REVERIE VU
£e Bain.
Je vivais à l'écart, occupé de souffrir, et visité de quelques nobles inspirations d'histoire , d'art et de philosophie. J'aimais à voir le cours majestueux du genre humain depuis son berceau jusqu'à nos jours. J'aimais à reconnaître les plateaux élevés qui dominent le Gange , et à descendre de ces hautes cimes avec les migrations primitives dans la vallée du IN il et dans le Delta de la
Chaldée. Il m'était doux de respirer l'air tiède et voluptueux de l'Asie-Mineure , de sentir battre mon cœur sous le ciel serein de la Grèce et de l'Italie, puis de me recueillir sous les vieux chênes de la Germanie, de traverser l'Atlantique, d'errer dans les savanes de l'Amérique où tout est gigantesque excepté l'homme, et de revenir contempler les merveilles de la civilisation au milieu de notre Europe moderne. J'évoquais les plus grandes figures du passé; J'allais de Brahma à Hermès , de Moïse à Zoroastre; je m'asseyais sur le trône de gazon d'Abraham au pied d'un sycomore du désert. Je suivais d'un curieux et long regard et Cyrus et Alexandre et César; je reprenais avec Jésus-Christ et Mahomet de nouvelles destinées pour le monde, et la hache d'armes de Mérovée et l'artillerie de Cortez et la grande tactique de Napoléon me captivaient tour à tour. Je joignais aux hommes d'action les sages et les artistes de tous les temps et de tous les lieux. Les niasses architecturales de l'Inde, de l'Egypte et de la
Babylonie, les temples d'Athènes, les palais de Rome, les cathédrales gothiques, les monumens arabes et les édifices de notre époque se réfléchissaient dans les tableaux immenses que ma pensée créait à loisir et y jetaient une magique variété. J'admirais comment des races si diverses, avec des idiomes, des religions, des génies si diflférens et sur des théâtres si peu semblables , s'avancent pourtant dans un invariable mouvement vers le môme but, vers cette raison éternelle que nous aspirons tous, hommes et peuples, à connaître de plus en plus et qui nous attire à elle de toutes les routes et de toutes les directions par un charme souvent obscur, mais toujours présent et toujours irrésistible.
Imposant spectacle !. . . De ce point de vue qui nous montre sans cesse, de génération en génération, la flamme sacrée de la civilisation s'éteignant dans une contrée pour se rallumer plus pure et plus éclatante dans une autre, l'humanité me paraissait avoir pour symbole hiéroglyphique cet oiseau
labuleux qui renaît de ses cendres et à qui l'antiquité donne des ailes de pourpre avec une si incomparable beauté !
Quel tumulte vient m'arracher à mes douleurs implacables, à mes études chéries, à mes tranquilles méditations? C'est un cri de guerre. — Un coup de feu est parti du château des Tuileries. — Aux armes! puisqu'on le veut, aux armes! Plus de repos, plus de science , plus de plaisir. Il est des momens où pour le patriote rien ne peut remplacer l'action, où elle est préférable à tout. Et nous voici dans un de ces momens glorieux. Une seule idée a saisi ce peuple , elle le presse , l'agite et le précipite souverainement vers un but unique. Admirable concert! Une même résolution descendue d'en-haut anime trente millions de citoyens et se reflète en raille expressions décisives. Comment peindre cette énergique indignalion, cesmots entrecoupés, cesserremensde mains convulsifs, cet ardent désir de vaincre ou de mourir?... Ah! malheur aux braves éloignés du champ de bataille! Comment
redire leurs angoisses? on lire le canon, et ils n'v sont pas ! on massacre leurs frères, et ils n'y sont pas î A cent lieues de distance , en un petit coin de terre, se vide la cause de la liberté du monde, et ils n'y sont pas ! Comme ils attendent des nouvelles du combat! et dans cette attente que de tourmens! Voyez tous les regards fixés sur cette longue route, pendant des heures qui sont des siècles. Que cherchent-ils avec anxiété ? Gomme ils brillent de joie, si le moindre nuage de poussière qui s'élève peut faire soupçonner un courrier! Mais non, ils se trompaient; c'est un insignifiant voyageur. .. Alors il faut retomber dans les perplexités du doute ^ le pire des états de l'ame.
Un soir, après avoir passé tout le jour à espérer en vain, je m'acheminai vers la campagne. J'avais besoin d'être seul avec la nature comme avec une amie toujours prête à me pacifier. Elle était si calme et moi si orageux!... Peu à peu je me remis de mon trouble intérieur et je me sentis moins dés-
ordonné en moi-même. Je suivais un étroit sentier au milieu d'une prairie. Je me souvins des hommes du Rutli : à celte heure , ils étaient venus aussi sous la voûte du ciel et dans une même conjoncture, préoccupés des mêmes pensées que moi. Leurs ombres semblaient me sourire. Leur amour de la liberté, leur haine de la tyrannie respiraient en moi, et je me rendais ce témoignage de n'être pas au-dessous de leur magnanime dévouement au bien. Mon sang circulait dans mes veines comme du feu; je brûlais. Je côtoyais une rivière limpide et phosphorescente; je quittai mes vêtemens et j'y descendis pour me rafraîchir. La rivière formait en cet endroit une petite baie dont la forme était circulaire et l'aspect ravissant. Elle était embaumée par les fleurs qui croissent sur ses bords. Un grand arbre se penchait sur elle et l'ombrageaiit de ses rameaux touffus. La lune perçait le feuillage de ses rayons argentés, et sa blanche lueur tremblait dans les vagues onduleuses et me ver-
sait je ne sais quelle douce paix dont je ne me croyais pas capable. Alors de sublimes idées d'héroïsme me vinrent en l'ame. Je pensai au combat décisif qui se livrait, hélas ! loin de moi... et des soupirs s'échappèrent de ma poitrine. Je ne me rappelle pas d'émotion plus intime et plus pure. Ah ! si dans cet instant solennel, il n'eût fallu que ma vie, comme je l'aurais déposée facilement! Oui, j'en atteste Dieu dont je n'eus jamais une plus claire vision, s'il n'eût fallu que ma vie, dût la gloire ne jamais couronner mon tombeau, dût mon sacrifice demeurer solitaire, obscur, entre le ciel et moi, je me serais lentement plongé sous cette eau profonde, et l'abîme se serait refermé en tournoyant sur un cœur heureux de mourir saintement pour la liberté !...
Quel est ce bruit dans le lointain ? J'entends l'herbe crier sous un pas rapide et ferme. Serait-ce une bonne nouvelle ? . . . Voyons : c'est un jeune homme qui s'avance ainsi. Sa marche est précipitée et régulière; il doit faire un long chemin. Une iruêtre
étroite presse son pied dans un soulier ferré j il porte une veste de chasse; une toque de velours couvre sa tête, un sabre pend à son côté, et sa main droite tient un fusil qui lui semble léger. Me voici près de lui ; je le reconnais. Son haut front est calme, son regard étincelle, son visage rayonne, et sa lèvre supérieure est empreinte de quelque dédain. Va-t-il m'annoncer une victoire?
Oui, oui, nous sommes libres! le peuple a triomphé et le droit avec lui. Bien du sang a été versé. Ami, me dit-il, le drapeau tricolore flotte aux Tuileries, fais-le arborer dans ta ville. Il faut que je poursuive ma course. Je tiens la croix de feu , elle aura bientôt^nflammé la France entière. La garde royale est détruite. Cette superbe dynastie qui se vantait de nous enchaîner à merci et miséricorde , emportée dans la tempête qu'elle a soulevée, ira mendier un asile dans un cloître de l'Espagne ou de l'Italie, ou finir tristement au milieu des bruyères de l'Kcosse ou des steppes de la Russie. C'est notre révolution à nous jeunes gens. Nous
avons vaincu le droit divin; l'ère de la souveraineté dn peuple coninience. Ce que réclame l'état présent de la civilisation, rien de moins, rien de plus, nous le ferons. Ayons confiance : un magnifique avenir s'ouvre devant notre patrie. Adieu. Porte ces nouvelles au milieu des tiens , tu seras le bienvenu. Encore un mot : écoute , si quelque douleur devait nous atteindre , il faut la surmonter et laisser voir un visage tranquille, car ceux qui sont morts dans ces jours mémorables ne sont plus des hommes, mais des héros; il ne faut pas les plaindre , mais les envier.
Il s'éloicrne. Oue veut-il dire?... La vietoire est à nous. Cependant ses adieux étaient bien tristes, son accent était plein d'émotion et de tendresse en me quittant , sa dernière étreinte était palpitante, et j'ai vu rouler une larme sur son mâle visage. Mais point de pressenti mens; j'ai à me hâter. Ma mission sera bientôt remplie, elle le sera cette nuit même...
Le lendemain, au soleil levant, rien dans
une petite ville de la Bourgogne ne ressemblait à la veille. Un pouvoir nouveau siégeait en permanence; les citoyens étaient en uniforme et en armes , le drapeau de Jemmapes ornait tous les clochers et s'élevait sur tous les édifices. Cette petite ville était l'image de la France. Qu'elle est belle la France ainsi pavoisée, attendant les événemens sous les armes et présentant à l'Europe l'olivier ou le glaive ! Qu'elle est belle ainsi ma patrie, etque je suis fier et heureux d'être au nombre de ses enfans ! Hélas! cette joie est bien troublée... Il n'est plus, cet intrépide ami* auquel une si généreuse fraternité de sentimens et d'idées m'unissait ; il n'est plus... il est mort pour la liberté ! Ah! coulez dans mon cœur, ô mes larmes ; mais que mon front soit serein. Nul visage ne doit exprimer la tristesse en ces jours defête. — Et vous, nobles couleurs, flottez, flottez au vent, j'ai pleuré votre opprobre, je salue et je bénis votre retour. Oui , malgré ma
(i)J.-G. l'arcy.
douleur et quoiqu'un crêpe funèbre jette son ombre sur votre éclat, encore une fois je vous salue et je vous bénis comme l'emblème de la liberté, de l'héroïsme et de la gloire !