‹ SolitudeChapitre 14 sur 29 · REVERIE XI · texte numérisé non relu

REVERIE XI

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Souvent vers le soir, à l'heure douteuse el solennelle du crépuscule, une mélancolique pensée passe et repasse sur mon ame. C'est le moment où l'air fraîchit et ride de son souffle cette eau dormante, et où l'hirondelle, à la veille d'un exil nouveau, regagne le toit hospitalier auquel est suspendu son nid. Combien ce tableau d'automne est

triste!... Combien plus triste encore est ma vie! Et toutefois en cet instant une secrète douceur se mêle à toutes mes émotions et répand sur la nuit qui m'entoure la séraphique lueur de l'espérance.

Il est une éternelle image du beau dont le pressentiment, aux jours de ma première jeunesse, me jetait dans d'obscurs ravissemens, et qui plus tard, durant les longues années de mes souffrances, fut fidèle à mon malheur et brilla toujours au-dessus de ma destinée, tantôt voilée, tantôt resplendissant comme un soleil d'Orient. Cette céleste image , aurai-je le temps de la montrer au monde? ou bien doit-elle s'évanouir avec mon éphémère existence et ne pas communiquer à mon nom son éclat durable?...

Voilà le doute cruel qui m'oppresse. Hélas! trop souvent l'ange de la douleur m'a touché de son aile de feu !. . . Tant de soupirs se sont échappés de ma poitrine, tant de larmes ont coulé de mes yelix , tant de froisseraens convulsifs m'ont brisé, qu'à la lin il faudra bien que je succombe. Ce frêle corps meur-

tri d'assauts et de secousses est bien chancelant... Et déjà, si le Dieu qui l'habite ne le soutenait, ce temple en ruine battu des vents aurait croulé. Le moment n'est pas loin peutêtre... Sans doute il peut venir, je suis prêt autant qu'aucun homme. Arrière , arrière l'eflVoi âe la mort ! je l'ai mesurée sous trop de formes, je l'ai trop appelée de mes vœux, j'ai trop dédaigné de me la donner moimême pour que je la craigne lorsqu'elle s'offrira devant moi. Et pourtant qui me verrait dans ce cabinet de vigne, dont les feuilles jaunies tombent à mes pieds; qui me verrait dans cette sombre méditation pourrait apercevoir un regret se trahir sur mon visage pâle et résigné. C'est que jusqu'ici ma force s'est usée à combattre et les ténèbres qui environnent une raison naissante et les passions et le malheur, et qu'elle n'a pas encore lutté contre l'oubli dont j'étais digne de triompher.

Non, je n'ai pas fait mon rôle ici-bas.

Pèlerin de l'histoire, je n'ai pas assez erré a mon ^ré des sources de l 'Indus aux sa-

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vanes de l'Ohio. Je n'ai pas assez parcouru do l'orient à l'occident les chaînes de montagnes, les plateaux sublimes d'où tombent, dès les temps primitifs, avec les fleuves et les avalanches, les races d'hommes, les langues, les religions, les arts et les lois.

Je n'ai pas assez vécu dans l'intimité de la nature. Il est des ombrages, des sentiers, des solitudes où elle cache des attraits inconnus. 11 est un sanctuaire où réside sa paix et que j'ai souvent entrevu sans pouvoir y pénétrer.

Je n'ai pas assez médité sur Dieu dont la sagesse a créé et conserve l'univers, et d'où s'épandent toutes les harmonies du monde. Et surtout je n'ai pas assez prié, mon cœur ne s'est pas assez fondu en extases pieuses au sein de cet être infini dont l'immensité renferme des trésors de science et d'amour où je voudrais puiser encore.

Je ne sais quelles idées de bonheur effleurent mon imagination. Peut-être dans celte foule ignorée et bruyante palpite un cœur qui répondra au mien ! peut-être retrouve-

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rai-jn cette amie que l'absence me dérobe , cette jeune péri aux yeux bleus dont le souvenir enchanté m'enlève à la terre et me donne un pressentiment du ciel ! peut-être sa main pressera-t-elle encore la mienne ! peut-être la surprendrai -je dans un sacré recueillement, agenouillée devant une madone, murmurant un hvmne secret pour son ami! Peut-être aussi aurai-je à la consoler de vivre, et me sera-t-il réservé, saint et cruel devoir, d'essuyer les larmes qu'elle répandra sur une tombe !...

Je ne suis pas content de mon progrès moral. Certes, depuis que je méconnais, j'ai eu de rudes combats à soutenir et le courage ne m'a pas manqué. Ma vie s'est écoulée sur un champ de bataille et la victoire a plus d'une fois couronné mes efforts. Mais c'est du milieu de la tempête que j'ai entrevu les hautes cimes, je n'en ai pas gravi le sommet radieux et je n'y ai pas posé ma tente. Là, mes vêtemens ne se sont pas changés en tunique de lin blanche comme la neige vierge, mes traits ne se sont pas sérénisés

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dans la douleur, et, frappant du pied la dernière roche, je n'ai pas pris mon essor vers le ciel, au sein d'une atmosphère lumineuse.

SI la mort vient, je croiserai les bras sur ma poitrine et je la recevrai avec un sourire sur les lèvres. Mais dans ce sourire il y aura quelque tristesse, car il me reste beaucoup à dire et à faire dans ce monde. Ah ! malgré l'amertume de ma destinée, je crois que je ne voudrais pas la voir finir avant le temps. INe t'abandonne pas, ô mon ame, et sois confiante ; l'avenir est riche de promesses qu'il tiendra peut-être.

Ce matin , j'ai vu un spectacle prophétique. Un orage avait passé. Le ciel dégagé de nuages était de saphir. Le vent devenu plus doux balançait mollement sur les haies comme des gouttes d'une étincelante rosée. La prairie encore humide paraissait d'un vert plus tendre et séparait deux charmantes collines couvertes de vignes et de vergers que l'automne empourprait de ses couleurs. Sur le haut de ces collines se détachaient çà et là d'un fond d'a/ur quelques trou-

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peaux qui, effleurant à peine la terre, semblaient paître dans les vastes plaines du firmament. L'œil, en suivant ces crêtes pittoresques, s'arrêtait à une chapelle gothique, restes vénérés d'une abbaye du moyen-âge, dont les ruines fermaient religieusement l'horizon. L'arc -en -ciel, partant non loin du lieu où j'étais placé, se courbait sur ce paysage pluvieux et s'enfonçait dans les vitraux de la vieille chapelle. Je fus ravi en contemplation devant ce monument et j'oubliai tout. Un lierre superbe le pressait de ses rameaux grimpans, et , à voir ses feuilles d'un rouge diaphane, on eùtditque c'était un dessin de plus que l'artiste avait sculpté dans des pierres de rubis. Le reste avait un aspect plus sombre et les siècles y avaient laissé leur mousse et leur trace noire. Mon cœur tressaille encore d'aise au souvenir de ces momens de pur enthousiasme pour l'art. Ma pensée , s élevant peu à peu avec les ogives, s'égara long-temps dans ces ciselures innombrables , dans ces broderies et ces dentelles pétrifiées, puis, montant avec ces

légers fuseaux et ces aiguilles fuyantes, atteignit enfin cette flèche d'une grâce incomparable, et s élança avec elle, pleine d'amour et d'espérance, vers l'être puissant et bon qui fait éternellement succéder le calme à la tempête, la lumière à l'ombre, et aux convulsions de la douleur et des passions une grande sérénité.

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