REVERIE XXII
ic Wimw,
Un demi-jour mystérieux régnait dans l'appartement, le vent soufflait au dehors, la bûche brûlait avec ardeur dans 1 atre, et au bruissement monotone qui s'en échappait le grillon répondait par son chant vif
et intarissable. Moi, j'étais debout, le visage fixé vers un seul point et l'ame dans une attente inexprimable... J'allais peutêtre retrouver un amour que j'avais cru perdu , impie que j' étais. Soudain , la porte s'ouvrit, quelqu'un entra... Etait-ce un.e simple femme?.. Ob ! non, c'était elle, c'était la Péri. Une robe d'un lilas tendre ceignait sa taille gracieuse , un boa qui s'entrelaçait autour de son cou, (t qu'on eùl dit vivant tant il retombait avec souplesse et se repliait en mille détours, cachait à peine une croix d'or qui pendait de son sein ; une autre fourrure ornait sa tête comme un diadème; ses superbes cheveux noirs couraient et reluisaient surses épaules, une douce flamuie s'échappait de ses yeux bleus , et je ne sais quelle aurore scintillait autour de ses formes légères et de sa démarche harmonieuse. Tous mes doutes sacrilèges , toutes mes sombres pensées s'évanouirent. Je m'avançai vivement... Qu'elle était belle la Péri!.. Je la pressai sur mon cœur, puis, saisissant sa main , nous allâmes
LE m VAN. 246
nous asseoir sur un divan placé mollement près du foyer.
Qu'ils furent charmans nos entreliens!
Après une si longue absence, nous avions tant de choses à nous dire ! Et pourtant nous ne pûmes nous en dire qu'une , notre amour. Mais elle était si douce à entendre, c'était un sujet si fécond, si magique , qu'il nous aurait inspirés pendant des siècles sans s'épuiser jamais. Peu à peu cependant mes paroles devinrent plus rares. Elle posa son front sur ma poitrine , la Péri , et puis elle me regardait en riant et se cachait aussitôt; et moi , recevant ses caresses et les lui rendant , je me pris à dépouiller un beau vase qui parait la cheminée et à en effeuiller une à une les roses sur la jeune fille couchée près de moi. Ah! revenez, revenez, heure légère , heure féerique dont aucun mortel, excepté moi peut-être, n'a senti le charme aérien ; revenez suave comme la brise du matin, rapide comme l'uile du papillon, enchantée romme un songe d'o-
rient par une nuit d'été!... Et vous n'étiez qu'un pressentiment délicieux, qu'un prélude enivrant !. . . Attirés de plus en plus par une voix secrète et d'irrésistibles entraînemens, nous sentîmes nos joues se toucher, nos haleines se confondre , nos lèvres s'effleurer... Ah!... que ne pûmes-nous mourir alors, ô ma Péri? que ne pûmes-nous mourir dans un baiser et nous élancer vers le ciel comme une prière ? Que ne pûmesnous, du sein de cette extase où nous étions plongés, nous envoler aux régions de l'amour infini et nous abîmer à jamais dans sa flamme pénétrante? Hélas! ce bonheur eut un terme et je retombai sur la fourrure de la jeune fille dont la tête se pencha aussitôt vers moi. Quel silence! quel repos! silence sacré , repos béni , où l'ame inondée de tendresse se mêle avec une autre amc comme l'eau avec l'eau , où l'on se souvient avec un ravissement tranquille, où l'on oublie pour se ressouvenir encore, et où, perdu à travers l'immensité d'une joie sans bornes,
l'on nage absorbé dans la pensée d'une simple femme , comme les esprits célestes dans la pensée de Dieu!
Et maintenant, ô ma Péri! je suis bien triste, mais je ne me plains pas. Je croyais que la Providence, de sa main pleine de siècles, ne pourrait jamais offrir à mes maux leur dédommagement. Je me trompais : un seul jour a tout payé et je la tiens pour quitte envers moi. JN'ai-je pas un souvenir, un sentiment qui me rattache à l'avenir et me soulève à l'espérance? N'ai -je pas une étoile qui brille dans ma nuit? Ne vois-je pas une clarté dont les doux rayons glissent d'un phare lointain jusque vers moi sur la houle orageuse de cette mer où ma barque légère, sans boussole et sans gouvernail, fut si souvent près de sombrer?... Et chaque soir ne puis-je pas, à l'heure où nous sommes convenus de penser l'un à l'autre, venir m'asseoir à l'ombre de ce beau cytise dont les festons jaunes et verts serpentent
avec tant de grâce au souffle du vent? De là je considère ces prairies odoriférantes, ces hautes forêts, ces montagnes pyramidales, et cette rivière jetée dans ce creux bassin comme un collier de perles et qui tourne brusquement à l'orient, où l'imagination au défaut des yeux la suit en des régions inconnues. Et je pénètre plus avant que ces surfaces, jusqu'à l'Etre éternel qui en est lame et, dans celte contemplation de l'infini, pas une profondeur, ô ma Péri! où je ne retrouve ton image , pas une face qui ne me la réfléchisse comme un miroir fidèle; et dans les objets qui m'entourent, pas un flot de cette eau limpide, pas une brise des bois , pas une fleur des champs, pas un oiseau de l'air, qui ne laisse échapper un même nom , une même pensée , un même parfum, un même amour; et ce nom, cette pensée, ce parfum , cet amour, c'est toi, oui, toi-même, ô ma Péri! Si je suis près de toi, je prends la main dans la mienne, je me suspends à ton cou gracieux et je ne désire rien et je suis ravi au dixième ciel ;
mais lorsque je l'ai quittée , au milieu du vide de l'absence, je te ressaisis partout, et dans la nature, et dans Dieu , et dans le sanctuaire de mon cœur.
REVERIE XXllI.
£e Pvc^bytève.
Oh! la belle matinée de la Chandeleur!... Le soleil brillait. La cloche du hameau tintait la messe paroissiale. Des groupes de paysans accouraient parés de leurs habits do fête. Ils étaient suivis de femmes tenant des cierges qu'elles allaient faire bénir. Pas une chaumière qui n'ait ce talisman sacré. Pas une pauvre famille qui ne présente ce sym-'
bole de foi à l'orage, à la grêle , à l'incendie, et qui ne lui attribue des effets surnaturels. Des essaims de jeunes filles venaient après, et c'était plaisir de voir leurs figures insouciantes et leurs pendans d'oreilles et leurs tabliers roses et surtout les pans de leurs coiffes gracieuses qui fendaient l'air comme les voiles d'une petite barque lancée de la rive.
Et moi je descendais l'étroit chemin qui conduit au presbytère. Avec quel ravissement je retrouvais tous mes souvenirs ! C'était la rivière dont, pendant mon enfance, j'aimais à traverser à la nage l'eau verdâtre, et où je ne cessais de tendre ma ligne perfide ; c'était la prairie où je venais avec de gais compagnons faire bondir au jour de Pâques des œufs teints de couleurs variées; c'était le svelte clocher couvert d'ardoise au-dessus duquel je grimpai hardiment un dimanche pour y voir placer le coq de bronze dont il est encore surmonté ; c'était le vieux château gothique qui , de la hauteur où il se dresse comme un géant, do-
mine tout de ses vastes mines. Beau château, je te salue !... Que de fois, lorsque la nuit t'enveloppait de son silence et de son ombre , je me promenai sous tes remparts noircis ! Que de lois je plongeai dans tes souterrains ! que de fois je gravis sur tes créneaux! Que de fois j'écoutai la chouette sinistre miauler dans tes crevasses, et le vent du nord mugir avec une harmonie sauvage à travers tes appartemens déserts ! Combien de fois , lorsque la lune glissant entre deux nuages laissait tomber sur toi sa lumière douteuse, je crus voir sur la cime la plus élevée de tes donjons l'ombre pâle de la féodalité, Clorinde vaincue, pleurer sa grandeur passée , sa gloire évanouie ! Lt maintenant avec tes murs tapissés de lierre , avec les tours colossales d'où le temps détache une pierre par intervalle , avec ton portique où l'ogive vint se poser en conquérante sur le cintre romain au retour de la croisade , avec tes chroniques et tes légendes mystérieuses, lu es encore imposant dans ton abaissement. Hélas! lu fus la de-
meure de l'ambition et de la puissance , el tu n'es plus que le repaire du serpent et le nid du hibou! Tes voûtes retentissaient de cris de guerre ou de la gaîté bruyante des orgies , et tu es devenu muet et lugubre comme la mort. Vanité!... Et de cette petite église du Christ sur laquelle tu régnais avec orgueil, tu peux entendre le son argentin de l'encensoir et la mélodie des hymnes sacrées. L est que la religion survit a tout , préside au passé, au présent, à l'avenir, appelle, bénit, console toutes les générations dans tous les temps et dans tous les lieux; et pendant que la couronne est arrachée du front sanglant des rois, que la tiare tombe de la tête chauve des papes , et que le manteau semé d'abeilles d'or sert de linceul aux empereurs, elle, vierge sublime, une simple croix de bois pour étendard, élève du milieu des décombres une figure qui promet le ciel , sourit à tous d'un sourire ineffable, et brille majestueusement d'une jeunesse éternelle et d une éternelle beauté.
LE PRESIiYTÈRE. J.bl
Et je pénétrai dans le verger du presbytère. Je m'arrêtai tristement. Je me pris à considérer avec un profond regret cette pe-. tite maison aux volets verts et aux tuiles vernies. Hélas ! elle est habitée par des étrangers, je n'y entrerai plus. Là pourtant je faisais tant de joie lorsqu'avec mon père, dont la voix grave et douce s'insinuait si bien au fond de mon cœur, je venais demander l'hospitalité! Alors la porte s'ouvrait, le bon curé paraissait sur le seuil et nous tendait la main, et la vieille Berthe de nous accueillir avec un déluge de paroles et de soins, et le pauvre Wolf de me prodiguer mille caresses, et le petit serin de chanter dans sa cage et de battre des ailes. Tout le monde était heureux.
Souvent, lorsque mon père était parti pour veiller à ses améliorations agricoles, et que la vieille Berthe vaquait aux occupalions du ménage , le bon curé prenait son bréviaire sous le bras, puis s'appuyant sur son bâton de néflier, il mo proposait une promenade à travers la campagne. INous
258 LE PRKSr.YTKRE.
montions lentement jusqu'aux crêtes dentelées qui se dessinent au-dessus du presbytère, et, tout en cheminant, il me racontait la vie et la mort du fds de Marie , et m'initiait à cette morale évangélique si familière qu'elle frappe l'intelligence des petits enfans , et si profonde qu'elle étonne la raison des philosophes. Il m'apprenait en passant le nom d'une fleur, d'un arbre, d'un oiseau que je n'avais jamais vus, et il dirigeait l'essor de mon ame vers celui qui a déroulé le ciel et semé l'espace de mondes étincelans. Le bon curé était-il appelé par les devoirs de son ministère, allait-il porter aux malades et aux pauvres des secours et des consolations, je demeurais seul auprès de la vieille Berthe. Que d'histoires elle me racontait! que de noëls elle me fredonnait! Je la vois encore assise sur sa chaise de bois et filant gaîment sa blanche quenouille. Enfin chacun rentrait, mon père et le bon curé; nous faisions un frugal repas, puis nous devisions quelque temps à l'ombre du noyer avant de nous retirer , et les songes
lie la nuit snccétlaient aux plaisirs dn jour. Hélas! peu d'années so sont écoulées, et mon père et le bon curé et la vieille Berthe, où sont-ils?... Ils dorment leur dernier sommeil dans le cimetière du hameau. El ceux que j'ai chéris ailleurs, ces héroïques jeunes hommes que je devais précéder dans la tombe, où sont-ils?... Sous les pavés du Carrousel, sous les cyprès et les rosiers du Père-Lachaise , ou bien sous un froid gazon du Canada. Le destin m'a laissé presque seul sur la terre, la mort a fait un vide affreux autour de moi, et j'éprouve le plus poignant chagrin dont toute poitrine puisse être oppressée, celui de survivre à ses affections éteintes.
Mais voici venir le vieux mendiant, le seul être qui me rappelle ceux qui ne sont plus. Il faut que je lui parle. Comme il regrette le bon curé, le pauvre Pierre ! C'était sa providence à lui. Depuis qu'elle a disparu, personne ne veille à ses besoins. Il n'attend plus que du hasard quelques miettes de pain noir. Il ne me reconnaît pas.
mais il se souvient bien de mon père et de moi. Tiens, tiens, vieux Pierre, prie pour tes amis d'autrefois, prie pour eux, pauvre mendiant... Et le vieux mendiant de sécher ses larmes. Il me regarde, puis il regarde le don qu'il a reçu, puis il me dit adieu et retourne sur ses pas d'un pied plus léger. Où se dirige-t-il, le vieux mendiant? Je le sais bien, vers le cabaret du village. Va , va , pauvre vieux , enivre-toi , enivre-toi. Tu portes le poids des saisons, tu es nécessiteux, tu es seul, tu as soif, lu as faim, tu as froid, et lorsque vient le moment du repos, tu ne trouves pour lit que le fenil d'une grange, et quelquefois tu n'as pour oreiller que la borne du chemin. Enivre-toi , enivre-toi , tu auras un bon feu , des mets délicats, du vin, de riches vêtemens, des serviteurs , des amis, un trône. Enivretoi , enivre-toi , tu auras tes heures royales, pauvre mendiant ! Mais pourmoi qui ne m'enivre pas, oh ! quelle vie ! quelle \'w ! Quand je pense à l'isolement qui me poursuit; l'isolement, celte douleur aride, ce breuvage de
fiel et d'absynthe , cette lie dont j'ai si souvent détourne la tète, dont si souvent j'ai bu l'amertume et qui renaît sans cesse au fond de ma coupe ; quand je j3ense à lout ce que j'ai perdu, à tout ce que j'ai souITert, je ne sais quelle inexprimable tristesse me saisit et me trouble jusqu'au vcriige. Et pourtant je sens en moi quelque chose qui dédaigne de blasphémer. Tel est le sort. Il faut mettre un frein à sa sensibilité, il faut se faire un cœur de bronze , n'attendre rien du monde et se conlier avec fermeté à l'avenir. Là est la sagesse , le courage et le devoir. L'abattement et la colère sont indignes 'd'un homme. Mais avant de rentrer hardimentdans la foule, encore un jour pour me livrera mes souvenirs, encore un jour pour rêver, pour évoquer des ombres sacrées, pour reprendre les sentiers de la montagne , pour m'abriter sous les pommiers du presbytère , pour errer autour de l'église et du cimetière du village, pour méditer sur les ruines du vieux château, el pour me penrli(M sur Ion sein . o ma livière
chérie! dont je suis mélancoliquement les flots qui, comme tous ceux que j'ai aimés ici-bas, s'en vont, hélas! pour ne plus re-r venir.
REVEIUE XXIV
€c \)icvix iTutl).
Or ça, mon vieux luth, 'I se fait tard, il faut nous séparer.
Il y a long-temps que nous nous rencontrâmes ici, à la place même où je suis. C'était un jour de novembre, par une brume qui couvrait l'horizon comme d'un voile humide. Ainsi qu'à présent je considérais du
haut de cette montagne chenue la belle avenue de platanes qui s'étend sur la gauche et que les brouillards dans lesquels ils nageaient me dérobaient à demi. Devant moi et à ma droite, je regardais se dessiner le faîte des maisons de ma ville natale, et les clochers et les girouettes et quelques hardis peupliers déchiraient ce ciel gris et vaporeux comme le ciel d'Albion. A peu de distance du lieu où j'étais debout et les bras croisés, paissait un blanc troupeau de bret>is. Près d'un buisson chantait une fraîche paysanne. Elle n'avait pas plus de quinze ans. Elle était d'une beauté remarquable, et son teint coloré éclatait à la lueur rougeâtre d'un feu clair et pétillant qu'elle attisait avec soin. Moi, sur tous ces objets perlés de poésie je jetais des regards distraits et indifférens.
Tout à coup je te vis aux branches de cet érable séculaire que je touche encore en ce moment. Sij'avais aperçu une lyre d'or, une mandoline d oranger . j'aurais passé vite; mais c'était toi, mon vieux luth, fait de bois
fie bouleau vermoulu ; c'était loi , triste et délaissé! iNous nous convenions. Je te saisis. Je caressai d'une main amie les seules cordes qui te restassent, celles de la douleur, et tu rendis des sons qui me charmèrent. J'étais sombre en moi-même et découragé , je me sentis renaître à l'espérance et à la vie.
Ah! ce fut un beau jour, mon vieux ami. que celui où je pris possession de toi ; oui . ce tut un beau jour, un jour béni de la Vierge et de tous les saints.
Dès lors, docile aux mouvemens de mon ame, tu répondis à toutes ses inspirations. Tu saluas de tes harmonies la naïve enfance du mondeet son âge chevaleresqueetson époque de virilité et de philosophie. Tu soupiras des accords qu'emportèrent successivement les eaux de l'indus, de l'Euphrate et du IN'il , dont le murmure se mêla aux flots de l'Ilissus et dii Tibre, de la Seine et du Susquehannah, et qui se prolongèrent depuis les grandes pyramides des Pharaons jusqu'à la huile de roseaux que bâtit le sauvage américain au pied des Cordilières. Plus
d'une lois tu as chanié l'éclat du soleil et les solennelles horreurs de la nuit, et le vent frais du matin , et l'air embaumé du soir . et le parfum des fleurs, et la mélodie du petit oiseau, et l'abri religieux des forêts. Plus d'une fois tu as frémi d'un saint délire et tu as laissé échapper de tes profondeurs un hymne vers ce Jehova éternel qui règle tout ici-bas, dont le souffle féconde l'abîme, dont l'esprit vole dans les tourbillons , qui creusa les mers, éleva les monta<j;nes, sillonna les vallées, qui punit et qui récompense, qui répand de sa main divine le remords pour le crime et la paix pour la vertu, et qui allège au pauvre peuple le poids fatal de sa destinée en faisant luire dans la chaumière la joie de la bonne conscience, les doux songes et la foi d'une autre vie préférable aux richesses des monarques.
Et tu redescendais sur la terre, ô mon vieux luth. Tu m'étais un ami toujours présent, tu m'accompagnais sans te lasser jamais au milieu de mes sites chéris, tu me suivais à travers les flots mou vans fies épis
verts , dans les grands bois , au bord des élangs; tu vibrais en passant avec moi près du cimetière où reposent des cendres adorées, et tu tressaillais en arrivant sur cette colline d'où se découvre un immense horizon que ma pensée aime à parcourir avant de se replier sur un simple toit que je visite trop rarement, mais vers lequel s'envolent tant d'élans et tant de vœux.
Et lorsque dans mes recueillemens solitaires , après avoir embrassé des étreintes d'une sensibilité infinie Dieu, les œuvres de la création, et le genre humain, et ma patrie, et mes amis, et mon foyer domestique, et l'art et la liberté, je sentais encore, ô inépuisable mélancolie! en des replis secrets, un trésor exquis d'amour resté sans emploi, une source sacrée de tendresse ne sachant où s'épandre... oh! alors, des pleurs coulaient de mes yeux, et je me penchais sur tes cordes sympathiques , et sans dissiper entièrement mon profond ennui, tu en adoucissais l'amertume et tu me consolais de vivre. Ah ! puisse, puisse de même cet écho
affaibli de tes chants ranimer quelque cœur de femme qui défaille dans l'absence, quelque infortune qui se meurt de tristesse dans l'isolement ! car non plus que moi tu n'es étranger à rien de ce qui aime, à rien de ce qui souffre, et, s'il l'était donné d'amollir une seule passion, une seule douleur, je ne demanderais pas d'autre bonheur, d'autre gloire , d'autre moisson pour toi et pour moi !
Et maintenant, mon vieux luth, il faut nous séparer. Je ne te cacherai pas dans les feuilles de cet érable qui me ût don de toi. Non, je vais te placer tout à côté, sous cette grotte. Là, mon vieux ami, je t'étendrai sur un lit de mousse et tu sommeilleras doucement à l'abri de la plnie et du soleil. Dors, dors, mon vieux luth ; sois tranquille ; mon ame ne sera pas dans le monde où je retourne; elle veillera près de toi , et lorsque la brise mélancolique louchera tes cordes éoliennes, mon ame se mêlera h la brise et c'est àelle encore que tu confieras les intimes harmonies comme un secret qu'elle ne Ira-