RÊVERIE XV
Ca balles.
J'ai fui dans cette vallée les discordes civiles. J'échapperai du moins pour quelques heures aux cris farouches de la politique et aux rugissemens des passions. Qu'elle est charmante cette vallée ! combien la montagne qui la borne a de grâce et de majesté ! Elle s'élève labourée de colonnes de roches blanches que la nature a moulées dans son
sein et qii'on prendrait pour le péristyJe d'un temple antique. Vers le faîte de cet édifice cyclopéen, dans l'escarpement de la corniche, pend aux lianes sauvages qu'il presse de sa bouche délicate un chevreau qu'on dirait sculpté dans le granit. Deux autres monts courent à l'orient et enserrent la vallée. Ils inclinent leurs versans, dont les terrains semblables à la palette d'un peintre présentent toutes les nuances de couleur, jusqu'à un ravin où ils aboutissent et qui forme le lit du torrent. Ce torrent roule sur le gravier ses eaux claires et rapides, et réfléchit dans son cours mille ombres légères avec les teintes variées du ciel , et se perd par-delà l'église du hameau dont le clocher surmonté d'une croix s'élance au-dessus des prairies, des plantes, des arbres de ce paysage comme en mon ame la religion domine de son charme sublime toules les impressions de la terre.
Toutefois qu'elle est troublée cette ame , que d'émotions s'y pressent en foule et l'agitent!...
LA VALLÉE. iGi
I/art m'intéresse profondément. Je me plais à l'éludier à travers toutes ses pliases, toutes ses métamorphoses, depuis les épopées de l'Inde, les chants de Ferdousi , de Moïse et d'Homère, depuis les tendres et pures révélations d'Augustin et de Gerson , jusqu'au divin délire de ces deux frères, Byron et Lamartine , jusqu'aux poèmes étoiles de Chateaubriand, jusqu'aux fécondes inspirations de ce noble jeune homme qui, après avoir erré dans les mers de la Grèce ^, remonté ses fleuves, visité ses monumens et ses forêts, ramassé des coquillages sur les rivages d'Égine , salué Athènes et le Parthénon, est revenu, le front radieux, m'oÛrirengage de son amitié quelques fleurs séchées cueillies sous les décombres de l'Hellénie renaissante.
Plus vivement que l'art, la liberté fait battre mon cœur; non cette liberté haineuse, brutale, volcanique, qui trouble les familles , divise les frères et brise en un
(i) Voyez le Voyage en Morce par M. Edgar Quinel.