REVERIE XII
£a tourelle.
Une brillante aurore m'environne et illumine tout autour de moi. L'air est plus pur, le ciel plus bien, l'aspect de l'homme me pénètre de sympathie, tout m'est riant et m'enchante et me ravit. Momens inespérés et depuis si long-temps perdus, est-il bien vrai que vous ayez pu renaître au sein de ces profondes ténèbres où j'étais plongé !... Oui, je n'en puis douter. Mon cœur s'est ra-
nimé; ce n'est plus la douleur qui le fait battre; ô prodige! c'est la joie. II ne peut contenir le bonheur immense qui le déborde, se répand au dehors sur les moindres objets, se reflète en mille splendeurs et jaillit en mille éclairs.
J'entends hennir mon bon cheval. Je suis prêt. Bien , bien , mon Georges, tu n'as pas fait languir mon impatience. Ecoute, tu trouveras mon fidèle alezan attaché à cet alisier qui marque le détour du chemin dans la forêt. Viens le prendre ; tu me le ramèneras dans trois jours au même lieu. — Et maintenant vole , vole, mon cheval ; que tes pieds effleurent à peine la terre. Sois vite comme l'ouragan. Ah! bondis, bondis sous moi, dévore l'espace au gré de mes désirs. Galope, galope. Est-il un plaisir comparable à celui d'être ainsi porté comme sur l'aile du vent à un rendez-vous, d'amour !
Voici l'arbre auquel je dois l'attacher, mon alezan. Nous ne devons pas faire roule ensemble plus loin. Arrête-toi. Des flots d'écume blanchissent ton mors, ta crinière
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mouvante se déploie en désordre, l'eau ruisselle de ta robe dorée ; repose-toi ici en attendant Georges. Il faut que je poursuive mon chemin. C'est bien ici le sentier qui longe la lisière du bois. Quelle verdure ! quelle mélodie ! autour de moi et en moi quelle ivresse ! J'entends le bruit d'une rivière. C'est la Drône dont le cours sinueux arrose les prairies, murmure dans les roseaux et lave le pied de cette tourelle gracieuse qui se penche avec complaisance et qui semble regarder dans ce miroir limpide ses ruines d'une pittoresque architecture. Elle est là. Entrons. Pénétrons à travers les ronces dans cette sombre demeure du hi-r bou. M'y voilà.
J'aperçois une jeune fille assise sur un banc de mousse et dont la tête pose légèrement sur une roche grisâtre. Qu'elle est belle dans l'ombre cette jeune fille ! Ah ! je l'ai vue suave comme une vierge de Raphaël, inspirée comme la Corinne de Gérard ; mais jamais elle n'eut le charme que lui donne eu ce moment l'expression d'at-
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tente, de tristesse et de regret qui la couvre comme d'un crêpe. Approchons. Me voici près d'elle. Un rayon de lumière a tout à coup éclairci ses traits, elle a souri... et pourtant je ne sais quelle émotion pénible passe encore sur l'éclat de son bonheur!... — Mon ami, me dit -elle en me tendant la main, tu as bien tardé. Que je suis heureuse de te revoir! mais que ma joie est troublée ! Avant de m'abandonner à tes caresses, il faut que je te fasse un aveu. Un remords pèse sur mon cœur. Je ne suis plus cette fille virginale que tu as connue autrefois; j'ai vécu au milieu dès enfans des hommes, j'ai écouté leurs discours perfides, j'ai pris plaisir à leurs adorations, je me suis raillé de leur amour. J'ai perdu cette innocence de pensée qui faisait ma plus belle parure à tes yeux. Me pardonneras-tu?... Je ne sais plus employer ma journée; j'ai laissé là mes livres d'histoire et la poussière les ternit. Je n'aime plus mon joli parterre ; je n'arrose plus mon myrte, ni mon laurier, ni mes roses, ni mes liserons au milieu desquels il
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t'était si doux de contempler mes yeux bleus et mes cheveux noirs dont les teintes phosphoriques ondoyaient à la lumière du soleil. La nature m'estindiflerenteet, pour comble de malheur, mon ami, je ne puis plus prier. Ah! que n'es-tu resté près de moi?... je serais toujours la même et rien n'aurait flétri ma robe de candeur et de pureté. — Console-toi, jeune Glle ; rien n'est irréparable dans ta destinée. Je sais tout. Reprendstoi à vivre de musique et de poésie-; retourne au grand fleuve de l'histoire, baigne-toi dans ses flots d'azur, cueille les plantes qui ornent ses rives et joue avec les coquillages qui parsèment ses grèves. Cultive ies fleurs abandonnées et ton myrte et ton laurier et tes roses et tes liserons. Poursuis, plus légère que lui , le papillon qui voltige dans l'air. Sois confiante, et quelquefois, au bord de la fontaine ombragée d'un saule éploré, viens aux premières lueurs de l'aube, au chant des oiseaux , viens , fraîche comme l'iris matinale , et comme elle étincelante de rosée, viens sur un autel de gazon adrcs-
ser une vive prière à celui qui pardonne au repentir et qui ne repousse pas l'expiation. Et si tout cela n'est pas assez , je t'ofifre un cœur fatigué d'orages qui t'aimera d'un amour pur, immense, infini, et auquel tu suffiras comme Dieu môme.
La jeune fille se leva, me jeta un regard inexprimable et prit ma main qu'elle serra avec une étonnante énergie. Dès lors tout fut dit entre nous. L'ancienne confiance reparut avec plus de tendresse et d'abandon. L'univers s'anéantit et nous demeurâmes seuls l'un pour l'autre au milieu d'un monde dépeuplé. Combien dura notre extase ? . . . Une heure, un jour, un siècle ?. . . je l'ignore. Le temps s'efface d'un pareil bonheur, d'un bonheur si grand qu'il recèle en lui-même l'éternité. Comment le redire ce bonheur?. . . Comment peindre ces paroles si douces , ces silences plus doux encore , et ces caresses enivrantes, et ces étreintes bénies où deux âmes et deux vies s'embrassent, se pénètrent, se confondent eu une même ame et en une môme vie?... Une
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fois mon émotion lut si profonde que je m'élançai précipitamment; je crus que mon existence allait se briser, que le grand mystère allait se révéler à moi, et mon esprit s'envoler de son enveloppe mortelle, comme un son mélodieux et sublime. Je me trompais. Cet éclair qui me montra et me retira Dieu passa rapidement. Je me calmai et je vins reposer ma tête plus délicieusement que dans le ciel même sur la marte si douce qui couvrait le sein de la jeune fille. Momens de ravissement et de transports ! Ah ! que votre fugitive succession repasse dans ma mémoire et inonde ma pensée de joies infinies! Je vous sentis et je ne puis que vous ranimer en moi-même; je vous sentis et je ne serai pas assez impie pour chercher à vous décrire; je vous sentis et je ne puis que me souvenir et m 'incliner avec religion dans un ineffable et sacré recueillement.
L'instant est venu de nous quitter, ô ma péri! que tes beaux yeux ne se voilent pas ainsi, que tes joues si vermeilles ne perdent pas leur éclal. INe verse pas de larmes, nous
nous séparerons pour nous revoir. Viens, et qu'un dernier baiser soit mon adieu. — Et je sortis, et je marchai à pas précipités vers le bois. Avant de m'v plonger , je me retournai et je vis, ô surprise! la pâle et mélancolique fiprnre de la jeune fille dominant la vieille tour noircie et dégradée. Qu'elle était touchante cette figure où se lisait une mortelle douleur, mais pas un remords!
Elle me fit encore un geste d'amour et d'adieu , et disparut. On eût dit d'un emblème vivant de l'humanité qui, du milieu des bouleversemens et des ruines, s'efforce, avec tristesse, d'échapper aux troubles et aux passions de la terre, et qui entrevoit sans cesse un horizon de paix qui fuit sans cesse au-dessus d'elle, et qu'elle n'atteindra jamais. Adieu, adieu, jeune fille, nous nous reverrons. Sans cette espérance qui flotte légèrement devant moi, qu'y aurait -il pour moi dans ce monde, et même dans l'Elysée d'une autre vie?... J'ai rejoint mon bon cheval ; comme il agite sa crinière, comme il frappe du pied le sol en me retrouvant ! Je.
ne puis partager ton plaisir, mon alezan; modère tes transports, éloigne-toi lentement et conforme -toi à mes pensées. — Maisj lorsque je reviendrai, alors, alors j'exciterai ton ardeur , ma main se penchera sur ton cou, t'abandonnera les rênes, et ta vitesse fera mon orgueil et ma joie.