‹ SolitudeChapitre 25 sur 29 · REVERIE XIX · texte numérisé non relu

REVERIE XIX

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£t je montai le sentier à pic qui loiirnoie et se replie le long du torrent ; et je nie disais : Non, non, mon heure n'a pas sonné ; non, le moment de l'action n'est pas encore venu pour moi.

Si je me sens puissant d'esprit , je suis trop faible de corps. Il me faut des nerfs

d'acier pour me jeter an milieu de la mêlée. Mon cœur bat trop vite, mon geste est trop prompt, mon visage trop convulsif, mon regard n'est pas assez assuré , ma pensée assez calme, et la douleur penche trop souvent ma tête sur mon sein. Et pourtant, murmure-t-on à mon oreille, ta mission est d'agir. Oui, dans l'avenir, mais dans le présent, non. Il ne peut être un athlète celui que la maladie courbe à terre sous ses assauts.

Qu'importe que tu dises oui, si Dieu me dit non intérieurement? Crois -tu que je m'inquiète des vaines paroles des hommes P Je sais ma loi. Je sais où je dois marcher pour arriver à un but qui peut-être ne sera pas sans gloire. Va, j'aime mieux un accent de cette voix secrète qui m'appelle, un signe de ce doigt mystérieux qui me guide, que tous tes conseils à sourire de dédain.

Tu as peur que les document me manquent. Sois tranquille. Si je fais un livre, ce ne sera pas avec des livres; je le composerai de ma substance, je le tisserai avec mon

ame, avec ma vie. Je n'aspire point à I crudition dans le désert où je suis. Peut-être quelquefois m'élancerai-je d'un bond aux vues claires de la science ; mais mon œuvre n'est pas là ; c'est de peindre mon existence intime , ces pensées, ces émotions, ces douleurs ou ces joies qui me brûlent ou qui me consolent, et cette paix supérieure qui me luit par momens comme un dédommagement céleste. Me raconter, voilà ma lâche à moi.

Mais tu insistes, tu crains pour moi la

pauvreté ; ah ! garde tes prévisions: ce n'est

pas à toi, c'est à d'autres que j'irai demander

le feu et l'eau. Si la pauvreté vient , je ne me

frapperai point le front à son aspect; j'ai

souffert de plus grands maux, soutenu de

plus poignantes luttes ; celle-là me manquait

peut-être. Oh ! oui , si elle vient la pauvreté,

je me laverai le visage, je me parfumerai les

cheveux pour la recevoir; et sois sûr qu'au

milieu des privations qu'elle impose ma tête

restera haute et fière, et ma dignité intacte.

Mon bien, ma moisson, mon trésor, je ne

l'attends ni de la fortune, ni des honneurs; que je puisse sentir un cœur, un seul cœur battre pour moi; que je puisse espérer le moindre rayon de gloire sur mon tombeau , et je vivrai et je mourrai content.

Et j'arrivai sur un rocher couvert de blocs de granit. Que cet espace est pittoresque et sauvage ! aussi c'est là ma demeure pendant la belle saison. Là j'ai l'abri des châtaigniers aux pommes armées de pointes , des clîônes au feuillage découpé du houx avec ses fruits rouges et sa verdure hérissée de lances ; là j'ai la marguerite, la menthe, la digitale pourprée, et ces mille fleurs des montagnes dont les couleurs et les parfums variés caressent si doucement tous les sens. Ici je puis m'asseoir sur l'herbe ou sur le marbre ; je puis choisir l'ombre ou le soleil. Si rêver me convient, je rêve; si je veux marcher, je marche ; si je veux lire, je lis. IN'ai-je pas là l'Evangile , et Byron , et puis Sainte-Beuve, et puis tout ce qui reste de Earcy? Que j'aime ces paroles et ces chants qui se sont échappés de son ame et qui me

rappellent sa personne! Leur charme est pénétrant. Il réside dans je ne sais quelle pureté antique qui se mêle aux passions, aux orages et aux lumières de notre temps. Rare, bien rare alliance!...

Quelquefois tu me verrais penché sur ce ravin , l'œil Gxé sur cette touffe de saules. Soudain mon cœur se dilate , mon visage rayonne de plaisir, j'aperçois une jeune fille... Une robe blanche presse sa taille svelte et gracieuse, une écharpe joue au gré du vent et voltige autour d'elle , un chapeau de paille d'Italie couvre et dérobe aux yeux sa belle tête. Je la reconnais. Comme elle monte légèrement 1 on dirait la Esméralda. La voici, la voici. Souvent elle s'arrête comme une biche limide , puis elle court et prend un nouvel élan, enfin je la reçois dans mes bras éperdue, tremblante; je la rassure, je l'interroge, elle me répond, elle me sourit... Et que de ravissement, que de soupirs, que de larmes, que de joie, que de suaves caresses! et puis elle s'assied sous ce bouleau et je pose ma tête sur son sein, et,

in LE hOCHER.

tout en sommeillant, je sens sa main glisser à travers mes cheveux, et son haleine toucher ma joue, et ses lèvres presser mon front, et sa bouche murmurer une bénédiction sur ma destinée.

Oh! retiens ta pitié, pâlis sur les livres poudreux, cherche, cherche la fortune ; je ne voudrais pas échanger une seule de mes heures pour une de tes années!...

Et même lorsque je suis solitaire en ces lieux, ah! garde-toi de me plaindre. N'estce donc rien de voir couler l'eau , d'examiner la forme d'une feuille , de jeter une pierre dans le torrent et d'en écouter le bruit profond et sourd? N'est-ce donc rien que de se prendre à penser que la plus sainte des révolutions ne sera pas une victoire perdue pour l'humanité? N'est-ce rien que d'errer parmi ces arbres géans qui se balancent dans les nues avec majesté, et sous ces dômes de verdure de rencontrer un vieux chasseursauvage comme Longue-Carabine et de deviser avec lui? N'est-ce rien que de se coucher dans les joncs de ces étangs

vasle-s comme des lacs qui vous apportent lant de fraîcheur et de repos, de fermer les yeux , et en les rouvrant de se croire transporté au milieu des merveilles grandioses d'une forêt vierge de l'Amérique? K 'est-ce rien de descendre de ces cimes superbes et de pénétrer, après une longue course, à la tombée de la nuit et par une rue déserte, au pied de celte solennelle cathédrale dont la base est romane , la nef gothique , et dont la flèche, de l'époque de la renaissance, s'envole avec ses mille têtes sculptées, avec huit ogives et autant de pyramides, vers ce ciel brumeux qu'elle déchire, qu'elle perce, plus svelle, plus hardie, plus rapide que la pensée religieuse dont elle est la vive image : monument incomparable qui exprime , résume et couronne dix grands siècles, une immense et féconde période de l'humanité, enfin le moyen-âge tout entier ?... iN'cst-ce rien de s'avancer sous les arceaux iniposatis <le l'édifice et de tourner à gauche vers une chapelle obscure? Qu'elle est pleine de mystère celle chapelle f Comme ce grillage

en bronze , parsemé de quatre croix d'ar^ gent, est artistement travaillé ! Comme ces vitraux sont savamment coloriés, et quel jour religieux ils épandent sous cette triple ogive, chef-d'œuvre de ténuité et de grâce, qui monte légère , fine , découpée , et d'où retombent des franges de dentelles en pierre merveilleusement ouvrées! Ah! qu'il est doux de méditer et de rêver en ce lieu ! Qu'il est doux de déposer ici les orages des passions et de se livrer avec un sentiment de confiance sans bornes à la bonté de celui qui, du haut de son trône azuré, veille à toute chair et à toute vie, prend soin de toute créature, nourrit les petits oiseaux du ciel et pare de leur blanche tunique les lis des prairies!

Ainsi, à chacun sa loi. Trace, trace ton sillon sous l'aiguillon sanglant du pouvoir : il y croîtra de l'or; mais laisse-iuoi, laisse-moi pauvre et libre vivre ma vie.

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