LE NÉFLIER
semble, mais si naïvement occupé de petits ornemens bizarres et de capricieux détails où il épuise, en se jouant, ses forces secrètes et sa merveilleuse fécondité 1 Vous diriez , en rapprochant la tour simple de ce monument d'une tourelle gothique, une austère et profonde pensée de Pascal près d'une page mouvante, aventureuse et pittoresquement chroniquée de Froissard. Au bas de ce champ funèbre, une vigne étend ses ceps nombreux et symétriques. C'est là que dans la saison des fruits de joyeux vendangeurs s'enivrent de vin , d'amour, de chansons; singulier hasard qui montre ainsi la vie dans sa plus folâtre gaîté pi es de la mort dans son repos muet et glacé ! A l'autre extrémité, sur le penchant oriental du coleau , brunissent des terres incultes couronnées de roches grisâtres, où quelques chèvres aux longs crins pendans paissent çà et là au milieu des bruyères et des colzas dorés. Oh ! qu'après une rosée de mai, le matin, aux premiers rayons du soleil, la nature est belle dans sa fraîcheur! mais surtout
20 LE NKFLIER.
qu'elle est douce à un cœur malade ! Semblable à une jeune et virginale amie dont le sourire est plus céleste, la grâce plus touchante au sortir du sommeil , elle vient de ses brises caressantes , de ses parfums , de sa verdure, et avec une tendresse de femme, pacifier un sein battu d'orages, où s'agitent de fougueuses passions , d'amers souvenirs, et où saigne une pensée secrète.
Mais est-ce tout?]N'ai-je pas ici, dans cette solitude, quelqu'un dont le commerce est plus intime, les entretiens plus pénétrans, qui me guide au besoin , me soutient quand je chancelle , me relève de mes chutes et me console, souffle divin, au plus fort de ces douleurs et de ces ennuis qui ravagent un cœur mortel! Oh! oui, il est un contentement , une force, une dignité dans la contemplation de cet être infini, que je préfère à toutes les joies du monde ! Si je suisénui,ô principe éternel , de toi je, cesse d'avoir la conscience sourde et obscure; si je suis ému et qu'il me faille une résolution ferme on des paroles décisives , ([ue j<' le
LE NKFLIER. 2f
les demande ou non , c'est de toi qu'elles rue viennent. C'est toi qui es le fond de tout et que je rencontre par-delà toute limite humaine; c'est toi qui scintilles pour mon ame au-delà des roses couleurs de l'aurore, et, par une tiède nuit d'été, c'est toi, si j'en crois d'immenses pressentimens, qui brilles dans une radieuse majesté, loin , bien loin de ces blanches perspectives, de ces lueurs séraphiques que j'aime tant à suivre dans le ciel. Pour toi et par toi il n'est rien d'impossible. Oui, dis un mot, un seul mot, et Platon trouvera de sublimes accens sous les platanes de l'Académie^ Augustin sous les palmiers de Carthage , Fénélon sous les chênes de Cambray; et Léonidas mourra aux Thermopyles, Winkelried à Sempach, etSanta-Rosa à Sphactérie sous un cimeterre musulman. Et l'on ose douter de loi! quel effort vain de toute vanité. Au re>te , excepté dans ces temps où le despotisme Ihéocratique entraîne et soulève de trop énergiques indignations . qui peut te nier? (le n'es! ni le poète, ni l'artiste, ni le pa-
22 LE NEFUKK.
triote , ni le philosophe, ni le héros; car ils te sentent vivement en eux, et ce qui les élève, ce qui les ravit à cette terre, ce qui les fait grands, c'est toi-même, source sacrée de toute saisissante inspiration! Mais quand l'humanité tout entière protesterait contre toi, quand l'univers extérieur s'animerait pour te blasphémer, sachent l'humanité et l'univers que, sur la foi de ta présence intérieure, moi tout seul je te proclamerais, parce que, dans les profondeurs de ma conscience , je te reconnais supérieure à l'univers, à l'humanité, à moi-même , ô raison éternelle !
REVER[E m,
Olf.
La poésie , dans ses hauteurs , se confond avec le beau. Partout où se montre le beau, là aussi brille la poésie ; elle resplendit sereine et sublime , quoique voilée , dans le monde invisible où réside loin des yeux vulgaires la raison éternelle, au sein d'un majestueux repos; elle éclate dans l'organisation surhumaine de l'univers , dans la structure cyclopéenne des montagnes, dans leurs formes bigarres , fuyantes , pyramidales; elle se perd avec les abîmes, s'étend
avec les vallées et s'élève avec les hautes crêtes qui les couronnent; elle est dans la tempête et dans le calme , elle se berce sur l'azur des lacs et de l'océan , et joue , iïracieuse et mobile , avec les nuages légers qui parent le ciel et qu'emporte le vent ; elle se balance avec l'oiseau qui de la branche flexible au-dessus des torrens mêle sa douce voix à leur voix terrible ; elle se penche avec la fleur mélancolique qui croît sur un cimetière et qui égaie en l'ombrageant le tombeau d'une jeune fille ; elle est dans les monumens du génie, dans le Parthénon et dans la cathédrale de Cologne , dans l'Apollon du Belvédère et dans le sévère tableau de Brutus, dans l'Iliade aussi bien que dans Macbeth et dans Faust; elle est enfin dans le cœur de l'homme où se réfléchissent, comme dans un miroir de vie, luimême, l'art, la nature çt Dieu.
Que si, descendant de ces sommets, el sans parler de l'orient deviné plutôt qu<* coimu et qui se cache sous la nuit des temps comme le soleil sous le nuage don!
il anime la pâleur et dont il dore les contours capricieux, Ton ne considère que la poésie rhythmique où se reflètent, i! est vrai , toutes les poésies , on remarquera qu'elle répond comme tout le reste aux trois âges de l'humanité et qu'elle est représentée par trois hommes sur le théâtre et à la date qui lui convenaient le mieux. Ces hommes, si je ne me trompe, sont Homère, Shakespeare et Goethe. Voyez comme sur le fleuve de l'histoire dont le cours jaillissant d'Eden , limpide et pur dans l'antiquité, s'altère, se resserre au moyen-âge entre des rochers, tournoie, écume et roule torrent furieux jusqu'aux temps modernes où il s'étend plus profond , plus clair et plus large et s'avance portant ses ondes superbes vers des régions inconnues et indéfinies, voyez comme sur ce noble fleuve les trois grands poètes, chacun avec une même inspiration et des formes différentes, réfléchissent et le ciel et la terre et l'humanité, et comme leurs lyres aux sons mélodieux, chargées tout ensemble d'images et d'émo-
tiozis,de sentimens et d'idées, se correspondent à travers les siècles qu'elles ravissent de leurs accords.
ÎNé dans la molle lonie , voyageur errant vi aveugle au milieu de la Grèce , de l'Asie mineure et de l'Egypte , Homère nous peindra l'une des plus célèbres levées de boucliers de l'Europe contre l'Asie, et, dans cette mémorable rencontre, la vieille race satrapique vaincue et foulée aux pieds par cette jeune race des Hellènes dont l'esprit matinal contienttant d'avenir et d'espérance, au sein de sa rudesse et de son énergie primitive et sauvage. Comme le poète est maî- Ire de son sujet! quelle variété, quelle abondance , quelle harmonie ! d'un côté l'éclat de l'orient, de l'autre l'âprelé de l'occident. Des mœurs guerrières, brutales, mais pleines de sève et de force . des passions plus violentes que profondes, lui amoiu' sans délicatesse , la condition des femmes avilie, et l'esclavage du sexe le plus faible et le plus aimable privant la poésie d'une lueur magique donl elle brillera plus tard. Mais aussi
c|uel charme dans les sentimens de la i'ainille, dans ces combats singuliers mêlés d'injures, d'objurgations, de fuite, dans ces fraternités d'armes nomades , dans cette vengeance près de tout s'immoler à ellemême et cédant pourtant à la pitié, enfin dans cette immense fécondité qui déroule à nos yeux, dans un point de l'espace et du temps, toute la vie du monde antique! Il n'a garde d'oublier, l'admirable poète , celte nature gracieuse et imposante qui l'environne , ce ciel si doux et si pur, cette végétation luxuriante, ces innombrables îles qui s'élèvent de la mer comme les Néréides de leurs conques et Vénus de sa ceinture d'écume, non plus que l'olympe à côté de la terre s'unissant à ses joies et à ses douleurs, à ses succès et à ses revers, vivant des mêmes passions, des mômes idées, mais dans une région supérieure et plus aérienne. — Homère est dans ces temps reculés le représentant de la poésie du monde, et, sous son éblouissant anthropomorphi.'^me.il reproduit ivec une viMve inspirée l'arl , l'iuimanité , la
nalure et le dieu mythologique dans l'antiquité. Sa muse est vraiment épique; elle répand des torrens d'une poésie suave, harmonieuse , inépuisable , comme cette belle mer Méditerranée dont elle semble fille et dont les flots d'azur et d'or reflètent, dès l'origine du monde, avec les rayons du soleil toutes les merveilles de la fable et de l'histoire , depuis la tombe de gazon où reposent les cendres d'Achille , depuis les plages désolées de Jérusalem , les débris gigantesques de l'Egypte, les ruines de Carthage, jusqu'aux colonnes d'Hercule, aux rivages glorieux du Pirée et aux monumens toujours debout de la ville éternelle.
Shakespeare, dans son Albion brumeuse, enveloppé de brouillards etdenuagescomme d'un sombre vêtement, venu tard d ailleurs et dans des conjonctures inouïes, ne pouvait ressembler à Homère. A quelle époque ne surgit-il pas? Un prodigieux mouvement de peuples avait renouvelé les races d'hommes sur la terre et changé la face de l'univers. Le christianisme en abolissant l'esclavage.
enélevanl les leramesà la dignité d'un sexe, en révélant des principes plus éthérés et plus intimes, avait fait d'autres mœurs, et la vie retirée des châteaux et des manoirs, dans les inlervallesde la guerre et du travail, avait, en rapprochant les familles dans une société habituelle, développé, approfondi les passions, embelli et tourmenté l'existence de mille charmes et de mille angoisses. Tel est le berceau de Shakespeare. Aussi suivez le dans ses créations , et partout vous trouverez la trace de son origine chrétienne et barbare. 11 ouvre un monde nouveau et ce monde il le fait à son image; il parle et à sa voixd'innombrables êtres sortent de la poussière du néant, se meuvent, marchent ou se précipitent vers les sombres destinées qui leur sont assignées. Quelle magie ! celte vie que le grand poète infuse à ses personnages est si puissante qu'elle ébranle plus fortement et qu'on la retient mieux que la vie réelle. Ses héros on les sait mieux que les héros du monde, et, grâce à lui, l'art est plus saisissant que l'histoire. 11 s'empare de
VOUS, cet homme , vous transporte au milieu (l'un univers agité, et là, il vous berce au bruit des torrens, aux cris des vautours, aux mugissemens des orages , et jamais rien ne fera sur vous cette impression , ne vous communiquera cette fièvre d'amour, d'enthousiasme ou de terreurquiestcontagieusedans ces pièces palpitantes. Je le déclare , Shakespeare avec cette variété de situations , de caractères tragiques qu'il anime de son souf- He fécond; avec ses sorcières dansant sur la bruyère au clair de lune, avec ses esprits infernaux , lutins , fées , farfadets, préparant dans les cavernes de noirs enchantemens, à l'heure où les oiseaux de ténèbres troublent de leurs cris lugubres le silence de la nuit; avec ses peintures convulsives d'une existence toute d'action , du destin , de la fatalité, ces questions solennelles et redoutables dont il interroge la vie future , ressuscite pour moi les siècles qui l'ont précédé , et, supérieur au moyen-âge , il m'en paraît comme le plus noble eflort , le plus magique reflet, la phis poétique réverbération. En
un mol , Shakespeare me semble le représentant de l'art , de l'iiumanité , de la nature et du dieu de cette immense période.
Depuis trois siècles, le sceptre porté par Homère et par Shakespeare était à terre : qui l'a relevé légèrement? un fils de l'Allemagne. Né d'une race et d'une langue mères dont l'origine se perd dans les rochers du Caucase et dans les feux de l'Orient, vivement saisi , fortement animé de la pensée germanique qui s'est développée sans cesse de révolulion en révolution jusqu'à nos jours, Goethe exprime, dans tous les sens et sur tous les tons, cette pensée qui n'est rien moins que celle de l'Europe, que celle du monde. Avec quelle admirable verve ne peint-il pas les charmes de la science et de l'amour, mais aussi, car il est complet, leur vide profond ici-bas!... Avec quel incomparable talent ne rend-il pas la dignité de la vie philosophique? Mais aussi, comme il en montre la fatigue, le scepticisme maudit, l'isolement aride et désert ; et comme il se reporte par un élan naïf vers la paix ineffable de la mui-
litude, qui respire doucement et qui s'abandonne au flot uniforme et tranquille des croyances et des habitudes communes! Relégué dans les hauteurs métaphysiques, Goethe est moins abondant qu'Homère , moins dramatique que Shakespeare ; son monde est moins vivant, ses héros moins réels ; les passions dont il offre le tableau, il les éprouve moins; mais plus universel, plus large, plus philosophique, son talent aussi bien que sa raison ne sont qu'une expression plus vraie de son temps, c'est-à-dire de l'art, de l'humanité, de la nature et du dieu de son époque. Où il est beau surtout, c'est dans l'inspiration de la pensée. Lorsque cette inspiration le prend. . . avez-vous vu l'aigle des Alpes s'élancer de l'une de ces hautes crêtes noirâtres où il aime à se poser, tendre l'air de ses ailes immenses et laisser tomber au-dessous de lui ses longs et rapides regards... eh bien ! plus vite est l'essor, plus majestueux est le vol, plus perçant est le coup d'œil de Goethe. Rare génie ! moins dramatique que lyrique , malgré les appa-
rences. grand dans l'action, mais plus m'and dans le repos, dont l'esprit supérieur domino toujours le talent, dont le front est tranquille alors même que la passion contracte les traits inférieurs de son visage, et qui , détaché d'ici-bas , vivant dans une région aérienne de la vie pure de l'artiste, a su trouver le calme dans son étendue et la sérénité dans son élévation !
Ainsi Homère , Shakespeare et Gœtbe sont, je crois, aux trois grandes époques de l'histoire, les vrais représenlans de la poésie, où se reflètent tout ensemble l'art, l'hnmanité, la nature et Dieu. L'in«piralion d'Homère s'épanche en épopée, celle de Shakespeare s'organise en drame, celle de Gœthe s'échappe en hvmnes, et chacun d'eux est le plus sublime artiste de l'âge du monde auquel il appartient. Maintenant rangez autour d'eux l'innombrable et brillante famille des poètes, originaux ou imitateurs, admirables par la création ou par l'élégance, par l'imagination ou par le goût, pourvu que lous s'inclinent devant ces incoraparable.s
36 L'ILK.
artistes, et les saluent comme rois, comme les premiers entre les premiers. Et, s'il m'est permis d'exprimer une préférence, pourquoi n'avouerais-je pas que je garde en mon cœur une invincible prédilection, ô Shakespeare ! pour ton génie, fécond comme le pouvoir créateur; sauvage, immense, houleux comme cet océan superbe qui presse de ses flots verdâtres les côtes romantiques de ta patrie !
Telles étaient mes pensées. Je suivais, par une belle soirée d'été, solitaire et rêveur, les bords charmans de la Saône , et mes yeux se promenaient tour à tour, tantôt sur sa surface unie^ tantôt sur les balsamiques prairies qui parent ses rives et qu'elle féconde en les arrosant. Tout était calme et harmonieux en moi et autour de moi. J'éprouvais je ne sais quoi de céleste, d'indéfinissable, et je m'enivrais, comme d'un bien inappréciable et nouveau, de l'existence universelle. — J'aperçus une barque de pêcheur. Je la détachai du pieu qui la fixait. fi y sautant légèrement, je ramai vers l'une
de ces îles verdoyantes dont la rivière est semée et qui lui donnent un aspect ravissant et enchanté. J'abordai bientôt, et, après avoir amarré, je m'assis sur le gazon au pied d'un saule. Alors, plus recueilli, je repassai lentement en moi-même mes impressions sur la poésie et sur les trois grands hommes qui en sont, à mon gré, les représentans dans le cours majestueux des siècles. Mais, ô surprise! ils ne me suffirent bientôt plus, ils me manquèrent en quelque sorte, et j'éprouvai le besoin de remonter à la poésie elle-même, loin des nobles génies où elle s'incarne et fait d'éclatantes apparitions, jusqu'à la source de la beauté pure que je contemplai long-temps face à face dans un religieux silence. Enfin, je redescendis des hauts sommets où elle resplendit, j'en suivis les reflets admirables dans la nature et dans l'homme, et de ce triple accord je sentis naître une harmonie, une paix infinie dans laquelle je me plongeai tout entier. Combien restai-je ainsi absorbé, je ne sais; mais lorsque je revins à moi, il était nuit. Je me
.'fS L'ILE.
levai de l'herbe humide sur laquelle j étais couché, j'exprimai la rosée dont mes cheveux et mes vètemens étaient trempés, et je rue promenai avec délices sur celte île riante où seul je sentais battre mon cœur comme dans l'infini, où je sentais vivre en moi, moimême, l'humanité, la nature et Dieu. Quel moment ! ah ! que toute langue se taise, que toute parole se glace et renonce à décrire ce que lame peut à peine suffire à rêver. ..
Je retournai sur la rive. Je remontai dans ma barque et je m'abandonnai aux douces oscillations du flot. L'air était embaumé, le ciel était d'azur et de feu, et quelques étoiles fuyantes le sillonnaient par intervalles. Le fleuve reflétait la lumière arj^entée de la lune dont les rayons, en se brisant, scintillaient d'une molle et tremblante clarté, et la fauvette faisait entendre son dernier chant avant de courber son cou sous son aile pour s'endormir dans son nid suspendu... Hélas! la terre approche et je vais bientôt la toucher! Si quelque jour l'âge avec ses rides et son expérience, le monde avec ses préjugés.
osaient tenter de te flétrir, ô juou ame 1 ah! rejette-toi en arrière et va te retremper dans ces heures si fraîches et si pénétrantes où tu le désaltéras à la source môme du beau idéal, dans ces momens immortels et sacrés où, seule, au bord de l'eau, sous la voûte éloilée, et au milieu de transports inexprimables, tu te juras, ne l'oublie jamais, une jeunesse éternelle de science el d'amour, de vérité el de poésie!