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CHAPITRE PREMIER

Gberclies, et tous ttfooTerei.

Évangile,

L'homme partant du fait de son existence est naturellement porté à croire à une puissance organisatrice par laquelle il est (i), à une intelligence supérieure dont son intelligence serait une émanation.

L'homme s'élève ainsi à la pensée de Dieu, pensée

(i) L'hoiBifie^sent qa'il est lié à nû système, que fout en couservant soo indiyidiiatité, i) fait partie d*an ensemble, d'ua tout supérieur.

Cet ensemble, la nature, ayant en puissance de former Tbomme, doit renfermer tous les principes dont l'homme lui-même est composé. L'homme est matière , la nature est donc matière ; l'homme est intelligenee et passion , il y a donc , en dehors de l'homme , dans la nature , une source d'intelngence et de passion.

qui, excluant toute participation du hasard à la direction des choses, conduit à admettre pour tous, pour rindividu comme pour Tespëce, un but providentiel, une destinée.

Connaître ce but , pour y tendre, pour accomplir sa destinée, doit être Fobjet constant de tous les efforts de rhomme. C'est ainsi seulement qu'il peut mettre sa volonté en accord avec la volonté divine. C'est ainsi qu'il obéit, qu'il fait son devoir.

Mais avec le sentiment de son devoir ^ l'homme porte en lui-même la conscience de son droit.

Ce droit est de pouvoir comprendre ce que Dieu attend de lui. Le plus inique, le plus absurde des despotes n'oserait prescrire l'obéissance à un ordre qu'il n'aurait pas clairement exprimé.

Jusqu'à ce jour, ces deux sentiments naturels du devoir et du. droit, n'ayant pu se satisfaire ensemble, se sont exclus, et chacun s'est laissé entraîner pat oelui des deux qui dominait en lui.

Les uns pénétrés du sentiment du devoir sont restés dans la foi, mais en admettant que la justice de Dieu n'est pas conforme au sentiment du juste que Dieu a mis en nous, en prescrivant à la raison de se soumettre, en donnant pour base à leur croyance le mystère.

Les autres emportés par la conscience de leur droit «ni rejeté ce qu'ils ne comprenaient pas.. N'apercevant

DE LA RAISON ET BB LA 8ŒNCE. ii

pas les causes de ce qui est, ils ont douté de l'uni ver-' salité de la providence, ils ont attribué k conduite des événenaents au hasard.

C'est que les uns et les autres ne pouvaient s'expliquer d'une manière satisfaisante comment le mal peut être, comment l'existence du mal est conciliable avec la pensée d'un iKeu souverainement bon.

Ainsi tous ont douté : ceuxKîi ont douté de Dieu, ceux-là ont douté de la raison que Dieu leur a donnée, manière indirecte de douter de Dieu^

Pour ramener l'homme à k foi, il faut lui offrir aujourd'hui une foi complète et composée, une foi solidement assise sur le témoignage de la raison. Pour cela il faut que le flambeau de la science dissipe toutes les obscurités, illumine toutes les questions, la question du mal surtout, devant laquelle tous ont reculé jusqu'à ce jour.

Fourier a-t-il bien apporté aii monde cette explica-* tion universelle? L'humanité lui serait^Ue réellement redevable de cet immense bienfait? Après avoir lu cet ouvrage, nous l'espérons , plusieurs pourront répondre à cette question si digne d'examen.

L'humanité a tellement négligé certaines parties des connaissances qu'elle doit acquérir, que, sous plusieurs rapports, les notions les plus élémentaires lui ont manqué jusqu'à ce jour. Ainsi elle n'a pas encora

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résolu cette question primordiale à laquelle toutes les autres se rattachent : Quel est le pouvoir de la raison ? Dans quelle sphère la raison est-elle compétente (0 ?

Frappés des erreurs sans nombre où les esprits sont tombés, des dissentiments profonds qui les séparent sous tant de bannières ennemies, la plupart ont admis que la raison est incertaine : Errare humamtm ê$ty disaient les anciens -, et les modernes répètent : Il faut se défier des lumières de la raison.

Cependant toute question se traduit en dernier ressort au tribunal de la raison. Ceux-là même qui déclarent la raison insuffisante, qui lui ordonnent de se soumettre, ne peuvent s'adresser qu'à elle pour qu'elle rende contre elle un arrêt d'incapacité ! Douter de la raison, c'est, en définitive, douter de tout : c'est se plonger dans les ténèbres en soufflant sur la seule lumière qui les puisse illuminer ^ c'est se laisser conduire logiquement, s'il y a de la logique sans la raison, à la doctrine si ridiculisée du pyrrhonisme.

C'est cette question que nous examinerons d'abord, pour établir ce qui peut paraître à première vue un paradoxe :

LA RAISON DE l'hOMME EST INFAILLIBLE.

(i) Le mot raison est peat-étre mal choisi, cependant nous tron- ▼ions des difflcaltés à l'emploi de tout autre : du reste, nous pré- Tenons toute équivoque en disant que nous entendons par ce mot la faculté ou les facultés de l'intelligence par lesquelles l'homme connaît, comprend, accepte des principes. C'est le inerte des Latins.

Si l'on donnait à un géomètre des instruments pour mesurer un terrain, on ne pourrait attendre de lui un résultat eiact qu'autant qu'on serait assuré de la jus-»' tesse des instruments livrés.

Dieu, en mettant Thomme sur la terre, lui a donné à mesurer et à comprendre tout ce qui se trouve en rapport avec lui, tout ce qui dépend de lui, tout ce qui exerce une influence sur ses actes et sur sa destinée.

Pour cela il lui a donné un instrument unique : la raisùn.

La raison doit donc être exacte, doit suffire à la juste appréciation des choses, sans quoi Dieu aurait irrévocablement condamné Thomme à Terreur, et Dieu seul, fabricateur alors d'un mauvais instrument, serait coupable de cette erreur et de ses conséquences la douleur et le vice«

Cependant, sans aucun doute, Thomme s'est souvent trompé, il se trompe encore chaque jour.

Mais le géomètre aussi peut se tromper, quoique muni des instruments les plus parfaits.

C'est que le géomètre doit apprendre à se servir de ses instruments^ c'est que l'homme doit savoir user de sa raison.

Vcmvre de l(p raison est la recherche de la vérités

La vérité n'a et ne peut avoir qu'un seul caractère,

c'est d'être acceptée par la raison. Une chose est vraie,

de par la raison qui la proclame telle, parce que la raison est, de droit divin, unique et souverain juge du vrai et du faux.

Les connaissances humaines se composent de Tensemble des vérités découvertes : les vérités classées d'après leurs rapports constituent les sciences.

Toute science repose sur des axiomes , c'est-à-dire sur des principes reçus sans démonstration, seulement parce que la raison les admet.

Comment démontrer que le tout est plus grand que la partie;, que deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles? Qui songe cependant à mettre en doute ces vérités?

Pour passer d'un axiome à une vérité plus avancée de la science , l'intelligence fait un trajet : ce trajet a pour but de conduire la raison en face de la vérité nouvelle comme elle se trouvait d'abord en face de l'axiome. Alors la raison voit, reconnaît et proclame.

Et toute intelligence qui aura fait le même trajet apercevra et adoptera la même vérité.

Nous ne prétendons pas qu'une intelligence quelconque puisse comprendre une vérité quelconque. Une intelligence peut être incapable de faire le trajet qui conduit à une vérité, et alors elle ne peut proclamer cette vérité qu'elle n'a pu voir.

Là se trouve la différence entre les intelligences : celle-ci peut frayer la voie qiii conduit à gne vérité

DB LA RÀlSOfI ET DE LÀ SCIENCE, 15

BOUTelle : celle-là parvient seulement à suivre le chemin aplani par la première ^ une autre enfin manque de force pour avancer sur la route dégagée même de tout embarras.

Les intelligences ont donc pîus ou moins de vigueur el d'énergie pour marcher à la vérité : mais elles ne sont pas plus ou moins justes, plus ou moins fausses, puisque toujours elles acceptent toute vérité qu'elles ont pu voir.

Tant que Tintelligence n'a pas pu ou voulu faire le trajet qui conduit à une vérité, la raison n'a rien à nier ou à affirmer touchant cette vérité : elle ignore , elle ne sait pas , die n'a pas vu.

Si dans cette ignorance d'une chose l'homme veut se prononcer sur cette chose, il ne peut parler qu'au hasard^ il tombe nécessairement dans des contradic* tions et des absurdités, puisqu'il veut littéralement juger comme les aveugles jugent des couleurs.

C'est ainsi que le sauvage se forme sur l'astronomie des idées ridicules, sans qu'on puisse accuser sa raison^ qu'il n'a pas consultée sur les phénomènes qui le préoccupaient.

Lorsque dans sa pirogue il s'éloigne de la côte par un temps calme, ne peut-il remarquer que la mer lui dérobe d'abord la vue des objets les plus bas et «n dernier lieu seulement la cime des arbres les plus élevés : ne peut-il en conclure que la surface des mer&

i6 PREMIÈRE PARTIE. CH. I*

est arrondie, et cette première vérité ne le conduirait^elle pas à d'autres, s'il entrait ainsi dans la voie des observations ?^

Ne serait-il pas possible que, sous certains rapports, les savants de la civilisation en fussent encore au même point que le sauyage en astronomie? Si cela était, y aurait-il moyen de s'en assurer ?

Sur un point inexploré et incompris, les hommes ne pourraient émettre que des idées vagues, discordantes, sans liens les unes avec les autres. Paul n'aurait jamais une opinion identique à celle de Pierre, et même Paul de demain ne penserait pas absolument comme Paul d'aujourd'hui. Comme il y aurait des raisons tout aussi bonnes ou tout aussi mauvaises pour dire blanc que pour soutenir noir, chacun montrerait dans son opinion du jour d'autant plus d'opiniâtreté qu'il verrait fort bien le vice des raisons adverses, sans songer à la faiblesse des siennes propres. Ce serait la parabole de l'œil traversé par une poutre, qui voit la paille dans un autre cril ; seulement il y aurait poutre des deux côtés.

On croirait entendre le sauvage soutenant que chaque jour un nouveau soleil éclaire son île, contre celui qui prétendrait que le même soleil, après être descendu dans la mer , regagne de nuit l'orient entre deux eaux. Certes, la question astronomique posée en ces

DE LA aÀISON £1r DB LA SCIENCE. 17

tormes ne seraH pas près d'arriver é ane bonne solution.

Ne yenon^-noas pas <le peindre ia civilisation se litrant à ses éludes philosophiques (i), à ces prétendues sciences qu'elle même a distinguées des sciewces véri^ tables, en ne leur donnant pas comme â cellefr««i répitbèle d'exactes ( c'edi été trop fort ! ) / sciences qui oomplenl antani de sentiments qu'il y a de tètes qui lu professent, qui n'ont rien posé de net, de précis; rien découvert encore ée réellement faon, d'éyideni>ment utile ^ qui tournent indéfiniment dans des cercles vicieux dont eHes ne songent pas à sortir»

En comparant ce qui se passe dans ces fausses sciences «vec la marche sûre et progressive des sciences véritables, il est aisé de reconnaître que si la raison a été consultée quant à celles-ci, eUe est ahsoluiaent (^angére à la constitution de ceiles^à.

Les hommes des sciences philosophiques confessent d'ailleurs implicitement leur ignorance, puisqu'ils avouent que dans cet ordre d'idées la certitude nuK thématique ne peut e&ister.

GMnme s'il pouvait y avoir deux certitudes; une certitude qui rendrait certain et une certitude qui

(i) Par ce moi, philosophiques, l'Ecole entend quatre sciences : politk|«e« économie potttiqve, métapbytlqaej morale.

18 PEEMIÈRE PARTIE. GH. I.

permettrait de douter. Comme s4I était une évidence autre que l'évidence!

C'est qu'ils ignorent, et ne veulent pas l'avouer. Mais la raison est douée d'une telle rectitude qu'elle les force A convenir qu'ils ne sont pas absolument certains de leur savoir.

Sur quoi s'appuieraient -ils pour démontrer que l'évidence ne peut exister dans les sciences philosophiques, puisqu'on y trouve des axiomes aussi précis que les axiomes mathématiques ?

Toutes circonstances égales d'ailleurs, si, dans le même temps et avec la même perfection, deux ouvriers ont fait la même quantité d'ouvrage, ils doivent être également rétribués : voilà un principe de justice aussi évident pour tous qu'il est évident que deux ajoutés à •deux donnent quatre.

Pour soutenir cette impossibilité dMntroduire la rigueur des démonstrations mathématiques, dans les sciences philosophiques, impossibilité qui les met à l'aise, que peuvent-ils dire si ce n'est qu'on n'y parviendra pas parce qu'on n*y est pas encore parvenu ?

Ce raisonnement eût pu servir contre l'inventioade toute science; il a dû être employé particulièrement contre la prétention de savoir ce qui se passe au lieu où gravitent les astres, parce qu'on ne peut s'y transporter corporellement.

Cependant la loi du mouvement des corps célestes

est aujourd'hui connue : et Dieu qui nous a permis de fonder cette science, dont, à la rigueur, nous eussions pu nous passer, eût été bien inconséquent s'il nous avait interdit la connaissance de la loi du mouvement social, qui nous importe bien autrement.

Ainsi lorsque Tintelligence a su voir , la raison sait toujours distinguer le vrai du faux , et lorsqu'elle n'a pas vu , la raison nous apprend très-positivement que nous ne savons pas.

Lors même qu'elle sert seulement à nous faire reconnaître notre ignorance, la raison nous rend déjà un immense service *, car si nous avions la bonne foi de l'avouer, nous cesserions de nous quereller sur des choses également fausses, et, cherchant de concert la vérité, qui a pour caractère de produire l'accord, nous ne tarderions pas à la découvrir.

Nous disons que les hommes sont divisés parce que leurs idées sont également fausses; cependant nous savons que chaque opinion peut exprimer une face de la vérité, car la vérité a plusieurs aspects, bien qu'elle soit une.

Mais la vérité considérée sous une seule face n'est pas la vérité, c'est encore l'erreur.

Ainsi deux astronomes ayant entrevu chacun une partie de la vérité sur l'attraction matérielle, l'un dira que cette attraction agit en ration inverse des carrés

d^$ diêtmeeê, l'^iutne sottéefKidra qu'elle ^agii en rmson direct dtÈ maiges.

Et quokpïe possédant futi et Tafatre tme faoe de la ^rité, ils meDtiroirit tous les denic^ car rattraction n'agit pas en raison directe ^s usasses ;, elle n'agit pas en raison inverse des carrés des distances, elle agit en même tevap^ m rcdsùn dvtBcte des ma$s^ et imers^ d«s carrés êeê dii^tmces.

Voilà toute la vérité, il n'y a pas d'autre vérités Les astronomes avec leurs erreurs composées de demi^vérités eussent été étemeUenvent mï désunion ^ ils ^'accorderont ininvëdiatoiûent dès qu'ils auront reconnu ie vrai dâtis ^n entier.

Pmt nous, comme on le voit> là vérité est absolue.

N'est-^ce pas m eliet une élrànge conception que celle d'une vérité changeant avec ie temps et les lieui:, dNïne Yédté d'aujourd'hui qui sera mensonge demain ?

L'erreur a mille formes 5 elle peut varier, progresser iorsqtt'elle tend de plus en plus vers le vrai^, maïs la viérité est immaaUe.

Une vérité découverte est un point irrévocablement filé dans le champ des connaissances humaines. Ce point peut donner de nouvelles bases d'où l'on [^rtira oiwime des lignes d'un réseau trigonomètrtque ^ pour déterminer de nouveau! points, découvrir de nouvelles vérités.

DE LA HAISON et de la SG16NCE. ai

Le progrés consiste donc à approcher des yértié» tant qu'elles ne sont pas découverte^ à. découv^p ce» vérités, à marcher des vérités trouvées aux vérités eficore inconnues. 14 se iii0otre encore dans la- mafifténe plus ou moins heureuse avec laquelte on appliq[ue les vérités théoriques aux relations humaines, à l'organisation des sociétés^ aux travaux des arts, de Tin^ dustrie, etc. Tout autre progrès n'est qu'une illusion.

Mous avons dit qu'il ne pouvait y avoir qu'une certitude, celle qui ne permettmi pas de douter, i^fous donnerons quelque développement à cette pensée.

La certitude ainsi définie peut être nommée certitude directe. Pour y parvenir, il faut avoir vu soi-même avec les yeux du corps ou avec les yeux de l'esprit.

L'humanité doit élever toutes ses connaissances à la certitude directe, mais aucun de ses membres n'est appelé à s'occuper individuellement de toutes choses et ne peut parvenir à ce degré de certitude sur tous les points.

Cependant, sans faire une étude spéciale de certaines branehes des sciences, on peut s'y intéresser plus ou moins , connaître les résultats obtenus , et les admettre sans avoir cherché à voir par* soi-même, mais parce que d'autres ont vu et que l'on a confiance en eux.

Cette conviction d'une chose sur laquelle la raison n'a été consultée qu'indirectement, est une certitude

indirecte j elle repose sur autrui, tandis que la certitude directe a sa source en nous-mêmes.

Ainsi la certitude indirecte chancellerait si la chose annoncée par les uns était démentie par d'autres. Mais la certitude directe inébranlablement assise sur le propre témoignage de notre esprit ou de nos sens, résisterait aux dénégations de l'univers entier.

Nous n'ayons pas à nous occuper de la certitude indirecte, qui vient de la foi, indépendamment du raisonnement. Pour qu'elle naisse, il faut seulement être cru, lorsqu'on affirme avoir vu, et sans chercher à faire voir aux autres.

Après avoir lu ce qui précède, plusieurs penseront que, pour démontrer que la raison est infaillible, nous nous sommes contenté de l'affirmer. Résumons-nous pour mettre en saillie notre argumentation :

Oui, nous ayons affirmé que la raison est infaillible. Prenons cette affirmation pour une hypothèse.

Les hommes ont suspecté la raison parce qu'ils ont reconnu qu'ils étaient exposés à l'erreur-, évidemment, s'ils ne se trompaient jamais ^'lls ne mettraient pas en doute la rectitude de leur jugement.

Mais nous avons fait voir que toutes les erreurs des hommes pouvaient se concilier avec l'hypothèse d'une raison infaillible.

Il faut donc choisir entre deux suppositions qui , si

DE LA RAISON ET DE Va SCIENCE. 25

elles rendent compte des faits avec une même facilité, sont loin de s'accorder également bien avec la pensée qu'elles expriment une loi émanant de Tintelligence infinie.

L'hypothèse d'une raison fausse oblige à admettre que le Créateur se plaît dans le mensonge, puisqu'il aurait négligé de donner à l'homme un moyen sûr pour reconnaître et pratiquer le vrai.

Tandis que l'hypothèse opposée rejette sur l'homme seul les erreurs dont il souffre et qu'il peut éviter s'il veut se servir du guide infaillible que Dieu lui a donné pour boussole (0.

A moins qu'on n'ait condamné la providence de prime abord et sans appel , il n'y a pas à hésiter entre les deux suppositions, puisque, nous le répétons, si toutes deux expliquent les faits , l'une doit être écartée comme Injurieuse au Créatejur.

(>) Sans doute celui qui « posé ou accepté une erreur prétendait bien que cette erreur allait à sa raison. Mais^ encore une fois, il sentait que cette erreur n'ayait pas pour lui l'évidence d'une yérité mathâmatique. Il doutsrit donc de.sa raison, il en bornait Tusage : car, s'il avait admis qu'elle devait agir sur tous les points avec une égale puissance, il n'aurait présenté son erreur que sous forme dubitative; il aurait provoqué les recherches qui devaient conduire à cette certitude complète qu'il aurait cru possible d'atteindre. Mais l'homme a voulu affirmer avant de savoir, et, comme la vérité seule peut concilier tous les esprits , il a soulevé les oppositions qui l'ont passionné pour ses croyances empiriques, qui l'ont attaché au mensonge par tous les efforts qu'il faisait pour le soutenir , comme si chaque combat eût été une démonstration.

34 PREMIÀEE PARTIE. GH. I.

L'homme, avons-nous dit, est doué d'une- raison <fuv ne le trompe jamais lorsqu'il la consulte avec bonne foi, sans chercher à faire parade d'un faux savoir dont au fond il reconnaît la vanité.

Mais, dira-t-on, l'homme peut-il tout voir, tout connaître, tout juger?

Ceci est une question indépendante du sujet qui nous occupe, car quelque étroite que soit l'intelligence, quelque rétrécie que soit la sphère où elle peut agir, la raison sera également droite dès qu'elle nous fera distinguer avec certitude ce que nous savons de ce que nous ne savons pas.

Quant aux limites que l'intelligence ne peut franchir, nous en dirons un mot.

Dans l'ordre matériel, ia nature montre partout une haute sagesse, une suprême économie. Dans le règne organique, par exemple, pas un muscle, pas un vaisseau qui n'ait son but et sa raison d'être , qui puisse être remplacé par un organe plus simple ou remplissant mieux le même objet.

C'est ce que les hommes ne peuvent nier, parce qu'ils le voient avec les yeux du corps.

Ainsi lorsqu'un anatomiste rencontre un organe dont le but ne le frappe pas d'abord , il ne tranche pas la difficulté en disant comme un philosophe dit des passions : Ceci ne sert à rien, cela est à retrancher, à comprimer. Mais il cherche et il trouvera, parce qu'il

sait que tout ce qui est a son utilité, sa nécessité, sa cause.

Si dans l'ordre philosophique les hommes montraient la même réserve , la même défiance d'eux-mêmes , la même foi dans la puissance qui crée et organise , ils comprendraient qu'un désir sans but à atteindre, sans satisfaction possible, serait dans la création un rouage qui la compliquerait oiseuseraent et la rendrait imparfaite, cïir tout marcherait aussi bien et mieux si ce rouage n'était pas.

Dés lors la question posée serait ainsi résolue : L intelligence humaine doit pouvoir comprendre tout ce çu*elle sent le désir et le besoin de comprendre. II y a dans Vinfini (i) cependant quelque chose qui

(i) Les métaphysiciens ont singulièrement abusé des mot*. Confondant dans un même sens l'absolu et l'infini , ils ont condamné l'homme à n'arrÎTer jamais qu'à des vérités relatives, prétendant que ia vérité absolue n'appartient qu'à Dieu. C'est Vinfini qui est l'essence de Dieu, c'est la vérité infinie qui ne se trouve qu'en lui. Mais la vérité infinie est comme une formule générale qui contient toule vérité et se résout en formules de plus en plus restreintes et qui tombent enfin dans le domaine intellectuel de l'homme.

De ce qu'il y a des formules plus générales qui embrassent un plus grand nombre de cas particuliers, il ne s'ensuit pas que la formule qui résont isolément un de ces cas n'est pas parfaitement juste.

Ainsi l'arithmétique donne les solutions particulières de plusieurs problèmes, et ces solutions sont bonnes absolument et ne reçoiven aucune atteinte de la formule algébrique qui résout tous ces problèmes à la fois.

La pensée que l'homme ne peut arriver à rien d'absolu tient encore à une confusion entre les idées théoriques et les choses de la pratique

Les sens de l'homme étant imparfaits , il ne lui est pas donné d'at-

dépasse la portée d'une intelligence finie. Ainsi s'il nous répugne d'admettre que le temps ait commencé, que l'espace ait des limites, si nous sentons bien que l'espace et le temps sont sans bornes, ces vérités présentent cependant une face qui échappe à notre perception. Mais ceci ne peut nous tourmenter ni nous nuire , mais nous pouvons saisir et mesurer les éléments de l'espace et du temps qui sont en rapport avec nous, parce que nous en avons le désir et le besoin.

De même Dieu, en sa qualité d'être infini, peut sortir de la sphère où notre intelligence agit. Mais nous avons besoin de connaître Dieu dans ses rapports avec nous, de savoir ce qu'il attend de nous , ce qu'il nous destine , et , sur ces points qui nous préoccupent sans

teindre à rapplication parfaitement eiactedes vérités qu'il découvre; ainsi , bien que connaissant parfaitement les propriétés du cercle, l'homme n'obtiendra jamais un cercle rigoureusement tracé.

Partant de ce que tout principe théorique doit être vérifié par l'expérience , et de ce qu'une eipérience rigoureuse est à jamais impossible, on en a conclu que la certitude absolue nous échapperait toujours.

Mais si l'on doit vérifier tout principe théorique, nos sens et nos instruments, tout imparfaits qu'ils sont, suffisent et au delà pour cette vérification.

Ainsi, partant de la définition ordinaire du cercle et de ses lignes , mon esprit parvient à concevoir avec lucidité que tout angle à la circonférence soustendu par un diamètre est un angle droit.

Si j'ai fait le premier cette découverte, craignant que mon esprit ne se soit égaré dans sa route, qu'il n'ait omis quelque point, qu'il ne se soit fait quelque illusion , je m'empresserai de vérifier: traçant donc des cercles , des diamètres, des angles à la circonférence, et trouvant toujours que ces angles sont droits, après des vérifications

cesse, nous ne pouvons être condamnés à une éternelle indécision*

Quelles précautions Thomme doit-il prendre pour n'être pas exposé à Terreur, en faisant usage de sa raison ?

Pour reconnaître la propriété physique d'un objet matériel , Thomme met cet objet en rapport avec ses sens.

Ordinairement II emploie la vue : mais la vue peut le tromper dans certaines circonstances , elle peut faire prendre, par exemple, Timage pour la réalité. L'homme ne peut donc pas s'en rapporter exclusivement à la vue, souvent il doit en appeler au témoignage d'un second sens. Ce second sens peut être le tact.

assez variées et assez multipliées^ saDsm'iiiquiéfer des petites erreurs tenant à l'imperfeciion de mes instruments ^ je serai certain, absolument certain, que mon principe est Trai.

L'esprit de système est tellement tenace, que plusieurs diront qu'ils ne croient pas absolument même aux vérités de cet ordre.

Les intelligences d'un ordre supérieur, -les habitants des sphères plm élevées , du soleil par exemple , parviennent probablement à un plus grand nombre de vérités ou à des vérités plus générales. Mais ce qui est vrai pour nous est vrai pour eux de la même manière.

S'il en était autrement , le même fait se reproduirait sur la terre où se trouvent des intelligences de diverses portées. Or, le contraire a précfsément lieu, et le plus grand mathématicien, s'il comprend plus généralement les principes géométriques, s'il en possède un plus grand nombre , ne peut contredire en rien les vérités élémentaires qu'emploie, dans sa pratique, le plu» petit charpentier, le plus humble tailleur de pierre.

L'intelligence, pour s'assurer de Texistence d'une vérité , doit employer des précautions analogues ^ elle doit voir et toucher.

Pour rintelligence , la vue c'est la synthèse, le tact c'est l'analyse.

Une hypothèse qui résiste à cette double expérience est incontestablement la vérité même.

Ainsi tous les phénomènes, tous les faits relatifs à un certain ordre de chose ont été groupés^ et une supposition a été faite qui les explique avec facilité.

Cette supposition établit une théorie, mais on n'a pas encore la science (i).

L'hypothèse doit subir encore l'épreuve synthétique. Pour cela elle doit être présentée à la raison , examinée dans son essence, sans tenir compte des faits à expliquer , pour chercher, si elle est juste, claire, évidente par elle-même.

Si l'hypothèse triomphe de cette épreuve composée, il n'y a plus seulement théorie^ il y a science et science

exacte.

On aura donc à examiner si les principes que nous allons émettre sont bien par eux-mêmes adéquats à l'intelligence, s'ils paraissent lucides aupremier aspect. Il faudra chercher ensuite s'ils expliquent tous les phé-

(i) Voir pour la défioitioD de la science le discours proooncé à l'hôtel de ville par Victor Considérant.

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noménes connus, tous les faits de la vie de Thumanité.

Si nos principes ne fléchissent ni dans Tun ni dans l'autre cas , nous serons en droit d'affirmer que la doctrine de Fourier est une science, une science de même ordre que la science astronomique par exemple.

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