‹ SolitudeChapitre 13 sur 29 · REVERIE X · texte numérisé non relu

REVERIE X

€e Bois.

Je suis venu la nuit sous ce grand bois. Le ciel était obscur et nuageux, j'entrevoyais confusément dans ce lieu druidique la forme des arbres , quelques broussailles noires, une verdure lugubre, et çà et là des flaques d'eau et des lagunes immobiles.

J'entendais des bruits indistincts, sourds et lointains, le souffle plaintif du vent à travers le feuillage, le chant imparfait des oiseaux, la course rapide et éveillée de l'écureuil ,

mille cris , mille soupirs dans l'air, et je ne sais où, je ne sais quoi qui ressemblait au murmure d'un fleuve qui s'avance vers la mer moins vaste, moins orageuse, moins protonde que mon ame et comme elle tranquille à la surface. Rien n'est comparable à la tristesse de ces heures de nuit, de confusion et de chaos. J'étais près de me lever pour fuir ces impressions d'indicible mélancolie et ce spectacle désolé et funèbre. Le voile tomba. La blanche lumière de l'aube apparut à l'orient, le jour pénétra dans ce sombre paysage , je distinguai des objets altrayans et variés; les arbres se dessinèrent avec leur haute tige, leurs rameaux et leurs feuilles; les prairies étoilées de marguerites se montrèrent; je vis le courlis battre des ailes au bord du marais et la sarcelle aux plumes d'émeraude naviguer sur l'étang, saplus chère patrie. J'écoutai la mélodie veloutée du rossignol, le mugissement prolongé de la brise dans la foret, la chute rapide et moins monotone des eaux du fleuve, et je me livrai avec délices aux sensu-

lions de bonheur que faisaient naître en moi la fraîcheur du matin , les premières couleurs de l'aurore et ces mille harmonies qui venaient m'enchanter l'oreille et me ravir le cœur. Quelle heureuse transition d'un repos de mort à un doux mouvement, de la nuit au jour, de l'ombre à la lumière, de la douleur à la joie, de l'enfer au ciel!

Telle est à peu près l'image de ma vie.

Hélas! qu'ils furent longs et poignans les jours de ma jeunesse! Qu'elle fut amère et ténébreuse cette époque où un poids immense oppressait ma poitrine, où je ne sais quel infini mystérieux s'agitait au fond de mon ame et la jetait dans des troubles inexprimables. J'éprouvais un inextinguible besoin de savoir et d'aimer. Que d'efforts pour satisfaire ces ardens désirs ! que d'espoirs trompés! que d'inconsolables mécomptes!

Je vivais dans cette cité superbe du plaisir, de la politesse et des arts. Je demandais partout et je ne trouvais rien. Je frappais le rocher sans relâche, et la source d'eau vive ne jaillissait pus. J'étais assidu aux leçons des

rhéteurs célèbres, aux sermons des prédicateurs à la mode, aux improvisations des plus brillans orateurs du palais et de la tribune nationale. Je sortais étonné, ou ému, ou ravi; mais ni les séances du Plessis, ni les conférences de Saint - Sulpice, ni les passionnés débats du barreau et du sénat ne me donnaient la paix, et je flottais douloureusement dans un océan de doutes. 0 misère !... D'un autre côté, je me plongeais dans le torrent des sociétés, j'assistais à des bals magiques, je courais m'enivrer au théâtre des accens convulsifs du plus sublime de nos acteurs et de cette Italienne dont la voix profonde et palpitante me fait encore tressaillir; je suivais dans les temples, dans les promenades, dans les pompes des académies et des prytanées, ces groupes de femmes au doux sourire, à la grâce piquante, au cœur léger, hélas! et j'étais triste de. ne pas rencontrer ce que je cherchais. Je demeurais aride et désert ! Je m'enlaçais dans des liens de fleurs qui se fanaient vite, et rien, rien qui ne fiit égoïste, calculé, étroit, rien qui ré-

pondît à mes jeunes et purs élans, à mes rêves de tendresse et d'adoration ! . . . Alors je m'isolai dans une cellule d'étudiant. Et là que de nouvelles tentatives! que de pénibles et laborieuses investigations ! que de puissantes analyses ! que de méditations solitaires! quelle longue attente! que d'émotions et d'idées tourmentées en tous sens! quel essor brûlant et enflammé ! que de nuits sans sommeil et de jours sans repos ! Et rien, toujours rien que le trouble et l'angoisse. Anges et démons!... Il y avait de quoi perdre la raison, ou mourir, ou tomber dans une de ces maladies étranges que la foule ne comprend pas et que la physiologie toute seule est aussi impuissante à expliquer qu'à guérir.

Je reparus dans nos savanes silencieuses. Là, je végétai long -temps à la façon des plantes, évitant tout sentiment, toute pensée, comme une douleur. Peu à peu je parvins à me pacifier. Et ce ne furent pas des jours ,^ ce furent des années, et quelles années! qui V suffirent. Je m'enfonçai dans la solitude

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et, sous nos bois sombres, je livrai mon ame à elle-même et à toutes les voix de la nature , orchestre immense dont les harmonies, comme les sons de l'orgue vibrant sous les voûtes d'une basilique, remuent en nous l'émotion de l'infini avec tout ce qu'elle a de grandeur, de saisissement et de religion. Insensiblement je repris à la vie, l'ordre effaça la confusion, le chaos se débrouilla, et la lumière se fit au dedans de moi. L'humanité mefut révélée. Je la vis, dès sa plus haute origine, au milieu des hasards de la guerre ou des loisirs de la paix, dans les batailles ou dans les fêtes, s'avancer progressivement vers le perfectionnement, son œuvre et sa loi. Je reconnus chaque peuple manifestant àson tour une idée et concourant, selon la mesure de ses destinées, au grand but de la civilisation universelle. J'aperçus le saint (lambeau passant des cavernes de l'Himalaya , des temples mystérieux de Babylone et de iMemphis, sur la place publique d'Athènes, aux mains de Socrate et de ses disciples, dans le musée d'Alexandrie , dans les

écoles, au désert, sur les hauteurs de Sainte- Geneviève où régnait Abélard, jusqu'au moment où il fut saisi par Descartes, puis p-u- Kant et ses successeurs puis par un jeune philosophe remarquable surtout, il est vrai, par l'originalité de la forme et moins créateur que ses devanciers, mais qui refléta si bien dans sa parole, tantôt passionnée, tantôt sereine, les rayons épars de la sagesse antique et de la science moderne. Je me choisis les retraites les plus obscures, j'interrogeai les génies des fontaines, des grottes, des fleuves, des montagnes et de l'air, et j'en recueillis d'inefl'ables secrets. Enfin je m'élevai jusqu'à Dieu, je conversai avec lui dans la prière, et je trouvai des consolations inattendues dans ses entretiens familiers et intimes. Mon cœur suivit la même direction; il se prit à aimer l'humanité tout entière, et son encens se ré pandit dans toute la nature et monta vers son auteur, centre sublime où viennent se rallier à la fin toutes les puissances inquiètes du sentiment et de la pensée.

Cet état est plein de charme ; il approche

de la paix sans y atteindre pourtant; car sur ces hauts sommets que de chutes, que de langueurs, que de défaillances! mais aussi que de réveils, que d'enthousiasme calme et d'espérances immortelles ! Parvenue à ce iaîte, l'ame éprouve je ne sais quel profond dédain de tout ce qui est contingent et variable; elle entrevoit des horizons sans bornes, des perspectives infinies, et pressent l'instant radieux où, échappé à son enveloppe périssable, l'homme devenu séraphin se divinisera au sein de la raison éternelle dans la science et dans l'amour, et nagera doucement dans des Ilots purs et intarissables de beauté, de lumière et d'harmonie.

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