‹ SolitudeChapitre 20 sur 29 · I.A VALLÉE · texte numérisé non relu

I.A VALLÉE

des larmes! pas un repli du temps qui ne recèle une angoisse ! Et en ce moment plus que jamais, calomnie, convulsions physiques, peines de cœur et d'esprit, sacrés transports de l'art auxquels je ne pourrais me livrer sans défaillir aussitôt, pas un calice • qui me soit épargné ! Prie donc, prie donc, ô mon ame, et tu seras consolée; prie, et ce jet d'amour que tu lanceras vers le ciel , teint des divines couleurs, retombera sur toi à flots azurés et te versera avec ses eaux la fraîcheur et la paix. Prie, prie, et tu verras le firmament entr'ouvrir ses merveilles, et tu entendras les cantiques des anges, le frémissement des harpes célestes, et tu sentiras en toi-même tout le charme de Dieu. Prie, prie, jusqu'à ce que, devenues vaines pour exprimer ton extase, les paroles te manquent , et qu'accablé sous le poids de Jehova tu ne puisses plus qu'humilier ton front dans la poussière, te taire, faible mortel, et adorer.

Comme le disciple bien -aimé reposait mollement sur le sein de Jésus, ainsi je m'a-

bandonnai avec conGance dans les bras du Seigneur, et je me laissai bercer aux douceurs de l'éternel amour. Momens trop fugitifs! Lorsque je sortis du divin sommeil, il me sembla que je revenais des profondeurs de l'infini. Sans doute quelque chose d'immortel et de béni brillait sur mon visage. L'air était plus léger, la vallée plus riante, le ruisseau plus limpide, tout était paix et joie en la nature, en Dieu et en moi. Je ne sais quelle lumière éthérée dorait l'horizon comme l'amour terrestre; mais plus suave et plus enchantée cette lumière caressait mon ame et s'épandait sur tous les objets qu'elle embellissait d'un reflet ineffable. Ah! mille fois heureux celui que la prière a percé de ses traits de flamme ! Semblable à un pèlerin fatigué, il jettera sur cette terre des regards chargés d'une immense mélancolie, et il aspirera au ciel dont il a écouté les concerts et entrevu les splendeurs.

REVERIE XYl.

£e Cr^pu^cule.

Dans l'enfoncement de la prairie, sous un peuplier solitaire dont la cime verte couronne le feuillage d'or mat et la tige argentée , j'ai vu des choses qui me font encore tressaillir d'une tendre et religieuse émotion. J'étais là , enveloppé de la vapeur du crépuscule, laissant errer ma pensée à l'aventure et mesyeuxsur la brume des futaies, sur la plaine déserte d'un champ de blé donr

les épis mûrs se courbaient naguère ù la manière du cou des cygnes, et sur les fraîches eaux de ce canal tortueuxqui se replie comme un serpent dans la jolie vallée de la Bourbince. Soudain j'aperçus un nuage qui ressemblait à un linceul sanglant se détacher du ciel et s'abaisser vers moi. Qui promenait-il sur son sein?... Etait-ce un barde? était-ce un guerrier? C'était l'un et l'autre à la fois , c'était l'ombre héroïque de ce jeune ami ^ que j'ai perdu à l'attaque du Carrousel , dans lesjournées de juillet, et dont la France a inscrit le nom dans ses fastes. Apparition sainte!... Oui, c'est lui, je le reconnais; c'est lui, sa taille élancée, sa grâce chevaleresque, ce regard oii passe tour ;i tour la rêverie ou la résolution et qui annonce tour à tour le poète ou le héros, ce front superbe légèrement plissé par la méditation plutôt que par l'âge et qui révèle un penseur, et ces cheveux rares et blonds dont les toufles niobiles courent çà et là au gré du vent!... Ou il est beau, mon ami, ton visage pâle, el

(j) J.-(i. Farcy.

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que ce m'esl un douloureux plaisir de contempler la sublime expression de tes traits, ce sourire si doux dont tu me caresses, et cette épée étincelante , et ce volume de Platon, et cette lyre brisée qui voyagent avec toi sur ton nuasre flottant!

Te souviens-tu de nos fralernelles entrevues chez un éloquent philosophe?... Ce fut là que nous échangeâmes notre première parole d'amitié et notre premier serrement de main. Suaves instans , pressentimens pleins d'un charme infini, qu'êtes-vous devenus? Depuis, nous nous renconlnanes dans les bals, dans les salons, dans les spectacles. Notre liaison fut bientôt intime et nous ne nous quittâmes plus durant les plus naïves, les plus belles années de notre vie. Que d'heures nous passions ensemble! que de jours nous allions nous établir à la campagne, heureux de notre seule amitié et de nos seuls entretiens! Nous suivions le monde dès son point de départ jusqu'à ce haut degré de perfectionnement et de civilisation où il doit à la fin parvenir, et nous placions

à ces deux époques deux âges d'or. Nous parcourions les divers cycles à travers lesquels il se transforme et se régénère de l'état d'innocence à l'état de lutte, et nous ne nous arrêtions qu'au moment où ne combattant plus, vainqueur sanglant, triomphateur sublime, il se repose dans un état idéal, la sainteté. Tu me lisais Homère, moi je te lisais les romances du Cid, et nous redisions l'un après l'autre les poésies de notre favori, de ce jeune André Chénier , blanche victime à laquelle tu devais tant ressembler par la destinée et par le talent. Combien nous aimions à nous enivrer de la nature et à nous élever jusqu'à Dieu, qui t'inspirait toujours de si célestes accens et dont tu ne parlais jamais sans incliner ta tête si fière et si noble ! Dès lors le dieu abstrait, le dieu philosophique ne te sufiGsait plus; tu saluais de. loin la venue d'un autre Verbe, ou du moins tu appelais un progrès dans le christianisme, et tu regrettais qu'un culte plus épuré ne te permît pas de l'agenouiller comme le peuple dans nos ca-

thédrales et de mêler ta prière à celle de l'aveugle, du pauvre et du petit enfant.

Un soir, je ne l'oublierai pas, tu entras chez moi, brillant comme pour une fête. Tu venais en passant, mais d'autres espérances te souriaient. Tout en toi respirait la joie la plus vive. Hélas ! déjà la maladie me pressait convulsivement dans sa main de fer. J'étais étendu sur mon lit de douleur, souffrant et désolé. La lune perçante travers mes fenêtres me versait sa mélancolique clarté, et je demandais en vain la paix à ces doux rayons. Tu me vis... et ta figure changeant tout à coup s'illumina d'une indicible expression de tendresse. Tu devinas qu'en ce moment j'avais besoin de toi, de ta présence, de tes encouragemens, de les paroles balsamiques, et, sans balancer, j'en suis encore ému jusqu'au fond de l'arae, tu me fis le sacrifice des angoisses de celle qui t'attendait et de toutes ces délices que promet un rendez-vous de femme.

Dis-moi, oh! dis-moi, si tu te souviens de notre amitié; dis- moi si les mille élans

de notre jeunesse ne sont pas autant de chimères; dis-moi si la dernière page des annales du genre humain sera un hvmne suhlime; dévoile-moi les plus intimes secrets de la nature qui n'a plus rien de caché pour loi , et prononce distinctement à mon oreille ce que nous avons tant cherché ensemble, le mot décisif sur Dieu que tu contemples maintenant face à face dans son tabernacle vivant.

Et, si tu daignes descendre aux choses de la terre, dis-moi aussi, ombre sacrée, dismoi les destinées de notre patrie. Doit-elle enfin se reposer au port, ou, lancée de nouveau sur l'océan , doit-elle , au gré d'une liberté houleuse, naviguer au sein d'éternels orages? Ah! qu'il fut beau le jour où tu expiras sous le canon des Tuileries! Alors notre cause était pure, immortelle. Patriotes de toutes les nuances, nous marchions comme un seul homme, nous n'avions qu'un cœur, qu'une ame , qu'une pensée, et un même drapeau, le drapeau de Fleurus flottait dans l'air, gracieux comme un rêve d'à-

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monr,et nous appelait à l'indépendance et à la gloire. Temps enchantés d'espérances et d'émotionssublimes!... Aujourd'hui lascène est bien changée. La victoire nous a séparés en deuxcamps, de farouches discussionsnous divisent, d'amers outrages sortent de notre bouche, nous sommes prêts à courir aux arraes, et nous oublions jusqu'à cette courtoisie qui préside aux intervalles de la guerre entre deux nations ennemies. Ah! que ce spectacle me déchire le cœur ! Oui, je voudrais être tombé comme toi sous le plomb de juillet ; je voudrais que mes derniers regards eussent entrevu comme les tiens la cornette blanche remplacée par la flamme tricolore au-dessus de ce palais que les Bourbons désertèrent avant le danger el qu'ils auraient dû défendre. Oui, à ce moment radieux et triomphal , je voudrais m'être envolé avec toi de ce monde î Dismoi , dis-moi, ombre héroïque, la raison sera-t-elle obéie et couronnera-t-elle cette révolution que tu as scellée de ton sang?. . . Ils veulent que la vie de ce peuple se soit

interrompue soudain et qu'elle recommence jeune et nouvelle, impétueuse, heurtée, capricieuse, béante, comme les strophes d'un dithyrambe; et moi je veux qu'elle continue mêlée de combats et de repos, de jeux, de travail et de fêtes, pareille à une majestueuse épopée qui s'avance à travers les siècles aux applaudissemens de l'univers, sans jamais tarir, sans jamais ravager, selon les lois éternelles et lentes de la Providence, et non suivant les battemens rapides de nos cœurs. Qui l'emporteront, de ceux dont la colère est la muse, qui croient pouvoir se passer de prudence à force de courage, et qui, l'œil en feu, le geste menaçant, toujours prêts à s'absoudre de leurs fautes par d'héroïques sacrifices, tentent, dans leur dédain superbe de l'expérience, de refaire l'Europe à leur image d'après le type primordial et absolu qu'ils ont rêvé; ou de ceux qui, non moins dévoués, mais plus calmes, refusent de jouer avec l'impossible , prennent ce peuple des mains de l'histoire et cherchent, en mesurant ses droits à ses lumières , à le

placer sous les auspices d'un gouvernement régulier et à fouder l'ordre et la paix sur la forte base d'une liberté dont le temps doit agrandir indéfiniment le cercle? Quels seront les vaincus et les vainqueurs? ou plutôt léfe deux grandes écoles dont se compose le parti national, et qui relèvent l'une de Montesquieu et de VEsprit des Lois j l'autre de Rousseau et du Contrat Social, cesserontelles une guerre impie et finiront-elles par comprendre, tout en restant fidèles à ellesmêmes , qu'il vaut mieux s'aimer que se haïr, et s'éclairer fraternellement que s'abreuverd'insultes? Ombre sainte, tu sais si je chéris la France; ah ! je t'en conjure, du haut des sphères célestes, dis-moi, dis- moi quel sera son avenir... Tu gardes le silence, tu places un doigt sur ta bouche, et, en signe d'adieu, tu poses ta main sur ton cœur; ton visage pâlit peu à peu, tes formes s'eifacent, tu échappes à mes étreintes et, semblal>le à une vapeur légère , tu te dissipes dans les airs. Adieu encore une fois, adieu pour toujours, ond)re héroïque de mon ami !...

ISO LE CRÉPUSCULE.

Souvent, arbre sacre, je viendrai recueillir mes pensées sous tes rameaux, abriter mes douleurs sous ton ombre, et, lorsque le vent du soir gémira à travers tes feuilles, je prêterai une oreille attentive et j'entendrai l'ame des morts murmurer autour de m©i d'indicibles consolations et de sublimes en-

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