‹ SolitudeChapitre 27 sur 29 · REVERIE XXJ · texte numérisé non relu

REVERIE XXJ

CCiMnitai^c.

Un jour que j'étais profondément malheureux et que j'éprouvais le besoin d'être consolé, je m'acheminai vers l'ermitage de Mêves. Je traversai le frais et riant vallon qui le sépare de la grande route et je pénétrai par le sentier du bois jusqu'au lieu mystérieux où il est situé. Oh ! c'est bien

l'ermitage de Mêves!... Je retrouve ses deux peupliers et son jardin où croît l'herbe , et sa porte dont la base est verte de mousse , et ses vitraux et son toit dont la forme s'arrondit en minaret ! entrons. Te voici, mon fidèle lévrier , tu me reconnais et tu me caresses. Où est ton maître ? . . . mènemoi près de lui. Et je montai l'escalier en spirale. J'ouvris. . . ô ravissant aspect ! doux .séjour d'innocence et de repos ! C'était, comme autrefois, la même cellule, et le vieux lit avec ses rideaux jaunes, et les trois chaises de bois, et le coffre ciselé, et les murailles décorées d'images de saints , et sur la cheminée une lampe et, au lieu de pendule, un sablier entouré artistement de colonnettes de cuivre ! Plus loin , dans l'enfoncement, à l'augle le plus reculé de la cellule, j'aperçus une petite table gothiquement sculptée et sur cette table un seul livre , la Bible sans doute. Tout à côté s'ouvrait un large fauteuil d'osier où l'ermite lui-même était à demi couché. Qu'il est beau l'ermite dans cette altitude! quelle

admirable tête blanche et chauve ! quel calme divin sur ce front, et dans ces traits quelle simple majesté! quel feu évangélique dans ces yeux tantôt voilés par la méditation, tantôt dirigés en haut par la prière! 0 surprise!... est-ce un rêve? est-ce une illusion?... où me trouvé-je? suis-jc transporté au moyen-âge , dans la mystique cellule de l'auteur de Ylmitation? Ah! si c'est lui qui est devant moi, qu'il se lève et qu'il me parle ! qu'il saisisse cette lyre séraphique dont les suaves harmonies ont de siècle en siècle charmé tant d'angoisses et consolé tant de douleurs!... Non, ce n'était pas Gerson, mais il lui ressemblait. Dès qu'il me vit, il s'avança vers moi avec un sourire d'archange. — Mon fils , me dit-il, soyez le bien-venu ; dites , dites-moi , la paix est-elle enfin avec vous?... — La paix! non , non , bon ermite , je suis loin de posséder ce trésor sacré; il est caché dans les âmes comme la vôtre, au sein des retraites les plus obscures ; mais le momie l'ignore.

La paix!... ah! donnez-la-moi si vous le pouvez. . .

S'il m'a été amer de renoncer à des études fécondes , d'interrompre de grands travaux commencés, vous le savez; si des événemens tragiques , d'invincibles obstacles sont venus refouler mes élans de tendresse et dérober tout aliment à la flamme d'une sensibilité dévorante , vous le savez encore ; eh bien ! je crois que je me serais résigné à ce vide désert de mon esprit et de mon cœur ; l'action me restait.

Rappelez-vous , ô mon père ! cette époque enchantée où des mages accoururent des extrémités de l'Orient, guidés par une étoile voyageuse qui s'arrêta sur une petite ville de la Judée où reposait le berceau d'un enfant. Ils saluèrent le nouveau-né et déposèrent à ses pieds de l'or, de la myrrhe et de l'encens. C'était le sauveur du monde, le Verbe fait chair, le Christ, le messie. Combien, si j'avais vécu a cette ère divine, j'aurais désiré d'être l'un de ces simples

hounnes qu'il appela des rives du Jourdain, des bords de la Mer-Morte et de la mer de Galilée , et quTI chargea de répandre la parole du salut et d'annoncer la bonne nouvelle ! Aujourd'hui il y a une autre bonne nouvelle à proclamer. Il ne s'agit plus de rattacher l'univers à Dieu , et de régler les rapports de la terre avec le ciel , mais de fixer sur les bases de la liberté et de l'égalité les destinées du monde social. Plus de chants, plus d'hymnes, plus d'encens pour glorifier le Seigneur , mais d'abstraitesformulesquidéterminent avec rigueur et précision les droits possibles du genre humain. Plus de croix de bois à planter chez des peuplades barbares, au risque du martyre, dans les neiges du septentrion ou dans les sables brûlans du midi; mais pour emblème de cette autre régénération , un drapeau aux trois couleurs. Il faut se précipiter dans la mêlée, secouer sa chevelure comme Samson, arracher l'étendart sacré aux mains sanglantes ou impures et l'élever haut, bien haut dans les cieux ; et alors on

lira dans les plis du noble fagnon l'exergue rayonnant de Constantin , in hoc signo vinces. Eh bien! cette tâche sévère et glorieuse à laquelle, moi aussi, je voudrais prendre part, elle fuit pour moi dans l'avenir... et je n'ai point d'avenir!... Ah! mon père, croyez que pour un cœur de trente ans c'est un affreux tourment de ne pouvoir s'épanouir au soleil , de ne pouvoir se plonger ni dans la science, ni dans l'amour, ni dans l'action ; oui , croyez que c'est \h. un sort cruel , une destinée de fer.

— 0 mon fils , que je vous plains ! mais ayez courage. Vous êtes jeune , et ces maux qui vous accablent , et ces douleurs qui vous consument s'affaibliront avec le temps. Confiez-vous à l'avenir qui recèle d'incompréhensibles consolations; faites plus , cherchez à vous élever jusqu'à l'héroïsme chrétien. La science vulgaire vous manque , l'amour humain vous échappe ? eh bien !

élancez-vous vers la raison éternelle, terme de toute science et de tout amour. La maladie qui s'appesantit sur vous depuis tant

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d'années vous relient dans l'inaction? eh bien! oflrez encore ce sacrifice à Dieu, charme et dédommagement de toutes les peines, à Dieu qui renferme des richesses inconnues et qui sait répandre à son gré une rosée céleste sur les âmes en détresse comme sur la fleur fanée des champs. Priez, mon fils , priez , et vous serez merveilleusement consolé.

Ainsi parlait le bon ermite. Il s'interrompait, puis il recommençait sans fin avec une éloquence inspirée. Je l'écoutai pendant tout le jour ; je demeurais suspendu à ses discours comme l'enfant à la mamelle de sa jeune mère qui lui sourit ; je ne pouvais me lasser de l'entendre , ni me séparer de lui, ni renoncer à ces impressions de paix et de joie infinies dont l'esprit saint l'inondait et qu'il versait autour de lui avec une intarissable onction.

Cependant le moment de partir arriva.

Je pris congé, quoique avec un mortel regret, de mon hôte angélique, et je sortis.

Le bon ermite m'accompagna jusque sur le seuil de sa demeure, et là il me dit : Mon fils, adieu. Lorsque l'orage des passions soufflera sur vous avec trop de violence, revenez passer quelques heures dans ma retraite , vous y trouverez toujours un ami dévoué. En attendant, recevez la bénédiction d'un vieillard. Alors sa figure s'anima et prit une expression inconcevable de sublimité religieuse, il me regarda, éleva les yeux et les mains en haut, et disparut.

J'étais là, arrêté comme par un charme invisible ; il me semblait que le ciel était descendu dans mon cœur à la voix de l'ermite , et j'éprouvais une quiétude indicible qui me faisait oublier tout le reste. Peu l\ peu la brise humide et froide qui agitait légèrement la cime des arbres me tira de mon enivrement de paix divine. Je regardai une dernière fois le modeste ermitage et le clocher de la chapelle qui se dessinait mélancoliquement à l'horizon ; puis je m'enfonçai dans la forêt, emportant en moi-

môme une adorable placidité près de laquelle tout bonheur languit et que le monde ne comprend pas.

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