‹ SolitudeChapitre 16 sur 29 · REVERIE XIII · texte numérisé non relu

REVERIE XIII

€ acacia.

Je vois d'ici le lieu sauvage où j'ai passé quelques-unes des heures les plus solennelles de ma vie. J'avais quitté Paris et son tumulte, et sa gaîté, et ses plaisirs. J'habitais, dans une campagne retirée, une petite maison à l'entrée d'une forêt. Je me trouvais dans un de ces momens où le cœur, après les orages d'une passion tragique .

tombe dans l'absence cotnme dans la mort. Je m'étais arraché sanglant à tout ce que j'aimais sous le soleil. J'avais dit adieu à ces jours magiques où l'on s'oublie dans un continuel enivrement, où tout est joie et délices, où l'on respire du feu, où l'on vit mille siècles en une minute, où l'ame éclate en élans, se fond en pleurs et en caresses, se recueille en longs silences, et où près d'une faible femme on dédaigne tout jusqu'à la gloire, jusqu'au devoir, jusqu'au remords, qui, comme une sombre lueur, traverse par intervalles ces instans trop courts, hélas! que le ciel envie à la terre. J'étais indifférent à tout. L'univers entier m'apparaissait terne et blafard, et dépeuplé du seul objet qui eût du charme pour moi. Je ne pouvais ni penser, ni lire, ni rêver, ni surtout me souvenir. Toute société m'était odieuse. Je m'enfuyais solitaire, souffrant et découragé, au milieu du bois immense qui touchait à ma demeure, et là seulement, à travers la bruyère, et la mousse, et la verdure , et sous la coupole azurée du tlrma-

ment, il me semblait que ma douleur s'évaporait un peu dans l'espace et que j'éprouvais quelque soulagement à mes maux.

Un jour, après avoir battu comme un chasseur les sentiers les plus cachés , j'arrivai à une clairière du milieu de laquelle s'élançait un monticule couvert d'une pelouse et dominé par un grand acacia. J'allai m'abriter sous les rameaux hospitaliers de ce bel arbre. C'est là que, pour la première fois, j'entrevis du sein d'une situation angoisseuse et tourmentée un horizon sans bornes de lumière et de fécondité. C'est là que pour la première fois les voiles épais, les nuages fantastiques , les ombres maudites qui m'enveloppaient s'évanouirent et que je me révélai à moi-même. Instant radieux et immortel!... J'éprouvai en moi quelque chose qui me soulevait avec une souveraine puissance et qui m'étonnait et me ravissait tout ensemble. Je conversai en moi-même, être fini et contingent, avec un principe éternel, immuable et sans limites. Je tressaillis , ô souvenir ineffaçable ! sous les di-

vines atteintes de l'inspiration que je sentis descendre en moi comme une blanche colombe et y reposer. Je ne saurais redire au milieu de quels transports elle me découvrait des trésors inconnus d'idées, d'émotions et de couleurs. Non, sous les myrtes de Pathraos, le disciple chéri de l'Evangile n'aperçut pas avec plus de surprise le grand aigle s'abattre à ses côtés et lui apporter un ordre céleste ; il n'entendit pas avec plus de saisissement la voix vivante crier derrière lui : Ecris ce que tu as vu. Cette voix , qui l'a écoutée une seule fois ne connaîtra jamais rien de si doux. Les accens d'une femme qu'on aime sont moins suaves et moins harmonieux, ses caresses ont quelque chose de moins pénétrant, son chant même le plus tendre, le plus tremblé, n'en approche pas, et il y a dans cette lumineuse intuition de soi-même, dans cette subite entrevue avec un monde de splendeur et de vérité, plus de joies et de ravissemens que dans le pressentiment si vague et si délicieux d'un premier amour.

Dès lors le cours do mes idées changea. Je soufflai sur la poussière qui couvrait le brillant tissu de l'histoire, et je le déroulai avec ses mythes religieux, avec ses figures héroïques, ses scènes épiques, ses épisodes variés, et je méditai les lois éternelles qui président à la création. Je pris un goût plus vif pour la nature. Je me pendis avec amour à son sein maternel ; je m'enchantai plus que jamais de la solitude des bois, des bruits charmans qu'ils recèlent, de l'ombre des arbres se projetant sur la prairie, de la fraîche harmonie de l'eau, du long frémissement du vent dans la forêt. Le matin, je me levais avec l'aurore, j'emportais des provisions et je commençais mes courses aventureuses. J'allais à la découverte dans les retraites les plus obscures , explorant les ronces, les fougères et les broussailles, et y trouvant tantôt une pierre druidique, tantôt les restes sculptés d'un temple romain ou d'une petite chapelle gothique, quelquefois cueillant des fleurs sauvages encore humides, et, chargé de ma double moisson,

je revenais dans ma chère oasis, sous mon grand acacia. Là je m élevais des plus simples objets à des rêveries sans fin , je me plongeais dans les abîmes de cette raison sainte dont l'humanité et la nature ne sont que d'éclatantes manifestations, et j'oubliais le temps pour l'éternité. Étendu sur l'herbe parfumée, je regardais en-dessous les feuilles mouvantes de mon acacia et je passais successivement de la nuit, par toutes les dégradations de la lumière, jusqu'au soleil qui me faisait fermer les yeux. Vive image de mes profondes aspirations vers Dieu \...

Ah ! qu'elle fut d'abord déchirante, triste et houleuse, cette époque de ma vie ; mais qu'elle devint grande et féconde au milieu de cette Thébaïde magique où l'esprit d'enhaut me visita dans ma détresse, pur, abondant, immense comme une mer dont les flots viennent baigner et rafraîchir une grève aride et déserte.

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