LK K.VY
si forte, le plus ferme courage qu'ait produit la révolution de juillet. Plus loin, dans une solitude superbe, s'assombrissait Byron, Byron, le plus fougueux artiste de cette ère du monde, le plus saisissant des talens passionnés, Byron, qui est mort dans le nuage avant' d'avoir atteint le sommet de la montagne, qui a expiré dans la lutte comme Laocoon, et à qui il n'a manqué que la sérénité, but éternel du poète, du patriote, du philosophe, sublime et dernier terme de la vertu et du génie.
Tel était le réduit où je vivais livré à un trouble intérieur et à un désordre de pensées qu'aggravaient encore les atteintes d'une maladie cruelle.
Que mon isolement était triste et profond! J'avais des amis, ils étaient absens. L'un, dans un beau mouvement, avait renoncé aux douceurs et aux succès des plus brillans salons pour aller, simple croisé , offrir à la Grèce les prémices de son épée. Un autre, qui devait, hélas! périr pour la plus sainte des causes et dont l'ombre généreuse
est retouruée joindre celle de Keriier dans l'Elysée des héros, voyageait en Italie, terre sacrée des arts, pour laquelle il avait une tendresse de fils. Un autre enfin, le plus ancien de tous, ennoblissait son obscurité dans la sphère morte d'une province par les sévères idées et les mâles vertus d'un espi il élevé et d'une ame stoïque. INuls soins plus doux ne m'étaient prodigués. Une femme aurait pu porter d'inexprimables joies dans ma solitude et répandre sur mes douleurs un charme magique. L'Océan et d'inflexibles obstacles plaçaient entre elle et moi une barrière d'airain. 0 destin ! j'étais seul, entièrement seul. . . Souvent je me promenais au milieu de ma petite chambre jusqu'au moment où de fatigue je me couchais à demi sur mon canapé. De là je regardais autour de moi, et lorsque j'apercevais ma bibliothèque couverte de poudre, de nouvelles amertumes m'attendaient. Plus d'études, plus de lecture. Les admirables récils d'Hérodote , de Froissard et de Mullcr languissaieutdausuD oubli commun ; Plutou
gisait tristement près d'Augustin, et Gerson à côté de Rousseau. Ma Bible elle-même, une ancienne et fidèle compagne, était délaissée et semblait affligée de cet abandon. Un signet fané de nompareille rose marquait encore la page ou je m'étais arrêté, où j'avais fermé ce livre des vieux jours, où je devais le reprendre si un te! bonheur m'était réservé. Le champ de l'histoire m'était interdit. Je ne pouvais m'asseoir ni sous le palmier de Jacob, ni sous le chêne de saint Louis, ni sous la tente de Mapoléon, et l'antiquité, le moyen-âge et les temps modernes me défendaient leurs annales. Les attraits de la nature, le repos de la campagne étaient loin de moi et ne ravissaient que mes souvenirs. Dieu lui-même se refusait à mon cœur altéré et souffrant. La méditation ne m'éclairait plus comme autrefois; elle me bouleversait et me jetait dans de mortelles angoisses. Si pour un instant je perçais les ténèbres où j'étais enseveli, c'était par quelques élans rapides de la prière qui s'échappaient du fond de mes misères et mon-
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taient comme la flamme vers le ciel. J eprouvais alors un peu de calme, et comme s'il eût été touché de mes hymnes, ce qu'il recevait de moi en ferveur Dieu me le rendait en consolation.
Quelquefois entraîné par l'irrésistible besoin de mes semblables, je me parais pour sortir. Je me glissais en chancelant dans mes habits de fête, et qui m'observait en passant devait avoir pitié de moi. J'allais le long des rues, sur les plus élégans boulevarts, dans les plus beaux jardins de cette ville immense. Je m'asseyais à l'écart, puis je considérais av»c un incroyable serrement de cœur cette foule roulante , ce désert mouvant, ces femmes si gracieuses, ces jeunes gens si gais, ces vieillards si calmes, ces enfans si naïfs, tout ce luxe, toute cette joie, tout ce bruit, et je me disais : Pauvre malheureux, là pas un sourire, pas une pensée pour toi!... Alors je me prenais à pleurer; quelquefois même mes larmes ne pouvaient couler- Ah! la mort m'eût paru douce! Je me levais brusquement, je re-
tournais chez moi avec effort. Qui le croirait?... je retrouvais avec une sorte de bonheur ma cellule. Je lui donnais des noms passionnés et je touchais avec attendrissement chacun des objets inanimés qui m'entouraient. Même, lorsque le ciel était serein, mon visage exprimait une émotion plus vive. Je saisissais ma montre, j'interrogeais l'heure, mon cœur battait avec plus de violence . . . j'attendais quelqu'un , oui quelqu'un. Soudain, dans la direction du couchant, à l'angle de ma fenêtre, apparaissait un rayon de soleil. II s'avançait peu à peu jusqu'au pied de ma cheminée. J'allais à lui , je lui faisais l'accueil le plus empressé ; je lui prodiguais mille caresses , je lui donnais mille baisers. Mon imagination s'exaltait. Que ne voyais -je pas en lui? Il m'apportait peutêtre une nouvelle des absens et des morts; il venait peut-être comme un messager des pays lointains et même des parages d'un autre monde. Qui sait?... Peut-être était-il une lueur de la vie de l'humanité à ses diverses périodes, peut-être un souvenir
de la nature, peut-être un reflet de Dieu, de ce Dieu dont j'avais tant besoin de sentir l'existence. . . Que dirai -je?. . . J'adressais des questions à ce rayon de lumière et il me répondait. Nos entretiens étaient pour moi pleins de charme et je ne me les rappelle pas sans un douloureux plaisir. Enfin le moment du départ arrivait. Le rayon se dérobait peu à peu et comme à regret. Je l'accompagnais tristement jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière mes jalousies vertes, et rien n'égalait la mélancolie de mes adieux.
Beau rayon, rayon enchanté, je ne t'oublierai pas. Le temps qui détruit tout fanera mon front et blanchira mes cheveux avant de t'effacer de ma mémoire. Je me souviendrai toujours qu'à une époque désolée tu as visité mon isolement comme un ami , et répandu une clarté magique dans le gouffre ténébreux et volcanique de mon ame.