‹ Solidarité: vue synthétique sur la doctrine de Ch. FourierChapitre 5 sur 51 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

i). Pourquoi Dieu tous a-t-il créé?

R, Pour le connaître, Taimer, le servir, et par ce moyen obtenir la irie éternelle.

Caiéc}ii$me.

Après avoir, rétabli la raison dans la légitimité de sa puissance, consultons-ia : demandons-lui hardiment ce que Dieu doit être, ce qu'il attend de Thomme, et comment il gouverne les créations (0?

Ne nous effrayons pas de cette hardiesse. Si nous avons foi dans la providence, nous sommes certains ,

(i) Quelque matérialiste Ta peut-être s'arrêter dès ce Cbapitre , en disant que je pars de l'idée de Dieu, supposant ainsi ce qu'il faut démontrer d'abord. Qo'il fasse attention que j'établis simplement ce qui doit être , si Dieu est ; j'aurai à prouTer ensuite que tout a lieu en effet conformément à cette supposition , e^\i\ew %«ç^^<l\svw^.^^^^sx ini à posteriori.

32 PREMIÈRE PARTIE. GH. lU

en sondant ses décrets , d'admirer d'autant plus (fXig nous comprendrons davantage. Ici la timidité serait une défiance injurieuse, elle indiquerait que nous craignons que Dieu ne soit embarrassé pour répondre à nos questions.

La raison nous dit évidemment que si Thomme a des devoirs à remplir envers Dieu , Dieu a des devoirs à remplir envers les créatures^ que Dieu ne peut donner Texistence pour le malheur de Têlre qui la reçoit, parce qu'il est , à un degré infini , intelligent et bon ! Cherchons donc, dans les œuvrer de Dieu, l'empreinte de ses propriétés essentielles.

Inteiligence infinie. Par conséquent les lois de Dieu sont immuables, car s'il y avait à les modifier , à en déranger Faction dans quelques circonstances données , on les concevrait plus intelligentes encore si elles avaient prévu, et résolu même ces cas particuliers, ces exceptions. Elles donnent les plus grands effets par les plus petits moyens , sans quoi on pourrait imaginer pour le même résultat des lois plus simples, plus économiques et meilleures. Elles fonctionnent en parfaite harmonie et pour un seul but, parce que, dans l'œuvre , il ne peut y avoir contradiction et perte de force par l'effet de forces opposées.

Bonté infinie. Par conséquent toute loi, toute force <fe la nature doit tendre au plus grand bien de tout ce çi/f esL

DE DIEU ET DU lUL. 53

U faut donc concevoir la création régi6 unitairement par des lois immuables , bonnes essentiellement pour les créatures de tous les degrés.

Ici surgit une première objection, une objection capitale : Le mal existe ! Comment concilier le mal avec le caractère paternel du Créateur ?

C'est cette question non résolue ou mal résolue qui a porté Thomme au doute, au septicisme; c'est elle qui a fait les athées, les impies et le^ demicroyants.

En effet , il s'agit en apparence de défendre utoe contradiction y de soutenir un paradoxe. Il faut montrer que le mal peut être dans un milieu régi par deslois qui n'apportent qûé le bien.

Cependant la réponse est facile, la solution est simple, puisqu'il suffit d'observer un fait qui se reproduit chaque jour sous nos yeux.

Un ingénieur a construit une machine sagement calculée pour les résultats à obtenir.

Un ignorant, sans rien comprendre au mécanisme de la machine , se charge étourdiment der la diriger. S'il ne peut en tirer parti , s'il s'embarrasse dans les rouages, s'il se blesse, s'il se tue, rendra-t-on l'ingénieur responsable de ce malheur ?

Etait-ildonc possible de construire une macibÂssa hnctionmnl également bieu à© oja'ç^^'^ \û»i»teî^^ ^^^

34 PRESIÈRE t^ARTIti. CH. 11.

fût conduite , donnant de bons résaltats lors même que Ton ferait des efforts pour en obtenir de mauvais?

Celte impossibilité n^eiiste-t-elte pas pour Dieu même, le grand ingénieur de Tunivers ?

II a tout préparé pour le bien , mais il faut étudier le jeu de son œuvre admirable pour découvrir l'art d'en tirer parti.

Si l'homme, refusant de faire usage de la raison dont.il a été doué, se heurte maladroitement aux forées ■ motKcéf de la création , s'il est brisé dans cette lutte insensée, la faute est à lui seul (0.

Car l'homme peut comprendre , s'il veut observer ; et quand il a compris, il cesse de souffrir. Le mal c'est l'ignorance. Avec la science , te mal disparaît.

Ainsi une loi naturelle préside au mouvement du calorique, à la combustion des corps. Cette loi est toute favorable à l'homme, qui en profite de cent manières , dans sa maison et dans ses ateliers, pour ses besoins domestiques et pour ses travaux industriels.

Cependant, dans l'origine, le premier qui s'est trouvé en face d'un corps enflammé a pu se brûler ^ souffrir et maudire ce nouvel élément, parce qu'il ne

(i) L'buinaDité peutdécoayrirla science et sortir du mal ayec plus

ou moins de rapidité. Cependant comme elle naît dans l'ignorance,

comme les sciences demandent un certain temps pour se développer,

il ^ a des douleurs qu'elle ne peut éviter dans son premier âge. C'est

MoûçaesifoD ^té^fous devons ex^imînet 0m\o\Ki.

connaissait {>as Tart de le dompter, de le transformer en Bdèle serviteur.

II faut comprendre que le monde moral est dirigé par des lois aussi positives que les lois du monde matériel. Ainsi le mouvement social a lieu, parce qu'il y a des penchants au cœur de Thomme, et la loi du mouvement social, conséquence de ces. penchants, émane directement de Dieu , qui a fait Thomme ce qu'il est.

Les penchants de Thomme, comme les forces njatu;relles , ne peuvent produire le bien qu'autatft qd^ilsagissent dans un milieu convenable. En dehors de ce milieu , c^ penchants sont funestes comme le feu em-ployé hors des appareils préparés par la science pour en recevoir Faction.

Tenter de modifier les pencjiants de Thomme parce qu'ils produisent le mal , c'est résister à une loi naturelle, c'est vouloir l'impossible. Engager l'homme à étouffer ces penchants, c'est prescrire d'éteindre le feu, de renoncer à son usage, parce que le feu peut produire des désastres.

La tâche de l'homme est d'étudier ses penchants pour en conclure une forme sociale dans laquelle ils donneraientdebons résultats. Celte forme sociale est nécessairement possible; c'est celle que Dieu avait en vue lorsqu'il organisait l'homme, car on ne peut admettre que Dieu, en créant l'homme, agissait au hasard^ qu'il lui donnait des pencUanVs eV. ^«iS Wi\J^fe.% ^^\^.'^

56 PREMIÈRE PARTIE. Cir« ir.

ne prévoyait pas l'usage. On peut admettre encore moins que Dieu a sciemment organisé Thomme pour le mal , en lui donnant des penchants inapplicables au bien.

Dans Torigine, Thomme a été placé sur Ta ferre, ignorant , désarmé, mais doué d'intelligence. Dans cel âge de faiblesse , la race humaine eût été anéantie par le moindre effort hostile du milieu où elle se développait. Elle a donc dû se trouver dans les circonstances les plus favorables , sur un sol vierge et fécond, dans^ un climat tempéré , loi^n des animaux redoutables , originaires des zones extrêmes. Là Thomme trouvait en abondance et sans fatigue tout ee qui était nécessaire à ses premiers besoins ^ vigoureux , exempt de maladies et de préjugés , il jouissait sans calcul de ce qui s'offrait à lui, il était heureux, mais d'un bonheur simple comme son esprit.

Le souvenir de cette première époque de la vie humaine s'est conservé partout : toutes les traditions parlent d'un Eden, d'un paradis terrestre, d'un âge d'or. Mais le premier bonheur a été de courte durée , les populations se sont accrues , et avec elles les besoins de l'espèce ont rapidement augmenté. Bientôt il a fallu demander la satisfaction de ces besoins au travail et à un travail" pénible, parce qu'il était inintelligent. Cette nécessité du travail a été la première dou\e\iT-^ Y\\ovwkv^

était tombé. Il ne devait plus rentrer dans le paradis* terrestre , il devait renoncer au bonheur primitif et simple! Il ne pouvait plus se relever que par la science et pour un bonheur composé !

Âpres la chute , Thomme vivant de chasse , de pêche, des produits bruts de la nature, était à l'état sauvage; l'art d'élever les troupeaux a fait nattre le patriarcat ; la culture et l'industrie imposées aux esclaves ont engendré la barbarie; enfin la civilisation s'est développée par la grande culture, la haute industrie, par les progrès des sciences et des arts. Pour sortir de la civilisation (i) et passer à une période plus avancée et plus heureuse, l'homme doit créer- la science de l'association, de l'industrie combinée et unitaire. Ainsi c'est à la science que l'humanité doit tous les pas qu'elle a faits dans sa carrière, c'est à la. seience encore qu'elle devra son salut (2).

L'homme doit observer, comparer pour comprendre la nature, en d'autres termes pour connaitre Dieu;:

(*) On voit qae pour Fonrier les mots édénisme , sauvagerk , palriarcat, barbarie» civilisation, désignent les phases déjà connues de la Tie de Thnmanité. Â ces premières phases il doit en succéder d'autres, et parmi celles-ci la phase d'harmonie dont Fonrier expose le mécanisme, et demande l'organisation immédiate. Par quelle raison prétendre que l'homme ne doit jamais franchir la civilisation quand il a franchi déjà les phases antérieures ?

(*) Voir pour cette histoire de la vie de l'humanitié , deîatitdc toute humanité, les livres du maître eVVowx^i^'fe ^<^'i\»V^\svswi 7}ransartions sociales, religieuses et sc%cnlV(ltïHCS*

car connaître Dieu, c'est connaître les lots par lesquelles il gouyerne^ pour aimer Dieu^ quand il aura reconnu que ces lois lui apportent tous les biens qu'il désire; pour servir Dieu en accomplissant ses lois, en renonçant à de vains efforts pour leur résister.

Dieu est-il bien lavé de Taccusation d'être Tauteur du mal? Be pouvait-il prévenir le mal d'une manière absolue? N'é(ait-il pas digne de sa bonté de révéler à rhommé, dès l'origine, toutes les sciences qui devaient le conduire au bonheur ?

Remarquons d'abord que toutes les connaissances humaines sont liées et doivent marcher parallèlement', que si l'une d'elles devançait les autres au delà d'un cer'-^ tain terme, cet excès de science serait sans utilité. Ainsi Dieu eût révélé à l'honime l'art de l'assoeiation, sans lui rendre aucun service, s'il ne lui eût fait connaître en même temps ces secrets de la nature que l'industrie emploie pour créer la richesse, car, sans la richesse et le luxe, l'harmonie ne peut exister*

Pour prévenir le mal, Dieu eût donc dû révéler à l'homme toutes les sciences, et même, avec ces sciences l'homme eût eu à franchir une période de douleur plus ou moins longue pendant laquelle il eût fabriqué les instruments, usines, établissements qui lui étaient nécessaires. Dieu eût donc dû façonner Wv-mème V.owV.^%

ces dioses, les remettre à rhomme et lui indiquer la raaQière de s'en servir.

Remarquons que Dieu nous ayant appris et donné ce dont nous aurions strictement besoin pour ne pas souffrir, on pourrait prétendre que Dieu eût été meilleur encore s'il nous avait découvert un plus grand nombre de choses pour nous assurer un bonheur plus grand. .

Ainsi Tobyection bien comprise et suivie dans toutes ses conséquences est celle-ci : Pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas tout appris, pourquoi ne nous a4-41 pas créés dans la plénitude de la richesse, du savoir et du bonheur?

Ce que nous demanderions ainsi pour nous , Dieu Ta fait pour d'autres créatures, voyons si ces créatures sont des êtres privilégiés.

Ces créatures qui savent tout en naissant, qui n'ont pas d'enfance collective, qui reçoivent directement de Dieu la science dont elles ont besoin, qui marchent dans leur voie sans se tromper jamais, munies par la nature des instruments qui leur sont nécessaires ^ instruites par elle à s'en servir dans la perfection, ces créatures vivent autour de nous, ce sont les animaux et spécialement les animaux comme les abeilles qui vivent en société.

Ainsi, ce qu'on reproche à Dieu dei\'ax<^u^%&f!iâàs. pour rhomme, réduirait Vhomxïie ^YèVaX. ôll^xssiûaà.^

40 PREmàRE PARTIE. CH. II.

rhomme n'ayait pas à comprendre par l'observatioir, s'il savait tout en naissant, s'il ne pouvait errer ^ il aurait pour se conduire un seul guide, Finitinet; mais il n'aurait pas la raison^ car à quoi remploieraitil? Il n'aurait rien à apprendre, rien à conclure, rien à décider, et Dieu ne l'aurait pas doué de la raison dont tt n'aurait que faire, parce que Dieu est économe de ressort et que rien d'inutile ne vient de lui.

Alors , il est vrai , les hommes seraient heureux à la manière des animaux qui vivent dans les circonstances les plus favorables à leur nature : alors les générations s'écouleraient dans un état de^ bonheur toujours uniforme, toujours égal, sans progrès et sans déclin.

Mais ce bonheur est-il comparable à celui auquel l'homme peut prétendre parce qu'il est, â l'image d^ Dieu, doué de la raison ?

Les travaux de son intelligence payés par la satisfaction de son amour-propre, par la conscience de sa valeur ; les jouissances variées dues à la différence des caractères^ le désir du triomphe qui, dans l'avenir, ne sera jamais qu'une noble émulation ^ cet amour de la gloire qu'il ne craint pas d'acheter, aux époques sub^ versives, par les travaux les plus antipathiques â sa nature , par des travaux de guerre , de carnage et de dévastation : toutes ces jouissances et mille autres qu'il ne peut posséder que par la raison , ne seraient pf as pour lui.

hk DIEU ET Dtr MAL. il

Certes, si rhomme pouvait choisir entre un bonheur médiocre, indéfiniment uniforme, et un bonheur plus vif, plus varié, mais acheté par quelques peines, il n'hésiterait pas. Ce qui le prouve, c'est que chaque jour il abandonne le coin du feu , où il pouvait passer une soirée tranquille employée à des choses agréables, pour courir à un plaisir plus vif, quoique les préparatifs, le déplacement, le trajet puissent être fastidieux et fatigants.

Ainsi, sans aucun doute, l'homme est un être privilégié, parce qu'il est obligé de travailler lui-même à se rendre heureux.

Et , encore une fois , qu'on ne demande pas pour l'homme la raison, avec l'infaillibilité de l'instinct. Si l'on réfléchit à ce qui fait la différence entre ces choses, on sentira que ce désir est le désir d'une antinomie, d'une impossibilité, d'un contre-sens.

On dira peut-être encore que les époques d'ignorance et de subversion ont été bien longues en durée : mais le mot durée n'a qu'un sens relatif; si la durée des époques heureuses s'alonge dans une même proportion, l'homme, dont la destinée dépend du rapport entre ces deux périodes, doit se féliciter et remercier Dieu du sort qu'il lui a fait.

Dans ce qui précède, nous avons coi^&vAéit^ VVksûî^aité comme un seul être qu\ âics^vV. ^VVfewÀx^ v^ '^'^

42 PABMIÊRE PART1£. CB. It.

tarda un bonheur capable de le dédommager largement de quelques souffrances passagères. Mais l'humanité se décompose en individus , et peu importe à ceux qui ont vécu dans la période douloureuse, ce qui adviendra aux générations de l'avenir. Plus ce bonheur auquel Tespèce peut prétendre seragrand, plus ceuxquiontvécnsonten droit de se plaindre et d'accuser Dieu de partialité. Et nous n'admettons pas cette réponse que Dieu ne voit que l'ensemble : il doit se montrer bon et juste pour l'individu comme pour la masse, et un tout, en définitive , n'est composé que de parties aussi petites que l'on voudra.

Cette dernière objection est pleinement fondée; la doctrine de Fourier masupierait par la base si elle ne l'avait résolue. Mais nous ferons voir que Dieu, sans rien changer à ses lois immuables, est juste envers tous-, qu'il réserve à chacun, même dans la vie terrestre ^ une somme équivalente de bonheur. Nous le ferons voir, dans la seconde partie de cet ouvrage , lorsque nous traiterons de l'immortalité de l'âme et de la vie future.

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