‹ SolitudeChapitre 24 sur 29 · REVERIE XVIII · texte numérisé non relu

REVERIE XVIII

IJ

C(fi>rat0iiY.

Encore une illusion qui tombe , encore une espérance qui s'en va.

Oh! que lu étais belle lorsque tu t'offris à moi! Que ta voix était douce, ton regard pénétrant, ta grâce irrésistible ! Ce fichu magique noué à ton cou, cette robe légère, cette croix , symbole de durée , ce parfum qui s'exhalait, cette lumière qui brillait au-

tour de loi, c'était despiéges. Quelque chose m'avertissait. Tu cherchais à l'attirer ma confiance et je ne te la donnais qu'à demi. Tu voulais que je crusse en loi et jamais ma foi ne fut sans bornes. J'en remercie le ciel. Dans ce désert que le deslin m'avait fait, lu apparus un instant et les sources jaillirent et les lacs blanchirent à l'horizon, et les fraîches oasis balancèrent au loin leur chevelure de palmiers!... J'avançai , j'avançai, et les sources étaient taries, les lacs disparus , les oasis fanées. Ton amour, c'était du mirage. Damnation ! j'allais t'adorer comme un ange de vie, toi qui n'étais qu'un ange de mort !...

Adieu donc. Et cet adieu je ne te le dis pas sans regret, car la passion que tu m'inspiras me fut une enivrante extase. Et maintenant qu'elle n'est plus qu'un souvenir , adieu !

Que le monde m'ennuie ! Partout des âmes si communes, des esprits si étroits, des caractères si bas! La ruse prise pour de l'habileté, la franchise pour de la mala-

dresse, la traîtrise dans les amitiés, l'égoïsme se parant d'un voile hypocrite, et la soit" de l'or s'inûltrant par toutes les veines, le fond et le but de ce siècle! Oui, oui, je m'ennuie du monde, de ces planches où chacun joue son rôle, où l'on voit tant de fripons et tant de dupes, où l'on ternit à plaisir toute fleur de tendresse, d'héroïsme et de poésie, où la médiocrité mord tout ce qui s'élève de sa dent de vipère, où la pauvreté est un crime, la richesse une gloire, où la vertu est honnie, le vice fêté, et où l'on peut se permettre tout dans les coulisses pourvu que sur le théâtre on sache porter l'infamie avec noblesse et dignité. Oh! après l'avoir flétri, ce monde, par la colère, je serais bien tenté de le confondre par le mépris. Qu'est-ce à dire? C'est une mauvaise pièce qu'il faut siffler... et puis dormir. Mais que cela est triste! S'indigner et siffler, cela fait tant de mal!... Beau vallon où je fuis les hommes, viens reposer ma vue; brise caressante, purifie-moi comme le souffle des anges. Charmant cerisier que j'ai planté de ma main, prête ta

tige rose à mon front brûlant et verse sur ma tête les gouttes de pluie que tes feuilles ont retenues! Nobles pensées d'art, de liberté et de religion , sublimes impressions de l'unité souveraine qui a créé l'univers et qui le régit, saisissez-vous de moi! Hélas! je suis bien peu préparé à vous recevoir. Je suis bien aride à cette heure ! attendez... Il faut que je quitte ces lieux, je ne suis pas en harmonie avec leur douce paix et les idées qu'ils inspirent. Je vais me réfugier dans ce réduit où je me complais en mes plus mauvais jours... m'y voici. Comme il est sombre ce réduit! Sur ce vieux fauteuil où je suis couché, que de fois j'ai médité et aimé! et à présent je médite et je hais. iSon, je ne hais pas, je m'ennuie. Ah! que le passé ne peut-il renaître ! que ne suis -je encore petit garçon , four à tour riant et fondant en larmes à la magnifique représentation, par une troupe de marionnettes, de l'histoire de Joseph, de la passion du Christ ou des aventures de Geneviève de Brabant ? Que ne puis-jo encore poursuivre un han-

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neton au vol , fredonner le long do mon cheinin, rêver au bord de l'eau ou lu'atlendrir délicieusement à la mort de Julie d'Esf anges ! — Je voudrais être sous le toit royal et hospitalier * du poète. Je voudrais, comme autrefois, déjeuner avec lui sur l'herbe au piedd'une ruine gothique, ou avec lui m'oublier de nouveau dans de platoniques entretiens , penchés tous deux sur d'élégantes cavales, et suivis d'une blanche meute de

(i) Saint-Point. — Depuis que ces lignes sont écrites, un nouveau malheur, le plus alfreux de tous, a frappé au cœur M. de Lamartine. Il a vu mourir loin de la patrie sa fille unique Julia. Que la terre d'Asie lui soit légère ! Hélas ! Saint - Point vient de perdre la fleur la plus fraîche de sa couronne ! Les pauvres et les petites filles du hameau la pleureront bien amèrement celte charmante Julia si attentive à leurs besoins, et les hôtes de son père , au détour d'une allée, ne verront plus «ortir du milieu des liias cette figure d'ange aux yeux bleus et aux cheveux blonds!... Pauvre mère!. .. !>Lalheureux grand homme! à vous toute la tendresse, tons les regrets, toute la sympathie de mon fimc.

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chiens moréotes. Je voudrais surtout le surprendre dans son sanctuaire, le front marqué d'un signe divin, le visage élincelant d'inspiration et préludant à l'éternel hosanna sur sa harpe d'or plus sainte que celle de David , plus harmonieuse que celle de Gabriel , le grand archange. — Je voudrais , plein d'une tendresse fraternelle , me sentir doucement près d'un ami en qui brille tant d'avenir, et dont l'imagination, véritable fée des Védas, après avoir compté les étoiles du firmament et les sables de la mer, louché de sa baguette cosmogonique l'encensoir de dianians de Palmyre , la couronne de perles de Babylone, la mître d'émeraudes de Memphis, et les licornes de l'Euphrate et les éperviers du ^il , joué avec les cygnes de l'Eurotas, grimpé avec les lichens au plus haut sommet des tours ensorcelées qui se mirent dans le vieux Rhin, est allée, infatigable aventurière , reconnaître le lit bourbeux du Tibre, les débris du Capitole, mesurer la divine coupole de Saint-Pierre et inlerroncr les ronces du Coivsée. Oh ! si

VOUS l'avez vu passer la belle fée orientale, dites-moi, je vous prie, où elle s'égare en ce moment et quel mystère'^ elle porte dans les plis de sa robe plus scintillante que l'aigrette du paon, plus diaprée que l'aile du colibri. Je voudrais recommencer avec cet ami notre religieux pèlerinage à celte singulière église-, suave comme une pénitente épiorée , fervente comme le vœu secret d'une femme, et où le génie du nord , avec ses ogives, ses vitraux, ses têtes de pins et ses lierres entrelacés, vient s'unir et se marier au génie du midi avec ses ellipses, sa grâce prodigue, son éclat et son soleil. Merveilleuse rencontre !... Je voudrais aussi reprendre avec lui ces jours où nous devisions sans fin près du foyer, où je répondais aux épanchemens de son cœur par les souvenirs du mien, et où nous nous lancions à travers la campagne sur des chevaux à tous crins, plus ébourriffés, plus tragiques, plus échevelés que le sauvage coursier de

(i) Non» d'un poôinc (lue doit bicnlnt publier M. Ed. Ouincl.

(■i) Brou.

Mazeppa. — Je voudrais, ah ! je voudrais retrouver une lieure d'amour, le soir, au milieu des hautes bruyères, alors que l'oiseau se cache dans son nid et que l'on entend la t'euille liômir dans le buisson , et le pas lourd du nn'tayer qui retourne de sa terre qu'il a bêchée tout le jour à sa chaumière où l'attend le sommeil. Mais tout cela n'est plus et je m'ennuie. Je m'ennuie!... Ah 1 c'est une dérision que celte vie ! c'est un conte à faire pitié. Misérables que nous sommes!...

Voici pourtant un beau tableau qui frappe mes yeux. Les disciples sont là au bas de la montagne. Ils cherchent à faire un miracle et ne peuvent. Seuls, ils sont accablés de leur néant. Mais le maître, où est-il? Il est sur la dernière cime du Thabor. Entendezvous ces mots qui descendent du ciel, de la bouche même de Jéhova? Il étend sa droite, Jéhova, et dit : Celui-ci est mon iils bienaimé, en qui je me complais uniquement. Voyez comme aussitôt Pierre, Jacques et Jean tombent la face contre terre; ils ne

peuvent plus soutenir l'éclat divin, ils en sont éblouis et renversés. Moïse et Élie apparaissent pour recevoir le Christ qui se détache peu à peu d'ici -bas. Voyez comme l'air s'épure autour de lui, comme ses vêtemens blanchissent , comme son visage rayonne; il monte, il monte, il monte, il se transfigure, le mystère du Christ est accompli, l'homme n'est plus et le dieu recommence , s'en échappe, radieux, sublime, resplendissant de son éternelle majesté!... Ah! ce tableau me fait du bien. Il me reste donc dans l'arae autre chose que de l'ennui... Silence... Dans l'oratoire, dont une légère cloison me sépare, il y a quelqu'un. J'écoute: quelle vive ardeur! quelle pénétrante onction! Comme ces paroles palpitantes tourbillonnent et s'élancent ainsi qu'une flamme!... On prie! et qui encore?... C'est une mère, et c'est pour moi qu'elle prie!,.. Saints et saintes du ciel! je me sens tout ému. Chacun de ces accens vibre en moi et me pacifie ; chacune de ces paroles me rafraîchit comme une goutte de

rosée. Ah! il n'y a de vrai, de profond, d'intime , de surnaturel , que la prière d'une mère. Elle renferme je ne sais quoi de toutpuissant. C'est elle qui transporte les montagnes et qui refoule les fleuves vers leur source; c'est elle qui relève une ame découragée et qui console un cœur au désespoir. Elle perce le ciel , désarme le destin , touche Dieu et attire sa bénédiction sur une tête jusque là dévouée au doute, aux passions, à la souffrance et au malheur.

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