ET LES
Quelle place l'éducateur public peut-il faire aujourd'hui, dans renseignement de la morale, aux « tendances socialistes »?
C'est peut-être la question la plus embarrassante que nous puissions nous poser. Car, à propos de tous les autres problèmes qui divisent les esprits — problèmes politiques, philosophiques ou même religieux — on conçoit assez aisément que l'éducateur libéral puisse arriver à « atténuer les différences ». Sous les opinions superficielles qui opposent les âmes, il retrouvera et fera passer au premier plan les sentiments communs capables de les réunir. Mais où la question sociale se dresse, cette même méthode réconciliatrice peut-elle encore s'appliquer? Il semble que les hommes apparaissent ici séparés, non plus par des opinions à fleur de tête, mais par leurs intérêts vitaux. Le principe de leurs divisions, nous dit-on, n'est plus ici idéal, mais réel. Ce ne sont plus
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seulement leurs manières de penser, ce sont leurs manières d'être, leurs conditions d'existence qui les tiennent éloignés et parqués en classes irréductibles. Par-dessus cet abîme comment l'éducateur pourra-t-il jeter un pont?
Chose remarquable : c'est de la gauche que nous viennent, en ce point,- les prophéties les plus pessimistes. Plus encore que les représentants des intérêts bourgeois, les représentants des intérêts ouvriers se défient de nos efforts. Ce sont les gardiens de la tradition socialiste qui laissent tomber sur les tendances morales de l'Université, les jugements les plus sévères.
Et en elfet, suivant eux, la laïcisation de notre morale ne serait qu'une apparence. Depuis longtemps ceux qui veulent l'émancipation définitive du peuple ont dénoncé la « coalition du coffre-fort et de l'autel ». Ils ont montré comment l'Eglise, née de la communion des déshérités, finit par mettre au service des privilégiés sa puissance de conservation sociale : par la confiance dans la justice céleste, elle endort la protestation contre l'injustice terrestre; elle détourne en quelque sorte vers le ciel, pour le plus grand profit de l'ordre établi, la force de l'espérance humaine. Mais il faut savoir que dans la morale soi-disant indépendante que
la société bourgeoise prêche au peuple, le même verbe se retrouve, incarné sous d'autres formes. C'est toujours à l'esprit de soumission, de résignation, d'abnégation que l'on réserve la palme. On tend toujours à mutiler ou à ligoter la nature humaine ; on présente comme dangereuses et illégitimes ses aspirations les plus normales, parce qu'on sent bien que si la masse elle-même s'efforçait de réaliser ces aspirations, si le peuple tout entier se dressait pour réclamer sa part de bien-être et de loisir, l'édifice social actuel en serait bouleversé de fond en comble. Or, avant tout, la bourgeoisie veut qu'il dure et que rien d'essentiel ne soit changé dans les assises de son régime économique. C'est pourquoi elle demande aux éducateurs d'arc-bouter, par les préceptes qu'ils inculqueront, les lois dont elle a besoin, et de leur préparer des troupeaux de bonnes volontés respectueuses.
C'est pourquoi aussi les grands initiateurs du socialisme ont compris qu'ils devaient porter leur effort non pas seulement contre le code appliqué, mais contre la morale enseignée. Les saints-simoniens ne se contentent pas de « diviniser l'homme », comme Proudhon; ils osent préconiser une « réhabilitation de la chair ». Les fouriéristes ne veulent plus que l'homme lutte contre
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lui-même et travaille à extirper de son cœur une passion quelle qu'elle soit : par une ingénieuse répartition des tâches, toutes les passions devront être conservées et utilisées. Un « cynisme » de la même famille anime les polémiques des collectivistes contemporains, lorsqu'ils démontrent que les restrictions que nous entendons imposer au libre développement de la nature humaine n'ont d'autre but que de perpétuer telle quelle notre organisation sociale, et qu'en un mot toute notre morale, soi-disant rationaliste, n'est en réalité et ne peut être, nous dit M. Jules Guesde, « qu'une morale de classe ». C'est. au surplus la seule que la mentalité des professeurs d'aujourd'hui leur permette d'enseigner. M. Paul Lafargue n'a-t-il pas démontré que les intellectuels les plus émancipés, qu'ils s'en doutent ou non, restent les prisonniers de la bourgeoisie? Leurs préférences scientifiques elles-mêmes varient comme varient ses demandes : a fortiori leurs préjugés moraux. Le socialisme ne saurait donc rien attendre de l'Université, même la plus laïque. Les tendances de notre enseignement moral et celles du mouvement socialiste sont deux forces de sens contraire : il y a entre les unes et les autres une incompatibilité essentielle, dont aucun libéralisme ne saurait venir à bout.
Recherchons donc s'il est vrai que, de par la situation qui lui est faite dans la société actuelle, et en vertu même de la mission qui lui est confiée, il soit interdit à l'éducateur de faire leur part dans son enseignement aux tendances socialistes, et qu'il n'en ait à aucun degré ni le droit, ni le pouvoir.
Un fait domine cette recherche, devant lequel il faut bien que tout le monde s'incline : c'est que le socialisme a définitivement conquis ce qu'on peut appeler son droit de cité. Pendant longtemps, il a pu sembler que les limites de la tolérance admise s'arrêtaient en deçà du socialisme. Il en était, sur ce point, du socialisme comme de l'athéisme. On eût volontiers noyé ces deux monstres ensemble. Mais on se rappelait rarement qu'une conviction socialiste ou athée méritait le même respect que toutes les autres; il était comme entendu que des convictions de ce genre ne pouvaient qu'entraîner, en même temps que la désorganisation sociale, la dégradation des individus. Comme l'athéisme, le socialisme a fait reculer ces préjugés par l'action même. La conduite privée de leurs militants, la conduite publique de leur parti ne
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permettent plus qu'on représente, comme on Fa fait si longtemps, les socialistes comme des espèces de bandits embusqués. Ils ont décidément forcé les idées libérales à s'élargir et à s'appliquer jusqu'à leurs doctrines. Et c'est pourquoi, dès aujourd'hui, aucun éducateur ne saurait plus être disqualifié par la seule raison qu'il est sympathique au socialisme.
Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait certaines manières d'entendre les transformations sociales qui restent difficilement compatibles avec nos fonctions d'éducateurs. Nous sommes d'abord, essentiellement, des organes de transmission. Par nos soins, a-t-on dit, les sociétés renouvellent à chaque génération leurs propres conditions d'existence. Quels que soient nos rêves de progrès, la notre nous a confié d'abord un certain patrimoine à sauvegarder, elle nous a chargés d'assurer la continuité d'une certaine civilisation. C'est pourquoi celui qui ne ressentirait pour notre civilisation tout entière que du mépris et de la haine, celui qui, disant : «. Malheur sur l'Occident », appellerait de ses vœux et préparerait de ses efforts l'écroulement de nos villes, celui-là ne saurait en effet, sans paradoxe, prétendre à garder dans l'Etat d'aujourd'hui le rôle d'éducateur public.
Au surplus, nous n'avons pas besoin de
prouver que cette attitude d'irréconciliable, qui veut se placer en quelque sorte hors de l'histoire, n'est nullement commandée par la doctrine socialiste. Bien au contraire, le sentiment de la continuité a pénétré celle-ci profondément et lui donne sa couleur originale. Elle sait par quelle évolution une forme sociale sort d'une autre. Elle ne saurait maudire non plus la société d'aujourd'hui, qui porte dans ses lianes et procréera à l'heure fixée, en vertu de lois sociologiques aussi irrémissibles que les lois naturelles, la cité enfin libérée des divisions de classes. Le socialisme est autre chose qu'un geste impulsif de révolte ; c'est une philosophie de l'histoire.
Mais peut-être est-ce précisément de cette philosophie de l'histoire — au moins si on l'entend au sens étroit — qu'un éducateur s'accommodera difficilement. On sait que la tendance essentielle de cette philosophie est d'aller, pour expliquer l'évolution sociale, de l'extérieur à l'intérieur, et de l'inférieur au supérieur. C'est pourquoi on l'appelle quelquefois le « matérialisme historique ». Elle nie l'autonomie des idées ou même conteste leur efficacité. Si tel système d'idées domine dans telle société — si les convie-
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tions politiques, les croyances religieuses, les opinions philosophiques y prennent un certain tour spécial — cela s'explique par la structure intime de cette société même, entendons : par la façon dont la production y est organisée, la richesse répartie, le travail divisé entre les classes. C'est sur ce soubassement économique qu'il faut frapper si l'on veut modifier toute la superstructure. La méthode inverse est condamnée à la stérilité, parce qu'elle méconnaît l'ordre de dépendance des réalités sociales.
Par où l'on voit que pour comprendre l'attitude des socialistes qui s'en tiennent au matérialisme ainsi entendu, il faudrait retourner la. formule chère à tant de moralistes contemporains. « La question sociale est une question morale », répètent-ils : qu'on verse seulement un peu d'huile dans les rouages de la machine, que les patrons se montrent seulement plus bienfaisants, les ouvriers plus dociles, et tout ira pour le mieux dans la meilleure des sociétés. Au contraire, suivant la tradition du matérialisme historique, ce sont les rouages euxmêmes qui devraient être changés d'abord : le reste irait de soi. Si vous voulez voir disparaître définitivement « l'un emportant son masque et l'autre son couteau » le vice et le crime qui font cortège au paupérisme, et au
capitalisme, rendez-leur seulement, par une meilleure distribution de l'air et de la lumière, notre monde inhabitable. Pour renouveler les âmes, il importe et il suffît de réorganiser les choses.
Il est clair qu'un fatalisme de cette sorte — aussi optimiste pour l'avenir qu'il est pessimiste pour le présent — heurte cette espèce d'instinct qui nous pousse à croire tant à la nécessité qu'à l'efficacité de l'éducation et qui est l'âme de notre effort. C'est sans doute en pensant à cette opposition que M. Pavot écrivait : « Un fossé nous sépare des socialistes collectivistes; ils pensent qu'en réformant les lois concernant la propriété individuelle ils réformeront du même coup la nature humaine. Nous ne pouvons, hélas! partager cet optimisme, trop manifestement chimérique; nous pensons que, le lendemain d'une révolution violente, l'orgueil des hommes recommencera à créer des castes analogues à celles qui, dans nos villes, nous séparent les uns des autres : nous croyons que l'avarice trouvera de nouveau le moyen d'exploiter la faiblesse; que les ivrognes continueront à s'avilir et à ruiner leur famille ; que les paresseux s'éviteront toute peine et qu'ils chercheront à vivre au détriment des travailleurs; que les violents opprimeront les
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timides, et que les sensuels satisferont leurs bas instincts par les moyens les moins honorables pour eux et les plus cruels pour leurs victimes... Voilà pourquoi, ajoute-t-il, nous ne sommes pas collectivistes; nous pensons que la réforme sociale doit commencer modérément par le Code et vigoureusement par la moral isation des masses. Faites les lois les plus humaines; si Péducatjon ne fait en même temps des hommes pour les appliquer, les lois ne serviront qu'à déplacé? le mal et peut-être à L'agjgraver. Voilà pourquoi encore nous pensons que le problème social le plus urgent à résoudre est celui de l'éducation morale. »
Et sans doute, si disposés que nous soyons à faire bonne mesure au et facteur économique )), nous imaginerons malaisément qu'une transformation quelconque du régime de la propriété puisse rendre inutile la pression exercée par la conscience sociale sur les volontés individuelles. Prétendre que tous les vices sans exception naissent de l'inégalité économique, ce n'est qu'un paradoxe d'orateur. Elle accumule certes, tant en haut qu'au bas de l'échelle des situations, les tentations qui font déchoir. Mais eûtelle disparu complètement, des tentations nouvelles, sur quelque autre plan, ne manqueraient pas de se dresser. Même délivrés
des servitudes économiques, dans les « clairières » les mieux aménagées, les hommes inventeront toujours assez de motifs de s'envier et de se battre. Toujours il sera nécessaire que la justice et la pitié interviennent entre eux pour détourner les coups, séparer les combattants, panser les blessures. Toujours il faudra que les individus soient dressés à lutter contre telle ou telle de leurs impulsions, à k prendre sur eux » pour concéder quelque chose à leurs semblables. Toujours la société demandera à l'éducation de disposer, dans l'âme des enfants, ce système de ressorts et de freins destiné à prévenir ou à adoucir les heurts et les chutes. En ce sens, on ne peut rêver aucune réorganisation économique qui rende, dès demain, notre effort inutile.
Mais dès aujourd'hui, ne peut-il préparer à sa façon cette réorganisation même, hâter les temps meilleurs, aider à la lutte contre le paupérisme et ses conséquences ? C'est à cette ambition qu'on a adressé les critiques les plus troublantes. Que nous le voulions ou non, ou nous assure que notre enseignement moral ne peut 'que servir les intérêts de notre classe sociale. Il n'est donc
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pas seulement inutile, il serait bien plutôt nuisible au développement des tendances socialistes. Par ses préceptes les plus clairs, il travaille à entretenir la soumission à La hiérarchie, la résignation à la misère, et bien loin qu'il l'ébranlé, il apporte chaque jour des pierres et du ciment au mur d'iniquité...
Est-il donc vrai que les préjugés de classe soient si indéracinables et que nous ne puissions compter pour les faire plier, ni sur l'esprit démocratique, ni sur l'esprit scientifique dont nous voulons animer notre enseignement?
Nous faisons profession, dans nos écoles, de ne pas plus tenir compte de la diversité de situation économique des enfants que de leur diversité de confession religieuse. De quelque couche sociale qu'ils nous viennent, nous ne leur appliquons pas deux poids et deux mesures. Nous n'entendons les distinguer que d'après leur mérite personnel. Cette pratique égalitaire n'est-elle pas déjà par elle-même une critique efficace de tout ce qui survit, dans notre société, des privilèges et des castes? Dans ses Lettres socialistes aux membre* cle V enseignement, M. G-. Renard demandait naguère aux instituteurs : « Pasteurs laïques de votre petit troupeau, professeurs de dignité humaine et de large
altruisme, comment feriez-vous pour ne pas flétrir la basse adoration de l'argent, la fainéantise, fléau des sociétés comme des individus, le manque de pitié en présence de la misère, l'habitude de classer les gens d'après ce qu'ils possèdent et non d'après ce qu'ils valent? » Et, s'adressant aux membres de l'enseignement secondaire, il ajoutait que pour hâter, selon leurs moyens, l'établissement d'une société plus juste, il leur suffirait « d'insuffler tout doucement aux meilleurs de la jeune bourgeoisie la haine de l'iniquité, le dédain du privilège, le désir de se faire pardonner des avantages dus au hasard, la volonté de réparer un jour la longue oppression dont les classes pauvres ont souffert et souffrent encore ». Il nous semble qu'il ne nous sera pas difficile de donner satisfaction à ces demandes. Nous n'avons qu'à nous laisser aller à la logique des principes égalitaires que nos sociétés ont inscrits sur la porte de leurs écoles.
De même, comment le culte de la science, autour duquel on s'efforce de faire tourner l'éducation tout entière, pourrait-il engendrer des races de résignés et de passifs ? Certes, on peut soutenir en un sens que la science est une école de résignation, et la meilleure qu'on puisse rêver. Par ce la même qu'elle nous révèle des vérités, c'est-
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à-dire des liaisons de faits indépendantes de nos volontés et intangibles à nos efforts, elle nous prépare à plier quand il faut. Sur telle route, où nos passions nous entraînent, elle peut nous apprendre qu'il y a connue des rocs invisibles, des nécessités naturelles où nous nous briserions plutôt que de passer outre. Il n'en est pas moins vrai que la science — la science moderne occidentale — est essentiellement l'organisatrice de l'action humaine. Par cela même qu'elle nous découvre les lois des choses, elle nous livre le plus souvent le moyen d'en éviter le choc, ou même d'en dévier le mouvement à notre profit. Elle nous habitue à gouverner la nature, et à en faire converger, vers les besoins de l'homme, les forces disciplinées. Or, ne peut-on attendre, de l'étude de la « nature sociale » des services analogues à ceux qu'à rendus déjà l'étude de la nature physique ? Travaillons donc à connaître les réalités qui nous touchent du plus près, et à dégager les lois de leur évolution, afin d'y ajuster utilement l'effort démocratique. Telle serait l'attitude qu'une éducation morale pénétrée de science suggérerait à la jeunesse. Elle dresserait les énergies à l'activité rationnelle et méthodique, appuyée sur l'observation. Ne sont-ce point là précisément les qualités dont un
socialisme scientifique doit souhaiter le développement?
Il est donc excessif de soutenir que nos efforts ne sauraient dès aujourd'hui préparer utilement une société plus juste. L'esprit scientifique et l'esprit démocratique sont comme les deux ailes de notre enseignement. C'est dire qu'il n'est pas un oiseau de volière, et qu'il ne saurait rester prisonnier d'aucun intérêt de classe.
Mais, dira-t-on, quelle que soit la valeur émancipatrice de ces tendances, elles ne peuvent aboutir tant que vous n'aurez pas pris parti sur la question vitale : sur le régime actuel de la propriété. Aussi longtemps que durera ce régime, aussi longtemps qu'il permettra aux moyens de production de se concentrer dans les mains d'une minorité privilégiée, aussi longtemps une masse croissante d'êtres humains restera, dans vos sociétés civilisées, en dehors de la civilisation véritable. Attelée à des besognes toutes mécaniques, ou ballottée du travail excessif au chômage indéfini, c'est à grand peine qu'elle pourra donner satisfaction aux exigences organiques élémentaires. Si vous voulez que cette masse se redresse enfin, relève la tête
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et prenne sa part de cette vie spirituelle dont vous vantez la beauté, travaillez à saper avec nous dans l'esprit des jeunes générations l'institution de la propriété individuelle. Si vous n'allez pas jusque là, vous piétinez sur place.
Dans cette exhortation, il faut distinguer deux thèses : une thèse de morale et une thèse d'économie politique ; l'une prescrit un idéal, l'autre expose et interprète des faits; l'une propose une fin, l'autre indique des moyens.
La face de l'idéal sur laquelle les revendications socialistes attirent l'attention, il ne saurait certainement être interdit à l'éducateur libéral de la mettre en plein relief dans son enseignement. Qu'il rappelle aux enfants qu'à tous les membres de nos sociétés modernes doit être assurée une participation à la civilisation véritable, et que la masse aussi a droit à une vie humaine, cela n'a rien que de naturel. En parlant ainsi, il ne fait qu'exprimer les conséquences logiques de la Déclaration des Droits de l'Homme, il ne fait que formuler les postulats de la conscience contemporaine, « affirmations » sur lesquelles tous s'accordent, que personne n'oserait publiquement désavouer, éléments désormais indispensables de la cohésion sociale elle-même. Sur ce 'point on a cessé
enfin d'opposer, comme on l'a fait si longtemps, le socialisme et l'individualisme.
Lorsque le socialisme — rappelant qu'audessous d'un certain minimum de puissance dont tous devraient jouir, la liberté n'est qu'ironie — proclame que la démocratie doit s'efforcer d'assurer à chaque individu non seulement le « nécessaire physique », mais le « nécessaire moral », on reconnaît aujourd'hui qu'il abonde dans le sens de ce même individualisme qui inspirait la Révolution : il n'est « qu'un individualisme d'extrême gauche, logique et complet », développant à sa façon et appliquant à une situation nouvelle les principes désormais traditionnels de notre société. Et c'est pourquoi il ne serait pas étonnant, et il ne saurait être scandaleux que le langage de l'éducateur libéral, attentif à ces principes mêmes, coïncidât sur plus d'un point, en matière d'idéal, avec le langage socialiste.
Mais en matière de moyens, et lorsqu'il s'agira d'estimer les effets propres à telle ou telle forme de propriété, nous sera-t-il permis d'escompter, pour orienter l'éducateur, des concordances analogues ? Ne sait-on pas, au contraire, que les divergences paraissent sur ce point décidément irréductibles ?
Pendant que ceux-ci nous dénoncent le régime de la propriété individuelle comme
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le générateur de 1' « anarchie économique » — concurrence sans règle et sans frein, surproductions et sous-productions, état universel de crise — ceux-là ne continuentils pas de le vanter comme l'excitateur de toutes les énergies, le seul capable par conséquent d'accroître l'intensité et d'améliorer autant qu'il est possible la direction de la production ?
C'est ici le lieu de se souvenir que l'éducateur libéral, lorsqu'il ne peut découvrir, à propos de telle ou telle question, les points d'unanimité, doit se préoccuper d'être impartial et d'expliquer en toute tolérance les raisons sur lesquelles s'appuient les opinions affrontées. Il est clair que pour le problème qui nous occupe, ce n'est pas toujours la méthode qui a été en honneur. Pendant longtemps, il a pu sembler que c'était une hérésie impardonnable de soumettre à la discussion le jus ulendi et abutendi. L'idée même qu'il pût supporter quelque limitation paraissait intolérable. On le voulait absolu et comme sacro-saint, seul conforme à la nature et seul justifiable par la raison.
Il est permis sans doute aujourd'hui de procéder avec plus de largeur d'esprit. Que la propriété collective ne soit pas une utopie pure et simple; que, sous des formes diverses, elle ait existé dans beaucoup de sociétés ;
qu'en fait elle se retrouve dans les nôtres, et que même sa part y semble croître de jour en jour avec l'extension des services publics; que, d'autre part, la propriété individuelle n'ait jamais conféré au possédant un droit illimité sur sa chose ; que ce droit soit soumis dans l'intérêt des parents, des voisins, de la cité tout entière à un nombre croissant de restrictions, qu'il apparaisse ainsi dé plus en plus que le propriétaire est une sorte de gérant, responsable envers l'ensemble du dépôt qui lui est confié, bien plutôt qu'une sorte de tyran irresponsable et insaisissable dans son domaine, ce sont là des idées tombées dès à présent dans le domaine public et sur lesquelles il n'est pas défendu à l'éducateur de faire réfléchir ses élèves. En procédant ainsi, il leur donnera sans doute le sentiment que les formes économiques au milieu desquelles ils vivent sont, en effet, des (( catégories historiques », que, comme elles n'ont pas toujours existé, elles n'existeront peut-être pas toujours, qu'il n'est pas impossible qu'elles évoluent, ni que les sociétés démocratiques, par quelque réforme consciente de leurs Codes, en hâtent l'évolution . Mais nous n'avons pas à craindre de cultiver ainsi le sens de l'histoire : c'est de lui que se nourrit le souci du progrès. Et s'il est vrai que l'Université doit à son prin-
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cipe même de réserver, comme on l'a dit, la liberté de l'avenir, il n'est pas étonnant qu'au lieu de river en quelque sorte à telle forme juridique les consciences de ses élèves, elle se préoccupe au contraire de mettre à leur disposition tout ce qui serait nécessaire pour forger, le cas échéant, des formes plus justes.
Aussi bien ne nous appartient-il pas de préparer directement la refonte des Codes.
Nous n'avons pas à préciser les institutions réclamées selon nous par le progrès social : nous avons à entretenir et à développer chez les citoyens de demain les qualités morales nécessaires à ce progrès. Et en ce point les résultats de notre action seraient peut-être moins méprisables que ne paraissent le croire beaucoup de ceux qui rêvent une société meilleure. Imaginez que nous réussissions à cultiver chez nos élèves, non pas seulement par la théorie, mais par la pratique, ce qu'on appelle le sens social. Nous leur rappellerions que l'humanité n'a grandi que par l'aide mutuelle ; que, plus la civilisation progresse, plus les individus dépendent étroitement les uns des autres; plus, par conséquent, ils doivent tenir compte, lorsqu'ils agissent, des répercussions de leur action sur leurs semblables, s'efforcer de prévoir en commun, coopérer consciemment
et méthodiquement de manière à éviter les contre -coups injustes et démoralisants du laissez-faire. Nous essayerions, dès l'école, de créer des milieux où se pratique l'échange des services, où s'organise la solidarité entre forts et faibles, où s'apprenne Je mécanisme de Faction collective. Nous formerions donc des associés actifs, convaincus et « conscients » pour ces groupements de toute nature, professionnels ou extra-professionnels, qui auront demain à gouverner, dans la mesure du possible, le va-et-vient des faits sociaux. Multiplier de la sorte, au sein des jeunes générations, les centres d'énergie ordonnatrice, ne serait-ce pas remédier à notre façon, .et de la meilleure façon, à l'anarchie économique ? Et un système d'éducation imprégné à ce point de l'esprit de solidarité ne nous permettrait-il pas, sans manquer aux principes libéraux, de foire leur juste part aux tendances socialistes?
Et nous entendons bien que les efforts de sagesse active et de bonne volonté impartiale auxquels ces réflexions nous incitent risqueront plus d'une fois d'être interprétés, par les fractions opposées de l'opinion, sans sagesse et sans bonne volonté. Le mou-
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veinent progressif de réforme pour lequel nous préparons ainsi les âmes est peut-être fait pour inquiéter aussi bien les adversaires que les défenseurs des réformes sociales actuelles. Calmant inopportun, penseront les uns, excitant dangereux, penseront les autres. Et ceux-ci nous accuseront d'aiguiser pendant que ceux-là nous accuseront d'émbusser la pointe des revendications populaires. Et nous continuerons de passer aux yeux des premiers pour les rabatteurs de la Révolution, aux veux des seconds pour les gardes-chasse du capitalisme. Nous resterons pris entre deux feux.
Mais cette situation même n'a rien après tout qui doive troubler l'éducateur libéral. Au contraire, il lui sera permis de penser, lorsqu'il se sentira en butte à la fois aux violences de droite et aux violences de gauche, qu'il a probablement trouvé le droit chemin et gardé la juste mesure que sa situation lui impose. L'égale mauvaise humeur que nous manifestent les partis antagonistes ne serait-elle pas, souvent, le plus éclatant hommage qu'on puisse rendre à notre impartialité ?