‹ SolidaritéChapitre 4 sur 28 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

D. Pourquoi Dieu tous a-t-il créé?

R. Pour le conoaitre^ l'aimer, le servir, et par ce moyen obtenir la Tie éternelle.

Catéchisme,

Après avoir rétabli la raison dans la légitimité de sa puissance, consultons-ia : demandons-lui hardiment ce que Dieu doit être, ce qu'il attend de Thomme, et comment il gouverne les créations (i)?

Ne nous effrayons pas de cette hardiesse. Si nous avons foi dans la providence, nous sommes certains ,

(0 Quelque matérialiste Ta peut-être s'arrêter dès ce chapitre , en disant que je pars de l'idée de Dieu, supposant ainsi ce qu'il faut démontrer d'abord. Qu'il fasse attention que j'établis simplement ce qui doit être , si JHeu est; j'aurai à prouTcr ensuite que tout a lieu en eflet conformément à cette supposition , et Dieu sera démontre pour Ini à posteriori.

en sondant ses décrets, d'admirer d'autant plus que nous comprendrons davantage. Ici la timidité serait une déBance injurieuse, elle indiquerait que nous craignons que Dieu ne soit embarrassé pour répondre à nos questions.

La raison nous dit éyideihment que si Thomme a des devoirs à remplir envers Dieu , Dieu a des devoirs à remi^ir envers les créatures *, que Dieu uq peut donner l'existence pour le malheur de Fètre qui la reçoit, parce qu'il est , à un degré infini , intelligent et bon ! Cherchons donc , dans les œuvres de Dieu , l'empreinte de ses propriétés essentielles.

Intelligence infinie. Par conséquent les lois de Dieu sont immuables^, car s'il y avait à les modifier , à en déranger l'action dans quelques circonstances données , on les concevrait plus intelligentes encore si elles avaient prévu, et résolu même ces cas partieulier&, ces exceptions. Elles donnent les plus grands effets par les plus petits moyens , sans quoi on pourrait imaginer pour le même résultat des lois plus simples , plus économiques et meilleures. Elles fonctionnent en parfaite harmonie et pour un seul but, parce que, dans l'œuvre , il ne peut y avoir contradiction et perte de force par l'effet de forces opposées.

Bonté infinie. Par conséquent toute loi, toute force de la nature doit tendre au plus^ grand bien de tout ce qui est.

Il faut donc concevoir la création régie unitairement par des lois immuables , bonnes essentiellement pour les créatures de tous les degrés.

Ici surgit une première objection^ une objection capitale : Le mal existe ! Gomment concilier le mal avec le caractère paternel du Créateur ?

C'est cette question non résolue ou mal résolue qui a porté Thomme au doute, au septicisme; c'est elle qui a (ait les athées, les impies et les demicroyants.

En effet y il s'agit en apparence de défendre une contradiction, de soutenir un paradoxe. Il faut montrer que le mal peut être dans un milieu régi par des lois qui n'apportent que le bien.

Cependant la réponse est facile, la solution est simple, puisqu'il suffit d'observer un fait qui se reproduit chaque jour sous nos yeux.

Un ingénieur a construit une machine sagement calculée pour les résultats à obtenir.

Un ignorant, sans rien comprendre au mécanisme de la machine , se charge étourdiment de la diriger. S'il ne peut en tirer parti , s'il s'embarrasse dans les rouages , s'il se blesse, s'il se tue , rendra-t-on l'ingénieur responsable de ce malheur ?

Etait-il donc possible de construire une machine fonctionnant également 6ien de quelque manière qu'elle

fût conduite , donnant de bons résultats lors même que Ton ferait des efforts pour en obtenir de mauvais?

Celte impossibilité n'existe4-elle pas pour Dieu même , le grand ingénieur de Tunivers ?

Il a tout préparé pour le bien , mais il faut étudier le jeu de son œuvre admirable pour découvrir l'art d'en tirer parti.

Si l'homme, refusant de faire usage de la raison dont il a été doué., se heurte maladroitement aux forces motrices de la création , s'il est brisé dans cette lutte insensée, la faute est à lui seul (i).

Car l'homme peut comprendre , s'il veut observer ^ et quand il a compris, il cesse de souffrir. Le mal c'est l'ignorance. Avec la science, le mal disparaît.

Ainsi une loi naturelle préside au mouvement du calorique, à la combustion des corps. €ette loi est toute favorable à l'homme, qui en profite de cent manières , dans sa maison et dans ses ateliers, pour ses besoins domestiques et pour ses travaux industriels.

Cependant, dans l'origine, le premier qui s'est trouvé en face d'un corps enflammé a pu se brûler , souffrir et maudire ce nouvel élément, parce qu'il ne

(i) L'humanité peutdécouTrir la science et sortir du mal avec plus ou moins de rapidité. Cependant comme elle nait dans l'ignorance, comme les sciences demandent un certain lamps pour le développer, il y a des douleurs qu'elle ne peut éviter dans son premier âge. C'est une question ^(neiious deroiis examftier plus loin.

connaissait pas Tart de le dompter, de le transformer en fidèle serviteur.

Il faut comprendre que le monde moral est dirigé par des lois aussi positives que les lois du monde matériel. Ainsi le mouvement social a lieu, parce qu'il y a des penchants au cœur de Thomme, et la loi du mouvement social, conséquence de ces penchants, émane directement de Dieu , qui a fait Thomme ce qu'il est.

Les penchants de Thomme, comme les forces naturelles, ne peuvent produire le bien qu'autant qu'ils agissent dans un milieu convenable. En dehors de ce milieu , ces penchants sont funestes comme 1^ feu employé hors des appareils préparés par la science pour en recevoir l'action.

Tenter de modifier les penchants de l'homme parce qu'ils produisent le mal , c'est résister à une loi naturelle, c'est vouloir l'impossible. Engager l'homme à étouffer ces penchants, c'est prescrire d'éteindre le feu, de renoncer à son usage, parce que le feu peut produire des désastres..

La tâche de l'homme est d'étudier ses penchants pour en conclure une forme sociale dans laquelle ils donneraientdebons résultats. Cette forme sociale est nécessairement possible^ c'est celle que Dieu avait en vue lorsqu'il organisait l'homme, car on ne peut admettre que Dieu, en créant l'homme, agissait au hasard, qu'il lui donnait des penchants et des facultés dont il

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ne prévoyait pas l'usage. On peut admettre encore moins que Dieu a sciemment organisé l'homme pour le mal , en lui donnant des penchants inapplicables au bien.

Dans l'origine, Thomme a été placé sur la terre, ignorant, désarmé, mais doué d'intelligence. Dans cet âge de faiblesse, la race humaine eût été anéantie par t^e moindre effort hostile du milieu où elle se développait. Elle a donc dû se trouver dans les circonstances les plus favorables , sur un sol vierge et fécond', dans un climat tempéré , loin des animaux redoutables , originaires des zones extrêmes. Là l'homme trouvait en abondance et sans fatigue tout ce qui était nécessaire à ses premiers besoins ^ vigoureux , exempt de maladies et dé préjugés , il jouissait sans calcul de ce qui s'offrait à lui, il était heureux, mais d'un bonheur simple comme son esprit.

Le souvenir de cette première époque de la vie humaine s'est conservé partout : toutes les traditions parlent d'un Eden, d'un paradis terrestre, d'un âge d'or. Mais le premier bonheur a été de courte durée , lés populations se sont accrues , et avec elles lesr besoins de l'espèce ont rapidement augmenté. Bientôt il a fallu demander la satisfaction de ces besoins au travail et à un travail pénible, parce qu'il était inintelligent. Cette nécessité du travail a été la première douleur; Thomme

était tombé. II ne devait plus rentrer dans le paradis terrestre, il devait renoncer au bonheur primitif et simple! Il ne pouvait plus se relever que par la seience et pour un bonheur composé !

Après la chute , Thomme vivant de chasse , de pêche, des produits bruts de la nature, était à l'état sauvage; l'art d'élever les troupeaux a fait naître le patriarcat; la culture et l'industrie imposées aux esclaves ont engendré la barbarie; enfin la civilisation s'est développée par la grande culture, la haute industrie, par les progrès des sciences et des arts. Pour sortir de la civilisation (i) et passer à une période plus avancée et plus heureuse , l'homme doit créer la science de l'association, de l'industrie combinée et unitaire. Ainsi c'est à la science que l'humanité doit tous les pas qu'elle a faits dans sa carrière, c'est à la science encore qu'elle devra son salut (a).

L'homme doit observer, comparer pour comprendre la nature, en d'autres termes pour connaître Dieu;:

(>) On voit que poar Fourier les mots èdénisme , sauvagerie , palriarcat, barbarie» civilisation, désignent les phases déjà eonnnes de la vie de rhumanité. A ces premières pbases il doit en snccéder d'antres, et parmi celles-ci la pliase d'kamumie dont Fonrier expose le mécanisme « et demande l'organisation immédiate. Par quelle raison prétendre que l'homme ne doit jamais franchir la ciTl- Hsation quand il a franchi déjà les phases antérieures ?

(>) Voir pour cette histèire de la vie de l'humanité , de la rie de toute humanité . les livres du maître et l'ouvrage de Just Muiron : Transactions sodales, religieuses et scientifiques.

car connaître Dieu, c'est connaître les lois par les^ quelles il gouyerne-, pour aimer Dieu, quand il aura reconnu que ces lois lui apportent tous les biens qu'il désire*, pour servir Dieu en accomplissant ses lois, en renonçant à de yains efforts pour leur résister.

Dieu eât-*il bien lavé de Taecusation d'être Tauteur du mal? Ne pouvait-il prévenir le mal d'une manière absolue? N'était-il pas digne de sa bonté de révéler à rhomme, dés l'origine, toutes les sciences qui devaient le conduire au bonheur ?

Remarquons d'abord que toutes les connaissances humaines sont liées et doivent marcher parallèlement; que si l'une d'elles devançait les autres au delà d'un cer*' tain terme, cet excès de science seraH sans utilité. Ainsi Dieu eût révélé à l'homme l'art de l'association, sans lui rendre aucun service, s'il ne lui eût fait connaître en même temps ces secrets de la nature que rindustrie emploie pour créer la richesse, car, sans la richesse et le luxe, l'harmonie ne peut exister.

Pour prévenir le mal. Dieu eût donc dû révéler à l'homme toutes les sciences, et même, avec ces sciences l'homme eût eu à franchir une période de douleur plus au moins longue pendant laquelle il eût fabriqué les instruments, usines, établissements qui lui étaient nécessaires. Dieu eût donc dû façonner lui-même toutes

ces choses, les remettre à rhomme et lui indiquer la manière de s'en servir.

Remarquons que Dieu nous ayant appris et donné ce dont nous aurions strictement besdn pour ne pas souffrir, on pourrait prétendre que Dieu cùi été meilleur encore s'il nous ayait découvert un plus grand nombre de choses pour nous assurer un bonheur plus grand.

Ainsi Tobjection bien comprise et suivie dans toutes ses conséquences est celle-ci : Pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas tout appris, pourquoi ne nous a<-t-il.pas créés dans la plénitude de la richesse, du savoir et du bonheur?

Ce que nous demanderions ainsi pour nous , Dieu Ta fait pour d'autres créatures, voyons si ces cr^tures sont des êtres privilégiés.

Ces créatures qui savent tout en naissant, qui n -ont pas d'enfance collective, qui reçoivent directement de Dieu la science dont elles ont besoin, qui marchent dans leur voie sans se tromper jamais, munies par la nature des instruments qui leur sont nécessaires, instruites par elle à s'en servir dans la perfection, ces créatures vivent autour de nous , ce sont les animaux et spécialement les animaux comme les abeilles qui vivent en société.

Ainsi , ce qu'on reproche à Dieu de n'avoir pas fait pour l'homme^ réduirait l'homme à l'état d^animal. Si

rbomme n'avait pas k comprendre par robservation, s'il savait tout en naissant, s'il ne pouvait errer > il aurait pour se conduire un seul guide, rinstinct; mais il n'aurait pas la raison, car à quoi l'emploieraitil? Il n'aurait rien à apprendre, rien à conclure, rien à décider, et Dieu ne l'aurait pas doué de la raison dont il n'aurait <$ue faire, parce que Dieu est économe de ressort et que rien d'inutile ne vient de lui.

Alors, il est vrai, les hommes seraient heureux à la manière des animaux qui vivent dans les circonstances les plus favorables à leur nature : alors les générations s'écouleraient dans un état de: bonheur toujours uniforme, toujours égal, sans progrès et sans déclin.

Mais ce bonheur est-il comparable à celui auquel l'homme peut pt-étendre parce qu'il est, à l'image de DieUf doué de la raison ?

Les travaux de son intelligence payés par la satisfaction de son amour-propre, par la conscience de sa valeur ^ les jouissances variées dues à la différence des caractères ] le désir du triomphe qui, dans l'avenir, ne sera jamais qu'une noble émulation ^ cet amour de la gloire qu'il ne craint pas d'acheter, aux époques snhversives, par les travaux les plus antipathiques à sa nature, par des travaux de guerre, de carnage et de dévastation : toutes ces jouissances et mille autres qu'il ne peut posséder que par la raison , ne seraient plus pour lui.

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Certes, si rhomme pouvait choisir entre un bonheur médiocre, indéfiniment uniforme, et un bonheur plus vif, plus varié, mais acheté par quelques peines, il n'hésiterait pas. Ce qui le prouve, c'est que chaque jour il abandonne le coin du feu , où il pouvait passer une soirée tranquille employée à des choses agréables, pour courir à un plaisir plus vif, quoique les préparatifs, le déplacement, le trajet puissent être fastidieux et fatigants.

Ainsi, sans aucun doute, Thomme est un être privilégié, parce qu'il est obligé de travailler lui-même à se rendre heureux.

Et, encore une fois, qu'on ne demande pas pour l'homme la raison, avec l'infaillibilité de l'instinct. Si l'on réfléchit à ce qui fftît la différence entre ces choses, on sentira que ce désir est le désir d'une antinomie , d'une impossibilité, d'un contre-sens.

On dira peut-être encore que les époques d'ignorance et de subversion ont été bien longues en durée : mais le mot durée n'a qu'un sens relatif^ si la durée des époques heureuses s'alonge dans une même proportion , l'homme , dont la destinée dépend du rapport entre ces deux périodes, doit se féliciter et remercier Dieu du sort qu'il lui a fait.

Dans ce qui précède, nous avons considéré l'humaoité conune un seul être qui devait atteindre tôt ou

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tard à un bonheur capable de le dédommager largement de quelques souffrances passagères. Mais Thumanité se décompose en individus , et peu importe à ceux qui ont vécu dans la période douloureuse, ce qui adviendra aux générations de Tavenir. Plus ce bonheur auquel l'espèce peut prétendre seragrand, plus ceuxquiontvécusonten droit de se plaindre et d'accuser Dieu de partialité. Et nous n'admettons pas cette réponse que Dieu ne voit que l'ensemble : il doit se montrer bon et juste pour l'individu comme pour la masse, et un tout, en définitive , n'est composé que de parties aussi petites que l'on voudra.

Cette dernière objection est pleinement fondée; la doctrine de Fourier manquerait par la base si elle ne l'avait résolue. Mais nous ferons voir que Dieu, sans rien changer à ses lois immuables, est juste envers tous-, qu'il réserve à chacun, même dans la vie terrestre, une somme équivalente de bonheur. Nous le ferons voir, dans la seconde partie de cet ouvrage , lorsque nous traiterons de l'immortalité de l'âme et de la vie future.

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