion — l'esprit critique. Or lorsqu'on nous présente comme un insupportable orgueil la confiance de l'homme dans son sens propre, et le doute à l'égard des vérités révélées, le libertinage de l'esprit comme une faute plus grave encore que le libertinage de la chair; lorsqu'on nous définit la foi, non seulement comme l'adhésion à certaines doctrines, mais comme la persuasion que n'y pas croire est un péché ; lorsqu'on nous répète enfin que c'est un devoir de croire et qu'on tire les raisons de cette obligation moins de la vérité historique ou philosophique des dogmes que de leur utilité sociale, que fait-on autre chose que de mettre à l'index ces habitudes de résistance, cet effort pour « se roidir contre » qui nous semblent les indispensables conditions de la sincérité intellectuelle ?
Ainsi, parmi les vertus dont le culte parait s'imposer à la conscience contemporaine, il en est, et non des moindres à nos yeux, que les religions ne sauraient patronner, nous semble-t-il qu'à regret et comme à contre-cœur. Nous jugerions donc ce patronage non seulement inutile mais dangereux pour nos écoles. Pas plus que nous ne permettons désormais à la théologie de gouverner l'enseignement de la science,
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nous ne devons lui permettre de gouverner renseignement de la morale. C'est abstraction faite de ses conceptions traditionnelles qu'il nous faut faire comprendre à tous les enfants ce que leur impose leur dignité d'êtres civilisés et ce que la société d'aujourd'hui attend d'eux. Et c'est pourquoi nous disions qu'un éducateur qui resterait persuadé que la religion est nécessaire à la vie morale et qu'en dehors d'elle tout n'est que dépravation et dissolution, celui-là serait mal préparé à remplir le rôle libéral que l'Etat lui confie.
Inversement, qu'il serait mal préparé à remplir ce même rôle, celui qui se persuaderait que toute croyance religieuse est, d'ores et déjà, illégitime, et qu'il ne saurait y avoir désormais ni dignité véritable pour l'individu, ni unité morale pour la nation, tant que les religions ne seraient pas balayées de tout le territoire — c'est ce qu'il faut s'empresser d'ajouter.
Imaginons en elïet qu'une certaine idée de la religion, que quelques journaux travaillent consciencieusement à répandre, se soit emparée de l'esprit de notre éducateur : il pense que quiconque reste croyant ne peut rien comprendre à la science ni rien
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accepter de la morale moderne. Les croyants, au surplus, ne se divisent-ils pas en deux catégories bien définies : charlatans ou malades, escrocs ou hystériques, hypocrites ou imbéciles? Les recherches psychologiques et historiques du dix-neuvième siècle, a-t-on assuré, autorisent cette classification : elles ont confirmé sur ce point les intuitions géniales du dix-huitième.
Celui dont des convictions aussi nettes et simples auraient rempli l'âme tout entière pourrait-il se retenir de marquer, le cas échéant, son mépris pour le troupeau des fidèles, et. de couvrir de ses sarcasmes, toutes les fois qu'il la verrait poindre, l'idée religieuse elle-même ? Par où il manquerait tout le premier, sans aucun doute, au pacte constitutif de l'Etat laïque. Il heurterait ce sentiment unanime qui veut que toutes les convictions religieuses ou irréligieuses, désormais (( affaires privées » soient tenues pour également respectables? On le verrait chercher systématiquement ce qui divise et abandonner du coup la haute mission, unificatrice en même temps que libératrice, que Quinet revendiquait pour l'école nonconfessionnelle.
Il se rendrait, par suite, extrêmement difficile renseignement des vertus mêmes que la laïcité prétend faire passer au premier
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plan. Comment ferait-il bien comprendre et bien aimer la tolérance, celui qui serait intimement convaincu qu'il y a lieu de prendre contre la contagion religieuse des mesures spéciales de prophylaxie, et que c'est là, comme on l'a dit, non seulement une question de salut public, mais de salubrité publique ? Et si, comme il est vraisemblable, les plus fougueux se laissent entraîner ici par la métaphore, si dans la réalité ils sont bien loin de demander ou d'accepter, contre les croyances quelles qu'elles soient d'une partie de leurs concitoyens, des mesures restrictives et coercitives, ne serait-ce pas déjà porter à ceux-ci le plus grave préjudice que de représenter leur foi comme le résultat d'une conspiration séculaire de la ruse et de la faiblesse ? Ne serait-ce pas jeter le discrédit, a priori, sur les motifs par lesquels ils peuvent justifier leur croyance ? Ne serait-ce pas, en mettant les choses au mieux, habituer les enfants à se défier en toute occurence de la sincérité des croyants? Or, s'il est très nécessaire d'initier les enfants aux exigences de la pleine sincérité intellectuelle, rien ne serait plus dangereux que de les inciter à ne pas croire, sincères ceux qui ne pensent pas comme eux. Le tour quasi classique aujourd'hui des polémiques de presse ne favorise que trop l'acclimatation de cette
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tendance. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, la méthode de l'éducation, pour rester dans la voie droite, devrait prendre le contrepied de la « méthode journalistique ».
C'est pourquoi il serait si urgent que les éducateurs laïques fussent préparés à se faire de la religion une conception plus exacte et, si nous osons dire, plus sérieuse que celle à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure. Que les recherches du dixneuvième siècle aient confirmé sur ce point les théories du dix-huitième, c'est ce qui reste, en effet, absolument contestable. S'il y a tant de différence à cet égard entre l'attitude d'un Diderot et celle d'un Auguste Comte, entre celle même d'un Voltaire et celle d'un Renan, c'est précisément qu'entre nos grands ancêtres et nous un immense travail, tant d'érudition que de spéculation, s'est accompli qui nous oblige ici à compléter et là à rectifier les idées un peu simplistes dont ils se contentaient, sur l'origine et le rôle des croyances dans les sociétés. L'histoire nous a appris à replacer les religions dans les milieux sociaux qui leur donnaient spontanément naissance et aux besoins desquels elles répondaient à leur manière ; elle nous a rappelé qu'à certains moments du développement humain leur action était
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sans doute, suivant les termes préférés de Comte « aussi inévitable qu'indispensable » ; elle nous a fait comprendre que, pour travailler à débarrasser l'Etat d'aujourd'hui de leur emprise, rien ne nous empêchait cependant de rendre justice à leur passé et de reconnaître leur utilité sociale provisoire. La philosophie critique, de son côté, nous avertissait que nous ne saisissons jamais directement le fond des choses et nous dénonçait le caractère relatif, approximatif, voire symbolique des théories qui nous paraissent le mieux établies par la science; elle nous invitait à reconnaître différents ordres de vérités, à distinguer comme différents plans dans l'édifice des connaissances humaines, à admettre que l'individu qui cherche à prendre parti sur les « énigmes de l'univers )) puisse encore aujourd'hui utiliser, chacune à son plan, différentes méthodes...
De pareilles leçons nous feraient réfléchir au moment d'adopter telles quelles certaines attitudes antireligieuses commodes et répandues. Les laïques ne sont-ils pas souvent tentés d'excommunier à leur tour les croyants, de les rejeter hors la vie du siècle, hors la loi de l'Occident par cette seule affirmation, qu'entre la foi à laquelle ils restent enchaînés et la science qui en-
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traîne le monde occidental, il y aune incompatibilité essentielle, que l'une et l'autre ne peuvent coexister dans une même âme, et qu'on ne peut servir ces deux maîtres à la fois ?
Mais en fait, sous nos yeux, ne voyonsnous pas souvent coexister chez un même homme le culte de la science et celui de la religion? En relevant les noms des fidèles qui ont été des inventeurs, de ceux qui, tout en se déclarant attachés à quelque Eglise, ont excellé en différents ordres de sciences — de l'astronomie à la chimie et de la géologie à l'histoire — ne pourrait-on montrer une longue liste d'illustres? Pasteur, dont nous devons tous commenter longuement la vie et les travaux, Pasteur, qui est désormais aux yeux des masses comme le génie symbolique de la science quasi toute-puissante, laisserions-nous ignorer, oserionsnous cacher à nos élèves qu'il jugeait, pour toutes les questions où l'infini entrait en ligne de compte, les procédés de la science insuffisants, et justifiait sa foi par les « raisons du cœur » ?
De même, ne serions-nous pas quelquefois tentés de déclarer que, dans une âme hypnotisée par la vision du royaume céleste, obsédée par la préoccupation du salut personnel, il ne saurait y avoir de place pour
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ce souci d'organiser la justice sur la terre, qui nous parait commander le mouvement de la morale contemporaine ? Qu'importe au croyant logique, dirions-nous, un peu plus de liberté ou de bien-être dans cette vallée qui n'est qu'un passage ! Si la Providence a von lu la misère ici-bas, n'a-t-on pas toutes raisons de s'y résigner non seulement pour soi si l'on est parmi les déshérités, mais pour les autres, si l'on est parmi les privilégiés ? Du moins ne sera-ce qu'indirectement et comme par accident (pie l'on s'intéressera à l'aménagement de la société terrestre : la grande affaire n'est-elle pas, pour chaque individu, de gagner sa part de ciel ? Mais les faits ici encore nous obligent à limiter la portée de cette argumentation a priori. Ici encore il apparaît que l'esprit du siècle est le plus fort et qu'il entraine même des âmes dont les doctrines semblaient devoir lui répugner le plus. Sous sa pression n'en voiton pas beaucoup qui semblent perdre de vue, qu'elles le veuillent ou non, la cité divine qui est par delà les nuages ? Leur attention et leurs soins se reportent sur les cités humaines. Elles aussi travaillent consciencieusement à rendre la terre plus habitable et l'humanité plus puissante. Et leur préoccupation même de l'éternité individuelle parait passer au second plan, devant
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la préoccupation commune du progrès social.
Inconséquence, direz-vous ! Si ces croyants étaient fidèles à la logique de leur doctrine, ils ne sauraient ' s'accommoder ainsi des tendances de notre morale, pas plus que des principes de notre science. — Mais c'est ici qu'il importe de se rappeler qu'on n'a pas le droit, au nom de La seule logique des doctrines, de condamner les hommes. Dans un projet pour la réglementation de l'enseignement, présenté à la Société Condorcet, MM. Lanson et Rauh formulaient à ce propos des remarques dignes d'être méditées. « Quelles que soient les doctrines générales professées par les hommes, nous n'avons pas le droit de préjuger de leurs conclusions sur tels points, on de leur conduite en telles circonstances sans un examen direct de ces conclusions on de cette conduite. En agissant différemment, nous semblerions admettre ce principe faux que la conduite des hommes est réglée par la logique. En fait, il y a des savants catholiques; il y a des catholiques qui se réclament sincèrement de la liberté et du droit commun. Il ne nous appartient pas de savoir par quelles raisons sophistiques ces homi nos arrivent à concilier leur foi et leur adhésion à la vérité scientifique et au principe de la
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liberté; il suffit que nous ne puissions douter de leur sincérité ».
En un mot, il nous paraîtra peut-être difficile de comprendre, pour notre part, comment des tendances aussi opposées que l'exigence de la justice terrestre et la confiance dans la justice céleste, l'attachement aux traditions religieuses et l'enthousiasme pour les découvertes scientifiques peuvent s'accorder en un système d'idées, en une même conception .de la vie. Mais nous devons faire aussitôt cette réflexion que lorsqu'il s'agit de faire vivre ensemble des idées ennemies qui lui paraissent, pour des raisons différentes, également respectables, Fâme humaine a toujours su déployer des merveilles d'ingéniosité inconsciente. Elle sait établir des « cloisons étanches », subordonner les « points de vue », sérier les « moments »... Nous n'avons nul droit de mépriser a priori cette tactique intérieure; et alors même que pour notre compte personnel il nous répugnerait d'en user, nous devons nous efforcer, par des espèces d'exercices de tolérance, de nous représenter les besoins auxquels elle répond, les raisons par lesquelles elle se justifie. Exercices nécessaires, si nous voulons tenir notre conscience d'éducateurs au-dessus des impulsions passionnelles, si nous ne voulons pas laisser
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s'installer en nous cette conviction, — dont nos élèves ne pourraient manquer de sentir la présence — que les croyants sont essentiellement insincères et leur croyance désormais illégitime.
Par où l'on devine en quel sens nous voudrions entendre la laïcité positive et active. S'il doit être persuadé que la religion reste légitime, il est clair que l'éducateur ne devra pas, sous prétexte de laïcité, dépenser le meilleur de son énergie en assauts contre les croyances traditionnelles. Mais par cela même qu'il ne tiendra plus ces croyances pour indispensables, il les empêchera d'empiéter sur son terrain propre : il se gardera, pour faire comprendre aux enfants la vérité que la science des hommes a établie, ou les prescriptions sur lesquelles leurs consciences s'accordent, d'invoquer leurs théodicées discordantes. Il ne perdra pas son temps en incursions agressives; il ne s'occupera pas à jeter des pierres dans les enceintes sacrées. Mais il poursuivra droit et ferme, sans se laisser troubler par aucune réclamation, son double sillon de science indépendante et de morale autonome. C'est pourquoi les meilleurs défenseurs de l'école laïque répètent aujourd'hui que s'ils croient
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devoir repousser, par libéralisme, l'idée d'un enseignement « contre Dieu », ils croient devoir accepter, par libéralisme, l'idée d'un enseignement « sans Dieu ».
Mais les dieux ne disent-ils pas : ce Celui qui n'est pas avec moi est contre moi ? » C'est peut-être la parole que les croyants reprendront pour dénoncer l'insuffisance de notre libéralisme, pour démontrer même qu'il n'est qu'une apparence et un leurre. Vous faites profession, disent-ils, de ne pas attaquer directement notre foi dans vos écoles ; mais ne l'y attaquez-vous pas indirectement, et de la manière la plus perfide ? C'est sans elle et en dehors d'elle que vous prétendez bâtir l'édifice de la moralité aussi bien que celui de la science. Vous vous efforcez donc de former des âmes qui sauraient se passer de la religion. Après votre enseignement, elle fera l'effet d'un luxe inutile. Vous lui aurez enlevé ses meilleures raisons d'être. Sans la toucher, vous l'aurez blessée à mort.
A quoi il fout répondre, d'abord, qu'un pareil contre-coup est bien loin de se produire fatalement. Notre enseignement ne prétend en aucune façon répondre à tous les problèmes. Notre science, si merveilleux que soit son progrès, en laisse assez sans solution, soit qu'elle ne puisse les aborder au-
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jourd'hui, soit qu'elle refuse de s'y attaquer jamais. Pour ces questions dernières, les esprits ne resteront-ils pas toujours libres de demander leurs réponses aux diverses traditions religieuses? A combler tous les vides que nous laissons, n'ont-elles pas, amplement, de quoi manifester leur utilité propre ?
Et puis, quand même il serait vrai, quand même on pourrait supposer qu'un enseignement public conforme aux principes rappelés émanciperait les âmes, au point d'en rendre la conquête plus malaisée aux religions, nous ne sommes pas libres d'arrêter, parce seul scrupule, les progrès nécessaires. Que les religions se défendent chez elles, rien de plus légitime. Mais nous ne pouvons plus longtemps, par respect pour leur liberté d'action, les laisser maîtresses chez nous. Dans une école qui doit unir, par le culte même de la liberté, les enfants de toutes les familles, quelle que soit leur croyance ou leur incroyance, les religions ne sauraient garder la haute main. Le même libéralisme qui nous convie à les saluer quand elles passent nous interdit de leur rouvrir les portes.