‹ SolitudeChapitre 6 sur 29 · REVERIE IV · texte numérisé non relu

REVERIE IV

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H est doux par un beau jour d'errer seul au milieu de la vallée ! Voici les moutaones du côté de l'orient. Comme elles gagnent à être vues de près! Deux d'entre elles paraissent couchées là depuis l'origine du monde . et dormir d'un sommeil profond. L'autre s'élève vivement en pyramide, et je ne connais rien de plus élégant . de plus harmonieux

que ses formes hardies et fuyantes. C'est un cône verdoyant qui, depuis sa base jusqu'à son sommet, est couvert d'une sombre forêt de sapins. Je sais le temps où , dans mon premier jet de jeunesse et d'enthousiasme pour l'art, rien , non rien ne pouvait uje retenir , ni les habitudes de la famille , ni la société de mes compagnons les plus chers , ni le doux sourire des vierges, et où, avec une impétuosité irrésistible , je courais me plonger sous ces ombrages touffus , dans ces solitudes rêveuses plus ravissantes pour moi que toutes les séductions vides du plaisir. Là, je posais capricieusement ma tente , je faisais un établissement pour quelques heures, et lorsque j'étais fatigué de mètre entretenu avec moi-même de la nature et des cieux , et de mes émotions intimes, et de mes fougueux pressentimens , et de ces extases d'amour, de bonheur et de gloire qui remplissent le cœur au matin de la vie, alors j'ouvrais deuxlivresqai ne me quittaient jamais, Dante et Shakespeare, et dans ces retraites sauvages, sous ces noires ombres, au bruit

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des chutes d'eaux et des cris lointains des oiseaux de proie, il me semblait que la poésie rude, profonde, vaporeuse, superbe d'audace, d'originalité et d'invention, dont ces âpres génies ont été les créateurs, m'enivrait de plus d'accords et me révélait mieux tous ses secrets et toutes ses richesses.

Aujourd'hui rien n'est changé, excepté moi et mes dispositions intérieures. C'est bien encore ma montagne chérie, jetée là , et plus pittoresque par le contraste de ces deux autres montagnes au milieu desquelles elle s'élance ! Elle me retrace même d'autres souvenirs et d'autres contrées , et, si sa masse était plus gigantesque, si son front étincelait d'un diadème de glaciers, on la prendrait pour ce mamelon des Hautes- Alpes qu'on appelle le Môle et dont l'aspect est si beau lorsque le soleil couchant l'inonde de teintes roses et de nuances de pourpre et d'or. Oui ! c'est bien encore ma montagne chérie, mais je lui préfère le sentier qui conduit à ce grand bois de hêtres. Qwt' de berceaux verts! que d'avenues char-

mantes! que de détours variés! JNe dirait-on pas des arceaux gothiques formés par le hasard? Quelle fraîcheur, quel silence, quelle paix! Ah! dilate-toi, ô mon ame, et tressaille d'aise de pouvoir, sous ces ombrages religieux comme la nef d'une cathédrale , te livrer à tes pensées, loin de l'étiquette glacée, des grossiers intérêts, des étroites passions des villes !

Je dois être près du lieu que je cherche; oui, la voici la jolie clairière et le vieux chêne qui abrita des entretiens immortels.

Là, naguères, j'ai vu venir à moi une jeune fille. Elle était vêtue d'une simple robe blanche ; ses longs cheveux noirs retombaient sur ses épaules et ondoyaient au gré du vent ; une croix d'or surmontée d'un cœur brillait sur son scin et se rattachait à son cou d'albâtre par un lieu de velours. Le feu de l'esprit étincelait dans ses grands veux bleus pleins d'expression , et la beauté de l'ame éclatait dans sa physionomie sérieuse et profonde sous une incroyable mobilité. D'où venait-elle cette jeu ne fille? était-

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elle née dans l'un de ces antres irais et parfumés? avait-elle snrgi tout à coup de l'un de ces étangs creux et limpides? ou plutôt était-elle tombée du ciel?... Je ne pourrais le dire. Après avoir erré au milieu de ces arbres qui ne me dérobaient ni ses formes légères, ni sa robe flottante, elle s'avança vers moi. Elle avait appris l'histoire orageuse de ma vie, mes longues souffrances, mes douleurs solitaires, ma sauvage mélancolie, et, avec un tact délicat, elle essaya, en me parlant, de faire naître en moi des élans depuis long-temps inconnus vers le bonheur. Peu à peu je me donnai à elle, et nos âmes se comprirent et s'aimèrent. Il nous sembla que nous nous connaissions avant de nous être vus , qu'elle avait toujours été ma sœur, que j'avais toujours été son frère. Comment dire ce que j'éprouvai pour elle? ouest l'idiome assez suave, assez fécond , assez voilé pour rendre tous les trésors de la sensibilité, tous les secrets et ineffables mystères du cœur?... Ah! c'est une de nos grandes misères de ne pouvoir exprimer ce que nous

sentons en nous-mêmes , tant la parole languit, tant elle est stérile et pauvre auprès de la pensée !

Que d'attrait et d'enchantemens dans cette jeune fille ! — Moins naïve se montra la timide Rachel au fils d'Isaac, sur les bords de cette fontaine où il l'attendait à l'ombre d'un gracieux palmier de l'idumée. Moins séraphique apparut à Abélard la nièce de Fulbert, en ses jours paisibles, avant qu'elle se fût nourrie de larmes et qu'elle eût échangé ses espérances décevantes pour la cellule de roseaux de son amant , transformée par l'enthousiasme en les murs du Paraclet. Moins séduisante en son abandon fut la douce La Vallière, lorsque, sous les orangers de Versailles, elle trahit le secret de son cœur qu'elle confiait avec sécurité à ses compagnes. Ce que les anciens temps ont de primitif et de matinal, ce que le moyen-âge renferme de passion contenue, d'ardeur et de mysticité , ce que les temps modernes ont d'éclat , d'élégance et de grâce, cette jeune fille le montre et le re-

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flète en elle. Sa voix aussi trouve des paroles qui retracent la nature avec tous ses charmes, et quelquefois ses accenstremblés, empreints de sublimité et d'inspiration, apportent à l'oreille attentive comme une brise harmonieuse du monde invisible , comme de soudaines illuminations des abîmes et des profondeurs de Dieu.

S'il fallait raconter les jours que j'ai vécus en son intimité, j'avouerais mon embarras. Peut-être, toutefois, que l'abeille butinant sur l'aubépine printanière et en composant sa substance ; peut-être que l'oiseau qui saute de branche en branche, d'un arbuste sur un grand arbre, et qui s'enivre d'air libre, de parfum et de musique; peut-être que l'ange parcourant sur un nuage léger les vastes plaines du ciel qu'il remplit de son immense tendresse, donneraient quelque idée des momens que j'ai passés près d'elle. Notre amour nous suffit et nous pénètre sans nous troubler. Ce n'est pas cet amour orageux du monde qui vit de honte, de douleur, de joies convulsivcs, et qui passe

amèrement comme tout ce qui est terrestre ; c'est un amour pur, éthéré, qui plane sur les hauteurs, qui se fortifie d'art et de religion, qui se mêle à l'invisible et s'y complaît, et qui nous régénère incessamment à la source de l'idéal, Siloé divine qui verse au cœur, avec ses eaux, une quiétude infinie. Telle est mon extase , ô jeune Péri de l'Occident, tels sont les transports où tu as jeté mon ame pour toujours ! T'aimer est ma plus douce joie, t'aimer est ma gloire et ma vie! t'aimer! ah! l'éternité est dans ce mot. Depuis le jour d'enchantement et de regret où je pris congé de toi, et où mes lèvres, en séparant les boucles noires de tes cheveux, effleurèrent d'un baiser ton front blanc comme la plume du cygne , je ne puis que songer à toi. Et mon amour n'expire pas dans le présent; il remonte dans les profondeurs du passé au-delà du berceau, et te suit dans l'avenir au-delà même de la tombe, jusque dans un monde meilleur et dans cet Eden futur qui, sans loi, je ne crains pas de le dire, me paraîtrait terne et dépouillé.

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