‹ Solidarité: Vue synthétique sur la doctrine deChapitre 13 sur 42 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Richesse proportioDnelle.

Èonbeur in^vidnel.

Règne de la justice.

Unité d'actior.

FOOBIBB.

Ab I croyei^moi, ils s'abusent ceux qui croient que l'industrie ne peut avoir sa gloire . son point d'bonneur , son entbousiasme 1 Ils se trompent ceux qui prétendent que le Français n'a d'ardeur que pour détruire, et que, pour se manifester, la flirta francese a besoin de flairer la pondre à canon I

( Lettre de Michcl Ghbyaubr. )

§ P^ Dispositions matérielles.

Les réformes tentées jusqu'à ce jour sur le milieu social ont été presque toujours des réformes générales, partant d'en haut et s'appliquant à une nation entière. Cette marche cependant est dangereuse ; si les promesses de la théorie n'étaient pas réalisées dans la pratique , on aurait troublé la Société dans son ensemble ,

80 prehiêrë partie, gh. iv.

sans que, le plus souvent, il fût possible de revenir au point de départ.

Dans rindustrie, lorsqu'il s'agit simplement d'intérêts privés , on procède avec plus de prudence : une découverte , quelque brillantes que soient les espérances qu'elle donne, n'est appliquée généralement qu'après avoir été essayée en petit. Pourquoi ne pas agir avec la même réserve , lorsqu'il s'agit des plus graves intérêts de la Société?

La Société n'est-elle pas composée d'un certain nombre d'agglomérations d'hommes réunis sur un point où ils vivent dans des rapports quotidiens, où ils peuvent demeurer étrangers à tout ce qui se passe ailleurs? Toute réforme ne doit-elle pas , en définitive , descendre et se faire sentir au sein de ces agglomérations élémentaires , les Communes , puisque la plupart ne doivent connaître que la seule vie de la Commune ?

Dés lors, n'est -il pas convenable de commencer une réforme par les Communes , d* essayer même sur une seule Commune pour prévenir tout danger en cas de non succès ?

Si l'essai réussit , d'autres Communes imiteront , la réforme gagnera de proche en proche , et , après un temps plus ou moins long , suivant la grandeur et l'évidence des résultats obtenus , la nation d'abord , et successivement le Globe entier, ne présentera plus que des Communes réorganisées.

0ROANISA.T1ÛM DE LA .CÛMMINE. M

Taile est la snarobe sûre ei)progre6siv« indiquée par Foarier 9 qai demande «i Je >projet cpi'il a ocHiçu n'est pa^ •saffisamnifflit «ippiij^ sur le vaiaonnexiieat, pour qu'il soit convenable d'en faire Fessai sur uneoînde teire.

€'est ce projet que nous allons faire connaître, en esquissant les principaux traits» de la Commune iréor gamsée, <de la Phalange (0.

Supposons que dans uoe Commune de 400 familles eavîron (1,600 à i,f800 âmes) les habitants délibèrent entre eux et adoptest les résolutions suivantes :

l"". Une association est formée entre tous les habitants de la commune (riches et pauvres) -, le capital social est composé des immeubles de tous , et des meubles et capitaux que 43hacun jugera eoDvenable de mettre dans la société»

2°. Chaque associé, en échange de son apport, recevra des actions représentant la valeur exacte de ce qu'il aura livré.

5°. Chaque action aura hypothèque sur la partie des immeubles qu'elle r-eprésente et sur la propriété gêné* raie de la société.

(f ) Phalange, wàot qui lait naître une idée d'eDsenfble, d'accord « d'unité de volonté et de but. Phalanstère , demeare, habitation de Ja Pbalan^

4''. Chaque associé ( on est associé même lorsqu'on ne possède ni actions ni capitaux) est invité à concourir À l'exploitation du fonds commun par son travail et par son talent.

5°. Les femmes et les enfants entrent dans la société au même titre que les hommes.

6°. Le bénéfice annuel, les dépenses. communes acquittées, sera distribué aux associés de la manière suivante :

a. Une première part paiera les intérêts des actions ^

b. Une seconde part sera répartie entre les travail leurs , d'après les difficultés de la tâche et le temps consacré à l'œuvre par chacun d'eux ;

c. Une troisième et dernière part sera divisée entre ceux qui se seront distingués , daos les travaux , par leur intelligence, leur activité, leur vigueur.

Ainsi chacun, homme, femme, enfant, peut avoir à toucher trois parts proportionnelles à son concours À la production par ses trois facultés productives : capital, travail, talent.

Cette questioQ de la répartition des bénéfices doit paraître d'abord insoluble. Nous montrerons que l'organisation proposée permet de la résoudre très-facilement^ il faut supposer, pour le moment, que la répartition se fait d'un commun accord et réserver l'objection.

Les bases que nous avons posées pour Tassociation des membres d'une Commune étant adoptées, on aura obtenu, par une simple transformation de la propriété, des résultats importants que nous indiquerons sommairement.

^ >Cette transformation n'est pas une dépossession : la propriété d'actions hypothéquées sur des immeubles est aussi bien garantie que* la propriété de ces immeubles. Dans nos Sociétés, le capitaliste le plus défiant ne craint jamais de prêter sur une hypodiëque solide.

Le premier avantage de la réforme est de rendre convergents les intérêts jusqu'alors opposés des habitants de la Commune. Chacun d'eux comprend immédiatement que les trois lots qu'il peut espérer devant augmenter ou diminuer avec le bénéfice général , il ne peut travailler dans son intérêt privé qu'en travaillant pour tous :. chacun sent que le bonheur de l'un ne peut plus ^tre la conséquence ou la cause du malheur de l'autre.

Le sol de la Commune ne tendant plus à se fractionner ea parcelles à peu près inexploitables, les clôtures, les fossés , une partie des chemins d'exploitation^ disparaîtront , et le territoire sera cultivé comme le domaine d'un seuL Ainsi l'on saura cumuler les avantages inhé- ^rents à la grande propriété, avec les avantages de la • petite V car le seul effet salutaire de la subdivision du sol est cbpermettre à un plus grand nombre d'atteindre à

la propriété, de s'intéresser directement à son exploitation; et, dans la Commune associée , la plus légère économie peut se transformer en coupon d^action, titre avec lequel on est réellement co^opriétaire du domaine de la«Phalange.

Dans la Commune morcelée, chaque chef de famille^ quels que soient d'ailleurs ses goûts et ses aptitudes, avait à cultiver ses champs , ses vignes , ses jardins , ses vergers*) à conserver ses grains, ses vins, ses fourrages , etc. ; et nul ne peut s'occuper avec succès de tant de choses différentes. Dans la Commune associée , sur i ,800 habitants on aura la certitude de trouver des personnes capables dans chaque spécialité. Ces personnes prendront, dans l'intérêt général , la directioo des tra^ vaux où elles excellent , et tout s'exécut^a avec des chances de succès d'autant meilleures^ que la culture en grande échelle permettra de choisir les méthodes les plus avantageuses , les plus économiques ^ de prendre pour chaque espèce de culture le sol le plus convenable, etc.

Une commune ainsi organisée sentirait bientôt qu'elle gagnerait infiniment à remplacer ses 400 pauvres greniers, ses 400 mauvaises caves, par un grand local parfaitement disposé pour recevoir <ei conserver les récoltes ; elle comprendrait encore qu'elle doit substituer à ses 400 feux de cuisine, occupant 400 femmes , des cuisines communes dirigées par quelques personnes,

ORGANlBATUm 1M& LA COMMUNE. %&

t>ù tout consommateiir trourerait , en rapport avec sa fùTtime et twt goûts , des repas plus variés , mieux préparés «t bien moins Juteux que ceux qu'il pouvait «voir dans son isolement* On sait déjà qu'un très-petit HMabrè de femmes peuvent soigner^ diriger, instruire un grand nombre d^enfants réunis dans des salles d'asile', ta Commune profiterait de ces beureux essais.

Ainsi les sept huitièmes des femmes, qu'absorbent généralement des détails d'intérieur, seraient affranchies de ces smns et rendues au travail productif.

Ces modificatioifêdonnantniéeessairementde grandes économies de bras et de temps , les travaux agricoles seraient insuffisants pour employer tous les instants de k^polatîon , et Ton songerait à y joindre des travaux industriels. Ainsi l'on établirait , toujours sur un mode unitaire, des ateliers, des manufactures, des usines appropriées aux convenances locales , et dès lors il y aurait possibilité de ne perdre aucun instant.

Ces changements exécutés , chacun n'aurait besoin que d'un petit nombre de chambres pour s'y réunir à sa famille , à ses amis^ pour s'y livrer à ses travaux particuliers, à ses réflexions. Pourquoi cet appartement bien simplifié, que chacun doit posséder en propre, ne se trouverait-îl pas dans le grand édifice où déjà ont été réunis les cuisines et les saUes à manger*, les caves, les greniers et les magasins^ les salles d'asile et les dortoirs d'enfants , les ateliers , etc. ? Cette disposition.

86 J^RBHIÈRE PARTIE. C9« IV<

n'offrant que des avantagûs ^ serait adoptée , et Ton disposerait dans la grande maison commune des appartements de toutes grandeurs pour satisfaire tous les désirs. Alors enfin les 400 masures qui composaient le yillage auraient disparu, et tous seraient établis dans le grand édifice unitaire , dans le Phalanstère.

Qu'on ne vienne pas parler ici de couvent, de caserne , de communauté I Les dispositions proposées sont en tout point ce qu'il y a de plus contraire à la communauté. Toute la population habitera bien le même édifice , mais chacun y aura un logement à sa fantaisie et d'âpres le loyer qu'il voudra payer ; tous pourront prendre leur repas au même restaurateur, mais ils se feront servir aux tables communes, dans des chambres séparées , même chez eux , suivant leur caprice, et ils choisiront sur la carte ce qui leur conviendra, ce qui s'accordera avec l'état de leur bourse.

Fourier donne dans ses ouvrages une analyse détaillée des conditions auxquelles doit satisfaire la grande maison , le Phalanstère. €e qui établit surtout son caractère unitaire, c'est un vaste galerie régnant dans tout le développement des constructions , au premier étage, sur les cours et sans interruption. Cette galerie , rue galerie , est en communication couverte avec l'église , avec la salle de spectacle , avec les bâtiments ruraux et lès usines qu'il est convenable d'isoler. Cette galerie ^

ventilée ou chauffée suivant la saison , rend faciles et commodes toutes les relations intérieures, et personne^ pendant le mauvais temps (sauf l'exception , comme dans le cas de récoltes menacées par un orage), n'est dans la nécessité de s'exposer au dehors.

Ces dispositions matérielles seraient bien insuffisantes pour les grands résultats que nous avoQS aononces; à elles seules, elles ne conduiraient certainement pas à une répartition des bénéfices parfaitement équitable et unanimement consentie, à l'accord des intérêts et des volontés , à l'entraînement au travail par la passion. Mais nous n'avons pas encore parlé des dispo-^ sitions passionnelles dans lesquelles devraient être placés les travailleurs ^ nous n'avons pas appliqué cette étude de l'homme présentée par nous comme la base de tout problème ayant rapport à l'organisation des Sociétés.

Pour faciliter l'exposition de nos idées,. nous avons supposé une. Commune acceptant tout à coup la théorie et s'y conformant. Cette supposition , purement abstraite, ne peut guère se réaliser: l'essai se fera en coastruisant de toutes pièces la Commune associée, et leS: Communes existantes n'imiteront qu'après avoir vu^

BS MIBMIÈRE PARTK. tlH. lY.

§ IL Disparitions passionnelles.

Un des caractères inhérents à la Civilisation est le rimpHsme. Le simplisme consiste dans la faute de n'ennsager qa'wà des aspects d'une question complexe, de n'avancer d'un côté qu'en reculant de l'autre, de sorte que le progrès réel est nul ou négatif.

Nous avons déjà donné un exemple de simplisme en parlant ëe la grande et de la petite propriété. Ces deux modes d'exploitation du sol présentent des avantages qu'il faudrait cumuler, et, au lieu d'y tendre, les esprits, préoccupés exclusivement des avantages de l'un, cherchent à le faire prévaloir , oubliant ou niant les avantages du mode opposé.

Un second exemple non moins remarquable de simplisme , se présente dans la pratique de l'industrie manufacturière. Là , il est constaté que la subdivision du travail , le travail parcellaire , ajoute puissamment à Ja quantité et à ta qualité des produits. Il y a donc progrès sous ce rapport. Mais quelle compensation , mon Dieu!

L'ouvrier, voué pour la vie à l'exercice exclusif d'un seul de ses organes, s'abrutit et s'atrophie; l'espèce humaine se dégrade, et dans tel pays où brillait, il y a quelques années , une florissante jeunesse, l'observa-

ORGANISATIOlf DE LÀ COMMIOfE. 89

leur attristé ne rencontre plus qu'une race abâtardie, que des êtres étiolés, devant fournir une pénible et courte carrière, pour faire place à une génération plus déplorable encore I

Puisque le principe de la subdivision du travail donne de bons résultats , il faut le propager, Tétendre à toutes les branches de Findustrie humaine; mais smUmtnt après avoir trouvé le moyen d'éviter le mal, de préve* nir la dégradation de l'ouvrier, de Caire marcher parallèlementle progrès de l'individu et le développement de la richesse.

Mais c'est impossible ! dira-4-on ... Eh bien I ... ce qui ^t impossible , Fonrier l'a fait !

Conformément au principe économique , dans tous les travaux du Phalanstère , dans les travaux domesticpies , agricoles , manufacturiers , chacun sera chargé d'une parcelle , d'un détail réduit autant que possible. Mais comme une tAche semblable présente peu de difficultés , l'apprentissage ne sera pas long , et chaque homme pourra s'initier de même à trente (0 travaux différmits, de manière à en^ployer alternativement tout ce qu'il possède de forces physiques et intellectuelles.

(I) Trente est une approximation. Il en sera de même des antres nombres que nous donnerons en termes précis pour éviter les périphrases.

90 l»IiEllIÈRE PARTIE. CA. iV.

' La nature est trop prévoyante pour nous ayohr fait don d'une seule faculté que nous n'aurions jamais à utiliser. Un grand nombre des maladies qui nous frappent viennent de ce que nous ne savons pas développer et employer intégralement, avec mesure et équilibre, tous les ressorts qui sont en nous.

Ainsi seront conservés les avantages de la subdivision du travail sans que Tindividu ait à souffrir. Ainsi le travailleur, passant successivement des ateliers aux champs, des soins domestiques aux occupations du cabinet ou du laboratoire , progressera sous toutes ses faces, deviendra tout ce qu'il lui est possible d'être, et rendra à la Société et à lui-même tous les services qu'il est en état de rendre.

Dans la Phalange, le travail isolé n'existe plus. Toute œuvre est confiée à une collection d'individus , à un groupe.

La Civilisation nous offre de rares exemples de travaux s'exécutant en réunions nombreuses ( les vendanges, les moissons , etc., sont quelquefois dans ce cas). La gaieté et l'ardeur animent alors les travailleurs et font contraste avec l'ennui qui les accable quand ils travaillent isolément.

Un groupe est composé d'individus, chargés chacun du détail qui lui plaît, de la spécialité où il excelle. De cette manière , tous ont le sentiment de leur valeur per-

ORGANISATION DE LA GOVlfUNE. 91

sonnelle et du besoin qu'ils ont du concours des autres pour arriver à un résultat.

Le groupe responsable d'un travail, directement ift- •téressé à sa parfaite exécution , calcule le temps qu'il doit y consacrer, et divise ce temps en séances de deux heures (terme moyen) : il répartit ces séances entre les jours de l'année, du mois, de la semaine.

Hors dé^ heures ainsi fixées pour les séances du groupe, chacun de ses membres se rend isolément aux séances des autres groupes dont il fait partie, pour satisfaire d'autres vocations par un emploi différent de, son activité.

Il ne faut pas croire que le premier venu peut se jeter capricieusement à travers les occupations d'un groupe et compromettre le succès par son ignorance : celui qui sent le désir de se livrer à un travail, se présente, pour un noviciat, au groupe qui en est chargé. Après avoir fait son apprentissage, s'il réussit, il est appelé au partage du bénéfice; mais tant qu'il ne saura pas se rendre utile, il ne pourra élever aucune prétention.

Chacun , ayant opéré par son travail dans une trentaine de groupes , touchera , à la fin de l'année , une trentaine de dividendes , outre les intérêts de ses actions. Il aura droit encore à plusieurs sommes, au titre talent, dans les groupes où il se sera distingué.

On ne doit pas s'arrêter à cette objection, qu'un homme chargé d'un détail très -restreint auquel il

93' PMHiÈRE PARTIE. CH. lY.

revient périodiquement, ne saura pas le faire aussi bien que s'il s'y livrait continuellement et sans alternance. Un bomme dont les facultés sont développées dans un équilibre parfait, est plus intelligent et plus adroit que celui qui n'en développe qu'une seule, d'uiie manière anormale et par l'atrophie des autres. Aujourd'hui, ne voit-on pas les gens du monde s'occuper par instants des arts d'agrément et réussir dans ces choses plus difficiles ^e ne le seront la plupart des détails dont se composera l'industrie? iln chirurgien ne devient^l pas très-habile opérateur, bien qu'il ne puisse exercer son adresse manuelle que par séances courtes et assez éloignées les unes des autres?

(2uant aux travaux des sciences , des lettres , 4es arte^ quant aux méditations deedui qui observe « per*- Cectienne ou invente , ils feront exception. Mais ces exceptions , comparées à la masse des travaux que doit exécuter l'espèce, sont assez rares pour que la règle n'en soit pas infirmée. D'ailleurs» le savant luî-mème, lorsque le travail sera attrayant, lorsqu'il s'exécutera «n réunions toujours agréables , abandonnera volontiers et plusieurs fois dans la journée leslututes régions intellectuelles, pour se mêler aux groupes actifs, pour fortifier son corps et retremper son intelligence par l'emploi de ses forces physiques.

L'ensemble des groupes pratiquant les diverses bran-

ORGANlflikTiœi DE LÀ COmUNE. 95

ches d'une même industrie, forme une^^te du premier degré; un certain nombre de séries du l""'. degré fonctionnant dans des rapports analogues , forment une 8^e du 2°*'*. degré; les séries du â"*. degré s'ordonnent de même en séries supérieures , etc. *, la réunion de toutes les séries est la Phalange.

Ainsi la série des vergers peut être divisée en séries inférieures, appliquées les unes aux fruits à noyaux, les autres aux fruits à pépins, etc. *, la série des fruits à pépins comprendra la série des pommes, la série des poires, etc.^ chaque espèce de poire aurait ensuite sa série particulière ; enfin un groupe serait affecté à chaque variété de la même espèce.

Il ne faut pas s'étonner du grand nombre de séries et de groupes à fournir par une seule Phalange ^ plus le nombre des séries sera multiplié , plus la tâche de chaque série sera simple, et moins elle aura de temps, à y donner. Chacun devant faire partie d'une trentaine de groupes , par suite des diverses combinaisons que peuvent formisr les travailleurs, il pourra y avoir, dans la Phalange, beaucoup plus de groupes que d'individus.

Il faudra observer avec un grand soin cette règle qui consiste à subdiviser chaque industrie en branches aussi nombreuses que possible , pour appliquer un groupe à chacune d'elles. Il faut que, allant dans une série , du premier groupe au dernier, deux groupes voisips soieqt rapprochés , autant que possible , par Iç

genre du travail et la nature des produits. Cette disp<>sition des séries en échelle compacte^ suivant Texpres*^ «ion du Mattre, contribue puissamment à ce résultat que nous cherchons, rendre le travail attrayant.

Travatuc parcellaires^ séances courtes et variées^ groupes de travailleurs ordonnés en séries d'échelle compacte^ tel sera, dans la Phalange, Je mode d'exé> cution des travaux-

L^industrie pratiquée en courtes séances obligeant les travailleurs à des déplacements fréquents, en résuîtera-t-il une perte de temps potable? Il faut prévoir cette objection.

Chaque soir, à une séance que Fourier appelle la Bourse , les représentants des séries et des groupes né^ goçieront l'emploi du temps pour les jours suivants. De la sorte, à toute heure de la journée, chacun saura par^ faitement où il doit se rendre, et les mouvements se feront avec une régularité parfaite, sans iiésitati^fli arrêt.

Le territoire de la Phalange sera d'une lieue carrée eqviroji, et autour du Phalanstère construit au centre seront réunis en grande partie les jardins, vergers, bâtiments ruraux, usines, manufactures, etc. Ainsi les déplacements seront généralement courts, les travaux de grande culture appelant seuls les travailleurs sur les points éloignés.

OROANISATIOM DE LA COMUUIIB. 9$

D'ailleurs, les travaux agricoles, lorsque la Société offrira de Temploi à toutes les facultés de Thomme, seront pratiqués par tous, presque sans exception, parce qu'ils sont attrayants autant que variés, et qu'ils se prêtent aux convenances de tous les âges, de tous les sexes , de tous les caractères (0. Avec cette affluence de travailleurs, ces travaux s'exécuteront rapidement , et l'on pourra choisir, pour s'y livrer, les époques de l'année, les heures du jour les plus convenables*, on pourra combiner, avec les mouvements des groupes , la direction à donner à des moyens de transports , omnibus et autres, pour rendre les déplacements plus agréables et plus prompts. Dans une Société où tout se fait avec ensemble et régularité, ces précautions seront plus économiques que coûteuses.

On voit, par ces considérations, que dans la Phalange il y aura moins de temps perdu qu'en Civilisation, et que la perte de temps résultant des déplacements sera plus que compensée par l'ardeur entretenue chez les travailleurs, précisément au moyen de ces changements d'occupations.

(0 Malgré les mille entraves que notre Société apporte au développement des vocations , le goût de l'agriculture perce de toute part. La jeune femme arrose ses fleurs ; le vieux soldat aligne les bordures de son jardinet; Tbomme d'étude greffe ses arbres; le banquier contourne les allées de son jardin anglais ; le citadin voudrait s'égarer entre les buis de son parterre microscopique; la grisette orpe sa fenêtre d'un rideau de plantes grimpantes, etc., etc.

§ III. Conséquence de ces disposiUons.

Enfin nous avons exposé les principales dispositions qui auront pour effet d'établir l'accord entre tous les associés , et de transformer en plaisirs toutes les occupations de l'homme.

Le travail attrayant est quelque chose de tellement en dehors de nos habitudes , que sur ce point l'incrédulité nous étonne peu, bien qu'il n'y ait aucune raison sérieuse à opposer à la possibilité de cette transformation.

En effet, que l'homme s'amuse ou qu'il travaille, il emploie également ses facultés physiques et intellectuelles , il s'occupe. Pourquoi certaines occupations sont-elles amusements, plaisir? pourquoi d'autres sontelles travail ou peine ?

Ce n'est pas parce qu'une occupation est fatigante iju'elle est une peine, puisqu'il est des plaisirs plus fatigants encore pour le corps et l'esprit que les travaux les plus rudes et les plus compliqués.

Ce n'est pas (sauf la satisfaction directe du sens) dans l'action même que l'on fait que se trouve le plaisir ; cette action est d'ordinaire fort insignifiante par elle-même , et jamais l'homme isolé n'y chercherait d^s distractiops. Ainsi on ne songe guère, lorsqu'on

ORGANISATION DE LA GOaMUNE. 97

est seul, à danser, à jouer au billard ^ rayantage ici resterait même aux occupations utiles pour lesquelles l'homme se passionne souvent , pour la culture d'un jardin par exemple, pour Tart du tourneur, du menuisier, etc.

Le plaisir retiré d'une occupation est donc indépendant du plus ou moins de fatigue résultant de l'occupation, et en partie même de la nature de l'acte exécuté. Dés lors pourquoi serait-il impossible d'appliquer aux occupations utiles , aux travaux , ces conditions extérieures desquelles dépendent la satisfaction, la jouissance.

1*". Le plaisir se trouve dans les réunions librement formées de personnes qui aiment à se trouver ensemble.

Donc tout travail doit être exécuté par un groupe dont les membres se sont volontairement réunis. C'est ainsi que les hommes donneront satisfaction à leurs paêsitms affectiveê d'après l'impulsion desquelles ils se seront groupés.

2°. Les hommes réunis pour le plaisir, se séparent dès qu'ils en sentent l'envie.

Donc tout groupe de travailleurs doit être dissout avant que la tiédeur n'ait succédé à l'entraînement. Travaillant ainsi en séances courtes et variées, ils obéiront aux impulsions d'une des passions distributives : la Papillonne.

S"". Dans leurs jeux , constamment en lutte les uns avec les autres, les hommes cherchent à surpasser, à vaincre des rivaux.

La rivalité doit donc exister entre les groupes de travailleurs , et pour cela plusieurs groupes doivent présenter des produits analogues, comparables, entre lesquels on ne puisse prononcer qu'avec difficulté. Ainsi, pour la satisfaction de la Cabalisle, les groupes seront distribués en échelle compacte,

4°. Les hommes sont enivrés de plaisir, quand par leur adresse ou leur talent ils obtiennent d'éclatants triomphes dans des assemblées nombreuses.

Les groupes doivent donc être reliés les uns aux autres par l'organisation sériaire , pour que l'attention d'un grand nombre soit portée sur les actes de chacun ^ pour qu'il y ait des alliances entre les groupes dont les prétentions peuvent s'accorder, contre les groupes à prétentions analogues et par conséquent rivales. De cette manière, le travailleur se sentant observé, soutenu, applaudi par une masse, sachant que sa part à l'œuvre commune est rendue distincte et mise en relief par le travail parcellaire^ se trouvera dans les conditions les plus favorables au développement de l'enthousiasme irréfléchi , de la Composite.

S"". Lorsque les hommes trouveront le plaisir dans les occupations utiles, ils abandonneront nécessairement les amusements sans but daps lesquels ils l'ont

cherché jusqu'à ce jour. Lorsque les travaux seront des fêtes , c'est pour ces fêtes qu'ils réserveront tout le luxe, toute la recherche dont il sera possible de les embellir. Ainsi les passions des sens, tendance au luxe, trouveront encore satisfaction dans les réunions de travailleurs, par des dispositions confortables, autant que le permettra la nature du travail auquel elles seront destinées.

6**. Après s'être rangé lui-même sous la grande loi SÉRIAIRE , qui resplendit partout dans la nature , l'homme, comprenant enfin que rien dans la création ne lui est fatalement hostile, que le bonheur des autres est le complément de son propre bonheur, sera pé^ nétré d'amour pour ses semblables , de gratitude pour l'intelligence infinie qui a disposé les choses avec un art si parfait. Il se sentira heureux dans ce haut sentiment d'harmoni#, dans cette passion d'Unité qu'il porte au fond du cœur.

Chaque industrie divisée en parcelles présentant des parties qui conviennent à tous les âges, à tous les sexes, chaque groupe sera composé généralement d'hommes , de femmes et d'enfants.

Celte réunion des trois sexes (Fourier appelle l'enfance sexe neutre ou impubère) est un moyen puissant de porter l'attrait dans les travaux. La nature , pour assurer toujours celte disposition , a donné à quelques

iOO PEEMIÈRE PARTIE. CH. IV.

hommes les goûts les plus féminins -, à quelques femmes les vocations les plus mâles. Ces caractères de transition sont ridiculisés dans une Société où ils n'ont pas d'emploi : ils seront appréciés en Harmonie, où, grâce à eux , les travaux les plus exclusivement réservés à un sexe ne seront pas privés de ce genre d'émulation qui natt de la présence de l'autre.

Mais la morale, peut-être , va s'effaroucher de ces rapports journaliers entre les hommes et les femmes. £n vérité, la Société, qui ne voit rien de répréhensible dans ses bals, dans ses fêtes presque uniquement^ consacrés à la galanterie, est bien venue de critiquer cette réunion des sexes, en lieux publics, en présence de l'enfance et pour le travail , de blâmer une disposition qui doit répandre le charme dans des occupations fécondes , disposition employée sans scrupule dans les assemblées frivoles tout au moins, belles ne sont pas dangereuses.

Le travail organisé comme nous l'avons exposé, la Société ne se composera plus d'hommes voués à l'exercice exclusif d'une seule fonction : de tailleurs , de cordonniers, de maçons, de médecins, etc. Mais il y aura des hommes consacrant à tous ces travaux une partie seulement de leur temps et de leurs facultés. Souvent les savants les plus illustres, les artistes les plus distingués, choisiront, pour alternat à leurs médir

iations, les occupations les moins relevées, les fonctions les plus infimes.

- Nous allons passer en revue quelques travaux dont l'exécution par la série présente des particularités sur lesquelles il est convenable de donner quelques explications.

Les soins domestiques, comme tous les travaux, seront exécutés par une série : cette série, qui sera nombreuse, fournira quotidiennement le détachement nécessaire au service du jour. Lorsque ses fonctions seront, comme les autres, des fonctions sociales et rétribuées par la masse , lorsqu'elles auront perdu tout caractère de servitude personnelle , elles ne seront nuU^nent répugnantes, et plusieurs se plairont à y consacrer deux ou trois séances par semaine, dans le but de se rendre utile à des personnes qu'ils affectionnent et qui , dans mille circonstances , les servent sous quelque autre rapport.

Les liens affectueux étant nombreux dans la Phalange, dont les membres sont journellement en contact et par les points même où ils sympathisent , dans la série domestique, le travail se distribuera, autant que possible, de manière à ce que chacun soit chargé des soins à prendre pour ceux qu'il aime. Le travail ainsi réglé offrira un attrait de plus, puisque, payé comme tout autre, il sera récompensé en outre parla gratitude, par un surcroît d'affection.

Pourquoi ne parterai^-je pas ici de Finfluence Je$ sexes ? Combien il est de femmes que nous n'avons jamais aimées d'amour, mais dont Tamitié nous est précieuse, auxquelles nous rendrions avec empressement les plus humbles services ! Qu'y a-t-il donc de . mauvais dans une disposition tendant à utiliser tous les ressorts que Dieu a mis en nous ?

Ainsi se résout un problème que Ton n'a pas même osé poser : I'abolition de la domesticité l Plus de domestiques , et cependant chacun sera servi avec zèle et intelligence par les groupes qui ont pris cette fonction par goût, et qui trouvent de grands avantages à la bien remplir.

Si d'une part h domesticité est une violation flagrante de la liberté et de la dignité de l'homme, d'autre part l'homme a besoin des autres pour son service personnel , aussi bien que pour la confection de ses vêtements, pour la construction de sa maison, pour la culture des champs qui le nourrissent, etc. Là se trouvait, pour ceux qui parlent sans cesse de liberté, de dignité, de droits de l'homme, un problème singulièrement difficile. Us l'ont omis pour se tirer d'affaire, ils ont accepté la domesticité pour l'espèce humaine, comme leurs .prédécesseurs, les anciens philosophes, avaient accepté l'esclavage.

Une série, principalement composée de femmes et de

ORGANISATION DE LA COMMUNE. i03

petites filles , est chargée des soins à donner aux enfants en bas âge, qui sont élevés dans des salles parfaitement appropriées à cette destination, où tout est disposé pour que Tenfant, sans nuire aux autres ni à lui-mêrne, puisse jouir d'une grande somme de liberté. La série fournit chaque jour une garde qui peut, la nuit, se retirer et dormir au poste, en plaçant dans chaque salle des sentinelles qui appelleraient à Taide, s'il en était besoin ; elle est assez nombreuse pour que le tour de garde revienne rarement.

Cette série est en rapport avec le groupe de médecins chaînés des maladies du bas âge , et surtout des soins hygiéniques â donner aux enfants.

L'aHaitement artificiel perfectionné , employé conjointement avec Fallailement naturel , donnera aux mères bonnes nourrices la facilité de ne se rendre auprès de leurs enfants qu'à des heures réglées. Elles suivront donc, sans inquiétude, les travaux des groupes dans lesquels elles sont enrôlées.

Toute mère, sans doute, si elle le voulait, garderait son enfant prés d'elle, et se réserverait tous les détails de la première éducation. Mais ce cas ne saurait se présenter, même par exception-, car la mère la plus opulente ne pourrait entourer son fils de soins aussi éclairés, aussi efficaces que ceux qu'il recevra de femmes amies et non servantes des mères; de femmes ayant fait, par vocation, une étude spéciale de l'enfance; de

femmes trouYant la satisfaction de leur ambition dans les bons résultats qu'elles obtiennent ; car cette série , de haute utilité , est largement payée en argent et en respect.

Et d'ailleurs, toute mère portée par T Attraction à s'occuper de la basse enfance, s'enrôlera dans la série dont nous parlons et soignera son enfant avec les autres enfants de la Phalange.

Le nombre de femmes nécessaire aux soins dômestiques, à la garde des enfants, étant restreint, la nature a donné à quelques femmes seulement du penchant pour ces occupations. Il serait facile de s'assurer qu'il en est ainsi, si la Société, qui frappe de réprobation tout caractère qu'elle ne sait pas utiliser, n'obligeait la femme à dissimuler ses penchants, h feindre les goûts souyent les plus opposés k son organisation.

Et même, malgré cette dissimulation forcée, quiconque a pénétré dans l'intérieur de la famille peut savoir que la plus tendre mère se débarrasse volontiers de son enfant en le confiant à des mercenaires ; qu'elle respire plus librement quand le sommeil de cet enfant lui permet de se livrer à des pensées, à des occupations moins fastidieuses. C'est que donner tous les instants de sa vie aux soins minutieux que réclame un enfant est un supplice, même pour la personne qui serait heureuse de consacrer périodiquement quelques heures à en diriger un très-grand nombre.

ORGANlSAtlOI^ bE LA COMMUNE. i05

Fourier présente dans ses ouvrages une énergique réprobation du commerce civilisé, qu'il qualifie, à juste titre, de commerce anarchique et mensonger.

Le commerce doit mettre en rapport le producteur et le consommateur *, tel est son but utile. Mais, par lui-même, le commerce ne produit rien, il n'ajoute rien aux objets qu'il met en circulation. Il faudrait donc, dans rintérêt général , réduire les agents commerciaux au moindre nombre , et reporter l'excédant à de plus fructueuses occupations.

Dans nos Sociétés , le contraire a précisément lieu : les agents du commerce se sont multipliés outre mesure^ rouage intermédiaire, n'ayant à remplir qu'un second rôle, ils ont usurpé le premier rang : ils absorbent à eux seuls la plus belle partie des bénéfices , une partie hors de toute proportion avec les services qu'ils rendent : ils tiennent le producteur sous leur dépendance, réduisent au plus bas prix le salaire du travailleur, et rançonnent le consommateur sans merci.

La libre concurrence, tant prônée par les économistes à courte vue, a largement contribué au mal. Par elle, les traficants se livrent une guerre acharnée, et, pour ne pas succomber, ils ne reculent devant aucun moyen, ils adoptent tous les expédients : ils sont philanthropes, et ils font la traite ^ ils sont libéraux, et ils vendent des armes à tous les oppresseurs ; ils sont patriotes , et si le

sort de la France se décide à coups de fusil dans les rues de la capitale, comme en 1830, ils suivent les chances du combat pour diriger leurs jeux de bourse, pour choisir entre la hausse et la baisse ; ils sont humains, et ils falsifient les produits, ils altèrent les denrées, les farines, les vins, les viandes-, ils empoisonnent au besoin , s'ils Tosent et s'il le faut pour mieux assouvir leur âpre avidité -, ils spolient le corps social de cent manières, par Tagiotage , l'accaparement, l'usure, la banqueroute, etc. ^ ils trompent toujours, ils mentent toujours, et cependant le commerce, dans nos Sociétés corrompues, est la voie la plus sûre pour arriver à la richesse qui donne partout le premier rang.

Nous ne parlons ici que du commerce intermédiaire, qui consiste à acheter d'un côté pour vendre de l'autre. Le manufacturier, le fabricant, rentrent dans la classe des travailleurs productifs. Souvent, il est vrai, leurs fonctions sont compliquées des caractères et des vices du commerce proprement dit.

Nous savons bien que l'Humanité doit employer une fraction de sa force pour le transport des produits, pour mettre chaque chose à la portée du consommateur. Mais évidemment elle ne doit consacrer à ces soins que la force rigoureusement nécessaire; tout ce quidépasise ce minimum est pour la Société une perte réelle.

Il n'entre certainement pas dans notre pensée d'attaquer ni les classes ni les individus. Notre critique porte

sur le milieu social, qui est coupable de placer Thomme dans une position dont il ne peut sortir avec bonheur pour lui et par le droit chemin.

Dans la Phalange, les rouages commerciaux sont simplifiés autant qu'ils peuvent l'être : une série est chargée des échanges , des achats , des ventes , des emmagasinements et de la distribution. Cette série, toujours divisée en groupes appliqués à chacune des parties de l'œuvre, ne consacre à ce service que le temps strictement nécessaire, et ne perd jamais un instant à attendre le consommateur. Les jours, les heures de distribution sont réglés , et la série payée par la Phalange n'a rien à gagner sur l'individu. C'est ainsi que les choses se passent déjà dans les magasins d'un régiment.

Les savants, les artistes, formeront pareillement des groupes et des séries. Les séries de science et d'art de toutes les Phalanges seront classées, rattachées à des centres qui se relieront eux-mêmes à un centre unique, où tout convergera , et qui rayonnera dans toutes les directions.

Cette disposition donnera des avantages immenses et fera marcher les sciences à pas de géant. Lorsqu'un savant, dans le silence du cabinet, aura découvert une loi, un principe nouveau, il exposera ses idées à ses associés pour les éclaircir par la discussion, puis il les fera parvenir au centre par la voie hiérarchique. Le

108 t»IlElUËRE PARTIE. C&. IV.

centre, si la découyerle demande la confirmation de Texpérience, communiquera la loi soupçonnée aux trois millions de Phalanges qui couvriront la Terre, et trois millions de séries d'expériences concordantes lui reviendront en peu de temps et porteront^la lumière sur le point à constater.

La partie mécanique de la science , les calculs par exemple, calculs qui absorbent quelquefois une partie notable de la vie de Thomme de génie, seront exécutés avec une merveilleuse promptitude, d'une manière analogue, par les groupes spéciaux des calculateurs, pris dans la Phalange, dans la province, dans le royaume, etc., suivant le degré d'importance du travail. Des tables de logarithmes, contenant les nombres jusqu'à un million, et calculées à trente décimales, seraient faites à peu près dans le temps nécessaire pour établir la communication çntre les Phalanges et le centre, puisque chaque Phalange n'aurait qu'un logarithme à calculer, même en demandant , pour vérification , chaque logarithme à trois groupes.

La série des médecins, divisée en groupes appliqués chacun à une spécialité, comme cela a lieu déjà dans les grandes villes , et pour le bien des malades , se reliera à tout ce qui exerce une influence un peu directe sur la santé, aux séries des cuisines entre autres. L'art d'approprier la nourriture aux tempéraments entrera dans les attributions des médecins, qui seront rétribués

ORGANISATION DE LA COMMUNE. i09

d'autant plus qu'ils réussiront mieux, c'est-à-dire qu'il y aura moins de malades , et leur intérêt sera mis en accord avec l'intérêt des masses.

Ainsi, pour tous les travaux la série-, la série opérant en séances courtes et variées, et satisfaisant à toutes les conditions capables de transformer le travail en plaisir.

Il est cependant des travaux d'une nature telle qu'il ne sera jamais possible d'y entraîner les hommes par un attrait direct. Ces travaux sont en petit nombre ; la puissance de l'Association , les progrès delà mécanique, sauront les réduire encore et rendre leur exécution moins pénible. Néanmoins la classe qui, par contrainte ou par besoin , devrait s'y consacrer, serait nécessairement une classe inférieure et déconsidérée, une classe de parias dont la présence rendrait vains tous les efforts tendant à établir l'harmonie au sein de la famille humaine.

Dieu a dû prévoir cet obstacle, et s'il aime l'accord et la liberté, il a dû ménager aux hommes un moyen naturel pour le surmonter : c'est ce moyen qu'il s'agissait de découvrir.

Une majorité des enfants mâles, une minorité des petites filles, sont , dans nos Sociétés , de vrais diables , de mauvais garnements. Brusques , décidés , volontaires , ils ne redoutent ni les taches , ni les déchirures ,

110 PREMIÈRE PARTIE. CH. iV.

ni même les immondices : ils vont au but hardiment , et quand même, et par le plus court chemin!

Dieu a donc mis sur la Terre un grand nombre d'enfants pleins de courage et d'énergie, prêts à tout entreprendre si on sait les diriger et les soutenir par le point d'honneur. Au moyen de ces enfants, organisés en une corporation que Fourier appelle la horde ^ nous résoudrons le problème dont on s'inquiétait.

Ces enfants, avides de louanges, jaloux de se distinguer aux yeux deThomme fait, d'entreprendre quelque chose d'utile, ne seront arrêtés par aucun obstacle, si pour prix de leur peine ils doivent recueillir les applaudissements des masses. Elevez , enthousiasmez l'âme de ces enfants, et si l'homme recule, appelez-les. Montrez-leur l'Harmonie en danger, le salut de tous compromis : ofTrez-leur ce travail , cette fatigue , ce dégoût que tous les autres refusent. La horde enfantine acceptera avec transport, parce que la horde va toujours en avant : parce qu'elle veut mériter les titres pompeux qui la décorent : parce qu'elle est milice de Dieu et soutien de t Unité, Et c'est à peine si vous rétribuerez ses services ^ ce qui la fait agir, c'est le dévouement : la récompense qu'elle veut , c'est la considération et l'honneur : c'est le pas sur toutes les autres corporations à la parade industrielle : c'est que tout étendard s'incline devant son étendard !....

La considération et l'honneur pour des fonctions

immondes?... Mais, que font donc ces nobles femmes, ces corporations religieuses qui se sont vouées aux infirmes des derniëre^s classes de la Société ? Évitent-elles une répugnance ? S'arrêtent-elles devant un dégoût ? Et ne sent-on pas pour elles une vénération profonde, en raison même de Thumilité des détails dont se composent les fonctions qu'elles ont acceptées?

Ce qui se passera dans la Phalange a lieu encore sous les yeux de tous, dans Tarmée, dans un régiment en garnison. Là, il faut nettoyer et les écuries , et les cours, et les baquets, et ces travaux s'çxécutent sans humiliation pour ceux qui en sont chargés. C'est que le soldat travaille pour tous et ne sert pas Tindividu ^ c'est qu'il n'est pas voué exclusivement à cette humble fonction : c'est qu'il donne une partie de son temps à des travaux nobles et guerriers ; c'est que le régiment est une série hiérarchisée , et qu'une hiérarchie bien assise a puissance de tout relever, de tout ennoblir. Aussi dans l'armée, et seulement dans l'armée, les chefs peuvent voir, sans être blessés dans leur orgueil, leurs fds placés dans la dernière classe et remplissant , sans exception , les charges les moins relevées attenantes à l'emploi (0.

Ainsi, en douant ces enfants d'un tel caractère, en

(1) L'armée offre certainement un bel e&emple de la série, quoique dans l'armée le lien soit la contrainte et non l'Attraction.

ii2 PREMIÈRE PARTIE. CH. IV.

leur inspirant Taudace et le dévouement , Dieu leur gardait une noble tâche ! Il voulait faire d'eux les soutiens de THarmonie, le corps de réserve toujours prêt à marcher dés que Taccord et l'unité fléchiraient! Est-il donc mieux de croire que Dieu aurait organisé ces enfants dans le seul but de tourmenter les parents , les maîtres, les domestiques, défaire distribuer abondamment les remontrances , les menaces et les punitions ?

Nous allons parler de l'éducation, et Ton verra, ce que Ton doit bien supposer d'ailleurs , que nous ne songeons pas à consacrer ces enfants à des fonctions répugnantes exclusivement, et sans souci de leur développement physique et intellectuel. Il ne faut que peu de temps pour les travaux de cette nature : chaque enfant de la horde aura, tous les deux ou trois jours, quelques quarts d'heure à peine à y donner, après quoi il reparaîtra au milieu de ses compagnons , pour les études et les travaux de la journée.

§ IV. Éducation,

Que deviendront les enfants dans cette Société de travailleurs? comment seront-ils élevés? qui s'occupera de leur développement moral et intellectuel ? Il est temps de songer à ces importantes questions.

Dans sa recherche de l'éducation naturelle, Fourier,

comme toujours , prend pour boussole les AttracUoss mêmes de reufance; comme toujours, en CîyilisatMHi, c'est le contre-pied de l'impulsion de la Nature que Ton a suivi.

L'enfant aime le grand air, la liberté, le mouvement, Faction : on l'enferme, immobile pendant de longues heures , pour n'agir que sur son intelligence et par les plus déplorables moyens ! L'enfant déteste la théorie , abhorre la science écrite :' on le bourre de mots, on lui charge la tête de phrases qu'il ne peut comprendre; on lui fait traîner son boulet de grammaires, de dictionnaires, de livres qui lui sont profondément antipathiques.

Pauvre enfant ! il ne s'agit pas de l'exercice de tes membres, de ton développement physique; il ne s'agît pas de faire de toi un homme sain , robuste, énergique, capable de grandes choses comme tout homme complet (0! Non : ii faut comprimer les élans de ta bonne nature, les ressorts de ta vie qui déborde; il faut avant tout te plier à l'étude, te garnir la cervelle de phrases bien souvent veuves d'idées ; il faut que l'on puisse dire,

(1) On parle beaaconp, on sMoquiète des enfants de la classe pauvre, on veut régler, abréger le temps pendant leqoel Uê tnvaillent dans les manufactures. Pourquoi donc oublie-t-on les enfants de la classe aisée , le trayail dans les collèges et ses désastreux effets? Pourquoi ne détermine-t-on pas un maximum an tenps pendant lequel il est permis de faire' pâlir un enfant sur les verbes et sur les pensum ?

il4 PREMIÈRE PARTIE. CH. IT.

quand, ne sachant que faire de ce qu'on t'aura appris, tu commenceras à oublier : voilà une éducation terminée! L'éducation phalanstérienne , nous en faisons Taveu, n'a aucun rapport avec l'éducation dont nous venons de parler. Son but est d'aider au développement intégral de toutes les facultés physiques et intellectuelles de l'enfant, de faire de lui tout ce qu'il peut être, de ne perdre aucune de ses vocations , germes précieux que Dieu a déposés dans son organisme. Et pour atteindre ce résultat, pour faire de l'enfant un' être complet, l'éducation phalanstérienne ne se croit pas en droit de le violenter, de le contraindre. Elle le livre à toutes ses tendances ^ seulement , à chaque passion qui paraît , elle offre un emploi utile qui la satisfait et ne lui laisse aucun loisir pour chercher son essor dans une mauvaise voie.

Les enfants forment entre eux deux grandes corporations, deux séries générales. La première, dont nous avons déjà parlé, h petite horde, composée des enfants les plus décidés , se chargeant par dévouement, par orgueil , de tout travail auquel l'homme répugne , et qui, par conséquent, mettrait en péril l'Unité sociale. La seconde série , la petite bande, formée d'une majorité de petites filles, renfermant les enfants doux, polis, soigneux, aimant la parure et le raffinement, se charge des soins de propreté et de luxe les plus minutieux.

C'est la petite bande qui doit orner de fleurs , embellir, disposer de la manière la plus agréable les lieux de réunion, les. promenades, les routes, le territoire de la Phalange. On sait combien le goût de ces choses est naturel à certains enfants.

Il y a rivalité entre la horde et la bande : les deux séries concourent au bon ordre, Tune en enlevant ce qui peut choquer, Tautre en apportant ce qui peut plaire : par le ton , les vêtements, le langage, en toute chose enBn , les deux corporations sont en contraste.

Ce eontrastey qui se fait sentir dès TenCance, persiste à tous les âges de la vie. Lei uns y dit Fourier, vont au beau par la route du bon ; Us autres vont au bon par la route du beau. Ce contraste n'est pas une opposition *, les uns et les autres arrivent au même but, au bien qui a deux aspects , le bon et le beau.

Chaque série d'enfants est échelonnée en groupe» distingués par Tâge et la valeur de ses sectaires. L'ambition de l'enfant le porte à s'élever sur cette échelle , à passer au degré supérieur. C'est l'impulsion naturelle : l'enfant, assez indifi'érent aux actes d'un homme fait, suit attentivement l'enfant un peu plus âgé que lui , l'admire, cherche à l'imiter. Les succès de ce camarade sont ses trophées de Miltiade, qui l'empêchent de dormir.

Pour être admis dans ce groupe supérieur qui fait l'objet de son envie, qui porte des décorations plus

brillantes, des titres plus pompeux (< ), Tenfant doit se montrer digne d'être reçu. Pour cela il subit des preuves ^ il est examiné sous les rapports de Tintelligence et de l'adresse : il a pour juges ses camarades, qui, chacun le sait, sont des juges sévères et impartiaux. Et comme Tenfant ne figure pas seulement dans la horde ou dans la bande, séries qui sont dissoutes comme les autres quand leurs travaux sont terminés , Tenfant doit présenter, suivant son âge, un certain nombre de brevets de capacité et d'admission dans les groupes de travailleurs où il a dû s'enrôler : car, nous TaTons dit, dans toute industrie on réserve à Tenfance les détails qui sont à sa portée.

Si Tenfant échoue à une première épreuve, il pourra bien aller bouder ou pleurer auprès de ses parents, et ceux-ci, s'abandonnant à l'impulsion naturdie, chercheront à l'encourager, à le consoler : ils le gâteront ; mais cette fois sans danger, car le bambin comprend que, pour réussir, il ne suffit pas de l'approbation des siens, qu'il faut celle de ses compagnons. Il cherche donc à obtenir leur suffrage en s'en rendant digne, parce que ceux-ci du moins s'émeuvent assez peu de toutes les pleurnicheries.

(1) Dans la Phalange, les grades, les titres, les décorations, sont très-multipliés. Toutes ces choses plaisent à l'enfant, elles plaisent encore à l'homme fait; il ne font rien négliger de ce qui peut renforcer Tattrait que doit présenter le travail.

C'est ainsi que Tenfant s'élèvera d'échelons en échelons, passionnément conduit par les enfants des groupes supérieurs, vertement critiqué et redressé par ses camarades quand il y donnera lieu, gâté et caressé par ses parents, près desquels il se sentira toujours heureux , parce que là il ne trouvera que bonté, indulgence et amour.

Pour initier Tenfant à l'industrie, pour l'introduire dans les groupes de travailleurs , pour reconnaître et développer ses aptitudes , un des membres de la série chargée de Véclosion des vocations conduit l'enfant dans les ateliers pour qu'il voie et qu'il admire.

Là l'enfant trouve tout ce qui peut le séduire, tout ce qu'il désire avec passion. On lui présente des outils en miniature , des instruments en rapport avec sa taille, on lui montre ses camarades un peu plus âgés, faisant déjà des choses dont on parle en termes pom^peux.

Bientôt l'enfant demande à exécuter quelcpies tra^ vaux : il implore, il supplie. Enfin on cède à ses désirs, on lui confie quelque détail facile auquel on le laisse assez peu de temps pour ne pas le fatiguer, puis on Je conduit ailleurs. Chaque jour on agit 4e même , et après un certain temps l'enfant aura essayé de beaucoup de choses, il en aura abandonné plusieurs, il se sera fixé à celles qui sont réellement dans ses aptitudes,.

Pour apprendre, il portait en lui un guide fort irrationnellement dédaigné en Civilisation, la singerie ou manie imiiaiive.

Ainsi Ton a suivi Tindication naturelle en faisant passer fréquemment Tenfant d'une occupation à une autre, en offrant d'abord un emploi à ses facultés physiques, à cette activité que Ton combat vainement en Civilisation , où elle pousse Tenfant au désordre, parce qu'il ne peut l'appliquer au bien.

Ainsi l'enfant a pris rang dans la bande ou dans la horde , et dans une vingtaine de travaux domestiques , agricoles, industriels^ ainsi il se trouve placé dans des circonstances parfaitement convenables pour le complet développement de ses facultés physiques, pour l'affermissement de sa santé.

Quant au développement intellectuel , ne voit-on pas déjà que l'enfant, engagé dans une vingtaine d'industries, perçoit plus d'idées, par ce qu'il fait et par ce qu'il voit faire, qu'il ne peut en retirer de l'éducation civilisée, où la théorie ne se grave jamais dans l'intelligence par la pratique (0«

(I) La théorie /... Et encore y a-t-îi bien rarement instruction théorique dans le mode d'enseignement en usage aujourd'hui. Ce que l'homme doit étudier, c'est la nature : nature inorganique, nature organique, nature passionnelle, rien ne doit échapper à ses investigations. Mais la nature seule est digne de fixer son attention, ;et l'homme s'égare dès qu'il se jette dans un ordre d'idées

ORGANISATION DE LA COMllUNE. 119

Et puis, laissez agir TAttraction : par elle Tenfant atteindra à toutes les sciences auxquelles il est apte ^ il y atteindra , quelle que soit la voie par laquelle il est entré dans Tindustrie^.

Ainsi Fenfant s'est engagé dans un groupe de

sans bQses fixes dans les lois naturelles qui soBt l'expressioa de la volonté de Dieu.

Quand l'homaie étudie sons un aspect quelconque les phénomènes de la nature, même sous l'aspect matériel ( quoi qu'en disent d'innocents phraseurs qui savent des sciences exactes jusqu'à la division exclusivement), son imagination s'enflanmie, son intelUr gence s'élève; il parvient à comprendre ce qu'est une loi, il la voit dans son unité de principe, il la suit dans ses innombrables modifications, il en admire la haute sagesse : il parvient ainsi à la conception de l'ordre universel , au sentiment de l'infini , à de Justes pensées sur Dieu.

Mais, depuis que la science des augures est tombée, combien de sciences de pure convention , nécessaires quelquefois par suite de la fausse organisation des Sociétés, ont usurpé la place des sciences vraies et accaparé les forces intellectuelles de l'honime. L'art héraldique ne fieurit plus dans nos contrées, mais notre jeunesse dorée ne doit-elle pas se livrer à de hautes pensées sur la théorie du mur mitoyen , à de profondes méditations sur le code de procédure, à de savants calculs sur l'art d'acheter 4 pour i*evendre 8 : sans parler des langues mortes qu'on lui enseigne afin qu'elle les oublie; de la politique où il est facile de devenir fort, puisque, quelque opinion qu'on émette sur quelque sujet que ce soit , on est certain 4'avoir toujours pour soi un parti avec ses grands hommes, ni enfin de la diplomatie, que je ne me prétends pas capable de définir.

N'est-il pas évident que ces sciences morales doivent élever le cœur bien autrement qu'une science matérielle comme l'astronomie, qui découvre à nos yeux des myriades de mondes savamment coordonnés, et nous force à concevoir que cet ensemble illimité de Soleils et d'Univers ne forme pas même un atome dans l'oeuvre du Créateur !

ISO PREMIÈRE PARTIE. CH. lY.

maçons (0, il est porté à s'occuper des qualités physiques, chimiques, géologiques des calcaires propres à donner des chaux de bonne qualité. Les routes qui conduisent à plusieurs sciences lui sont donc ouvertes, il marchera dans celles qui conviennent à ses vocations. Un autre, apprenti cordonnier, désire connaître les conditions qui donnent de bons cuirs. Il touche d'une part à la tannerie et à la chimie, d'autre part à l'éducation des bestiaux. Partout et pour tous, les amorces qui doivent les initier aux sciences se présentent sous mille formes, et tous vont jusqu'où ils peuvent aller.

Poussé par la curiosité, par le désir de s'élever, par l'émulation , l'enfant sentira bientôt la nécessité de s'occuper des sciences dont les principes lui manquent dans les travaux pratiques, et de lui-même il se rendra aux cours théoriques qu'il est toujours libre de fréquenter.

Ces cours seront assez multipliés pour que l'enfant

(I) Mon fils maçon il.. — Et pourquoi pas. Madame? Pourquoi n*irait-il pas là , si vous l'abandonoez à l'Âitraction ? N'avez-Tous jamais remarqué que Monsieur votre fils se plaisait à laver la vaisselle avec votre cuisinière; à porter le bois avec votre portier; à cirer les souliers avec votre décrotteur. L'enfant est trop nonvellemenf sorti des mains de la Nature pour éprouver un aristocratique dédain pour certaines fonctions. Une vocation industrielle» quelle qu'elle soit^ 4onne nne valeur de plus à celui qui en est doué, dans une Société où Teiercice de cette vocation ne s'oppose au développeni^t d'aucune foculté. Une vocation quelconque comprimée est une mutilation de l'boBune ir..

rN

puisse choisir précisément la partie de la science qu'il désire connaître *, car on donnera toute liberté de se présenter pour instruire les autres, à quiconque se croira quelque supériorité , ne fût-ce que sur un détail de la pratique ou de la théorie. Ainsi renseignement se subdivisera en parcelles , et le corps enseignant formera une série très-nombreuse. La liberté de professer n'engendrera d'ailleurs aucun abus , parce que chacun sera payé lorsque ses cours seront suivis et proportionnellement au nombre de ses auditeurs (0.

L'éducation harmonienne, unitaire en principe, sait s'approprier, comme on le voit, à chaque caractère, se plier à tous les détails de chaque individualité : elle va chercher toutes les facultés de l'homme pour les développer harmonieusement.

Fourier attache une haute importance à l'éducation des sens, en y comprenant le goût (2). C'est parce que

(f ) Les couriB faits dans une Phalange suffiront à la majorité. Quant aux hommes qui sont appelés à s'occuper spécialement des sciences et des arts . ils iront perfectionner leur éducation dans les villes, dont nous parlerons au chapitre suivant.

(2) Plusieurs se sont révoltés de ce que Fourier veut que tous les hommes soient délicats et connaisseurs en toutes choses, même en bonne chère. Pourquoi donc ne prèchent-ils pas qu'il est moral de cultiver grossièrement , en se gardant bien de chercher à obtenir des produits perfectionnés? Car enfin, s'il est bien de ne pas savoir distinguer un fruit savoureux d'un firnit médiocre, il est mal de chercher à obtenir de beaux produits , que les gens vicieux seuls seraient capables d'apprécier.

lââ PREMIÈRE PARTIE. CH. IV.

les sens raflinés seront bons appréciateurs des produits de rindustrie, que les travailleurs sentiront le besoin de se distinguer en raffinant aussi dans leurs travaux. Cette tendance à la perfection peut seule faire naître une émulation nécessaire pour que le travail attrayant soit exercé par passion.

Le raffinement des sens, joint à la culture de Textérieur, introduira dans la Phalange un ton, des manières, un langage unitaires, sans lesquels Tunion ne serait pas complète entre les classes riches et pauvres , xjui se heurteraient par la forme, quoique devenues sympathiques par le fond.

La partie artistique de l'éducation se fera dans des salles destinées aux exercices gymnastiques et chorégraphiques, à la danse, à la musique, à la déclamation, au moyen de représentations théâtrales , auxquelles Fourier a conservé le nom d'opÉRA , en élargissant la signification du mot.

Chacun , dès Tenfance, fera partie de quelques-unes des séries dont l'opéra se compose, et chaque Phalange possédera par le fait un théâtre pompeux desservi par i, 800 artistes.

Si Ton est tenté de rire de cet opéra de village, qu'on veuille bien penser qu'il se recrute sur i ,800 personnes complètement développées sous le rapport artistique comme sous tous les autres, et que, par conséquent, il y a plus de chances pour avoir des artistes distingués

dans chaque Phalange , qu'il n'y en a pour les théâtres réunis de la France entière , théâtres qui se recrutent sur une masse aussi peu nombreuse, et composée d'individus qui sont loin d'avoir reçu, dès le bas âge, une éducation complète.

Le théâtre perdra d'ailleurs toute immoralité, et par le choix des représentations, et par le caractère des artistes qui y figureront. Il offrira un puissant intérêt et sera suivi avec passion, ce genre de plaisir convenant à tous, jeunes et vieux.

L'éducation morale se fera à l'église. Là seront exposées les vérités religieuses, les grandes synthèses! Là se dérouleront aux yeux de l'enfance toutes les harmonieuses lois de la nature, toutes les merveilles de la Cosmogonie ! Là le cœur s'élèvera à de hautes pensées sur l'Unité universelle , à de profonds sentiments de gratitude envers Celui qui, dans sa sagesse infinie, dans son inépuisable bienfaisance, a mis tous les biens , tous les bonheurs , à la portée de tous les êtres !

Ainsi l'enfant recevra Téducation professionnelle et intellectueUe dans les ateliers et aux cours théoriques ; ses facultés physiques et artistiques se développeront dans les exercices de Topera ^ son âme s'ouvrira à l'église par un haut enseignement moral et religieux :

124 PREMIÈRE PARTIE. CH. lY.

ainsi aucune des faces de la nature humaine ne sera négligée, et tous seront conduits au point le plus élevé où il leur est donné d'atteindre.

Et tout en s'initiant aux sciences, aux arts, à Tindustrie, Tentant, utilisant cette prodigieuse activité qui est en lui, produira, dés le bas âge, au delà de ce qui est nécessaire à ses besoins, et ne sera jamais une «barge pour sa famille ou pour la Société.

L'enfant d'ailleurs n'aura jamais été privé du droit naturel de choisir la route où le poussaient ses aptitudes : en lui laissant sa liberté , on aura résolu le problème, autrement impossible, de décider qui du père ou de l'État doit être maître de l'enfance et diriger i'éducation.

§ V. Répartition des bénéfices.

Nous arrivons à la question de la répartition des bénéfices, et nous avons à prouver que le milieu réformé est tellement harmonique, qu'il produira l'accord même sur un point qui partout ailleurs ferait discorder toutes les individualités , mettrait tous les égoïsmes à nu.

Par ce mot, bénéfice, nous entendrons tout ce qui récompense les services rendus , les honneurs , les

grades, les titres et décorations, rinfluence et le pouvoir aussi bien que Targent.

La justice exige que chaque trayaillejur soit consulté pour cette répartition ^ quiconque fait quelque chose pour la Société, doit avoir sur la direction à donner à cette Société une part d'influence proportionnelle à la valeur de ses actes.

Ainsi nous voulons le suffrage universel! Mais qu'on ne craigne pas de nous voir tomber dans cette confusion où tendent les réformistes politiques , où sont déjà suflSsamment plongés les états constitutionnels et républicains. Si Téquité exige que tous soient consultés , le bon sens fixe exactement la limite de ce droit, en prescrivant de ne demander à chacun son avis que sur les choses qu'il connaît, qu'il pratique^ et de peser cet avis au poids de la valeur de celui qui l'émet.

Nous avons donc à montrer que, dans la Phalange , tous exerçant leurs droits dans la sphère même de leur compétence et de leur capacité , peuvent prononcer , s'ils veulent , dans le sens de l'équité et de la raison -, nous établirons ensuite que le travailleur qui pourra être juste ^ sera directement intéressé à l'être , et qu'il voudra Fétre.

U faut se le rappeler : dans la Phalange, les individus forment des groupes, les groupes forment des séries de

1". degré, les séries du ^®^ degré forment des séries de 2"*. degré, etc.

Ainsi, dans Tarmée, les escouades ou groupes forment des compagnies , les compagnies des bataillons , les bataillons des régiments, les régiments des brigades, etc. Seulement, dans la Phalange, le même travailleur fait partie de plusieurs groupes , figure dans plusieurs séries.

L'élection commence dans le groupe. Les membres des groupes se distribuent les titres, honneurs et grades, nomment leurs chefs, officiers et sous-officiers.

Les chefs de tous les groupes d'une même série du l°^ degré se réunissent ensuite pour choisir les chefs de cette série. Les chefs des séries inférieures nomment de même les chefs des séries supérieures, et enGn les chefs des séries les plus élevées nomment les chefs ou gérants de la Phalange W.

Ce mode d'élection satisfait bien à la première condition posée : consulter chacun, mais seulement sur les choses qu'il connaît. Les travailleurs d'un groupe qui se trouvent périodiquement à l'œuvre jugent sainement de leurs mérites réciproques sur la chose que tous pratiquent et pratiquent sous les yeux de tous ; de

(1) Ce itaode d'élection n'est pas absolu; il Tarie suivant la spécialité de la fonction à conférer; il y a même des fonctions qui se transmettent béréditairement « comme nous l'expliquerons dans le chapitre suivant

ORGANISATION DE LA COMMUNE. iâ7

plus, à mesure que Ton s'élève sur l'échelle hiérarchique, à mesure qu'il s'agit d'intérêts plus généraux, les chefs, soumis à de nouvelles épreuves, choisis par une masse de plus en plus éclairée , offrent toute garantie d'aptitude aux fonctions qui leur sont confiées. C'est que , par cette élection en plusieurs degrés , les électeurs et les élus n'étant jamais qu'à un pas l'un de l'autre, peuvent toujours se comprendre et s'apprécier.

Chaque travailleur, ayant à voter dans tous les groupes dont il fait partie, voit son influence s'accroître avec le nombre des choses dont il s'occupe ; de plus , sur chacune de ces choses , son influence est en raison de sa capacité , puisque , suivant son mérite , il est appelé à agir, ou simplement sur l'intérêt des groupes , ou sur les intérêts moins restreints de la série, ou mêifie sur les intérêts de la Phalange entière.

C'est ainsi que sont distribuées les récompenses eu honneurs et grades. Les bénéfices pécuniaires serônt^ répartis par le même procédé.

La gérance de la Phalange, constituée comme nous venons de le dire, prélèvera d'abord, sur le produit annuel, la somme destinée à couvrir les dépenses communes : l"". les impôts, dont le recouvrement se fera de la manière la plus simple, sans frais de perception, sans ce contact immédiat, si souvent irritant, entre les agents du fisc et les individus^ 2°. toutes les choses que la Phalange tire du dehors, tout ce qu'elle

i2S PBEMlèRE PARTIE, ÇH. IT.

ne doit pas au trayail de ses groupes, en approvisionnemenis, en entretien des constructions, des instruments, en bien-être, en agrément, en plaisir, etc.; S^. la réserve pour les travaux de Tannée suivante, etc.

Cette première somme prélevée , le reste sera divisé en trois parties , destinées à rémunérer chacune des facultés productives, capital, travail, talent.

Ces trois parts seront divisées entre les séries, les groupes et les individus, en descendant l'échelle biér^rchique dont nous avons donné la constitution. Chaque travailleur, outre les intérêts de ses actions, pourra toucher dans tous les groupes dont il fait partie une somme destinée à payer son travail et une autre somme devant récompenser son talent.

L'intérêt du capital étant arrêté , il n'y aura pas de difficulté pour le répartir entre ceux qui posséderont des actions.

Le travail étant payé non-seplement d'après le temps qu'il demande, mais encore proportionnellemeni à la difficulté de son exécution et à son utilité , il y aura à fixer d'abord les droits de chaque groupe sur la seconde part. Chaque groupe ayant reçu ce qui lui revient, la somme sera répartie entre les travailleurs en propor^ tion du temps donné par chacun d'eux au travail des groupes, temps qui sera connu par le relevé des registres 04 l'on aura inscrit, à chaque séance^ le nom des membres présents et le temps pendant lequel ils

OliGANISAtlON DE LA GOMHOlfE. {^

ont fonctionné. Si l'un des travailleurs, dans le même temps, fait notablement plus d'ouvrage que les autres, il a droit à une récompense sur la part destinée à rémunérer le talent.

Cette troisième part sera divisée entre ceux qui se sont distingués d'une manière quelconque, qui ont mérité des titres, grades, honneurs, qui ont brillé par leur force, leur adresse, leur activité, leur intelligence.

Quant à ceux qui ont inventé ou perfectionné, le résultat de leur travail devant servir non-seulement à la Phalange, mais à l'Humanité entière, c'est de toutes les Phalanges qu'ils recevront la récompense méritée.

Un ingénieur introduit un perfectionnement à la charrue. Sa Phalange profite la première de l'invention qu'elle paie en votant une somme minime, un décime par exemple. La découverte se propage, toutes les Phalanges du Globe l'adoptent successivement, si elle est avantageuse, et toutes votent de même une ré^ compense à l'inventeur. Si un décime est la moyenne des sommes votées, l'ingénieur touchera des 3,000,000 de Phalanges une somme de 500,000 fr. Les travaux d'art, de poésie, de littérature, sont récompensés de la même manière.

Ce mode remplace avec mille avantages la coutume des brevets. L'Humanité profite le plus promptement possible de loule découverte, et l'inventeur obtient

130 PREMIÈRE PARTIE. Cil. It.

toujours une récompense proportionnée au niérite Je son invention.

La cabale, l'esprit de coterie et de localité, seront impuissants pour donner de la vogue à une découverte sans valeur, à une œuvre médiocre. Si, au théâtre de sa Phalange, un poëte obtient par les menées de ses amis un succès non mérité, s'il réussit encore auprès des Phalanges voisines où il peut être connu et aimé, son œuvre n'ira pas loin sans tomber, et il recueillera quelques centimes, à sa grande confusion et à la confusion des Phalanges qui Tauront applaudi.

Si, au contraire, le poëte ou inventeur était injustement éconduit d'une Phalange, il en appellerait au jugement des autres , et obtiendrait bientôt justice.

Tel est le mécanisme de la répartition : mais il reste à expliquer comment les droits réciproques du capital, du talent, du travail et de chaque nature de travail en particulier, seront garantis suivant l'équité et d'un commun accord.

Dans une Phalange, le problème de la répartition peut prendre la forme d'un problème d'arithmétique que voici :

Dans l'intérêt général, auquel sont liés tous les intérêts particuliers, quels sont les travaux domestiques, agricoles, industriels, que la Phalange doit entreprendre? Quel développement doit-elle donner àcha-

cun d'eux? Combien, par conséquent, de bras, d'intelligences , de capitaux , doit-elle y attirer ?

Le problème ainsi posé, il est évident que tous sont intéressés à en trouver une bonne solution , et cette solution est la solution du problème de la répartition.

En effet, les travailleurs, libres dans leur choix, se sont groupés d'une manière qui peut n'être pas absolument conforme à ce que l'intérêt général eût fait décider.

Pour rétablir l'équilibre, rappelerles travailleurs aux points où ils manquent, pour les éloigner des groupes où ils sont surabondants, la Société possède un moyen^ la répartition.

En diminuant la somme affectée au travail d'un groupe, elle éloigne les plus tièdes et réduit le nombre des travailleurs. Par le moyen contraire, elle rappelle les travailleurs au groupe délaissé. Elle arrive ainsi , après quelques tâtonnements, à cet équilibre dont on a senti la nécessité.

Il n'y a donc rien d'arbitraire dans la détermination de la somme affectée à chaque groupe, puisque celle somme dépend du nombre des travailleurs dont ce groupe a besoin. JDans le groupe, la somme est répartie justement suivant le mérite de chacun.

Si un groupe était injuste envers ceux qui l'ont servi avec le plus d'efficacité, les travailleurs les plus capables

abandonneraient le groupe ingrat, et tous souffriraient de leur injustice, plus encore que celui qu'ils auraient blessé.

L'organisation phalanstérienne permet seule au travailleur de résister à l'injustice d'une majorité: Partout ailleurs, celui qui ne sait qu'un métier, qui n'a qu'une fonction, doit s'y maintenir, s'il ne veut pas compromettre gravement sa position. Mais dans la Phalange, le travailleur, sans en souffrir sensiblement, peut abandonner une des trente fonctions qu'il exerce ; et même il ne perdra rien , s'il se présente à un groupe dont les occupations ressemblent à celles du groupe dont il vient de sortir. Il y sera accueilli avec joie et reprendra bientôt le rang qui lui est dû.

Il n'est pas à craindre que l'amour-propre donne (\ certains travailleurs des prétentions exagérées. Celui qui, s'estimant plus qu'il ne vaut, se croirait méconnu et se retirerait mécontent, serait bientôt obligé decomprendre que d'une part on ne s'est pas aperçu de son absence, que d'autre part nul ne s'est empressé de le recueillir.

L'intérêt des actions résultera de même de la nature des choses; il augmentera lorsqu'il faudra appeler le capital, il diminuera quand le capital sera surabondant.

Le capitaliste pourra s'assurer un revenu fixe en prêtant directement à la Phalange. S'il préfère courir les

ORGANISATION DE LA COMMUNE. i35

chances d'un bénéfice variable, il rengagera dans les entreprises particulières des séries et des groupes. Les capitaux, d'ailleurs, seront inégalement traités : de grands avantages seront faits aux premières épargnes des travailleurs, afin d'encourager Tesprit d'ordre et d'économie.

Fonctionnant dans un grand nombre de groupes et de séries, un travailleur ne peut figurer partout au dernier rang. S'il est soldat ici, là il sera capitaine et aura sous ses ordres ceux qui lui commandaient ailleurs. Il pourra donc avoir, sur les hommes les plus éminents, une supériorité relative qui ne blessera ceux-ci en aucune manière, et qui sera, pour son amour-propre, une grande satisfaction, quelque insignifiante d'ailleurs que soit cette supériorité. C'est que nous attachons toujours une haute importance aux choses où nous excellons, c'est que le caractère de notre ambition est nécessairement en rapport avec la nature et la portée de notre intelligence CO.

Ainsi tous ces travailleurs, développés intégralement par une éducation complète, auront des prétentions fondées sur la part destinée à récompenser le talent.

{{) Dans nos Sociétés, nous voyons certaines professions peu libérales exalter outre mesure l'orgueil de ceux qui s'y distinguent. Ainsi les maîtres d'armes, de danse, d'écriture, se montrent en première ligne parmi les hommes les plus satisfaits de leurs talents.

Le travail sériaire donnant de grands bénéfices, les plus pauvres gagneront au delà du nécessaire, et feront facilement quelques économies au moyen desquelles ils prendront des actions. Les avantages accordés aux petits capitaux favoriseront ce résultat.

A des degrés différents, tous seront donc capitalistes.

Le travail étant transformé en plaisir, les riches comme les pauvres seront entraînés à l'industrie.

Tous seront travailleurs.

Le bénéfice d'un individu sera donc fractionné en un grand nombre de lots à toucher, dans tous les groupes dont il fait partie, et pour chacune de ses facultés productives. Dans la discussion qui s'établira sur la fixation de l'un de ces lots, le travailleur ne peut montrer autant d'avidité et d'aveuglement que s'il s'agissait à la fois de sa fortune entière, d'autant plus qu'en favorisant injustement une de ses prétentions, il se nuit à lui-même dans tous ses autres droits. En outre, dans presque toutes les séries de la Phalange il se trouve des gens qu'il affectionne : une femme, des enfants, des parents, des amis ; et il aurait bien quelque difficulté à combiner ses votes de manière à satisfaire, en même temps, et son intérêt égoïste, et l'intérêt de ceux qui lui sont chers (*)•

(i) Nous deTons meDtiooDer encore une dernière ressource, dans le cas extrême où l'obstination d'an individu se prétendant lésé dans

ORGANISATION DE LA COMMUNE. i35

Il ne faut pas craindre que la rivalité qui existera entre les séries et les groupes engendre la haine et le désir de nuire. Cette rivalité diffère essentiellement de celle qui divise aujourd'hui les gens de même profession. Un groupe a intérêt à dépasser ses rivaux, en s'élevant au-dessus d'eux, mais non en les faisant descendre. Un triomphe obtenu par ce dernier moyen serait payé trop cher, puisque, par l'abaissement d'un de ces groupes, la série entière ayant perdu de sa valeur, le groupe victorieux lui-même aurait un moindre dividende à toucher, une moindre gloire à recueillir.

C'est ainsi que dans l'armée , seul exemple que nous ayons d'une série quelque peu régulière, les rivalités de compagnies se taisent quand il s'agit de l'intérêt du régiment, les rivalités de régiments s'effacent quand il faut songer à l'armée. Dans la Phalange, il faut le remarquer encore , par l'alternat des travaux , les hommes qui étaient tout à l'heure en lutte passionnée

la répartition donnerait naissance à un débat scandaleux. Alors la horde interriendrait , parce que l'Unité serait en péril ; alors l'enfant chef de cette corporation irait puiser au trésor de la horde la somme objet de la réclamation, et la remettrait au récalcitrant. Celui-ci serait obligé d'accepter l'argent et la honte, juste punition de sa cupidité. Qui doute du sentiment parfait de dignité, de con- Tenances , avec lequel l'enfant , élu par ses camarades comme le plus capable, remplirait cet acte de généreuse inferrention?

se rencontreront bientôt dans une même fonction, pour une même tendance, de sorte que les rivalités corporatives ne prendront jamais un caractère individuel.

Ces explications étaient nécessaires pour des hommes qui, vivant en Civilisation, sont habitués à voir partout et toujours l'intérêt superposé à tous les sentiments, l'intérêt toujours consulté et toujours écouté! Mais en sera-t-il ainsi dans la Phalange?

Là, le travail étant attrayant, il ne sera plus nécessaire d'y contraindre les hommes, qui, travaillant par passion, seront affranchis du joug même de la nécessité par la certitude de jouir constamment, quoi qu'il arrive, d'un minimum fort décent en vêtement, logement, nourriture, place dans les voitures publiques, etc., de manière à ce que tous puissent aller Vivre oii ils voudront avec ce minimum (0. Le minimum sera assuré même dans le cas du refus de travailler (ce cas ne peut être qu'une anomalie provenant d'un dérangement des facultés) (2). La Société se chargera en outre des en-

(t) Chacun ayant droit à ce minimum en toutes choses, la Société le fournira à frais communs , et chacun n'aura à payer de sa bourse que ce qu'il demandera au delà du minimum.

(2) Celui qui voudrait se retirer des groupes de travailleurs dans l'espoir d'arriver à une découverte, de produire un bon ouvrage, etc., serait en position de le faire, en se contentant du minimum, dans le cas où il n'aurait pas encore fourni des preuves de capacité qui lui ouvriraient ua large crédit»^

ORGANISATION DE LA COWilINE. 137

fants qui ne peuvent encore travailler, des vieillards et des infirmes qui ne peuvent plus le faire, de sorte que nul ne s'inquiétera de l'avenir, ni pour lui , ni pour les siens.

. La perte absolue de la fortune, malheur en Civilisation plus cruel que la mort, ne serait qu'un chagrin fort médiocre dans U Phalange, où celui qui en serait atteint ne descendrait pas de sa position sociale , puisque, conservant ses rangs et ses grades dans les séries, il continuerait le même ordre de relations. Aussi chacun se trouvant en possession d'un bien inappréciable, totalement inconnu dans nos Sociétés, Vin-' soueiance (absence de soucis)^ Tàme ne sera p\m desséchée par l'inquiétude, et, dans un tel milieu^ les hommes, imis par tous leurs intérêts , liés par des services réciproques, trouvant partout bienveillance et affection, s'abandonneront à tous les sentiments généreux et désintéressés qui se montrent encore parmi nous dans la première jeunesse, mais qui bientôt sont étouffés par une juste défiance de l'avenir, par les cruels soucis de la famille, atra cura.

Ne sent-on pas combien, dans cette Société, le problème de la répartition serait facilement résolu, quand même tous ne seraient pas directement intéressés à en décider équitablement ?

i38 • PREMIÈRE PARTIE. CH. lY.

§ VI. Propriété.

C'est ici le lieu d'aborder une question que la science doit résoudre, si elle veut prévenir les commotions dont la Société est menacée ; une question qui, demain, peut abandonner les brochures, les livres, les journaux où elle est restée jusqu'à ce jour, pour descendre en armes dans la rue et se développer à coups de fusil. C'est la question de la propriété, la question des droits réciproques du capital et du travail, droits également légitimes et qui doivent être respectés à un égal degré.

Dominés toujours par cet esprit de simplisme dont nous avons cité plusieurs exemples, les uns, se préoccupant des intérêts du propriétaire, ont refusé au travailleur toute espèce de droit ^ les autres, sentant que nul ne doit dépendre, pour vivre, du bon plaisir d'autrui, ont déclaré illégitime toute propriété. Tant que les uns et les autres ne sortiront pas de cet exclusivisme, tant qu'ils persisteront à joindre à des affirmations qui sont justes et qui peuvent se concilier, la négation inique du droit qui leur paraît opposé au leur, ils n'aboutiront qu'à la violence ; et la violence, si elle peut conduire, par l'écrasement d'un parti, à un équilibre factice et précaire, est impuissante à engendrer un ordre stable, un accord définitif.

Souvent en butte aux attaques des deux camps, attaques qui se neutralisent Tune par l'autre, l'Ecole sociétaire, à plusieurs reprises, a formulé sa théorie du droit de propriété ^ nous allons la reproduire ea peu de roots.

Dieu a fait à Tespéce humaine un présent digne de sa magnificence ^ il lui a donné la Terre! La Terre splendidement éclairée, animée, fécondée*, la Terre enserrant dans ses entrailles tout ce que Thorome peut désirer, tous les biens, toutes les richesses.

Ce don appartient à tous; nul homme, nulle génération ne peut légitimement en disposer à rexclusion des autres hommes, des autres générations. Le riche comme le pauvre, le propriétaire et le prolétaire, ont des droits égaux sur le sol primitif, sur les produits bruts de la nature. Ce droit, c'est le droit de vivre, que tous ont acquis par le fait seul de leur naissance.

Cependant Thorome, à l'image de Dieu^ peut aussi dans sa sphère transformer et créer. D'un sol ingrat il fait un champ fertile ; d'un roc informe il fait un palais ; d'une matière terreuse il tire des cristaux, des glaces, du fer, de l'acier, de l'or; en un mot , il centuple la valeur de tout ce qu'il a reçu. Ce que l'homme tient ainsi de son travail lui appartient en propre ; il peut en disposer comme il veut, c'est son bien, sa propriété, c'est le droit du capitaL

140 PREMIÈRE PARTIE. CH. lY.

Mais chacun peut réclamer sa pari sur tout objet qui n'a reçu aucun perfectionnement de la main de Thomme, et sur la valeur primitive et brute de toute chose travaillée. C'est le droit de tous, c'est le droit du iravailkur.

Ce droit est largement reconnu dans la Phalange, oè chacun peut s'emparer de toute matière première dont il espère tirer parti , en s'enrôlant dans les groupes chargés de la préparation de cette matière.

La Phalange va même au delà^ bien qu'il ne soit plus possible d^ vivre aujourd'hui sans industrie, de fruits sauvages, de racines incultes, elle peut concéder le droit de ne rien faire à celui qui se résigne à un minimum assez élevé pour le mettre à l'abri de toute privation pénible.

Le droit du capital est pareillement garanti dans ce milieu que nous avons esquissé -, il y prend , il est vrai, une forme nouvelle, mais c'est pour son plus grand avantage, puisque ainsi il facilite l'usage, le transport, l'aliénation de la propriété, toutes choses aujourd'hui si difficiles et si coûteuses.

Les droits du capital et du travail ont cessé d'être ennemis; ils se concilient dans la Phalange, ils se soutienn^t l'un par l'autre, se développent ensemble, et sont liés par une étroite solidarité de pertes et de bénèBces.

L'homme étant propriétaire légitime de tout ce qu'il

a créé par son industrie, il peut, comme il l'entend, disposer de ses richesses ; il peut donner, s'il veut employer sa propriété à cet usage.

Ainsi Ton est encore propriétaire légitime de ce que Ton reçoit par l'abandon volontaire d'un précédent possesseur.

Et comme rien ne limite ce droit naturel , on peut encore donner en abandonnant la vie. Ainsi l'héritage , si violemment attaqué dans ces derniers temps, est une chose juste, un moyen légitime d'acquérir la propriété.

Les adversaires de l'hérédité en ont attaqué le prin* cipe, parce que, en Civilisation, la propriété exclut le travailleur de son droit, parce que l'hérédité y marche escortée de nombreux abus. Mais tout ce mal a pleine^ ment disparu dans une Phalange.

Tranquille sur le sort de ses enfants, qui ont une po*sition sociale assurée, quelle que soit leur fortune, le père, s'il ne les oublie pas à sa mort, n'oubliera pas non plus tous ceux qu'il aura aimés , tous ceux qui aur ront partagé ses travaux, ses goûts, ses plaisirs. L'héritage se fractionnera donc en un grand nombre de legs, et, ainsi divisé, il aura perdu sa profonde immoralité, il ne sera plus impatiemment attendu de l'héritier, qui n'y verra qu'un précieux souvenir, qu'un cadeau sans eiïet bien sensible sur son sort, sur la position de s^ famille.

142 PREMIÈRE PARTIE. CH. lY.

Parmi les adversaires du droit de propriété, il s'est trouvé des hommes qui sont allés plus loin encore, qui ont compris dans une même réprobation les droits du travail et du- talent. Ils veulent un partage égal de tous les biens, quel que soit le concours individuel à la production des richesses.

Pour justifier leur monstrueuse conception, les égalitaires entassent les raisonnements sur les sophismes et parviennent peut-être à prouver que, dans un milieu dévoré par la misère , il n'est pas juste d'accorder aux uns tous les raffinements de la sensualité, tandis que les autres ne peuvent assouvir leur faim. Mais, en conscience, s'ils demandent que le milieu social soit réformé, c'est qu'ils espèrent que l'Humanité gagnera quelque chose à les écouter. Or le progrès le plus urgent, le moindre bénéfice que l'espèce puisse espérer de ceux qui prétendent la conduire, c'est une abondance des choses de nécessité, c'est une large satisfaction des besoins.

Il faut donc raisonner comme si la Société devait parvenir à cet état de bien-être; sans quoi, misère pour misère, qu'elle croupisse sans se déranger de son grabat ! et alors que devient la logique des égalitaires ? que deviennent leurs déclamations sur celui qui mange la part de son voisin?

Il ne s'agit plus du nécessaire que tous possèdent.

Il s'agit de satisfaire ses sens avec plus ou moins de recherche et de raffinement, il s'agit pour les uns d'une table de lieutenants où Ton ne se plaint pas, je vous jure, parce que les capitaines mangent à une table . plus chère, et les officiers supérieurs à une table plus coûteuse encore.

Cette inégalité de fortune peut bien moins pour le bonheur que l'inégalité en dose d'estime et d'affection que chacun est appelé à recueillir. Si les égalitaires sont forcés d'accepter ces inégalités naturelles, s'ils ne peuvent pas faire que chacun récolte une égale part d'amour, d'amitié, de considération, qu'importe une inégalité de plus?

Et même, plus il y aura d'inégalités diversement réparties , plus il y aura de chance pour arriver à une égalité par compensation, seul genre d'égalité qui puisse se concilier avec la nature, avec les penchants de l'homme.

Egalité/,,. Il faut que l'inégalité qui régne dans nos Sociétés soit cruellement injuste et oppressive, pour que, par la répulsion qu'elle inspiire, le rêve d'une chimérique égalité ait pu naître, même chez quelques bons esprits.

Egalité!,.. Avons-nous donc un même estomac, un même cœur, une même poitrine, une soif égale de fortune et de gloire?... Sommes-nous de la même

444 PREMlÈRe PARTIE. CH. IV.

taille, du même caractère, du même âge, du même sexe?... Si nous différons en tous points, Tégalité, au sein même d'une abondance qu'elle ne créerait certai* nement pas , priverait inutilement les uns en donnant aux autres plus qu'ils ne désirent , plus qu'ils ne peuvent consommer.

Égalité!.... C'est proportionnalité qu'il faut dire pour être dans le vrai : c'est la proportionnalité qui manque à nos Sociétés et non l'égalité qu'il leur faut. Dans un milieu social parfait , l'homme tirera parti pour les autres et pour lui-même de toutes ses facultés, et ses facultés sont proportionnelles à ses penchants, à ses besoins, à ses désirs. Ainsi, chacun recevant tout ce que la nature le porte à demander, nul ne pourra se plaindre.

Tel portera un habit magnifique qu'un autre serait fâché de revêtir ; tel consommera en un repas ce qui suffirait à ses deux voisins; tel se plaira sur un cheval fougueux qu'un autre craindrait d'approcher-, tel aime l'éclat, tel la retraite; tel le tumulte des fêtes, tel le calme de Tintimité; etc. Donnez également à tous, et tous souffriront, aussi bien ceux que vous élèverez trop haut que ceux que vous descendrez trop bas.

L'égalité et la liberté, d'ailleurs^ ne peuvent coexister, si ce n'est dans la lettre morte d'une constitution. Lors même que l'on admettrait avec vous que les hommes ont des droits égaux, que le même temps de

travail, qu'il soit employée /aire des sabots ou à dresser une statue (0, doit être également rétribué-, si Thomme reste libre, votre égalité se dissipera aussitôt en fumée, car le premier usage que Thomme fera de sa liberté , et pour satisfaire les penchants les plus impérieux de sa nature, sera de se dépouiller d'une partie de ses droits pour l'avantage de ceux qui l'auront passionné.

Accordez aux soldats de Napoléon le droit de lui voter son traitement, vous verrez si ces braves, si jaloux de prodiguer leur sang pour leur général, seront plus économes de leur bourse quand il s'agira de grossir la sienne. Vous verrez si beaucoup resteront fidèles au principe de la sainte égalité.

Contemplez encore une population frémissante sous l'organe, le geste, la puissance d'un grand artiste: Talma, Malibran, Taglioni, Rachel» etc. Qu'elle ait à voter une récompense, des couronnes, de l'or : croyezvous que cette récompense sera chichement pesée à la balance des égalitaires, surtout si aucune âme n'est rétrécie par l'inquiétude, par la crainte de connaître les privations et le besoin.

L'égalité, reconnaissez-le, ne peut s'établir qu'en étouffant tout enthousiasme, que par la castration de l'âme humaine qu'il faudrait priver de ses plus gêné-

(1) Voir les ouvrages de M. P.-J. Proudhon, l'un des plus remarquables égalitaires.

reux élans. L'égalité serait la négation absolue de toute individualité , de toute liberté. Si les hommes, quelque part, se rapprochent de Tégalité, c'est au bagne.

D'un autre côté, les propriétaires, quand ils veulent bien reconnaître que la répartition suivant le capital, le travail et le talent, n'est pas la communauté , nous ac-< cusent d'ôter son plus grand charme à la propriété, en la mettant sous cette forme actionnaire qui privera le possesseur de la satisfaction intime de dire : ceci est û moif voilà mon jardin, voici mes bois, etc.

Nous prétendons, au contraire, que ce sentiment d'amour-propre qui se satisfait par la possession d'une belle chose, sera développé dans la Phalange, plus que partout ailleurs 1

Si les vergers, par exemple, sont bien cultivés ^ si, richement parés de fleurs ou de fruits, ils font l'admi*ration des voyageurs , la série des vergers , composée d'hommes qui, par leur travail et leur intelligence, ont produit ce beau résultat, ne dira-t-elle pas avec plus de raison que le propriétaire actuel , mon verger! que le propriétaire qui se glorifie du talent de son jardinier, du savoir-faire de son fermier, qui n'a pas une plume à lui dans cette parure d'emprunt sous laquelle il se pavane (0.

(I) Le sentimeiit de propriété se roodiflera, soua l'avouons . ep

Ce fait se produit déjà dans nos Sociétés : le bibliothécaire qui, dans une ville de province, est parvenu par ses soins, sa patience et son travail, à former une collection de livres un peu coniplète, .n'est-il pas heureux autant et plus que si ces livres étaient siens, que s'il avait travaillé dans son intérêt égoïste au lieu de remplir une fonction sociale.

§ Vn. Ordre et lAberié.

La découverte de Fourier n'est autre chose que Tétude de deux grandes lois de la nature qui assurent, dés qu'elles sont appliquées, la première, Vordre universel ^ la seconde , la liberté de tous les êtres.

ce qu'il sera dëpoaOlé de cet esprit d*âpre cbicane qui fait du propriétaire actuel, fût-il d'ailleurs l'honuiie le plus généreux, un Yéritable hérisson qu'on ne peut approcher sans se piquer, dès qu'if s'agit de sa propriété.

Ainsi ce Toisin qui, hier, tous donnait à grands firais une fête magnifique, qui prodiguait pour tous et pour ses amis tout le luxe de sa maison , qui étalait ses lustres, ses cristaux, ses porcelaines, et qui se fût offensé si tous lui aviez offert le prix du meuble le plus précieux cassé par tous par accident; ce mènoe Toisin, aujourd'hui, n'écoutera ni vos explications , ni tos excuses, ne yous pardonnera jamais et TOUS appellera deyant les tribunaux, parce que, en enfonçant un clou dans le mur mitoyen , vous avez détaché de son côté quelques ceniimètres cubes de plâtre. Vous n'avez plus affaire au généreux et hospitalier seigneur de la veille, mais au propriétaire dont vous avez Umché la propriété !

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