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Cet obstacle n'embarrasse pas notre moraliste, et il va d'un trait de plume créer dans Salente un commerce plus immense que celui de Londres : écoutons.
<{ Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule » de toutes parts : le commerce de cette ville était sem- » Uable au flux et reflux de la mer : les trésors y en- » traient comme les flots viennent Tun sur Fautre : la » franchise » la bonne foi , la candeur semblaient, du » haut de ces superbes tours , appeler les marchands »:des pays les, plus éloignés^ chacun d'eux vivait pat- » siUe et en ei^reté dans Saleqte. »
Holà, seigneur FénélonI vous avez dit plus haut qu'on retranchait, c'est-à-dire qu'on excluait et pourchassait tous ceux qui vendaient les étoffes de pays éloignés, les vins, liqueurs, parfums, vases, meubles étrangers : que pouvaient donc faire à Salente ces marchands qui apportaient les trésors comme les flots viennent Vun sur l'autre? Les marchands ne viennent pas pour la promenade, et ne livrent leurs trésors qu'à bonne» enseignes. Ils ne pouvaient pas vendre aux Sa* lentins des subsistances , puisque Mentor avait pris des précautions pour que chaque famille en produisît le nécessaire : on pouvait encore moins vendre aux Salentins des étoffes, même d'utilité, puisque Mentor avait employé aux arts nécessaires, comme draperie et toilerie , tous les ouvriers qui servaient aux arts pernicieux : jces navigateurs ne vendaient pas des épices
dans un pays qui proscrivait les ragoûts , ainsi que toutes les productions lointaines et rtcheê : le pays ne buvait que du vin du cru : sur quoi donc commerçaient ces légions de marchands qui apportaient les trésors comme les flots viennent l'un sur l'autre ? Venaient-ils faire emplette de vertus? de la franchise, la bonne FOI, LA CANDEUR, quc Mcutor place au haut des tours de Salente? Ces denrées morales n'ont rien qui puisse tenter les marchands : il faut laisser la franchise , la , bonne foi et la candeur au-dessus des tours superbes ; si elles en descendaient pour venir à la bourse, elles se trouveraient furieusement dépaysées.
Singulière science que la morale ! Quel étrange privilège que celui d'enseigner gravement des inepties , des contradictions stupides qu'un enfant de 10 ans rougirait d'avoir écrites? Horace dît que les peintres etïes poêles peuvent tout oser : il me semble que les moralistes usent largement de ce droit. Quel dommage qu'on ne rencontre plus de ces rois dociles, comme Idoménée» à qui un moraliste pourrait dire : a Change tes passions, » rédime ta table : point de ragoûts, ils amollissent » l'âme-, point de vins étrangers, ils ruinent le corps-, » point de sucreries, ni café, ni liqueurs; point de » beaux: meubles ni de beaux appartements : borne-toi » à une petite cellule, selon le sage Mentor : point de )> couverts d'argent ni de yaisselle plate ^ mange dans » une cuiller de bois , selon la morale douce et pure de
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» Sâlenle, qui défend les vases ei meubles d'argeiU; ï> obéis aveuglément aux ordres des philosophes ; ré- » prime tous tes désirs ^ fais arracher les vignes -, bou- » leverse les cultures et les propriétés; établis la loi » agraire • et tu seras digne du beau nom de roi phi- » losophe. )) Voilà en résumé la morale que Mentor fait adopter au bon prince Idoménée : bonne pâte de roi ; on n'en fait plus de cette trempe!
<( Aussitôt Idoménée régla sa table, où il n'admit que » du pain excellent (pourquoi si bon ? le pain bis serait )) plus moral) ; du vin du pays , qui est agréable et fort, » avec des viandes simples. Personne n'osa se plaindre » d'une RÈGLE que le roi s'imposait lui-même , et » chacun se corrigea ainsi de la profusion et de la dé- » licatesse où l'on commençait à se plonger par les » repas. »
Ladite règle prescrite et pratiquée par le roi ne s'accorde guère avec la règle précédente, qui veut qu'on réserve le vin pour les sacrifices et les médicaments; qu'on n'en cultive que le nécessaire pour ces deux emplois. Voilà les Salentins réduits, selon l'usage moral , è opter entre plusieurs règles contradictoires : celle de Mentor, qui ne veut point de vin à table , et celle du roi qui se fait servir sur table du vin agréable et fort , comme exemple à suivre. Ici les Salentins se rangeront à l'avis du roi , et avec d'autant plus de raison que Mentor, après avoir dit d'une part qu'il faut arracher les
vignes, fShrce que le vin est la source des plus grands maux, dit, aux précédentes piaiges, qu'il faut en cultiver beaucoup : voici le texte.
« Mettez des taxes « des amendes, sur ceux qui né- » gligent leurs cultures-, et Bacchus foulant sous ses » pieds les raisins , fera couler du penchant des mon- » tagnes, des ruisseaux de vin plus doux que le nectar; » et les creux vallons retentiront des concerts des ber- )v gers. »
Nul doute que les bergers et les paysans ne chantent miracle, quand ils verront les ruisseaux changés en vin aussi bon que du nectar. La joie sera la même qu'aux noces de Cana. Mais il faudra bien leur permettre de boire de cet excellent vin , puisqu'on les punit par des^ taxes et amendes s'ils en négligent la culture.
Un célèbre fabuliste blâme les médecins Tant-Pis et Tant'Mietiw , d'ouvrir deux ovis contradictoires dont le malade est victime. Ces médecins ont du moins l'excuse de la dualité d'individus. Ici le moraliste étant seul ne devrait avoir qu'une opinion, et il en a non pas deux, mais trois bien distinctes : en effet ,
i"*. Il veut d'abord faire arracher les vignes, source des plus grands maux; n'en laisser que pour les sacrifices religieux, contre l'avis des prêtres mêmes, qui ne sont pas fâchés de voir dii vin sur table;
2''. Après avoir condamné l'usage du vin , il excite le roi à donner l'exemple de boire chaque jour, à l'or-