SON ENFANT
Puis la Société indignée rassemble ses juges, frappe l'infortunée de la flétrissure, des fers, de la mort!
Cependant celui qui Ta séduite et poussée au crime par son lâche abandon, libre et honoré, peut, rien neTen empêche, s'asseoir au banc des jurés pour donner aussi satisfaction , par son verdict , à sa yertneuse colère.
Plus loin c'est l'enfance encore, rejetée du sein maternel , abandonnée à la charité publique , faible , étiolée , avec un sang corrompu par les germes d'une hideuse maladie , ignoble fille des plus honteux débordements.
Et doit-on s'étonner si , dans les classes pauvres , plusieurs se débarrassent de leurs enfants par l'abandon et même par le crime, lorsque dans toutes les classes un si grand nombre ne se bornent pas à des vcBuœ pour prévenir l'accroissement de leur famille (*)? Dans nos Sociétés , où l'on salue avec joie la naissance de tout animal domestique, l'homme seul est souvent accueilli avec tristesse à son entrée dans la vie. L'homme , le roi de la création! le producteur par excellence !...
(1) Ce titre de père, qui établit entre un homme, une femme, un enfant, un lien si doux , sera toujours recherché ayec empressement en Harmonie, où il n'exposera à aucune charge tendant à en compenser les avantages. Aussi Fourier accorde4-i! à la femme le droit de désigner à son enfant un père antre que le père naturel , ri elle avait à se plaindre de celui-ci. La punition serait cruelle pour le coupable, et celui qui serait élu à sa place accepterait toujours avec bonheur. La paternité par adoption «era fréquente encore en Harmonie, où rien ne tendra à détruire le charaoe ées rapports de famille. De toutes parts les plus tendres noms* les plus douces affections, seront offerts et prodigués à l'enfance, qui attire à elle par un charme si puissant.
3i0 SECONDE PARTIE. CH. TI.
J'ai parlé de Tenfance : grand Dieu !
L'enfance , espoir de Tavenir ! l'enfance , tendre bouton qui, pour donner plus tard la fleur brillante et parfumée, puis le fruit précieux, doit être préservée avec tant de soin !... que devient-elle entre les mains. Civilisation?... Gaïn!... qu'as-tu fait de ton frère?...
L'enfance ! Dieu te la donne avec sa grâce naïve , sa franche gaîté, sa touchante candeur ! . . . Par quelles précautions la maintiens-tu dans son heureuse ignorance? Par quels soins la préserves-tu de toute souillure , de tout sale contact, de toute impureté! Le respect pour l'innocence, loi sacrée! comment sais-tu l'observer?
L'enfance ! Mais à tout moment , en tout lieu , tu lui prodigues une funeste instruction ; tu l'inities par la vue , par l'ouïe , par tous les sens , à des secrets si dangereux pour elle ! Ton impure science , tu la placardes sur tes édifices , tu la chantes dans tes cabarets, tu la cries dans tes carrefours , tu l'ofires dans tes salons, dans tes livres (*), dans tes spectacles, dans tes musées !
Aussi ta stupide et cruelle imprévoyance porte des
(1) Dans les livres classiques, moraux, religieux même, rien n'est plus étonnant que cet empressement avec lequel les hommes qui écriTent pour les enfants mettent sous leurs yeux , liTrent à leurs réflexions, tout ce qu'ils doivent ignorer. Pensez au trait le plus scandaleux de l'histoire ou de la Bible, et ouvrez un livre destiné, avec approbation de l'Université , aux enfants de sept ans : ne craignez
MQEUÏtS ET COUTUMES. 21 i
fruits dignes de toi ! Regarde dans tes collèges , dans tes écoles, dans les pensionnats : regarde de près, si tu roses, et compte le nombre de ceux qui échappent à de honteuses leçons *, que tu rends à leur famille sans leur avoir fait payer ta science de mots, en flétrissant à tout jamais leur cœur, leur intelligence ou leur santé !
Ah ! c'est là la plaie honteuse !
Eh bien ! ose encore parler de ton hypocrite pudeur ! ose maintenant te scandaliser, parce que Fourier promet à l'avenir d'autres mœurs que tes mœurs , d'autres amours que tes amours !
Nous devons nous arrêter : il faudrait des volumes pour décrire toutes les turpitudes des mœurs civilisées ^ dans la famille seulement, combien de plaies encore près desquelles nous passons en détournant les yeux ! dans la famille, que les moralistes nous offrent comme le séjour de toutes les vertus, de toutes les tendresses pastorales ^ qu'ils nous opposent comme l'arche sainte à laquelle on ne peut toucher sans être sacrilège !
Hélas ! pour faire tomber ces illusions , pour ramener à une triste réalité , il nous suffit d'en appeler à la
pas qu'il soit omis. Ceci sauf quelques rares exceptioDS cependant ; en fait de liyres d'école, le bon sens fait exception.
Mais, disent-ils, il faut bien que l'enfant apprenne rhistoire« Apprenne de l'histoire ce qui convient à son âge , je le Teux bien, mais plutôt ribr que tout.
conscience de chacun : que chacun soulève ce voile complaisant jeté sur ses douleurs internes, qu'il raconte ce c[ui se passe chez lui , chez ses voisins , entre les époux, entre les frères» entre les pères et les enfants.
Nous le savons, les moralistes autant que nous s'indignent et se soulèvent-, mais vingt siècles d'expérience ont suffisamment prouvé leur impuissance à guérir.
Cette expérience du passé est tellement concluante , qu'eux-mêmes ont abdiqué leur mission. J'en appelle à leur bonne foi : qu'ils disent donc s'ils espèrent qu'un jour leurs prédications seront écoutées , qu'un jour toutes les plaies que nous avons signalées seront enfin fermées ? Non ! ils acceptent tout comme condition fatale de la vie humaine ^ à leurs yeux , par exemple , c'est un mal nécessaire que la prostitution *,
ils s'y résignent! La prostitution! infamie des
infamies!
Ainsi celui qui pense que l'on ne peut agir sur l'homme par d'autres moyens que la prédication morale , doit admettre et admet en effet que l'humanité
croupira dans sa fange jusqu'à son dernier jour!
Mais celui qui sent au fond du cœur que Dieu, qui aime le beau et le bon, n'a pas condamné irrévocablement l'espèce à tant de turpitudes , doit chercher le salut commun dans des voies encore inexplorées , dans de profondes modifications de ce qui est.
MOEURS ET GOUTDIIBS. 213
El puisque tous ces désordres, tous ces vices, se sont développés sous une loi de contrainte, ont existé avec la coercition, ne peut-on espérer que l'ordre et la vertu naîtront de la liberté : de la liberté agissant sur un nouveau milieu, sur un milieu convenablement préparé !
Dans une Phalange, nous l'avons vu , l'enfance fonctionnant sous les yeux de tous n'est jamais abandonnée à elle-même, ni dans les champs, ni dans les ateliers, ni même dans les dortoirs; sans cesse livrée à des occupations variées , sans cesse préoccupée de ses intrigues industrielles , passionnée par sa jeune ambition , elle ne connaît pas cet ennui profond , fruit de cette inaction à laquelle notre éducation la condamne si stupidement, et qui favorise tous les vagabondages de l'imagination ; à la (in de chaque journée, l'enfant fatigué ne songe qu'au repos, auquel il se livre, souriant déjà à ses eflbrts , à ses triomphes du lendemain.
Dans la Phalange, rien ne peut éveiller des idées dangereuses, quand elles sont prématurées; l'enfance a ses livres, ses bibliothèques, ses musées, ses salons ; elle ne vit plus dans un monde où tout est fait pour l'adulte, où l'on ne songe à elle que par exception ; en sa présence, les hommes, tous assez éclairés pour comprendre la portée de leurs actes, s'abstiendront de paroles d'amour , de propos galants, avec d'autant
plus de soin qu'ils seront libres de traiter ces questions aux réunions du soir, après que l'enfance se sera retirée : car l'enfance, qui a besoin de sommeil, se livrera la première au repos, tenant à honneur de paraître au réveil des séries, aux séances du matin.
Pour que la curiosité de l'enfance ne soit pas éveillée par un brusque passage de ses coutumes à celles de la jeunesse, une transition est soigneusement ménagée par l'institution d'un corps vestalique. Les adolescents des deux sexes , au sortir de l'enfance, à 18 ou 19 ans (0, entrent daiïs cette corporation où ils doivent passer un temps plus ou moins long , suivant leur caractère et leur tempérament.
De brillants avantages accordés à ce corps tendent à y relenirlesjeunesgens.il est l'honneur de la Phalange, qui s'en pare avec orgueil dans les jours de fêles -, car c'est là sa plus fraîche , sa plus gracieuse , sa plus riante jeunesse : il est honoré , recherché , aimé de tous, de la vieillesse à laquelle il prodigue ses soins, de l'âge viril qu'il charme par sa beauté, de l'enfance aux habitudes de laquelle il est encore fidèle , qu'il guide dans ses travaux du matin ^ qui est Gère de suivre les coutumes d'une corporation aussi généralement res-
(1) La vie active de l'enfaoce barmonieDDe retardera la puberté jusqu'à l'âge de 17 ou 18 ans, et la vieillesse reculera dans une proportion égale. Ces assertions surprendront peu ceux qui se sont occupés des lois de la nature organique.
pcctée, et qui s'inquiète peu de ce qui se passe dans ces séances du soir , où le corps vestalique ne paraît pas.
Pendant le temps donné au vestalat, la jeune fille, le jeune homme, font un choix; ce choix n'est déterminé par aucune considération de fortune ou de rang, et les parents n'ont pas à s'en inquiéter, car il ne peut compromettre en rien l'avenir de leur enfant; pour choisir, chacun consulte son penchant, et ceci est conforme à la volonté de Dieu, de Dieu qui n'a pas mis dans nos cœurs cet énergique penchant qui pousse les sexes l'un vers l'autre, pour que, comme c'est la règle en Civilisalion , la jeune femme se trouve avec indifférence , froideur ou même dégoût, entre les bras de l'époux qu'on lui a donné ; cet outrage à la nature est cependant la conséquence forcée de notre organisation sociale, car mieux vaut encore cette prostitution déguisée , que toutes les misères qui peuvent, en Civilisation^ écraser une pauvre famille formée sous la seule influence de Tamour.
Leur choix fait, le jeune homme , la jeune fille le déclarent , le font régulariser; puis ils passent du vestalat dans une autre corporation : tel est le mariage en Harmonie. Ce mariage est-il indissoluble? ces nœuds pourront-ils être rompus ? la morale effarouchée nous adresse toujours ces questions avec un grand empressement.
Parmi les hommes, les uns sont organisés pour la coDStaDce en amour, les autres sont portés au changement; ces caractères divers sont dans la nature, et Dieu Ta voulu, parce qu'il est bon qu'il en soit ainsi.
Le premier de ces caractères convenait à la Civilisation , se pliait à sa forme , servait à ses vues : la Civilisation Ta accepté et sanctiGé ; puis elle a frappé de réprobation le caractère opposé.
Cette condamnation d'un fait naturel n'a rien changé aux tendances de Thomme : l'inconstance est restée dans les cœurs ; seulement elle s'est cachée, parce qu'elle était repoussée -, elle à pris un masque, elle a su mentir; elle est devenue fausse, perfide, ignominieuse.
Pourquoi Fourier n'aurait-il pas accepté l'inconstance comme tout autre penchant de l'homme ? où est le danger de l'inconstance dans le milieu social qu'il a découvert? comment la famille pourrait-elle en souffrir?
En France, un grand nombre d'hommes graves demandent le divorce , qui existe déjà dans plusieurs contrées civilisées, et leurs adversaires ne repoussent cette proposition qu'en montrant les dangers qui accompagneraient son acceptation. Dans la Phalange, où ces dangers n'existent plus, les adversaires du divorce seraient donc les premiers à en proclamer l'opportunité.
MCœURS ET COUTUMES. 217
On Desaurait trop le répéter, la loi a bien vainement décidé que tous les amours devaient être constants-, combien compterait-on d'hommes arrivés à Tâge de trente ans qui soient restés fidèles à un premier attachement, qui n'aient pas eu déjà dix maîtresses! L'opinion ne pouvant flétrir une conduite si commune, déroutée par cette contradiction flagrante entre les coutumes et la loi , est tombée dans un tel excès de déraison qu'elle regarde comme des gentillesses dans un sexe ce qui déshonore dans l'autre ^ qu'elle appelle la victime infâme, et ne cesse pas d'honorer le complice, le séducteur, celui qui, par tous les moyens, par tous les serments, par toute la puissance de son esprit, de son expérience, a fait tomber une créature humaine ,
a réussi à la dégrader, à l'avilir ! Vos jugements,
Civilisés , sont-ils assez stupidement iniques ?
Dans la Phalange, où les trois sexes sont indépendants l'un de l'autre par leur position sociale, par leur rang, par leur fortune, on pourra sans crainte honorer tous les caractères , qui se montreront tels qu'ils sont , et le mensonge sera banni des rapports d'amour.
Et lorsque l'amour ne sera plus compliqué, comme aujourd'hui, de considérations factices d'intérêt et d'amour-propre, une séparation ne sera plus un divorce; car le mot divorce porte avec lui une pensée de haine : une séparation se fera d'un commun accord, et l'amour sera remplacé par une affection neutre , fort puissante
;218 SECONDE PARTIE. CH. Vf.
et forl naturelle entre gens qui se sont aimés avec passion, bien que ce sentiment soit à peu près inconnu en Civilisation , où toute rupture est violente, parce que toujours le mensonge Ta précédée.
Dans nos Sociétés, Tamour, même dans toute sa pureté et revêtu de toute sanction légale, n'est que de régoïsme à deux ; il est d'ailleurs bien rare qu'il se montre dans les unions régulières: c'est presque toujours en dehors du droit qu'il agit dans toute son énergie, de sorte que l'amour, en Civilisation, est une passion funeste, puisqu'il pousse si souvent au mal et si rarement dans le droit chemin.
En sera-t-il toujours ainsi .^ Faut-il voir dans ce puissant ressort, danscesublimeprésentdeDieuO), la source certaine d'un désordre qu'aucune combinaison sociale ne permettrait d'éviter? N'est-il pas plus religieux d'admettre, avec Fourier, que cette passion est pour un but doublement utile \ de chercher comment, après
(\) Dieu a touIq que l'homme pût choisir dans tous les règnes de la nature ce qui lui convient pour lui-même ou pour l'offrir à ceux qu'il affectionne.
Dieu a voulu plus encore, il a permis à l'homme de faire le don le plus magnifique, le don de l'œuvre la plus parfaite du globe, le don de lui-même , et ce don précieux doit être reçu avec le plus grand bonheur. Tel est l'amour que des Moralistes ont essayé de flétrir, dédaignant, repoussant ainsi un des plus grands bienfaits du Créateur.
Le mépris de l'amour, cette résistance au vœu de la nature, a
MOEURS ET GODTUUES. 219
avoir rempli sa tâche directe en assurant la conservation de l'espèce , l'amour peut encore exercer une salutaire influence sur le mouvement social, en passionnant les hommes pour le beau et pour le bon ? Cette influence directe de l'amour sur les faits sociaux s'est montrée déjà dans le moyen âge : à cette époque toute guerrière de la vie humaine, l'amour, qui avait reçu un commencement d'organisation, poussait les chevaliers aux combats , aux tournois , aux grands coups de lance. Dans l'avenir, l'amour, s'il était complètement organisé , ne pourrait-il agir d'une manière analogue, mais pour un autre but, mais en faisant sentir à l'un des sexes le besoin de s'illustrer, de s'embellir, aux yeux de l'autre , d'une auréole de savoir , d'honneur, de vertu ?
En Harmonie, les relations d'amour, comme toutes les relations, conduisent à une organisation régulière en groupes et séries, groupes et séries comprenant l'âge
souvent conduit rbomme à l'état le plus abject. L'attraction spirituelle et corporelle à la fois, l'amour noble et vrai, a fait place, chez de saints personnages , au plus grossier appétit charnel, contre lequel ils se débattaient sans cesse hideusement. Qu'on lise ia vie et les tentations de saint Jérôme , dont l'âme s'usait contre un corps échauffé par les privations et dévoré par un ignoble rut , et qu'on se demande si Dieu a créé Thomme pour ces luttes répugnantes, si saint Jérôme, aimé d'une femme, entouré d'enfants, n'eût pas mieux compris les vues de la Providence, mieux marché dans les voies de la sagesse.
pubère seulement. La transition entre les deux âges est sagement ménagée, comme nous Tavons dit, par l'institution du Yéslalal, où déjà Famour est connu, mais par son seul ressort animique.
En sortant du Yeslalat chacun doit entrer dans une corporation qui a pour règle la constance ; quelquesuns s'arrêteront définitivement à cette corporation ; mais la plupart en sortiront quand leur caractère se sera bien dessiné sous le rapport amour; puis chacun s'enrôlera dans celle des corporations de la série amoureuse dont la règle, plus ou moins sévère, est en accord avec ses penchants et son tempérament.
Les statuts des diverses corporations de cette série sont assez variés pour que chacun puisse trouver ce qui convient à sa nature ; de cette manière , nul n'aura intérêt à dissimuler, et tous , se faisant connaître tels qu'ils sont , obéiront scrupuleusement aux lois sous lesquelles ils se seront rangés^ puisqu'en agissant autrement ils se déshonoreraient sans motif» étant toujours libres de suivre une autre règle, en le déclarant, en passant dans une autre corporation.
Ainsi la liberté tuera le mensonge , et la vérité présidera à tous les rapports d'amour , ainsi , chacun mettant son caractère au grand jour, nul, en aimant, ne pourra craindre des déceptions.
La franchise et l'absence du mal ne suffiraient pas
MOEURS ET COUTUMES. 2âl
pour qu'une corporation fût honorable et honorée *, il faut encore qu'elle produise le bien , qu'elle concoure positivement au bonheur général , et par ses actes, et par le charme qu'elle répandra dans les travaux.
Nous ne pourrions , sans sortir du cadre que nous nous sommes tracé , exposer ici le rôle particulier de chaque corporation amoureuse; mais, pour montrer que nous ne craignons pas de faire connaître toutes les idées du Maître, après avoir parlé du Vestalat et de la corporation suivante qui a pour règle la constance , nous irons chercher , à l'autre extrémité de la série , une corporation dont le nom a effarouché tous les Moralistes, la corporation qui usera le plus largement de la liberté en amour : les Bacchantes.
Il est des femmes courageuses et fortes qui aiment les travaux virils , qui se plaisent dans les rassemblements guerriers. Aux époques subversives, ces femmes sont des Bradamantes^ des Clofindes , des Jéannes d'Are ^ et, sous des dehors moins poétiques, ces cahtiniéres qui partagent si résolument la fortune de nos soldats. Ce type de femme, relevé par tout ce que l'éducation harmonienne ajoutera à sa grâce, à la noblesse de ses sentiments , est ce que Fouriér appelle la Bacchante,
Les Bacchantes seront partie essentielle de toutes les armées industrielles, où, tout en partageant les travaux de l'autre sexe, elles se réserveront les détail»
222 SECONDE PARTIE. CH. Tl.
qui ne conyiennent qu'au leur. C'est un noble caractère que celui de la Bacchante ! N'est-on pas ému en pensant à ces faibles femmes , qui , sur le champ d^ bataille , oublieuses du danger, prodiguent des soins à tous ceux qui souffrent , portent secours à tous ceux qui tombent. Généreuses, dévouées, intrépides, comme elles aiment leurs frères d'armes l comme elles sont aimées d'eux l Quelquefois l'étoile des braves a décoré leur poitrine, et vous-mêmes, Moralistes, vous eussiez applaudi avec toute l'armée, et sans demander auparavant sL, dans la vie des camps , la cantinière n'a jamais été femme, si toujours elle a repoussé l'amour qu'elle inspirait*
Puisque , dans les armées industrielles , le rôle de la Bacchante est évidemment utile , Dieu a dû donner à un certain nombre de femmes un caractère qui leur permît de le remplir. La femme timide et réservée aura sa place au foyer de la Phalange, mais elle serait malheureuse et déplacée dans le tumulte des camps , dans le mouvement des^ armées. Là , c'est la Bacchante qui convient : Diea Fa créée pour ce rôle, qu'elle remplira dignement. Pour des fonctions aussi opposées, y fallait des caractères opposés. Pourquoi repousser Tun , quand tous deux sont dans la nature , quand tous deux sont indispensables à l'Humanité (0?
(i] « Du reste elles {les Bacchantes) seront enDemies de la Ténalité. Uae Bacchante qni serait eooyainciie de- la moindre faute en cer
Par quelle étrange aberration la Civilisation, hideuse de souillures, la grande prostituée, crie-t-elle à l'immoralité en nous écoutant? Il faut choisir entre cet avenir où les sexes ne s'appartiendront qu'entraînés par le cœur, conformément à la loi divine, et le présent où la volonté de Dieu est perpétuellement et scandaleusement outragée, où cette passion si légitime dans son essence , Tamour, ne peut se satisfaire qu'en attaquant l'ordre , qu'en violant la règle établie. Sommes -nous immoraux, parce que nous préférons la loyauté, la vérité, l'utilité dans les relations amoureuses , aux turpitudes qu'elles présentent en Civilisation ? parce que les Bacchantes et les Bayadëres W nous paraissent honorables, autant que la prostitution nous révolte?
Soyez francs , Moralistes •, à la pensée de ces mœurs nouvelles, de ces amours reliés à rindustrie, loyaux.
genre serait honteasement destituée et flétrie par le sobriquet d' amie DU œnHEBCs; elle perdrait tous ses droits à l'avancement qui peut la conduire , comme nos militaires , jusqu'au grade de marèchcUe , et plus loin encore, i
( Réforme industrielle, art. de Fourier.)
(1 ) Les Ba'^aà^es et les Ba^aàers «eront des artistes qui parcourront les Phalanges et les armées, et concourront puissamment à répandre le charme , à embellir les fêtes , à passionner pour le beau. Nin(m de Lenclos eût été une Bayadère. P^inou ne savait ni tromper, ni se vendre , et ses anciens amants étaient à jamais ses amis. Ninon attirait à elle par son esprit, sa grâce, sa bonté, les hommes les
naïfs, naturels, bien au -dessus de toute vue intéressée, sentez-Yous vous monter au cœur ce dégoût que vous éprouviez lorsque nous vous parlions de la corruption de Tenfance et des autres plaies de nos Sociétés? Comprenez -vous enfin que la vertu n'est pas une chose mystique, arbitraire? que la vertu devant se mesurer par ses effets, par son concours au bonheur de Tespèce, l'inconstance devient vertu dans une corporation où la constance serait moins utile à l'Humanité? N'admettez-vous pas avec nous que Tamour est une passion fort innocente, et qu'il faut élargir le cercle où il peut agir librement, à mesure que le danger de la liberté recule par le progrés de la Société.
La religion même n'a rien à dire : elle ne prescrit pas le mariage exclusif d'une manière absolue^ elle le veut , elle a raison de le vouloir en Civilisation ^ mais elle modifie la loi avec la forme des sociétés : ce qui le
plus distingués de son siècle , et quoique la plupart n'aient jamais songé à des rapports plus intimes, tous trouvaient auprès d'elle nn délassement à leurs fatigues» un encouragement à leurs travaux . Ninon cependant était dçns une position fausse que n'accepterait pas la Bayadère de l'aTenir, elle violait la règle établie dans la société où elle vivait.
Ninon était nne infâme, diront certains Moralistes théoriciens qui auraient brigué les premiers l'avantage d'être admis dans le cercle si distingué où cette femme présidiât. Heureuse VHumanUé, quand elle ne connaîtra plus d'autre infamie que celle des Ninons ! Si Ninon était infâme, de par la justice et la logique, ces grands hommes du grand siècle, qui s'honoraient de son amitié, étaient infâmes an même degré.
HOEÙRS Et COffTtJMESf. 22^
prouve, c'est qu'au temps du Patriarcat, elle permettait aux plus saints personnages la polygamie et le concubinage.
Mais la pudeur n'est donc qu'un vain mot? que deviendra-t-elle dans ce pêle-mêle, dans ce désordre, dans cette promiscuité ?
La pudeur W !... Les Civilisés sont tellement habitués à voir singer toutes les vertus , dans leurs Sociétés corrompues, qu'ils ont fini par douter qu'elles soient réellement et naturellement au cœur de l'homme.
Vous croyez donc que la pudeur n'est qu'hypocrisie, qu'elle vient seulement de la crainte du blâme et des châtiments temporels ou éternels. Car, si vous admettez que la pudeur est vraie , indépendante de toute loi, de toute convention , pourquoi disparaîtrait - elle d'un milieu organisé pour le libre développement de tout ce qui est en nous (2) ?
Et dans ce milieu il n'y aura ni pêle-mêle, ni dés-
(i) Dieu n'a-t-il pas établi que les sexes iront l'un à Pautre attirés
par l'amour? N'est-ce pes par la passion seule que la pudeur
de la femme est sauvée? Et si , en Civilisation , il y a nécessité
de se préoccuper, poar les rapports des sexes , de considérations étrangère» aux attraits du cœur, n'est-ce pas un malheur, nue profanation , une violation de la loi de Dieu?
(2) Un Turc, t)on moraliste . qui ne saurait rien de la Civilisation, affirmerait , sans aucun doute, que la femme , si elle était affranchie et livrée à elle-même , se donnerait an premier venu . à chaque instant et en tout lieu. Cependant la fenmie a été délivrée de ses gar-
ffî6 SECONDE PARTIE. CH. VI.
ordre, ni promiscuité, puisque tout y est classé , or-* donné , régularisé ^ puisque chaque caractère y trouve une place légale, un emploi utile, un rôle honorable !
Vous tenez donc bien à la loi de contrainte amoureuse , malgré cette longue expérience qui la montre toujours escortée des plus sales prévarications.
Alors rassurez- vous! ni vous, ni vos enfants ne verrez ces mœurs nouvelles. La Civilisation a trop dégradé rhomme au physique et au moral , elle Ta frappé de trop d'infirmités de tous genres pour qu'il puisse songer à organiser la liberté amoureuse, avant de s'être relevé de sa chute , avant de s'être régénéré dans son âme et dans son corps par le fait du passage de plusieurs générations à travers le milieu réformé. Rassurez-vous , vous jouirez longtemps encore du mariage exclusif^ vous en jouirez jusqu'à ce que l'homme en soit las, jusqu'à ce que les pères et les époux sentent que les temps sont venus, qu'il faut expulser enfin le mensonge du poste où il se sera retranché en dernier lieu : l'amour et la famille.
diens, elle vit, en Civilisation, libre de toute contrainte matérielle; et son caractère s'est ennobli par la lit)erté , et la femme civilisée est fière et pudique mille fois plus que la femme du barem. Si la femme était affranchie de la contrainte morale et légale qui pèse sur elle dans nos Sociétés , et contre laquelle elle réagit par la fausseté; si elle était abandonnée sans entraves à son tact délicat , à son exquise sensibilité , ne s'élèverait-elle pas encore plus haut , ne dépasseraitelle pas la femme de la Civilisation , par un sentiment plus profond de la dignité de sott sexe?
moëors et coutumes. 227
Cependant la réforme que nous proposons atténuera beaucoup le mal. Cette réforme assurant aux trois sexes des sorts indépendants, les choix seront plus naturels, les rapports sympathiques étant seuls consultés. D'autre part, Taccord entre les époux ne sera plus troublé par ces aigres discussions qui s'élèvent sur les détails de la vie commuj:ie, lorsque la direction de ces détails n'appartiendra ni à l'un ni à l'autre.
Telles sont les vues d'avenir qui ont fait porter contre nous l'accusation d'immoralité.
L'Ecole est accusée parce que Fourier a exprimé une pensée évidemment juste , parce qu'il a écrit que, tout étant lié dans le mouvement social , les mœurs des Sociétés futures ne réassembleraient pas aux mœurs de la Civilisation , pas plus que les mœurs de la Civilisation ne ressemblent aux mœurs barbares, [patriarcales ou sauvages.
Après avoir déclaré qu'il nous importe assez peu qu'on rejette sur ce point les idées de Fourier, parce que ces idées ne touchent en rien au projet dont nous poursuivons la réalisation , nous avons répondu direc* tement. Nous avons fait sentir que le mot vertu serait vide de sens , si la vertu ne se mesurait pas au bien qu'elle apporte à l'Humanité. Toute la question est là : si l'on ne définit pas la vertu , on reste dans un
S2S SEGOin>E PARTIE. CH. TI.
yague où ii est impossible de s'entendre ; si Ton définit, on est forcé de le faire dans les termes mêmes que nous employons.
Quelques-uns croient défînir en disant : le bien est ee que Dieu ordonne ; le mal est ce que Dieu défend. Ils font ainsi une pétition de principes, et non pas une définition. Qu'ils ajoutent : Dieu a voulu que le bien fût utile et le mal nuisible , et nous serons d'accord avec eux. Mais s'ils admettent que Dieu peut commander arbitrairement , peut, par fantaisie, ordonner aujourd'hui ce qu'il réprouvait hier; s'ils prétendent, par exemple , qu'après avoir dit à l'homme : Tu ne tueras point f Dieu a voulu qu'un père immolât son fils innocent , nous le nierons , quand toutes les traditions, tous les conciles , tous les papes se réuniraient contre nous , parce que nous croyons en Dieu , plus encore que nous ne croyons aux papes , aux conciles et aux traditions , en Dieu qui a mis dans notre cœur un sentiment du juste, un bon sentiment par lequel nous nous soulèverions contre lui-même, s'il commandait un parricide, s'il enjoignait au fils de violer sa mère, au frère de manger sa sœur, suppositions monstrueuses à un égal degré.
En ordonnant aux créatures, toujours dans l'intérêt DES CRÉATURES, Dieu Satisfait pleinement la raison qu'il nous a donnée pour le comprendre. Mais s'il ordonnait capricieusement , parce qu'il est le maître ,
HQE1TRS ET OOUTiniES. 239
rhomme se soumettrait peut-être, comme Abraham, pour flatter un despote dont il aurait peur; mais Dieu gouvernerait à un titre indigne de lui , par le secl