‹ SolitudeChapitre 26 sur 29 · REVERIE XX · texte numérisé non relu

REVERIE XX

€a iVillce.

Après une froide pluie, la veille de la |j;rande Noire-Dame , je traversais une charmante avenue de cerisiers qi'i conduit à un château situé à mi-côte et flanqué de deux élégans pavillons. J'aperçus à travers les feuilles quelqu'un qui m'ayant reconnu se halnit pour nie devancer. J'arrivais à peine que je vis paraître sur le perron un heau et pittoresque vieillard à cheveux hiancs. H

avait la tête nue ; il était enveloppé d'une redingote bleue, et sa boutonnière en s'entr'ouvrant laissait pointer un ruban rouge usé. C'était mon brave ami le vétéran. Je m'élançai vers lui. — Mille fois le bienvenu, jeune homme ; mon dragon vous a flairé et il s'est empressé de vous annoncer, le vieux renard. Venez, venez vous reposer. Je le suivis; je me jetai sur un canapé, puis je dînai , puis je sortis avec le vétéran qui me fit parcourir cette habitation qu'il embellissait chaque jour et dans laquelle il se complaisait avec un orgueil de propriétaire et d'architecte. Je remarquai surtout le jardin anglais où nous demeurâmes long-temps sous un saule pleureur, au bord d'une cascade. Ce jardin incliné sur le penchant d'une montagne oflrait les plus surprenans accidens de terrain ; il était parsemé avec goût de toutes sortes d'arbres, le platane touffu, le sapin majestueux , l'élégant mélèse , le frêne gracieux, le svelle peuplier; partout près d'une végétation arrondie s'élevait vivement une végétation pryramidale; mais ce

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qui lui donnait un aspect particulier et sauvage, c'était un immense champ de genêts dont les tiges vertes et les Heurs dorées remplissaient et coloraient tout l'espace qui séparait les plantations plus hautes. Malgré la saison, la soirée était d'une fraîcheur pénétrante. Nous rentrâmes dans l'appartement du vétéran. Deux fauteuils étaient préparés près d'une table sur laquelle brûlait une lampe. Un grand feu pétillait sous l'une de ces larges cheminées du moyen-âge autour desquelles vingt pèlerins pouvaient trouver place à la fois. Au-dessus étaient étages six fusils de chasse brillans et polis. Un peu à gauche s'échancrait une alcôve pour le lit du vétéran ; au fond de cette alcôve étaient suspendus un bon sabre damasquiné et une superbe pairs de pistolets d'arçon. Un portrait richement encadré , le portrait de Napoléon, surmontait ces belles armes. C'était son patron , son grand saint, au vétéran ; il n'en reconnaissait pas d'autres ni sur la terre, ni dans le ciel. Nous nous assîmes. Condescendant à ma faiblesse, il fit

apporter quatre pots de bierre à cause de moi , homme de peu de volonté et de pouvoir, d'habitudes peu viriles, qui ne bois pas le vin comme l'eau et qui n'aime du punch que son nuage de phosphore d'où jaillit une flamme bleuâtre. INous commençâuies à deviser. Notre entretien effleura d'abord mille sujets et finit par se concentrer sur la guerre et sur la paix, sur la république, l'empire et la restauration où nous avions passé notre vie. Que cette veillée fut pleine de charme! La destinée, lui tlisais-je, vous fut plus douce qu'à nous, mon vieux ami. Vous fûtes des hommes d'action, nous des hommes d'étude , et certes la plume ne vaut pas l'épée. Nés de la révolution, vous accourûtes au premier signal pour la défendre ; puis , d'un pas rapide, comme le galop du cheval de l'empereur, vous prîtes votre élan à travers le monde pour le vaincre et pour l'éclairer, passant d'une contrée dans une autre, d'un triomphe ù une fête , vous ballant et aimant tour à tour, et consolés de vos soulfrances, de vos blessures, tneme de la

mort, par ce seul mot, la gloire! Ah ! c'était une vie grande et facile que la vôtre ; vie de courses, d'aventures par-delà les rosciux du Nil et les glaçons du Volga; oui, c'était là une belle vie , vie de héros et de géans. Force nous fut d'y renoncer, à nous. Nos jeunes regards furent souillés de la vue des bivouacs de l'étranger, l'Europe fut arrangée au gré des cabinets, nos vaillantes armes ne pesèrent plus dans la balance; de conquérans nous étions devenus conquis. Alors au lieu de l'action , la science ; au lieu de l'univers pour théâtre, une pauvre petite cellule pour prison et des livres. Plus de combats, plus de victoires , plus de visites aux Pyramides et au Kremlin. L'étude, l'étude!

Nous ne refusâmes pas cet avenir, et nous nous y jetâmes de toute l'ardeur de nos âmes. Ne pouvant plus faire l'histoire , nous voulûmes la connaître et en expliquer les lois; nous explorâmes l'orient et l'occident^ l'antiquité et les temps modernes. Mais ce fut surtout le moyen-âge dont nous fîmes voler au loin la poussière et que

nous ressuscitâmes comme un amas de ruines englouties. Il reparut à la lumière du soleil, beau, vivant, monumental, chevaleresque et religieux. De l'histoire nous nous élançâmes vers la philosophie : droits sociaux, morale, psychologie, métaphysique , nous embrassâmes tout dans nos recherches. Une voix puissante se fit entendre ; un homme vint qui créa non pas un système, mais un vaste mouvement d'idées ; il remua pour les reproduire toutes les découvertes intellectuelles de l'Allemagne; il parla de Platon et du Christ avec une inconcevable autorité ; en même temps que ces grands noms il remit en honneur le spiritualisme; et son éloquence, je vous dis qu'elle parut au monde d'une verve , d'une profondeur, d'une sainteté qui le ravirent. La tribune ne resta pas muette ; de nobles orateurs y montèrent, et là aussi la patrie eut de magnanimes interprètes et de sublimes représentans. Du milieu de ce peuple en travail , des muscs hardies, échevelées s'élevèrent comme pour un concert magnifique etnou-

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veau; puis deux lyres, l'une simple, nationale et guerrière, l'autre aérienne, ailée, religieuse frémirent sous des doigts inspirés et couronnèrent de leurs harmonies toutes ces harmonies. Et tout cela n'était pas assez pour calmer à nous, fils de héros, l'essor de nos âmes et les bouillonnemens de notre sang. Et comme de science et d'art nous avions soif d'amour. Qae de passions obscures et tragiques, que d'émotions, que de douleurs remplissent la sphère de la vie privée à cette époque! Que de perfidies, que de trahisons, que de jalousies ! Que de troubles et d'angoisses! Ah! s'il est vrai que l'idéal jaillisse du sein de la réalité , quelle riche moisson pour le poète , quelle mine inépuisable et mystérieuse d'impressions palpitantes de terreur ou de pitié!... Ainsi nous vivions d'une science , d'un amour, d'un art au-delà desquels nous cherchions et nous rêvions une autre science , un autre amour, un autre art que le cœur pressent et devine quelquefois et qu'aucune parole ne peut jamais dire ; ainsi nous vivions tristes ,

ni LA VEILLÉE.

agités , inquiets en nous-mêmes , lorsque la •irande levée de boucliers de juillet nous lança du monde de la pensée dans le monde de l'action! Transition soudaine! beau et et sublime réveil ! Heureux ceux qui moururent alors frappés à la poitrine! Paix à leurs tombes chéries, gloire à leurs noms! Mais nous n'eûmes que trois jours , mon vieux ami , et vous, vous eûtes vingt années. Ah ! raconte-les-moi vos fatigues à vous , vos peines, vos combats, vos amours, vos plaisirs; redis -moi votre vie de géans , redis-moi les temps héroïques de mon pays. Et le vétéran de me chroniquer les grandes guerres de la république et de l'empire , et moi d'écouter avec religion. Il était naïf ce récit, pur, abondant, empreint de tous les ciels, de toutes les végétations, de tous les lieux, universel comme nos conquêtes et notre renommée. Soudain je l'interrompis. . . — Nos pots de bierre sont vides, mon vieux ami; la lampe vacille et manque d'huile, les lisons se couvrent d'un duvet de cendres et ne jettent plus sur ton

iliâle visage , sur ton iront qui s'est tout à coup assombri qu'une pâle et livide clarté. Arrôte-toi , noble vétéran , épargne-nous Waterloo ! Waterloo ! Ne prononce pas ce mot, mais n'incline pas ainsi ta tête guerrière. Va, la France a racheté ce nom par tant de gloire que le monde ne s'en souvient plus. Et j'allumai ma bougie, et je laissai le vétéran, et j'allai me livrera mes pensées en attendant le sommeil dans celte demeure charmante où l'amitié me donnait une hospitalité si délicate et si franche.

Le lendemain, lorsque je me levai, je trouvai le vétéran debout et paré. C'était le i5 août, la fête de l'empereur, et il n'avait garde de ne pas la faire célébrer parles siens. Il avait une culotte de nankin, des bas de soie blancs et des souliers couverts de boucles d'argent étincelantes; un ancien uniforme d'une rare propreté et garni des aigles d'Austerlitz lui tombait à mi-jambes > et sa belle tête patriarchale était surmontée d'une toque de drap bleu traversée par des galons d'or. Le ruban rouge un peu fané avait

fait place sur sa poitrine à l'étoile de la Légion-d'Honneur. Nous déjeunâmes. Le vieillard essaya de me retenir; mais voyant que mon secret désir ne répondait pas au sien , il voulut m'accompagner. Nous cheminions tous deux, devisant de guerre, de politique et de poésie (il savait son Béranger et le préférait à tout) ; puis il s'interrompait pour me faire admirer la place de ses riches moissons, ses prairies où bondissaient de grands troupeaux, et ses arbres tellement chargés de fruits qu'il s'était vu forcé de les faire étayer. Beau et bon vieillard, la paixdela campagne a remplacépour toi l'agitation des camps et tu te reposes après le combat. Oh ! que ton sort est digne d'envie et que tu le mérites bien ! Lorsque tu t'endormiras avec tes pères à l'ombre de ton figuier, jamais , non , jamais ame plus noble et plus ferme n'aura quitté ce monde pour un monde meilleur. — Le soleil commençait à être brûlant ; j'insistai pour que mon compagnon regagnât sa demeure et je m'arrêtai. Alors il me dit : C'est un beau jour

que celui-ci; vous auriez dû le passer avec moi ; vous ne l'avez pas voulu , proraeltezmoi du moins de revenir plus souvent sous ce toit d'un ami. Je serrai la main du vieillard et nous nous séparâmes. Je ne tardai pas à me retourner; il était lancé, sa taille était haute et droite, il marchait le pas militaire, et sa canne à pomme d'ivoire sur laquelle il s'appuyait par intervalles réguliers semblait lui être plutôt un ornement qu'un soutien. 11 s'en allait, le vétéran, pensant à son ancien général , à moi qu'il venait de quitter, à ses fertiles domaines, à tous les siens dont il faisait le bonheur, et il fredonnait involontairement un air qui charma plus d'une fois ses rondes de nuit le long du Danube, du Rhin , du Guadalquivir, sur le rivage de l'Océan et de la Méditerranée, autour du tombeau des Pharaons et du palaisdes Czars. Ah! pourquoi, nWn vieux ami, pourquoi ne puis-je avoir ta gaîté? pourquoi ne puis-je briser en mon cœur cette lyre fatale qui ne rend dans la solitude que des sons empreints d'une lugubrcmélancolie?..

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