REVERIE XIV
r€jôlijee.
Après une nuit longue et lourmenlée, un matin j'étais debout près de ma bibliothèque. J'avais déjà feuilleté bien des livres que je replaçais aussitôt. Rien ne pouvait me distraire de mon profond ennui , ni la sanglante verve de Tacite, ni la courtoise et naïve chronique du sire de Joinviile, ni les pittoresques récits de Thiers. . . Je m'approchai de ma fenêtre, je l'ouvris, un grand
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jardin s'oflVit à ma vue , ruais le ciel était brumeux, et un vent froid d'automne faisait tomber les feuilles empourprées des arbres et les chassait devant lui. Ce tableau funèbre augmentait ma tristesse, et je retournai à mes livres. Puisque ni l'histoire , ni la nature ne m'inspiraient aucun intérêt, je pris un poème que j'aime à méditer pour m'élever à Dieu et me reposer le cœur; mais cette fois ce fut en vain que j'eus recours à la Genèse. Mes yeux parcouraient ces lignes noires avec une invincible préoccupation et sans que la fraîcheur et la pureté des temps primitifs arrivassent jusqu'à mon ame. 0 impuissance !
Que faire pourtant?... Je m'habillai négligemment et je sortis enveloppé de mon alpaga. Où aller? je l'ignorais. Je cheminais lentement et au hasard. Que mes pensées étaient cruelles et amères! Avez-vous vu une montagne nue et calcinée dont le sein recèle un volcan et de sublimes spectacles que le monde ne sait pas? un lionceau cnptif qui rugit sourdement en lui-même de
ne pouvoir bondir sur le sable brûlant du Sahara, battre de sa queue ses flancs lialetans, et livrer son ondoyante crinière à l'impétuosité du simoun? Ave z-vo us vu un aiglon blessé rampant à terre comme un reptile et qui regrette son domaine, l'air libre du ciel, où naguère il déployait fièrement ses ailes? eh bien! tel j'étais, pauvre et maladif solitaire au milieu de Paris. Je sentais en moi une précieuse flamme, une lumière adorable qui se consumait obscurément sous le boisseau et dont je ne pouvais faire jaillir au loin les rayons. Si du moins un peu de bonheur m'avait consolé de ma vie sans gloire!... Mais non, j'étais seul. Nulle ame où verser la mienne j nul cœur où répandre messoufirances, mes angoisses, mes tristesses; nulle main pour presser ma main et m'encourager à la résignation. Point d'amis autour de moi; que devenir?... Je me mis à repasser dans ma mémoire la liste des indifi'érens que j'avais rencontrés et connus. Je résolus de les voir. Je commençai par celui que je crus le meilleur. J'en
reçus un accueil poli et caressant ; mais dans ces gestes point de vérité, dans ces sourires point d'expression , dans ces paroles point d'accent... Mort et damnation! Je n'y pus tenir et en un moment je me retrouvai dans la rue. L'aspect d'un jour de tête, l'éclat des parures . la joie répandue sur tous les visages redoublaient ma détresse. Je m'en allais je ne sais comment, je ne sais où, morne et abattu , sans but et sans espoir. Je passai devant une vieille église. Etrange impression ! Elle me rappela la gothique basilique au pied de laquelle j'avais tant joué dans mon enfance , et les hauts peupliers qui l'entouraient, et la verdoyante forêt de chênes qui s'étendait au - delà avec ses étangs limpides, ses sentiers secrets, ses sauvages bruyères et son silence mystérieux. Ah! seulement pour ce souvenir, bénie soit cette vieille église!... Je m'arrêtai pour la considérer. Elle était majestueuse et belle , sa flèche élait à demi inclinée , le temps avait déposé sur les pierres une empreinte séculaire; mais , sous ce sombre vêlement.
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l'œil voyait percer des rosaces, s'éiVanger des dentelles, s'élaucer des aiguilles, et ne j)OUvaitsiirtoutselasserd'admirerlagrandeogive qui en ornait le seuil ; superbe ogive, légère, capricieuse, efflorescente, dont les rameaux couraient çà et là avec une grâce infinie. Une idée me vint : si je pouvais prier!... Je résolus d'entrer et je m'avançai sous ces arceaux obscurs. Les vitraux ne laissaient tomber qu'un jour lugubre; un Christ de David, que j'ai revu depuis et qui exprime la douleur dans tout ce qu'elle a de plus déchirantetlarésignation dans tout ce qu'elle a de plus célest«, l'homme et le Dieu, était suspendu au-dessus du maître-autel; mais il était voilé ainsi que tous les autres tableaux ; l'orgue était muet , deux cierges brûlaient tristement dans une chapelle près de laquelle je restai debout, et rien n'était comparable à la funèbre apparence de ce lieu. Bientôt j'aperçus trois personnes autour de moi. C'était un jeune homme dont la figure était crispée par les passions; sans doute il venait de perdre au jeu sa fortune et son
honneur, ou de tuer sa maîtresse dans un accès de jalousie. Plus loin, c'était une prostituée dont les vêlemens étaient fanés, dont le visage suait le vice, et que la honte avait marquée de son sceau ineffaçable et brûlant. Plus loin encore, c'était une tête farouche et sans remords où respirait le plus ardent fanatisme; tel devait être Ravaillac lorsqu'il saisit le poignard qu'il réservait au bon et grand Henri. 0 fatalité !... Je croyais entrer dans un temple et je me trouvais dans le Pandémonium. J'en éprouvai une infernale joie et je m'enivrai de l'horreur de ce séjour... mais je sentis enfin im invincible besoin d'air et d'espace. Je sortis emportant dans mon sein mille serpens. Je marchais rapidement le long des boulevarts , couverts d'élégans promeneurs, de riches équipages, et assombris seulement par une teinte sinistre et fauve que le soleil, en perçant les feuilles mortes des arbres, répandait sur tous les objets, et qui semblait pénétrer jusqu'au fond de mon ame. J'avais sans doute un signe maudit qui inspirait l'effroi. Je me
souviens qu'une pauvre femme s'approcha de moi pour me demander l'aumône. Dès qu'elle m'eut vu elle recula. Je passai vile , car tel était mon endurcissement que j'aurais autant aimé vider ma bourse à terre que dans la main d'un de mes semblables. J'arrivai ainsi jusqu'à ma demeure. On me dit que quelqu'un me demandait. Quelqu'un me demande ?. . . Si c'est le prince des démons , si c'est Satan , il sera le bienvenu. Je monte précipitamment, j'ouvre... Délire et joie!... Ce n'était pas le prince des démons, ce n'était pas Satan , c'était un jeune et intéressant créole, le plus tendre et le plusbeau de mes amis. Alors que je le croyais au milieu des savanes du Canada, dans la cabane de ses pères , ombragée de magnolias et de bananiers , il avait fait soixante lieues en poste pour me revoir encore une fois avant de traverser l'Atlantique. Embrassemens sacrés!... Notre entrevue fut courte , mais délicieuse et solennelle. Puis il fallut nous dire un éternel adieu, peut-être... Il repartit et je restai seul. Mais mes disposi-
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lions intérieures étaient bien changées. Je conrus sur la terrasse qui aliénait à ma chambre et où je cultivaisdes arbustes. L'air était pur, le ciel azuré. Alors un immense amour s'épandit dans tout mon être. Je sentis jaillir de mon ame une tendresse infinie, une charité sans bornes, et j'éprouvai une fraternelle sympathie pour les malheureux de tout l'univers. Je m'assis entre deux myrtes, j'appuyai ma tète sur mes mains et je me pris à laisser couler sur l'ardoise qui me servait de plancher des larmes plus suaves pour moi que le parfum de mes fleurs , plus douces que le dernier chant du rossignol lorsqu'il regagne son nid où l'attend sa compagne.