REVERIE VIII
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J'ai trouvé un lugubre abri sous l'ogive de cette vieille église du moyen-âge. Que fais-je là de longues heures, la tête appuyée sur la main , le coude posé sur une pierre sculptée, ornée de bizarres caractères gothiques?... Ce que je fais?... Je suis las de ce lourd fardeau qu'on appelle la vie. La nuil est noire comme mon ame. J'aperçois à peine le beau marronnier sous lequel on danse aux
jours de fêle. L'air, sans être Iroid, laligue à respirer et semble gercer la peau en la touchant. La cloche tinte le glas funèbre. Les sons de l'orgue arrivent jusqu'à moi, des cavités de la nef obscure, et font vibrer en mon cœur les cordes délicates d'une mystérieuse sensibilité. Tout, jusqu'au sinistre cri de l'oiseau des ruines, et à l'harmonie monotone de la rivière dont les eaux coulent dans cet enfoncement , tout se réunit pour accroître l'inexprimable mélancolie qui me consume. Ah! que ce moment est plein d'amertume! Gomment peindre cette situation dépouillée dans laquelle on est hors de l'humanité, hors de ces faciles lois de bienveillance et de sympathie qui répandent tant de charme sur l'existence?... Comment peindre cet horizon indécis et sans couleur, ces jours ternes et blafards, ces steppes de l'ame , cet isolement où rien ne menace, où rien ne caresse, et où la mort serait une récompense et un bienfait? Hélas! il faut avoir saigné de ces douleurs pour y croire. Que je souUrel... Tout ce que le monde a épuisé d'angoisses .
tout ce qu'il a oxhaU* de souj)irs, depuis les sourds gémisseraens du pauvre desEcrilurer, jusqu'aux plaintes si tendres dçnt le solitaire du XIV* siècle a mouillé le plus suave commentaire de l'Évangile, jusqu'aux salaniques horreurs de Byron dans ses mauvaises heures, je l'éprouve en moi-même. Rien ne me rattache à rien. Où est le sentiment, l'idée , l'action dont la profonde insuffisance ne me désole aussitôt?Où est l'objet digne de mon culte? Où est la pensée capable, je ne dirai pas de satisfaire, mais d'amuser les immenses désirs de mon cœur? Le vide , partout le vide! Un univers dépeuplé, flétri! 0 détresse ! il faut retomber sur moi-même. Et qu'y trouvé-je ? Une tristesse ténébreuse et sans fond, une tristesse infinie, sombre abîme où mes regards plongent et replongent avec désespoir, et que des yeux vulgaires ne sauraient sonder une seule fois sans mourir
Voici une vierge d'une rare beauté qui s'avance avec grâce sous ces voûtes religieuses et qui s'agenouille dans cette retraite
sainte pour prier. Malheureux!... je ne puis sourire à son innocence. La source de l'amour semble tarie en moi. La science me touche encore moins. Le grand spectacle du genre humain sortant de son berceau et marchant, dès les temps primitifs, vers un avenir indéfini de perfectionnemens, ce grand spectacle me laisse froid. Je vois sans intérêt la torche céleste poindre dans une pagode de l'Inde, dans un temple de Thèbes ou de Ninive ; briller à travers les écoles d'Athènes, de Rome et d'Alexandrie; s'éclipser un moment durant le moyen-âge ; puis reparaître avec un immortel éclat dans la première cité des Gaules, se ranimer de plus en plus et répandre sur l'uuivers les flots d'une lumière pure et intarissable. La nature à qui je dois tant de douces émotions, m'est aussi devenue étrangère. Je pourrais errer au milieu de la campagne sans écouter ses harmonies et sans éprouver cette impression de calme qu'elle communique à tout , excepté au désespoir... S'il m'était donné du moins de me réfugier dans le sein de cette
raison éternelle, qui nie prodigua en de meilleurs jours ses trésors et où j'entendais de si sublimes enseignemens et de si ravissantes consolations ! Mais non , elle aussi se dérobe à mes étreintes , et la face de Dieu m'est voilée.
Je me rappelle le temps où, dans mes fougueux essais de la vie, je frémissais de toutes mes facultés sous l'atteinte de ce mal aride. Alors, plus d'une fois il m'est arrivé de jeter un coup d'œil ami sur une belle paire de pistolets que je vois encore suspendus aux parois d'une petite bibliothèque. Comme ils étaient bien ciselés! Comme je les trouvais brillans ! Comme les plaques d'argent qui les ornaient me semblaient polies! Ahl c'est une belle arme qu'un pistolet... Combien de fois n'ai-je pas contemplé un étang, une rivière, un lac , dont les eaux limpides et profondes paraissaient m'inviter et m'offraient un dernier asile! Combien de fois, seul , enveloppé d'un manteau flottant, n'aije pas parcouru les montagnes couvertes de neiges et de glaciers ! Combien de fois, après
avoir écouté en moi-même Ja mélodie sauvage (les torrcns , et suivi d'un œil curieux la chute des avalanches, le vol hardi des vautours, la fuite aérienne des chamois, n'ai-je pas été près, comme Manfred, de me précipiter au milieu de la tempête et du chaos des élémens bouleversés!. . . Mais alors j'étais un enfant bizarre, orageux et mobile. Aujourd'hui j'ai le droit de me dire un homme. Qu'ai-je donc à faire? une seule chose : attendre. — Attendre ! voilà pour qui a vécu le mot qui recèle le plus d'angoisse et de douleur, mais aussi le plus de courage et de sagesse. Oui, attends, ô mon ame , et peut-être cette jeune amie dont le charme est vain dans l'absence, dont le souvenir éclaircit à peine ton front chargé d'ennuis, trouvera de ces paroles qui t'ont si souvent ravie et qui consoleraient un damné. Attends, et peut-être les mouvans tableaux de l'histoire attacheront ta pensée et t'inspireront cet intérêt puissant que tu étais si heureuse d'éprouver à l'aspect de l'humanité toujours en progrès vers laliberté.
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l'art et la philosophie. x\ttends, et peut-être la nature t'enivrera-t-elle de ses attraits, et peut-être la solitude des bois, la fraîcheur de l'eau, la rêverie sur un lit de bruyère, te redonneront-elles un peu de bonheur. Attends, attends, ô mon ame , et peut-être reprendras-tu le chemin du ciel, et peut-être passerasHtu de ce parvis désert dans cette nef obscure si favorable au recueillement où tant de cœurs malades ont souffert, gémi, prié, et où la paix d'en-haut les a inondés de ses joies douces et tranquilles. Qui sait?... Peut-être pénétreras-tu jusque sur les marches de l'autel, dans ce sanctuaire où repose la majesté de Dieu. . . et puisses-tu mourir au milieu de ces splendeurs que les anges eux-mêmes , ces fils du firmament , ne soutiennent qu'en se couvrant le visage de leurs blanches ailes et de leur voile d'innocence el de pureté !